‹ Le régime socialisteChapitre 15 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La nation, ayant la propriété indivise des terres et des moyens de production, peut être considérée comme un propriétaire unique exploitant son propre domaine, et les règles d'une bonne économie domestique deviennent dès lors celles d'une bonne économie publique.

Il est certain que pour l'ensemble de la nation, comme pour un chef de famille, il y a une certaine quantité de besoins à satisfaire et pour cela une certaine quantité de travail à accomplir. Il est certain aussi que l'idéal, en pareille occurrence, est que la production fasse équilibre à la consommation, de façon à ce qu'il n'y ait ni trop ni trop peu, ni gaspillage ni manque.

Il est certain encore que pour parvenir à ce résultat il y a deux problèmes à résoudre :

1*^ Gomment obtenir le maximum de résultats avec le minimum d'efforts, ce qui est un problème purement économique;

ORGANISATION DE LA PRODUCTION iS!

2° Comment ensuite répartir entre tous les membres de la société le travail à faire et les fruits du travail, ce qui est un problème essentiellement juridique, où il faut viser à obtenir le plus de justice et de liberté.

§ 1. Adaptation de la production aux besoins. — Commençons parle premier, qui peut se formuler ainsi: Quelles sont les conditions d'une production sagement réglée ?

J'en vois deux indispensables.

La production doit être d'abord adaptée aux besoins de la société et des individus, ensuite aménagée de façon à économiser l'effort en augmentant la quantité des produits.

La première chose à faire est donc de déterminer les besoins de la société et de ses membres, ou, ce qui revient au même, de savoir ce qu'il faut produire.

Dans la société d'aujourd'hui, la production, abandonnée au caprice des intérêts individuels, ne se règle qu'en partie sur les besoins des consommateurs; le producteur produit avant tout pour le marché, c'est-àdire pour vendre, pour faire un profit; et comme il ne sait pas et ne peut pas savoir quelle sera la demande, il produit à l'aventure, tantôt guidé par de vagues conjectures, tantôt poussé par la nécessité de ne pas laisser son capital inactif. Il en résulte pour lui de graves mécomptes. Parfois il ne trouve pas d'écoulement à ses produits, et c'est l'encombrement des magasins, la chasse ruineuse aux débouchés lointains, la vente à perte, la gêne et souvent, malgré des efforts désespérés, la faillite. Il en résulte pour les ouvriers qu'il emploie des inconvénients bien plus graves encore. C'est le chômage, la détresse, la misère. Poui la société, c'est le contraste démoralisant des familles pauvres grelottant de froid ou mourant de faim à côté

d'entrepôts qui regorgent de vêtements inutiles ou de victuailles inemployées. Pléthore d'une part, insuffisance de l'autre, forment un spectacle si habituel que nous ne le remarquons même plus. Notre bon sens émoussé trouve naturel que des besoins de luxe et de vanité soient satisfaits jusqu'à la nausée, quand des besoins vitaux demeurent inassouvis. Et pourtant n'est-ce point pure folie de multiplier à l'excès le superflu, quand on n'a même pas le nécessaire? L'indi- .yi.du qui agirait comme la société actuelle serait vîTô pourvu d'un conseil judiciaire.

Xlne nation socialiste ne peut laisser subsister cette production anarchique et déraisonnable; c'est pourquoi sa première tâche est de déterminer ses besoins.

C'est une opération de statistique assez compliquée, mais qui n'est pas d'une difficulté décourageante.

Toutefois, avant de supputer les besoins publics et privés, une question se pose : Convient-il de satisfaire indifl'éremment tous les besoins qui pourront réclamer satisfaction ? N'y a-t-il pas un choix à faire parmi eux ? Ou tout au moins ne faut-il pas les classer par ordre d'importance et d'urgence?

Dans la société actuelle, pour peu qu'on regarde de près une administration publique quelconque, il est aisé de constater des gaspillages nombreux, des dépenses en fêtes, galas, gros traitements, qui ne servent en rien les intérêts généraux, qui répondent ainsi à de faux besoins collectifs. Tout homme ayant pris la peine d'éplucher les budgets énormes et croissants qui sont chaque année subis plus que consentis et discutés par les nations, peut citer par dizaines des prodigalités que rien ne justifie et des sinécures aussi grassement rétribuées qu'inutiles.

De même — à ne regarder que les individus — la division en classes, la coexistence des riches et des

ORGAMSÂTIO.N DE LA PIIODLXTION 131

pauvres, nous fait assister perpétuellement à ce contraste criant que nous rappelions tout à l'heure : les besoins factices ou secondaires de certains privilégiés sont satisfaits au détriment des besoins réels ou essentiels de leurs concitoyens moins heureux.

Or il est à souhaiter, d'une part, pour la bonne gestion des affaires communes, non seulement qu'il n'y ait point déperdition de l'énergie ou de la richesse nationale, mais que la vie de la société soit assurée avant son éclat et sa parure; et il est à souhaiter, d'autre part, pour la justice et le progrès tant moral que matériel, que les jouissances individuelles soient aussi équitablement que possible réparties entre tous les individus; qu'elles soient d'un ordre de plus en plus élevé; enfin qu'elles soient de plus en plus parfaites.

De là pour un régime socialiste l'obligation d'établir une échelle des besoins.

On peut distinguer en deux ordres les choses propres à satisfaire les besoins soit de la société, soit de l'individu : les choses qui sont de nécessité vitale, les choses simplement utiles ou agréables.

Les choses indispensables à la vie d'une société comprennent :

1^ Les services publics (sécurité extérieure et intérieure, éducation, communications, etc.), services dont la liste peut sans cesse être revisée par la nation e'ile même ;

2° L'entretien du capital social ;

3'^ Les denrées nécessaires à l'échange international qui permettra de combler les lacunes de la production nationale et qui doit viser à l'équilibre de l'importation et de l'exportation.

Déjà, à l'heure qu'il est, on calcule, en dressant le budget, une partie de cesbesoins essentiels de lasociété, et il n'est pas malaisé de concevoir une extension en même temps qu'une amélioration de ce calcul.

Les choses indispensables à la vie de l'individu — pour nous en tenir au strict minimum — comprennent l'alimentation, l'habillement, le logement avec le mobilier et le chauffage. La production doit en être calculée largement, de façon à ce que personne n'ait plus à souffrir dans la satisfaction de ces besoins élémentaires.

Mais il n'y a pas apparence que toute la somme de travail disponible soit épuisée à satisfaire cette première catégorie de besoins publics et privés; et l'on peut songer dès lors à la seconde. L'emploi des forces naturelles que l'homme a su dompter permet de garantir à d'autres besoins moins urgents une satisfaction, sinon aussi parfaite, du moins suffisante. Il ne faut pas chercher à les supprimer où à les réduire, sous prétexte qu'ils peuvent être négligés sans que mort s'ensuive. La civilisation les a multipliés et les multipliera sans cesse. Le raffinement des besoins, pour un peuple comme pour un individu, est un signe d'intelligence et de délicatesse accrues. Certaines choses, simplement utiles ou agréables, sont réclamées avec une intensité de désir qui va grandissant d'époque en époque. Il est certain que beaucoup de celles qui nous paraissent aujourd'hui nécessaires ne l'étaient point pour l'homme primitif, vêtu de peaux de bêtes et habitant des cavernes. Sans remonter aussi loin, des soins d'hygiène et de propreté, des facilités de communication, dont nous ne pouvons plus guère nous passer, n'étaient ni imaginés, ni convoités par nos pères du moyen âge. El il est probable que nos arrière-neveux' connaîtront et voudront un confort et des commodités que nous ne soupçonnons pas et dont, par conséquent, la privation n'est pas pour nous une souffrance.

