INJURES AUX ENNEMIS; LES PESTES D'HYCSOS
deux familles royales qui s'étaient disputé l'empire ; ce n’étaient pas même deux races dont on considérait la rivalité ; c’étaient deux dieux dont les partisans cherchaient à faire prévaloir la souveraineté. Les Hycsos tenaient pour Sit ou Soutekh: les purs Égyptiens pour Amon-Rà. La lutte fut sanglante : Soqnounri périt dans une bataille ; Ahmos prit d'assaut les villes du Nord. Mais la tradition populaire conserva le souvenir de débats dogmatiques autant que de rencontres militaires. On raconte donc, sous forme de chronique d’allure historique, que le roi Pasteur Apopi envoya à Soqgnounri un message énigmatique : il terminait par une sommation de se convertir et de se soumettre à la fois au souverain et à son dieu :
« Si le chef du Midi ne peut pas répondre à mon message, qu'illne serve d'autre dieu » que Soutekhou ! Mais s’il répond et qu'il fasse ce que je lui dis de faire, alors je ne lui » prendrai rien, et je ne m'inclinerai plus devant aucun autre dieu du pays d'Egypte, » qu'Amon-Rô, roi des dieux 1. »
D'ailleurs les ennemis ne se faisaient pas faute de justifier cette manière de voir. Ils opposaient divinités à divinités, et, en n’épargnant pas les temples dans leurs ravages, ils dénonçaient leur hostilité contre les dieux égyptiens. C'était donc bien défendre ceux-ci que défendre la vallée du Nil: on méritait leur alliance en leur portant secours. Ainsi les Égyptiens expliquaient-ils la défaite des Libyens et de leurs confédérés : c'était la revanche des dieux après des attentats sacrilèges :
« Les vils Asiatiques et les Tahonnou pillards — avaient fait main mise sur les desti- » nées (?); l'Égypte était dévastée ; —la terre dépérissait depuis qu'y régnait leur engeance ; » — les dieux étaient comme les hommes ? sans que paraisse un brave pour les secourir » — … Mais l’affection de Dieu brisa les exigences de leur chef — …. Il ne laisseront plus » voir le mal s'élever jusqu'au ciel — … Les dieux {disent-ils) [nous ont repoussés] parce - » que nous avons violé leurs territoires ; nous avons dû nous abaisser devant la grande » valeur de l'Égypte 3 ».
Dans la mémoire du peuple, les Hyesos garderont ce caractère d’usurpateurs sacrilèges qui perpétuera contre eux la haine et le
1 La querelle d’Apopi et Soqnounri : Pap. Sallier I (Masrero, Contes, p. 282).
2 Comparer p. 180, n. 4, l'expression pour peindre l'anarchie au temps dIrisou (Pap. Harris, p. 75, IL. 6).
3 Médinet-Habou, de pylône S., face O., Inscr. de l'an V, 1. 20-22, 28, 35, 48-39 (Cxapas, Et., p. 228-233; Danressy, M.-H., p. 110-112).
mépris. Manéthon ne manque pas de relater qu'ils associèrent les crimes contre les dieux aux crimes contre les hommes
« Dieu, je ne sais pour quel motif, étant plus irrité contre nous, des hommes de race » ignoble.…. incendièrent avec cruauté les villes et renversèrent les temples des dieux ; de » plus ils se conduisirent de la manière la plus barbare contre les habitants du pays; » faisant périr les uns et réduisant en esclavage les femmes et les enfants des autres 1 ».
Aussi les dieux prédirent-ils leur défaite dans des oracles qu'on répétait encore longtemps après?. Pour ces maudits, on avait inventé une épithète infamante particulière, celle de aadiliou, « pestiférés, fiévreux », que les Grecs ont traduite par « im- » purs». Le temps brouillant les souvenirs, on confondit les Hycsos, avec les peuples de la mer et les Libyens envahisseurs, avec les Sémites d’Irisou qui répandirent sur l'Égypte l'anarchie et l’athéisme, au temps de la fin de la xix° dynastie où les gens s’entretuaient et s’entrepillaient « et, comme on traitait les dieux » de mème que les hommes, il n’y eut plus d’offrandes dans les
» temples »", et aussi avec les Hébreux qui se vantaient d’avoir
quitté l'Égypte après l'avoir accablée de plaies. Ainsi naquit la légende populaire des Impurs, qui s'enrichit encore de détails lors des conquêtes persanes avant d’être rapportée par Manéthon et
1 MANÉTHON, ap. Josèpae, Contre Apion (Müzrer-Dinor, Æragm. hist. Gr., U, 566; Caapas, Les Pasteurs, p. 11). .
2 « Un roi viendra du Sud, Améni le véridique de nom. Il sera fils de femme de la » Nubie. 1l naïîtra dans... I prendra la couronne de la Hte Egypte et élèvera la cou- » ronne rouge de la Bsse Egypte. Il réunira la double couronne et il posera les 2 diadèmes » sur leurs supports (?)}, parcourant le Sud en travaillant de la rame dans... Les gens » de l’époque du fils de l’homme (si n sa) se réjouiront au point de perpétuer son nom » à toute éternité. Les Aâmou tomberont devant ses coups, et les Timihou tomberont » devant sa flamme. Les impies dépendront de ses décisions ; les révoltés, de sa puis- » sance. L’uræus à son front calmera les révoltés. On bâtira un mur, celui du Prince, » afin de ne pas laisser entrer les Aâmou dans l'Egypte. » (Pap. 4116, de St-Pétersbourg, in fine, Goréniscmerr, À. Tr., XV, 89). Si le manuscrit n'était contemporain de Thotmès IT, on pourrait croire que la prophétie date des rois Ethiopiens. On peut la rapprocher des prophéties relatives à Nectanébo dans la Chronique démotique de Paris (Revizzour, Rev. Eq., I, 3-6).
3 Elle s’applique, en dehors des Hycsos (Pap. Sallier I, 1, À et passim}), aux Nubiens battus par Ahmès (Inscr. d'EL-Kab, 1. 19-22 : L. D., III, 42 D; Scrue, Urkunden, IN, 5-6), aux victimes de Sokhmit dans la Chronique de Rd (supra, p. 172), au sorcier éthiopien du Conte de S'énosiris (Masrero, Journal des Savants, 1904, 480 ; Contes, 3 éd., p.138 sqq.). Elle à été traduite «rebelles » par Brucscu (Æg. Stud., $ IL, p. 40), « envahisseurs » par GoopwiN (Cambridge Essays, 1858, 243), « fléaux » ou « pestiférés » par Craras (Mél. I, 55-41; Pasteurs, 24 et 45-46), « fiévreux » par Grorr (Pet. Et. Arch.) « peste d’Ethio- » pien » par Maspero (loc. cif.). — Cf. Masrero (H. Or., II, 57).
4 Discours de Ramsès II : Pap. Harris, pl. 75, 1. 6 (Cuapas, p. 6; Masreno, H. À., p. 260; H. Or., Il, 57). Cf. supra, p. 179, n. 2.