‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 94 sur 433 · PATRIOTISME ET RELIGION · texte numérisé non relu

PATRIOTISME ET RELIGION

guellait le vaincu, quel qu'il fût. Les hérétiques, les Toumposiou Pirdoutkhaïou, « avaient conjuré en leurs cœurs de tuer tout indi- » vidu qui ne partageait pas leur doctrine criminelle », du moins la stèle officielle leur impute cette intention perverse, et la vraisemblance ne s’y oppose point, « mais Dieu ne permit pas que leur » parole s’accomplit ». Leurs desseins se retournèrent contre eux: ils expièrent leur révolte contre l’orthodoxie : le roi leur appliqua la peine du talion et « les fit passer par le feu »'. Ni les Empereurs Romains, ni les Séleucides n’ont donc inventé les persécutons religieuses. |

Le différend de Napata roulait sur diverses manières de servir les dieux nationaux. Mème dans la lutte contre les Pasteurs, il ne s'agissait que du triomphe de dieux indigènes brouillés ensemble. Et de même, les tentatives de Khouniaton tendaient à développer un culte secondaire du cycle des dieux solaires, non à substituer au culte national un culte importé. Mais pouvait-on servir des dieux étrangers ?

Lorsque les Égyptiens pénétrèrent en Asie, vainqueurs et conquérants, ils ne se firent point faute de s’annexer quelques dieux en même temps que des provinces tributaires. Sans ériger la pratique en système comme les Romains, ils ne s’en défendirent pas absolument. L’asiatisme fut à la mode : toilette et divertissements prirent des formes et des noms étrangers. On alla même jusqu’à invoquer des divinités asiatiques ; on éleva des stèles en l'honneur de dieux de Syrie ou de Phénicie ; on fit entrer leurs noms dans les noms de fils d'Égyptiens ?. Toutefois, ce ne fut qu’une mode superficielle sans conséquences profondes dans le pays. On se garda bien d'abandonner les dieux nationaux à qui l’on devait la victoire : au contraire, les donations des particuliers et des rois affluèrent à leurs temples et rehaussèrent leur majesté.

Plus tard, les défaites de l'Égypte produisirent un effet identique. On s’attacha au culte national par protestation contre les

1 Stéle de. l'excommunication (Mariwrre, M. D., pl. 10; Scuærrer, Urkunden, TI, 108-113; Maspero, Rev. arch., 1871, 329-336 — B. Eq., NII, 71-79). 2 Même de princes et princesses comme Bint-Anata, la fille préférée de Ramsès IT.

Perses victorieux. En vain, Cambysès se fit-il initier aux mystères de Néïth': ses outrages à l’Apis qu'il assassina, à Ptah dont il tourna l’image en ridicule, firent regarder sa mort comme une punition de ses sacrilèges ?. Darius fut mieux avisé ; initié lui aussi aux mystères et aux livres sacrés de l'Égypte, il en prit au sérieux le culte et les mœurs, et fut regardé comme un sage *. Avec Okhos, les sacrilèges et les malheurs recommencèrent. Le patriotisme se réfugia dans les temples. On implora des dieux de l'Égypte un retour de la fortune; on attribua aux dieux du dehors les calamités qui désolaient l'Égypte. Histoire ou légende poétique, la Chronique démotique de Paris rend lécho de sentiments authentiques quand elle confond dans une même haine les étrangers et les dieux qu'ils adorent :

« Is (les Grecs) ont un cœur d'airain ! Ils ont établi leurs dieux sans écouter la voix de » de la justice ! Leur ventre leur a tenu lieu de cœur !...

» ..Les pays, ils les ont incendiés. Ce sont leurs dieux qui les ont poussés à incendier » l'Égypte. Ils ont établi la mort après eux. On ne la chassera plus 4! »

La religion égyptienne expliquait donc la guerre, lui donnait un sens moral, lui assignait un but surnaturel et l’idéalisait en quelque sorte. L'exemple des légendes divines sanctifiait la guerre ; ce qu'avaient fait les dieux était bon. En triomphant de leurs ennemis, les Égyptiens servaient leurs dieux et les imitaient; ils faisaient éclater la puissance de leurs protecteurs et rappelaient leurs exploits ; la guerre devenait une forme du culte. Ce n’était plus l’assouvissement des passions brutales, la lutte sauvage autour de la proie, le plaisir de la destruction et l’enivrement du sang versé ; des éléments moins égoïstes, sinon tout à fait désintéressés, s’y infiltrent avec la reconnaissance envers les dieux et le désir de leur plaire. Les dieux des tribus et des nomes sont devenus les dieux nationaux ; combattre pour eux, c’est servir l'intérêt général ; défendre leurs autels, c’est défendre l'esprit national,

1 Statue d'Ouzahorrisniti (bE Roucé, Statuelte naophore du Vatican, p. 13-20).

2 Héropore, IIF, 27, 29, 33, 37, 64.

$ De Roucé, Séat. naophore; Revirour, Rev. Eg. 1, 294; Maspero, A. Or., III, 685-686. + Chronique démotique de Paris (Revizcour, Rev. Eg., I, 82; cf. I, 145-153 : I], 1-10).

Page 1