Voltaire disait :

Le superflu, chose si nécessaire l

Trait d'esprit qui est aussi un mot profond. La tendance d'une soi^iélé progressive est de faire entrer toujours plus de superflu dans le nécessaire. Et il ne s'agit pas uniquement de jouissances matérielles. Pour combien de gens des jouissances esthéliques, profondément indiirérentes à la foule mal dégrossie, ne sontelles pas devenues un élément important du bonheur! Seulement, tandis que cette élévation dans le niveau des conditions de vie n'a prolîté jusqu'ici qu'à une faible minorité, le régime socialiste a pour raison d'être de l'étendre à la masse tout entière. Le luxe, qui a provoqué et mérité, tant qu'il était l'apanage exclusif du petit nombre, de si éloquents et de si vains anathèmes, se justifie et se purifie en se généralisant. Qu'il soit tout à fait collectif, c'est à-dire oITert gratuitement parla société à tous ses membres, comme c'est déjà le cas pour les musées et les parcs publics, ou qu'il soit seulement mis à la portée de tous ceux qui en seront friands par une plus égale répartition des revenus, il devient dès lors la fleur brillante d'une société cultivée, le signe visible des victoires de l'humanité sur la nature, la douce et légitime récompense de cet efl'ort instinctif vers le mieux-être qui est la cause de tout progrès. Mais, en même temps, il est restreint en hauteur par le fait même de son extension en largeur et cela encore est un bien ; il est ainsi empêché de se corrompre en s'exagérant.

Donc, dès qu'il a été pourvu aux besoins vitaux de la société et de tous ses membres, le surplus du travail social peut et doit être consacré aux besoins moins urgents.

Mais qui fixera le degré d'urgence des divers besoins? Qui dira ce qui est nécessaire ou simplemen'^^ utile? Personne n'est compétent pour tracer une li-ne de démarcation, qui, comme je l'ai dit, est destinée à se

G. llENARD. fi

iU ORGANISATION ÉCONOMIQUE

déplacer, à mesure que la société deviendra plus riche et plus cultivée. Il convient alors de s'en remettre au jugement de tout le monde, c'est-à-dire qu'une entente doit intervenir entre tous les intéressés pour décider, soit quels services gratuits elle veut offrir à tous ses membres, soit quel minimum de bien-être elle s'engage à fournir à chacun. Gela pourrait être inscrit dans la Constitution que la société se donnerait. Ce serait comme une déclaration des droits économiques du citoyen.

A besoins indispensables, travail indispensable. La société, ayant le devoir de satisfaire à ces besoins primordiaux, a par là même le droit de requérir la somme de travail qu'exige leur satisfaction. Elle pourrait, à la rigueur, imposer à chacun un certain temps de service industriel, comme elle a droit de réclamer pour sa défense un certain temps de service militaire. Mais cette contrainte, qui serait légitime, n'aura sans doute pas lieu de s'exercer. Nous indiquerons, en parlant de l'organisation du travail, les moyens qui ont chance de la rendre inutile.

Quant aux autres besoins, nous sortons « du royaume de la nécessité pour rentrer dans celui de la liberté ». Le rôle de la société se borne ici à servir d'intermédiaire entre les consommateurs et les producteurs, à transmettre aux derniers les désirs exprimés par les premiers, à provoquer les efforts des travailleurs en leur indiquant les besoins qui réclament satisfaction, à éveiller enfin des besoins nouveaux, par la mise en lumière de produits nouveaux aussi. Son office est de centraliser les renseignements, de mettre en rapport l'offre et la demande, de faire connaître à chacun des différents corps de métier ce qu'oa attend ou espère de lui.

Toute demande sera-t-elle sûre d'obtenir satis-

faction? Il est probable que non. Mais il est bon que l'aiguillon de nouveaux besoins à satisfaire serve de stimulant à l'activité des travailleurs à venir. Toute offre de travail sera-t-elle sûre, de son côté, de trouver son emploi? Il est également probable que non. Mais, comme chacun aurait auparavant son existence assurée par un travail obligatoire répondant à une nécessité sociale, l'individu offrant un produit nouveau pourrait attendre sans danger qu'un besoin fût éveillé par son offre; et, au pis-aller, il pourrait toujours dans le temps qui lui resterait travailler pour son plaisir, pour sa satisfaction personnelle.

Le cas de forces productives sans emploi ou de besoins sans satisfaction scrr.-t du reste aussi exceptionnel que peu inquiétant. DVi uiaairc, besoin constaté provoquera travail, et travail offert provoquera besoin. De la sorte un équilibre instable, mais toujours prêt à se reformer, s'établira de lui-même.

Il va de soi que pour les choses nécessaires à l'existence le calcul de la production devra toujours être fait de telle manière qu'elle laisse un excédent. Ce surplus aura pour but de parer aux orages, aux inondations, aux incendies, aux accidents qu'il est sage de prévoir, et, s'il dépasse les pertes éprouvées, il sera réservé, soit pour une année suivante oij il entraînera une économie correspondante de travail, soit pour l'échange avec les pays étrangers à l'égard desquels la règle sera d'égaliser l'exportation et l'importation.

§ 2. Développement des moyens de produire. — La production ainsi adaptée au besoin social, il reste à la combiner de façon à réaliser le maximum d'utilité avec le minimum d'efforts. Le problème est surtout d'essence scientifique et technique. On comprend qu'un vaste champ est ouvert à l'imagination et à l'esprit

d'initiative des travailleurs parles conditions nouvelles dans lesquelles ils auront à opérer. Il est impossible de dire à quel point la richesse nationale pourra être accrue par le système socialiste ; mais il est possible et facile de prouver qu'elle ne peut que grandir démesurément.

La preuve principale repose sur un axiome que les économistes les plus hostiles au socialisme reconnaissent eux-mêmes tacitement : à savoir que le travail collectif est plus productif que le travail isolé. En effet, lorsqu'on vante les avantages de la division du travail, lorsqu'on la dépeint avec raison comme ayant été l'agent le plus efficace des progrès de l'industrie humaine, que fait-on, sinon déclarer que le travail parcellaire, qui implique collaboration et par là même est nécessairement collectif, est plus fécond que le travail demeuré purement individuel ? Et de même l'éloge de la coopération, qui est devenu un lieu, commun jusque pour les plus conservateurs des hommes d'État, n'est-il pas l'aveu de l'indéniable supériorité que possède, au point de vue de la productivité, le système qui fait de la nation entière une vaste société coopérative?

On pourrait presque se contenter de cette démonstration sommaire ; mais une comparaison rapide avec ce qui se passe de nos jours fera ressortir la vérité de ce que nous affirmons.

Dans la société actuelle il existe une foule d'inutiles, d'oisifs, de parasites ; en haut, des gens pouvant se dispenser de travailler, parce qu'ils vivent du travail d'autrui transformé en rentes et pi'oOts ; en bas, des vagabonds et des voleurs grappillant une piètre existence aux dépens des possédants qu'ils peuvent dépouiller; parmi ceux qui travaillent, quantité de forces perdues par suite des vi/>es d'organisation qu'implique

l'abandon de la production à des entreprises privées : nécessité d'une nuée d'intermédiaires entre le consommateur et le producteur ; concurrence implacable faisant d'une victoire pour l'un un désastre pour l'autre et compensant tout succès par une ruine ; crises périodiques où les rouages du mécanisme social grincent et s'arrêtent au grand détriment des capitalistes comme des ouvriers ; impossibilité de régler scientifiquement l'emploi des instruments de production, parce que les intérêts divisés des propriétaires rendent impossible ou à peu près tout agencement d'ensemble.

En faut-il des exemples? Qu'on regarde l'agriculture. La propriété privée du sol en diminue le rendement dans des proportions énormes. Que l'on compte les vastes espaces transformés en garennes ou en parcs par de grands propriétaires uniquement soucieux de leur plaisir égoïste. Que l'on considère les terres mal irriguées, mal engraissées, mal cultivées par de petits propriétaires à qui manquent les capitaux ou l'union pour exploiter comme il faudraitleurs lopins éparpillés. Même spectacle dans l'industrie. Chômages et faillites parce que l'on produit sans méthode; lutte perpétuelle des patrons et des ouvriers dont les intérêts sont antagonistes, faute d'un lien social qui les harmonise; capitaux tour à tour fourvoyés dans des entreprises où ils s'engloutissent sans profit etpoussés parle souvenir de ces périlleuses aventures à chercher des placements où ils dorment inutiles ; lenteur à profiter de la soumission des forces naturelles et des découvertes incessantes de la science, parce que le renouvellement de l'outillage coûte cher, parce que beaucoup d'industriels reculent devant une dépense qui ne peut devenir fructueuse qu'avec le temps, parce que les inventions nouvelles restent durant des années un objet d'exploitation exclusive; ce qui est plus grave encore, tout progrès

dans la fabrication ayant pour rançon la souffrance de milliers de victimes, puisque l'introduction d'une machine rejette provisoirement une partie des ouvriers qu'elle remplace dans le misérable troupeau des sanstravail et des sans-pain. Que de causes de déperdition, sans parler des gaspillages causés par l'extrême opulence, gâcheuse de produits de tout genre, par la multiplication des sinécures grassement rétribuées, par l'entretien en pleine paix d'une armée destinée à défendre contre les déshérités les biens et les privilèges des possédants, etc., etc.. !

Ces entraves au développement de la production disparaissent en régime socialiste. D'abord le nombre des travailleurs est considérablement accru. Rentiers, fils de famille, oisifs de tout genre, sont arrachés à la douceur de ne rien faire. Plus de frelons, rien que des abeilles ! Et en même temps gens de loi, banquiers, commerçants, intermédiaires sans nombre aujourd'hui nécessaires, mais condamnés pour la plupart à perdre leur raison d'être, rentrent dans les rangs de la classe productive. Ensuite plus d'activités qui se neutralisent en s'usant les unes contre les autres, mais une harmonieuse coordination en vue d'un but commun : l'augmentation du revenu général qui est aussi celle du revenu particulier. Une simplification énorme du mécanisme de l'échange, qui fera du marchandage et des roueries du commerce un souvenir de cauchemar. Enfin et surtout une organisation méthodique de la pro« duction nationale, semblable à celle qui peut régner dans l'exploitation modèle d'un domaine privé.

S'agit-il d'agriculture ? L'abondance des capitaux et des bras facilite les grands travaux d'utilité publique : dessèchement de marais, irrigation de contrées arides, défrichement de landes, reboisement de montagnes, endiguement de fleuves. Déjà la société n'a-t-elle pas

reconnu la nécessité de remettre à la collectivité la direction de ces deux dernières espèces de travaux ? Puis l'on peut déterminer scientifiquement ce qu'il convient de cultiver en chaque terrain. Bien des gens, dupes oucomplices d'une équivoque, croient ou feignent de croire que propriété collective signifie invariablement grande culture. C'est une erreur. Le fait que le sol appartient à la nation permet seulement de décider, d'après la nature de la terre et du climat, d'après le voisinage d'une grande ville, d'un cours d'eau, d'un chemin de fer, quels fragments de terre doivent être cultivés en grand ou en petit, de façon extensive ou intensive, mis en blés, en bois, en prairies, voire même en parcs de plaisance, comme le Parc national des Etats-Unis. Il permet la distribution des engrais, des machines, d'un surcroît de travailleurs sur tous les points où le besoin s'en fait le plus sentir.

L'industrie n'a pas moins à gagner à être socialisée. Elle l'est déjà à demi, et son développement si rapide en notre siècle est dû, pour la plus grande partie, à l'usage qu'elle a su faire des capitaux associés. Mais elle peut aisément produire davantage et mieux, soit dans l'usine organisée pour le travail en commun, soit dans l'atelier familial reconstitué par la division de la force motrice ; les deux procédés ne s'excluent pas plus que petite et grande culture. Elle peut, en se réglant sur les besoins de la société, éviter les désastreuses alternatives de surproduction et de chômage ; elle peut, en employant les sources d'énergie humaine que le travail obligatoire pour tous met à sa disposition, utiliser plus vite les réservoirs de force que lui offre de toutes parts la nature domptée par la science ; elle peut, du moment que toute économie d'efforts profite, non plus à quelques-uns, mais à tous les membres de la société, faire de la machine ce qu'elle

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doit être, l'émancipatrice et la pourvoyeuse d'une humanité servie pardes esclaves de fer.

Donc, selon toute vraisemblance, la production centralisée et méthodique se substituant à la production morcelée et incohérente constitue un progrès économique aussi important que celui dont l'association partielle a donné à notre époque le surprenant spectacle. La population pourra croître sans danger : les subsistances croîtront au moins aussi vite qu'elle, et, si l'avenir a jamais à se préoccuper de trouver place au banquet de la vie pour tous les nouveaux arrivants, ce péril est assez lointain et assez problématique pour qu'on laisse aux hommes de ce temps-là le souci d'y parer. Qui peut rêver de résoudre dès aujourd'hui toutes les questions sociales des siècles futurs?

Ce n'est pas assez d'avoir montré que la production on régime socialiste satisfait aux conditions générales qui lui sont imposées. Il ne suffît pas de calculer et de considérer en bloc la somme du travail social ; il faut se demander aussi comment il sera réparti entre les membres de la société.

Question juridique intimement liée à la précédente et dont l'importance est capitale.

Aujourd'hui les divers métiers sont exercés par des gens dont le choix a été rarement libre. Les enfants de riches peuvent, il est vrai, consulter leurs préférences et ils se portent d'ordinaire vers les professions dites libérales, quand ils ne se bornent pas au métier commode d'oisifs. Fussent-ils de capacité médiocre, ils se guindent sans trop de peine, à l'aide de leur argent et de leurs relations, jusqu'à des occupations qui exigent, en théorie, savoir et intelligence. Mais pour les autres, pour ceux qui ont la sottise de naître pauvres, il en est tout autrement. Quelques-uns, grâce à des aptitudes remarquables aidées de hasards heureux, conquièrent de haute lutte leur place au milieu des héritiers de la classe dirigeante ; d'autres, par la souplesse de leur échine, par leur dévouement servile

aux intérêts des puissants, parviennent à se faufiler jusqu'à des positions considérées, bien rentées et peu pénibles. Mais la plupart adoptent tel ou tel gagne-pain par routine ou par contrainte bien plus que par vocation. Ceux qui ne possèdent rien sont forcés, sous peine de mort, d'accepter les besognes dures, répugnantes, frappées de réprobation par le dédain des beaux messieurs et des dames aux mains blanches. Fils et filles de prolétaires, à l'exception de huit ou dix sur mille et peut être de moins encore, sont condamnés de naissance au travail qui abrutit et qui tue, parce qu'il est sans répit, sans espoir d'une aisance tardive et d'une vieillesse tranquille. Il s'en faut, en effet, que la rémunération soit proportionnée à la peine ou au péril ; sous prétexte que les crève-de-faim sont encore trop heureux de trouver à travailler, on les rétribue le moins qu'on peut, et la société apparaît une fois de plus constituée au rebours de la justice, puisque les plus gros revenus, sources des plus grandes jouissances, échoient à ceux qui font le moins, tandis que les salaires de famine sont le lot des vrais créateurs de la richesse sociale.

La critique de ce qui existe nous instruit sur ce qui ne doit pas exister en régime socialiste. Il faut, sans doute, que tous les travaux nécessaires à la vie de la société soient accomplis ; il faut aussi que tout le monde ait et l'obligation et les moyens de travailler. Mais en même temps il faut que chacun ait dans le choix de son travail et dans son travail lui-même le maximum de liberté compatible avec l'exécution des besognes indispensables. 11 faut encore que la rémunération, stimulant des paresses possibles et probables, compense l'inégalité d'attrait que peuvent offrir les différentes professions.

Pour y parvenir, voici les principales mesures que la raison suggère :

D'abord chaque adulte (l'enfant étant dispensé de tout travail productif) devra s'inscrire dans un corps de métier. Ce sera, ressuscitée et complétée, la loi athénienne qui exigeait que chaque citoyen fit connaître aux magistrats ses moyens d'existence.

Le choix de la profession sera libre : chacun n'aura à consulter que ses goûts et ses aptitudes, et l'éducation intégrale donnée à tous les enfants permettra de choisir en pleine connaissance de cause.

Il va sans dire que chaque corps de métier demeurera grand ouvert. On y pourra entrer, on en pourra sortir à volonté. Il ne s'agit nullement de restaurer les corporations fermées et privilégiées de l'ancien régime.

Tout corps de métier aura son organisation autonome, sous la seule réserve de respecter la loi fondamentale de la société, qui est de soumettre au vote des intéressés tout ce qui les concerne : règlements nomination des directeurs, sous-directeurs, chefs supérieurs et inférieurs des diverses entreprises.

Quant à la rémunération, si elle ne peut être égale pour tous, le principe d'après lequel elle sera fixée sera déterminé par la société entière et devra être le même dans toutes les parties de l'organisme, une seule exceptée.

Il faut prévoir, en effet, pour certains corps de métier une organisation particulière ; je veux parler de ceux qui seront chargés d'assurer les services publics.

J'ai déjà dit (p. 106) que ces services pourront être communaux, régionaux, nationaux. Il semble naturel, par exemple, que l'éclairage des rues, la police, le service de salubrité locale, etc., ressortissent à lacommune ; que l'éducation (en partie du moins), l'exploitation des mines et des forêts, les postes et les télégraphes, les canaux et les chemins de fer, les entre-

pots et les bazars publics soient sous la direction immédiate de la nation. J'ai dit aussi que le nombre de ces services pourra être augmenté ou diminué par la société, suivant qu'elle aura reconnu comme possible et conforme à l'intérêt général d'abandonner ou d'enlever telle ou telle activité, soit aux individus, soit aux associations.

Le personnel nécessaire à la bonne marche de ces services pourra sans doute et devra être aussi organisé corporativement ; il pourra et devra pratiquer de bas en haut le système électif. Toutefois il ne se trouvera pas tout à fait dans les mêmes conditions que les autres travailleurs. Il sera soumis à un contrôle national, et les surveillants chargés d'exercer ce contrôle ne pourront être élus par lui, sous peine de rendre toute surveillance illusoire ; il faudra qu'ils tiennent directement de la nation la part d'autorité qui leur sera concédée.

De plus le recrutement de ce personnel sera subordonné d'une part à la preuve de certaines capacités, d'autre part à la quantité des postes vacants. Enfin sa rémunération soulèvera un problème délicat : comme son travail n'aboutira souvent à aucune création de richesse palpable (c'est le cas, par exemple, pour les professeurs, les médecins, les employés aux écritures, etc.) ; comme la société sera libre de taxer à très bas prix et même d'offrir gratuitement à tous ses membres les résultats de travail accompli, ainsi qu'il arrive déjà pour l'instruction primaire ; il faudra sans doute que la société intervienne pour fixer les honoraires auxquels auront droit les agents de certains services publics.

Il y aura donc, de la sorte, des corps de métier dont l'organisation sera purement coporative et des corps de métier dont l'organisation sera semi-corporative et semi-administrative.

Pour les derniers, tout se passera à peu près comme vont les choses aujourd'hui pour le corps enseignant, avec cette difTérence que l'indépendance politique et religieuse aussi bien qu'économique de ceux qui en feront partie sera pleinement assurée. Pour chacun des autres un comité directeur élu est chargé — peut-être sous la surveillance d'une chambre de travail nommée par toutes les corporations — de totaliser les besoins auxquels la corporation doit pourvoir, puis de mettre en regard le nombre d'heures de travail qu'exige la satisfaction de ces besoins, enfin de répartir ces heures entre les travailleurs inscrits.

Un bureau central de renseignements et de statistique, d'ailleurs sans pouvoir aucun, a pour fonction de rassembler les chiffres émanant des différents corps de métiers et d'opérer les calculs que nécessitera, comme nous le verrons plus tard, rétablissement du revenu social et du revenu individuel.

Telle est la structure générale du mécanisme. Mais aussitôt se présentent des difficultés qu'il faut se garder de passer sous silence ou même d'atténuer.

La première tient à ce fait que les divers travaux utiles à la société ont une force d'attraction inégale. Il pourra paraître plus agréable d'être professeur que d'être terrassier, moins dangereux d'être laboureur que couvreur ou allumettier. N'est-il pas à craindre que certaines professions soient encombrées, tandis que d'autres seront désertées?

On peut répondre que la variété des goûts est grande, que le péril est une amorce pour certains tempéraments ; qu'un effort musculaire, même considérable, coûte moins à certain'-- , personnes qu'une tension intellectuelle ; qu'ainsi l'inégalité redoutée n'est pas aussi forte qu'on le suppose.

G. Renahd. 9

On peut répondre encore que les travailleurs d'un métier périlleux ou très pénible seront intéressés directement à inventer des machines, des simplifications, des expédients qui réduiront vite ce surcroît de peine et de danger.

Mais enfin, malgré tout, telle catégorie de travailleurs risque d'avoir, en proportion de la besogne qui lui est dévolue, trop ou trop peu de membres, si bien que ceux-ci risquent à leur tour d'avoir à faire plus ou moins d'heures de travail que ceux de telle autre catégorie.

Comment empêcher que le courant des travailleurs se porte d'un côté avec surabondance, et de l'autre avec insuffisance ?

Pour les professions dites libérales, c'est-à-dire plus intellectuelles que manuelles, le mal est facile à éviter. Il suffit d'élever le niveau des connaissances exigées, d'opérer un triage plus sévère, qui réduira le nombre des élus et forcera les moins capables à refluer vers d'autres fontions. C'est déjà ce qui se pratique pour l'enseignement. Le concours, qui est mauvais, s'il dégénère en un bourrage cérébral, en un gavage hâtif de la mémoire, devient un bon instrument de sélection, pourvu qu'il soit réglé de manière à dégager par des épreuves multiples, pratiques autant que théoriques, la valeur véritable de ceux qui s'y soumettent.

Pour les autres métiers la chose est un peu plus compliquée. Il est impossible de traiter des moyens de corriger l'inégale répartition du travail sans anticiper sur cette question connexe : comment le travail serat-il rémunéré, ou, ce qui revient au même, comment les produits seront-ils répartis?

Supposons-la provisoirement résolue. Admettons que la rémunération de l'heure de Iravail soit la base du syst>.me de réparti lion du revenu social.

La conséquence naturelle est que, dans les corps de métier surchargés de travailleurs, chaque membre, ayant moins d'heures à fournir, recevra une part moindre. Comme les conditions rémunératrices offertes par chaque métier seront publiées, il se produira, parmi les jeunes entrant dans la carrière du travail et même parmi ceux qui se seront trouvés trop nombreux, un reflux vers les métiers qui offriront une plus forte rétribution, parce qu'ils seront moins recherchés; et, après quelques oscillations, l'équilibre tendra à s'établir par un mouvement automatique.

Nous n'avons pas pour le moment à entrer dans le détail de ces inégalités de rémunération-, il nous suffit d'avoir indiqué qu'elles se présentent, au premier abord, comme le moyen le plus simple de prévenir le mal.

Il convient d'ajouter que le passage des travailleurs d'un métier à un autre, quoique toujours gênant pour ceux qui voudront l'opérer, pourra se faire bien plus aisément en régime socialiste que de nos jours. L'éducation intégrale aura fait passer les jeunes gens par divers ateliers, leur aura tout au moins enseigné les rudiments de plusieurs métiers ; le développement du machinisme aura, de son côté, multiplié les tâches se résumant pour le travailleur en opérations presque machinales ; et il suffira d'un court supplément d'apprentissage pour devenir un ouvrier d'habileté moyenne dans la partie nouvelle où l'on aura transporté son activité.

Si, après tout cela, il restait quelque besogne indispensable qui ne trouvât point de preneur volontaire, la société pourrait toujours tenter les gens par une rémunération spéciale ou même en faire un service commandé, qui serait une sorte de service militaire dont personne ne serait exempt. Mais il y a i:rande apparence

que l'envie d'assurer son existence et de conquérir de longs loisirs par un temps de travail très court suffirait à rendre superflu ce recours suprême à une contrainte, qui dans la société actuelle est la règle sournoisement appliquée aux déshérités, mais qui ne serait jamais qu'une exception très rare dans l'organisation nouvelle.

Une autre difficulté surgit. Qu'adviendra-t-il des arts et des lettres en régime socialiste? Faudra-t-il y renoncer? La société, découronnée, sera-t-elle condamnée à une médiocrité confortable et bien nourrie? Sera-t-elle comparable à un jardin potager, où abonderaient les légumes succulents, mais où manqueraient l'éclat et le parfum des fleurs? C'est la crainte qu'expriment volontiers écrivains et artistes. Musset redoutait le temps

Où le globe rasé, sans barbe ni cheveux, Comme un gros potiron roulera dans les cieux.

Je me rappelle avoir entendu dire à Sully-Prudhomme, le poète délicat et viril qui n'a jamais séparé l'amour du beau de l'amour du juste : (c Si j'avais dû vivre du produit de mes œuvres, il y a longtemps que je serais mort de faim. Heureusement pour moi, j'ai bénéficié sans le vouloir d'une injustice sociale. J'ai hérité une petite fortune d'un oncle que je connaissais à peine et j'ai dû à cette aubaine imméritée les loisirs qui m'ont permis de faire des vers. Garantissez-moi que, dans la société que vous rêvez, le poète pourra vivre à l'aise sans renoncer à l'exercice de ses facultés poétiques, et je serai bien près d'être avec vous. »

La question est délicate. Il faut se tenir entre deux écueils. D'une part, les besoins esthétiques doivent être satisfaits comme les autres, quoique après les autres ; et, loin de diminuer, ils croîtront en nombre et en

r.ÉPAKTlTiÙ-N DU TUA VA IL 140

intensité dans une société où l'instruction sera généralisée comme le bien-être; où par suite les plaisirs d'art, qui sont aujourd'hui le luxe d'une élite, deviendront le pain quotidien des foules. D'autre part la surproduction, en ce domaine comme en tout autre, est chose à craindre et à enrayer. Pas n'est besoin d'encourager (au contraire !) la peinture ou la littérature de pacotille. Si un vrai poète est un être rare, faisant honneur à la nation dont il est l'enfant et apportant à l'humanité tout entière d'exquises jouissances qui peuvent se prolonger sans fin à travers la durée, le faiseur de mauvais vers n'est qu'un impitoyable et ridicule semeur d'ennui dont il serait cruel de multiplier l'espèce. Comment faire pour que l'un puisse se développer dans toute son ampleur, sans que l'autre trouve un milieu aussi favorable à sa vaniteuse nullité?

Plusieurs procédés sont possibles.

En voici un :

La société est maîtresse de consacrer à la satisfaction des besoins esthétiques la somme de ressources qu'il lui plaît, comme un individu assigne à ses plaisirs, à ses toilettes, à ses dépenses de théâtre et de concert une partie plus ou moins grande de son budget total. C'est donc un objet d'entente nationale que de décider le sort qui sera fait aux littérateurs, artistes et savants.

Parmi les jeunes générations, la société peut trier, soutenir et pousser dans leurs études ceux qui révèlent des aptitudes hors ligne. C'est déjà, dans beaucoup de pays et particulièrement en France, le système en vigueur; témoin les bourses de voyage, les Écoles de Rome et d'Athènes, les missions scientifiques, etc. Il n'^ a guère qu'à l'étendre et à le perfectionner, en mettant ceux qui en profiteraient à l'abri de toute inlluence officielle pouvant agir sur la direction de leurs idées

OU de leur talent. Cette liberté, nécessaire au développement des intelligences, serait obtenue en créant dans chaque branche de la production intellectuelle, pour la sélection des candidats grands hommes, des jurys qui comprendraient des représentants de tous les groupes et de toutes les tendances existant dans cette branche. Les jurés pourraient être désignés par tous les membres de la société cultivant le même art ou la même science, et parmi eux les minorités seraient toujours représentées au prorata de leur nombre.

Leur éducation terminée, les jeunes bénéficiaires de ces avances publiques, les pupilles de la nation^ comme on pourrait les appeler, resteraient les pensionnaires de la collectivité à laquelle ils devraient une certaine quantité d'œuvres pour prix d'un entretien honorable ; seuls les « fruits secs » qui, par incapacité ou paresse, ne pourraient pas acquitter cette dette, rentreraient, après avis d'un des jurys ci-dessus mentionnés, dans les rangs des travailleurs ordinaires.

Du reste, tel inventeur ayant fait une découverte de haute portée, tel écrivain ayant composé un ouvrage de valeur éminente pourrait, à titre de récompense nationale, recevoir le privilège de vivre grassement jusqu'à la fin de ses jours aux frais de la société. Seulement, pour échapper aux partialités de l'esprit de coterie, il serait bon que cette rare distinction ne fût accordée qu'après une double épreuve : proposition émanant de la majorité des hommes appartenant à la même corporation ; ratification par la nation tout entière.

On demandera peut-être oii iront tableaux et statues, s'il n'y a plus de riches particuliers pour en acheter. Mais, sans compter que les œuvres d'art pourront, comme nous le verrons plus tard, devenir, ainsi que toute chose rare, objet d'échange, il ne faut pas oublier qu'en régime socialiste la société aura à la fois une for-

midable puissance d'achat et des besoins non moins considérables de luxe collectif. Les parcs, les édifices publics, les écoles, les palais du peuple, les musées qui, plus intelligemment orpranisés, deviendront ce qu'ils devraient être, des restitutions vivantes des époques disparues ou des illustrations parlantes des vérités scientifiques, voilà b en des choses qu'il faudra parer, décorer, embellir! Il n'y a pas à craindre que les arts plastiques viennent à chômer, non plus que les autres (Tailleurs, et ceux que préoccupe leur avenir peuvent être sûrs que le socialisme, ami de l'aristocratie intellectuelle, parce qu'elle est viagère, bienfaisante et productrice de jouissances n'ayant aucun caractère exclusif, a le souci comme le moyen de ne pas laisser se ternir ou s'arrêter la broderie d'or et de soie tissée par les siècles sur la trame grise et monotone de la vie humaine?

Si le procédé que nous venons d'indiquer ne suffisait pas, rien de plus aisé que de le compléter par un autre. On peut calculer qu'une Journée de travail très courte suffira pour produire les choses indispensables à la consommation, et par conséquent pour assurer à chaque individu ses moyens d'existence. Qu'est-ce qui empêchera le savant, l'artiste, l'écrivain, de se choisir une tâche, soit en rapport avec sa vocation, s'il ne veut pas être distrait de ses chères études, soit manuelle au contraire, s'il préfère reposer son cerveau ? Manquet-il de grands hommes qui ont entremêlé d'une occupation matérielle la poursuite de leur rêve de beauté, depuis Michel-Ange qui devint ingénieur pour défendre Florence, jusqu'à Tolstuï que nous avons vu faire à la fois, pour son plaisir, des souliers et des livres ?

L'amour delà gloire, la volupté de créer des choses belles ou de trouver des choses vraies sont des stimulants assez forts pour que d'autres soient à peine néces-

iH2 ORGANlSAÏIOr^ ÉCONOMIQUE

saires. Mais on peut concevoir 1res bien que ce travail libre et facultatif soit aussi rémunéré par ceux qui désireraient en acquérir le produit. Supposons quelqu'un qui veuille publier un volume. Il pourra prélever, sur la part de revenu qui lui écherra, de quoi indemniser imprimeur, brocheur, etc. 11 fixera luimême, à ses risques et périls, le prix de vente de l'ouvrage. La société mettra à son service son mécanisme de distribution et de comptabilité ; et, si les acquéreurs se présentent en nombre suffisant, il pourra rentrer dans ses frais et même obtenir un bénéfice légitime qu'il pourra employer à sa fantaisie.

Le régime socialiste ne prétend .empêcher personne d'être rémunéré de son travail personnel ; il a, au contraire, pour but d'assurer à chacun une propriété individuelle proportionnelle à son travail individuel ; il se borne à empêcher toute possibilité de vivre indûment du travail d'autrui.

Nous sommes encore ici ramenés à la question vers laquelle tout converge, à la question de répartition des fruits du travail 11 est temps enfin de l'aborder et de la traiter avec tout le soin qu'elle exige.

CnAPITRE III

Il s'agit de savoir la quote-part qui reviendra h chacun dans le partage des revenus de la grande Coopérative nationale, et il est entendu déjà que chacun doit recevoir, après prélèvement des ressources nécessaires à l'entretien de ceux qui ne peuvent pas travailler, l'équivalent de son travail.

Mais comment juger de l'équivalence d'un travail et d'une rémunération? Comment comparer des travaux d'ordres divers ? Comment déterminer ce que peuvent valoir, l'un par rapport à l'autre, un service et un objet quelconque? Il faut de toute nécessité une théorie de la valeur, et c'est cette théorie qu'il convient de commencer par établir.

§ I. Éléments constituants et variations de la valeur. — Il n'est point de théorie qui ait été plus retournée sous toutes ses faces par les économistes de toute école, et cependant les conclusions de ces nombreuses études ne sont pas encore arrivées à défier toute contradiction. Nous essaierons, faute de mieux, d'apporter dans la discussion de ce sujet difficile toute la conr* cience et toute la clarté qu'il nous sera possible d') mettre.

lo4 ORGANISATION ÉCONOMIQUE

Il me paraît que, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, les idées ont été surtout brouillées faute d'une distinction capitale qu'il importe de faire dès le début.

On peut procéder de deux façons fort différentes : étudier seulement ce qui est, étudier aussi ce qui doit être, quand le jeu des lois naturelles régissant la valeur n'est pas faussé par la constitution économique de la société actuelle.

Dans le premier cas on risque de perdre de vue l'essentiel pour l'accessoire, de prendre la réalité momentanée pour la vérité de toujours, de méconnaître les conditions d'existence permanentes et nécessaires de la valeur au milieu des accidents qui produisent des hausses ou des baisses artificielles et qui peuvent être l'effet de la spéculation, des monopoles, des privilèges de toute espèce.

Dans le second cas on s'attache à retrouver l'essence même de la valeur sous les caractères secondaires et factices qui la voilent ; on cherche à déterminer ce qu'on peut appeler la valeur normale des choses.

C'est à ce second point de vue que nous nous placerons ici.

La valeur normale des choses est constituée par deux éléments.

D'une part, il faut que cette chose réponde à un besoin^ tout au moins à un désir. C'est en cela que consiste ce qu'on nomme son utilité.

D'autre part, il faut que par un certain travail cette chose devienne apte à satisfaire le besoin ou le désir existant.

La coexistence de ces deux éléments est indispensable. Si l'un vient à manquer, la chose est sans valeur.

Supposons le besoin absent. C'est l'histoire du coq qui trouve une perle, quand il cherche de quoi manger.

Le moindre grain de mil ferait mieux son affaire.

Qu'importe à qui n'a pas soif la plus abondante fontaine ? Que vaut pour l'homme mourant de faim la plus belle symphonie du monde ?

Supposons le travail absent. La chose peut être d'utilité infinie et de valeur nulle. C'est le cas, par exemple, pour l'air que nous respirons en rase campagne. Ce fut le cas, à l'origine, pour la terre qui sans culture peut produire^uantfté de choses Utiles, mais ayant seulement une valeur latente, ou, pour mieux dire encore, une valeur en puissance que le travail achève de créer. Le fruit, mûri sur l'arbre sauvage, n'acquiert de valeur qu'après l'effort qu'on a fait pour le cueillir ou le ramasser.

A eux seuls comme à eux deux, utilité et travail sont les facteurs, ou, si l'on veut, les corfdTtîons d'existence de toute valeur. L'échange ne crée pas de valeurs, comme on le dit quelquefois à tort. Quand on troque deux objets l'un contre lautre, c'est qu'on les estime équivalents, et par conséquent aucun surplus de valeur ne se produit dans l'opération.

Les deux éléments que nous venons de distinguer sont variables. Le besoin d'une même chose varie d'intensité suivant les individus, et pour chaque individu suivant les moments. Le travail nécessaire à se la procurer varie aussi en durée et en intensité suivant les circonstances comme suivant le zèle et la capacité du travailleur.

Il suit de là que la valeur n'a rien d'absolu, qu'elle est unjvapport .entre deux quantités variables : Vintensité du désir éprouvé et la somme de travail néces saire à le satisfaire.

156 UUGANISATION ECONOMIQUE

Quel est sur elle TelTet des variations que subissent ses deux éléments constituants ? On peut distinguer trois cas :

1° Si Vun des éléments vient à croître ou à décroître, Vautre restant constant, la valeur suit ce mouvement de croissance ou, de décroissance.

Un objet vaut davantage lorsque, coûtant le môme effort, il est désiré plus vivement, et réciproquement il vaut moins quand il est moins demandé.

De même un objet vaut davantage lorsque, le désir qu'il excite restant le même, il faut plus de travail pour se le procurer, et réciproquement il vaut moins quand la difficulté de l'acquérir diminue.

2° Si les deux élé7nents croissent ou décroissent ensemble, la valeur augmente ou diminue dans une iwoportion beaucoup plus considérable.

Dans une ville assiégée, la faim devient de plus en plus aiguë ; la nourriture devient de plus en plus rare, ou, ce qui revient su même, de plus en plus difficile à trouver. La valeur des comestibles devient exorbitante.

En revanche, une machine permet de fabriquer avec rapidité une énorme quantité de bas. Tout le monde en est abondamment pourvu. Travail et besoin sont moindres. Les bas en arrivent à n'avoir plus qu'une très faible valeur.

3° Si Vun des éléments croit, tandis que Vautre décroit, la valeur augmente, diminue ou reste la même, suivant que les changements subis de part et d'autre s'équilibrent ou sont inégaux .

Par exemple un produit manufacturé, soit une cuiller en ruolz, a une certaine valeur. Un procédé nouveau en simplifie la fabrication. Mais en même temps un progrès de la prospérité générale, dû, que sais-je ? à une bonne récolte, aune activité plus grande de la production, à une répartition plus équitable des impôts, fait

que beaucoup de gens, se contentant jusqu'alors de cuillers de fer, peuvent se payer des couverts plus luxueux. Si le surcroît des demandes égale le surplus des cuillers fabri(}uées avec le même effort, la valeur de la cuiller demeure identique ; s'il le dépasse, cette valeur croît ; s'il ne l'atteint pas, cette valeur baisse.

Telle est la loi — très simple — des variations de la valeur; et, s'il est trop facile de noter des dérogations à cette loi dans la société actuelle, c'est que, comme nous l'avons fait observer plus baut, la propriété de la terre devenue un monopole pour quelques-uns, le privilège laissé à d'autres d'accaparer certains biens et de produire ain-i une rareté factice, la concurrence et les rabais qu'elle entraîne, etc., sont des causes perpétuelles de perturbations.

Nous n'avons pas à nous occuper de ces troubles passagers qui tiennent à la constitution particulière de la société capitaliste, mais qui n'ont plus de raison d'être en régime socialiste.

L'important est pour nous de savoir comment la valeur, qui est toujours eajonci'ion du besoiii du consommateur et du travail du producteur^ peut être mesurée d'une façon juste et pratique.

§ 2. Mesure de la valeur. — Consommateur et producteur peuvent être réunis en une seule et même personne, ce qui revient à dire qu'un individu peut produire pour sa propre consommation.

Les choses ont donc une valeur pour un individu isolé, et pour lui, sans aucun doute, cette valeur est proportionnelle à la fois à l'intensité du besoin qu'il éprouve et à la grandevir de l'eliort nécessaire à le satisfaire.

Mais y a-t-il un moyen de fixer avec précision cette valeur individ"f*H*^?

158 ORGAINISATION ÉCONOMIQUE

Psychologiquement, cela est possible. L'économie ^fy' politique nouvelle a démontré de façon ingénieuse que \^li^^ la valeur se détermine par le plus petit degré de l'utilité qui puisse provoquer un efr()rt donné. C'est-à-dire ^j!* , îc^^ue si, par exemple, neuf seaux d'eau sont néces- A'-^saires pour satisfaire aux besoins d'un individu, la ^ valeur du neuvième et dernier déterminera pour lui la valeur des huit autres, et que le dixième et les suivants, le besoin étant assouvi, ne vaudront plus la peine qu'il se les procure.

Mais comment mesurer de façon scientifique l'intensité du besoin individuel et la quantité du travail individuel qui peut en assurer la satisfaction?

Pratiquement, chacun opère cette mesure à chaque instant de la vie journalière. Seulement, c''est par des tâtonnements et des procédés empiriques qui ne peuvent servir qu'à lui. Il est trop évident que les deux éléments à calculer varient d'individu à individu, et pour chaque individu suivant le moment et les circonstances.

Des économistes ont dit: La valeur des choses se mesure par l'échange ; une chose vaut la quantité d'autres choses contre laquelle elle peut s'échanger. — Le fait est incontestable. C'est ainsi que cela se passe sur le marché. Mais qu'est-ce qui nous garantit que l'échange est juste, que l'équivalence établie empiriquement entre ces objets de nature différente est une équivalence raisonnable et susceptible de servir de base à l'organisation d'une rémunération équitable?

Il y a pourtant, dans la constatation de ce fait qui crève les yeux, un point à retenir: c'est que, dans cet essai de mesurer la valeur, on la conçoit déjà comme sociale. Qu'est ce, en effet, que la valeur d'une chose sur le marché, valeur qui est ensuite inscrite à la cote officielle, sinon une moyenne sociale qui se

4égage des appréciations et des conditions différentes jdes vendeurs et acheteurs^

Il me paraît que la solution du problème pourrait bien consister à généraliseï- et à régulariser ce procédé. Autrement dit, pour mesurer la valeur, il faut la socialiser.

Je chercherai donc quelle est, normalement, la valeur sociale, ou, ce qui revient au même pour une société organisée en nation, la valeur nationale d'une chose.

Pour mettre plus de clarté dans cette queslion compliquée, je distinguerai deux catégories de choses:

1** Celles qui peuvent étre aisément multipljées, de façon que la production soit sans trop de peine mise en équilibre avec la consommation, ou, si l'on veut, de façon que la demande soit aisément couverte par un surcroît de travail. Remarquons que ce sont, en général, les plus nécessaires à la vie, attendu que l'humanité a naturellement fait porter ses efforts sur les moyens de se procurer ce qui lui est indispensable.

2° Celles qui sont limitées en quantité, soit pour toujours, soit pour un temps plus ou moins long, par la difficulté de les produire ou l'impossibilité de les reproduire. De ce nombre sont, par exemple, les œuvres d'art, des inventions nouvelles, des pierres précieuses, des produits naturels comme le vin de tel ou tel grand cru. La rareté est un élément qui entre alors en ligne de compte dans la constitution de la valeur.

^Ce n'est pas à dire qu'il y ait une démarcation tranchée entre ces deux ordres de choses. Le progrès de la science et de l'industrie a pour effet ordinaire de rendre communes des choses rares el/d'en dlnmiuer laTIifQcûTTe^d'acquisition. Le sucre était encore, au commencement de ce siècle, une chose de luxe. Ou peut prévoir

160 OllGAiMSATION ÉCONOMIQUE

le temps, pour ne citer qu'un exemple, où le diamant, fabriqué par des procédés de moins en moins coûteux, pourrait devenir abondant et passer ainsi dans la catégorie des choses facilement mullipliables. Mais, sans parler de l'art, dont les œuvres, telles qu'un beau tableau, une belle statue, resteront souvent à l'état d'exemplaires uniques, la science, par une fonction ? inverse de celle que je viens (TTndiquer, crée incôssam- / ^ ment autant de choses rares qu'elle en vulgarise. Ainsi, la découverte d'une force nouvelle, une combinaison inconnue de matières jusque-làréfractairesàtoutaliiage donnent naissance à des produits qui, pendant longtemps, peuvent demeurer en très petite quantité. 11 y aura donc toujours des choses que beaucoup pourront désirer sans que chacun puisse les obtenir.

L^g%ii Gela dit, q uell£ est, en régime socialiste, la valeur

-sociale d'une chose, dont la production peut être, avec

une facilité relative, égalée à la demande qui en est

faite?

çj "^ La valeur sociale est déterminée, comme toute

/ valeur, par le rapport|du besoin et du travail ; seule-

Y^r^' ment, en ce cas-ci, social est le besoin et social le

travail.

L'un et l'autre peuvent être mesurés scientifiquement. En effet, tous deux peuvent être prévus. La statistique fait déjà aisément la somme des produits de toute nature qui sont consommés en un an par une société, et par conséquent la somme des besoins satisfaits, qui varie peu d'une année à l'autre. Et, si la. -. somm,ediL travail nécessaire pour satisfaire ces besoins est difficile à calculer, dans l'état anarchique de la production actuelle. Té calcul deviendra relativement aisé, une fois tous les corps cle métier organisés et reliés par un bureau cenlral de renseignements.

RÉPARTITION DES FRUITS DU TRAVAIL loi

Ce qui rend la prévision possible pour une sociéLo. tandis que les besoins de l'individu ne peuvent guère être prévus que par lui-même, c'est qu'en totalisant les besoins de toute une masse d'individus on compense les variations inévitables qui se produisent de l'un à l'autre. Il se passe là ce qui arrive pour la prévision des mariages dans une nation où la statistique en est dressée régulièrement. Psul ne peut dire de telle ou telle personne: Elle se mariera cette année. — Et cependant il est facile de prédire, avecjine approximation très suftîsante, le nombre des mariages qui auront lieu au cours de Tannée.

En d'autres termes, le calcul duJpesQJn social aboutit à une moyenne^ et il en est de même pour le travail so^cial. C'est donc le travail moyennement nécessaire à la satisfaction du besoin moyen que nous avons à considérer, et la valeur d'une chose, nous l'avons dit et redit, est en rapport avec l'un et l'autre f /^ ^; ^. ^ *. /^ ^^

Mais comment les mesurer? ^/ ^^

Si nous pouvions éliminer l'un des deux facteurs en fonction desquels elle varie, le problème serait simpli- '* * lié. Il se ramènerait à la mesure du facteur restant.

Or il se trouve que, dans le cas qui nous occupe en ce moment (choses qui peuvent être produites en aussi grande quantité qu'elles sont demandées), le besoin social cesse d'avoir une influence sur les variations de la valeur. Le besoin n'agit en effet sur elle qu'en tanT' qu'il n'est pas satisfait; et ici, le besoin social étant prévu, étant par conséquent satisfait aussitôt que ressenti, tend à n'avoir plus cette action modilicatrice.

Sans doute le besoin social ne cesse pas d'être la condition préalable et nécessaire de la valeur; une chose ne vaut que si elle est utile à un degré quelconque, ou, ce qui revient nu même, si elle est demandée. Mais ici, la demande étant sûre d'être

satisfaite, cette condition préalable devient fixe, toujours égale à elle-même et par là s'annule comme cause de variation. Il n'y a pas de degrés d'utilité plus ou moins grande entre les choses de même nature dont un certain nombre a été reconnu nécessaire pour la société entière. Si la demande est de iOO.OOO pains par jour, le 99.999'' est aussi demandé que le premier, et le premier qui dépasse le nombre requis n'est pas plus demandé que le 200.000^

Il suit de là que, pour les choses ci-dessus désignées, on peut faire abstraction du besoin social, quand on veut déterminer leur valeur sociale.

Reste alors à voir si l'autre facteur de cette valeur, le travail social, peut suffire à la mesurer.

D'abord, il est à remarquer que le travail, en devenant social, ne tend pas, comme le besoin, à s'annuler. Il peut être et sera sûrement réduit; mais la satisfaction du besoin social exigera toujours une certaine somme d'eilbrts.

Cette somme, qui est variable suivant les progrès de l'agriculture et de l'industrie, fait à son tour varier la valeur et permet ainsi de la mesurer.

Mesurer le travail social est donc un moyen de mesurer la valeur sociale.

Et, chose curieuse ! on peut s'autoriser, pour appuyer cette conclusion, d'aveux échappés à des économistes qui ne sont pas socialistes. Selon l'un d'eux et non des moindres *, « il serait à souhaiter que la valeur des choses fût en raison du travail qu'elles coûtent » ; et alors « il serait relativement facile d'arranger un monde où la richesse serait proportionnelle au travail et d'asseoir par là solidement l'organisation sociale

^ M Ch. Gifle. Principes cVéconomie politique (5® édition), pages G2 à 06. — Pans, Laiose, éditeur. 1896.

sur un principe de justice ». L'aveu que la mesure des choses parle travail est « l'expression de ce qui devraii rire » me paraît précieux à enregistrer. Il est fort important pour une société coinme pour un individu^ Je savoir versquel idéiil il faut s'orienter. Il n'y a plus / qu'à rectifier la pensée de l'économiste qïie nous venons ' de citer en disant qu'une bonne organisation sociale doit déjà exister pour que la valeur puisse se mesurer par le travail. C'est le régime socialiste qui permettra de substituer ainsi ce qui doit être à ce qui est. On a rarement t'ait un éloge plus grand et plus mérité de sa portée morale.

La question se ramène maintenant à mesurer le travail social ou moyen que coûte une chose.

L'effort peut se mesurer par son intensité ou sa durée.

La mesure directe et exacte de l'intensité serait à désirer, et, si la science nous en fournissait la possibilité, nous lui devrions un grand merci. Mais la science, pour résoudre ce problème, devrait nous dire deux choses : d'abord ce qui se dépense de force musculaire et de force cérébrale dans toute espèce de travail ; ensuite quelle quantité de l'une équivaut à une quantité déterminée de l'autre. Qui peut aujourd'hui oser ce double calcul? Qui sait même si la psycho-physiologie sera jamais capable de l'opérer? Toujours est-il que, dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques, l'intensité du travail ne peut être évaluée que de façon approximative et indirecte.

La durée, est, au contraire, aisément mesuralDJe. On peut la découper en quantités homogènes, susceptibles de fournir un étalon fixe et facile à retrouver. On peut ainsi prendre pour unité «lo mesure Vheure de tJ^avail, quitte à modifier cette unii • par un coefficient repré-

16i Ol^GANISATlON ÉCONOr.J in::i:

^entant, aiiLant que faire se j)ourra,j J'mlcnsité de l'elTor^dont il est fait provisoirement abslraclion.

Il va de soi que l'heure de travail dont nous parlons ici est une Iwurejnoyenne oitj£ciqle. Il s'en faut, en einfet, que le même produit soit toujours créé dans le même temps et avec la même quantité de travail. Il y a ians la production des dilTérences qui tiennent tantôt aux facililés inégales offertes par le milieu naturel ou .•^ocial, tantôt à l'inégalité même des facultés humaines. Â^insi, dans un temps donné, une mine riche fournira plus de charbon qu'une mine pauvre; un tisserand usant d'un outillage perfeclionné fera plus de toile qu'un autre attardé dans la vieille routine ; un tourneur habile fabriquera plus de chaises qu'un ouvrier novice. Pour établir la valeur sociale d'une chose, on n'a pas à tenir compte de ces dillerences qui se compensen dans la somme qu'on est obligé de faire du travail employé à créer toutes les choses similaires.

Cela dit, nous pouvons poser cette équation : Telle chose vaut tant d'heures de travail social. '^'

tJn calcul élémentaire suffit alors à déterminer cette valeur. On totalise les heures de travail que coûte la production de toutes les choses semblables ; on divise ensuite le nombre des heures par le nombre des choses produites.

Ainsi on obtient, je suppose*, 1,000,000 d'hectolitres de blé en 15,000,000 d'heures. On peut donc dire :

1,000,000 d'hectolitres de blé valent 13,000,000 d'heures, et, par conséquent, 1 hectolitre de blé vaut 15 heures de travail du laboureur.

La formule ci-dessus pourrait nous contenter, s'il

* Est-il besoin de dire que tons les chiffres ici employés n'ont d'autre but que d'illustrer mes déuioiist ations et ne prétendent nullement exprimer l'exacte réaliié des choses?

RÉPARTITION DES FRUITS DU TRAVAIL i Go

s'agissait de trouver seulement la valeur sociale de ce produit considéré en soi, indépendamment de tous les autres, c'est-à-dire le rapport de la quantité totale de ce produit au nombre total des heures dépensées à le produire.

Elle pourrait suffire encore, s'il s'agissait de déterminer la valeur de produits résultant de travaux à peu près semblables, allais iL est, évident que les tra-vaiui-V-H- = livers accomplis dans une société, sans rnèaio^sortir du :'/ ■ cercle de ceux qui sont absolument nécessaires, sont / "Tnégal^ient pénibles.

*" L'heure de travail ne représente pas la même dépense d'efforts selon qu'on passe d'un métier à un autre. L'heure d'un menuisier contient elle autant (Te Iravàll que celle d'un casseur de pierres ? Celle d'un terrassier vaut-elle celle d'un mécanicien? Question grave qu'il n'est pasj)ermis d'es^quix^r.

Faut-il déclarer qu'une heure de travail vaut une autre heure de travail, quels que soient le contenu et le résultat de l'une et de l'autre? Ou^bien, si l'on n'accepte pas cette parfaite égalité, comment établir une dilTérence équitable de valeur entre des heures qui, sous une apparente identité, cachent des quantités et des qualités très diverses de travail?

Les deux solutions peuvent se défendre.

La première, qui choque à première vue nos habitudes et même l'idée que nous nous formons aujourd'hui lie la justice, a pourtant des mérites indéniables. Elle timpUiierait étrangement le problème, ou, pour mieux îlirc, elle le supprimerait. Elle empêcherait le retour des interminables querelles qui ensanglantèrent certaines villes du moyen cage, où existaient des métiers supérieurs et des métiers inférieurs (les arts majeurs et les arts mineurs à Florence). Elle tuerait radicalement le préjugé qui veut quil y ait des professions

nobles et des métiers grossiers, qui fait peser encore un mépris plus ou moins mal dissimulé sur les travaux manuels.

Je n'oserais affirmer qu'elle répugnera à des populations d'esprit plus égalitaire que nos contemporains. Il se peut que les générations à venir trouvent tout naturel que la rétribution de l'heure de travail soit la même pour tous et qu'elles considèrent ceux qui auraient pu choisir des occupations plus intellectuelles comme déjà suffisamment avantagés par l'agrément plus grand qu'ils auraient à s'en acquitter.

Mais ce qui serait à craindre avec ce système d'équivalence de toutes les heures de travail, c'est que les travaux vraiment répugnants et dangereux ne fussent pas librement exécutés et que la société fût réduite, s'ils étaient indispensables, à user de contrainte pour en assurer l'exécution.

Le danger serait aussi que les métiers jugés les moins pénibles fussent encombrés au détriment des autres et qu'il fallût encore l'intervention de l'autorité sociale pour répartir les individus entre les diverses professions.

Afin d'échapper à ces tristes nécessités autoritaires, il faut étudier l'autre solution, qui est peut-être meilleure, quoique plus compliquée, et qui en tout cas a cet immense mérite de ne porter aucune atteinte à la liberté.

La justice, telle que nous la concevons, semble exiger que l'heure ait un taux différent suivant les métiers et que ce taux soit proportionnel, (qu'on me passe le mot) à iQ^é^nbUiJJ de chaque métier.

Mais comment déterminer cette échelle de pem'M^^^' des différentes professions?

Pour éviter à ce sujet des discussions sans fin, deux choses sont nécessaires :

i** Une entente entre tous les travailleurs, autrement dit, une décision sociale sur le principe d'après lequel le taux de l'heure doit être calculé ;

2° L'adoption d'un principe qui ne permette pas l'arbitraire, qui agisse à la façon d'un régulateur automatique.

L'entente sera facile, si le principe proposé a les avantages requis. C'est donc à la recherche de ce principe qu'il faut s'attacher.

Un premier procédé s'offre à nous pour mesurer le plus ou moins de complexité, sinon de dilhculté, que présentent les différents métiers. Il consiste à prendre le nombre moyen des années qu'en dure l'apprentissage pour coefficient modifiant le taux de l'heure dans un métier donné. Il faut, je suppose, un an pour faire un bon casseur de pierres, dix-huit mois pour faire un bon tourneur, deux ans pour faire un bon mécanicien. L'heure de travail, valant 1 pour le casseur de pierres, vaudra 1 ^/^ pour le tourneur, 2 pour le mécanicien.

Le procédé, disons-le vite, aurait des inconvénients graves. Il y a des métiers répugnants ou dangereux, quoique peu difficiles à apprendre, et en ce cas il serait injuste de ne pas tenir compte de l'aversion qu'ils inspirent ou du^périi qu'ils font courir ; et, réciproquement, telle profession qui exige un dur et long apprentissage peut être douce et aisée à exercer. En ce dernier cas l'effort dépensé à acquérir la pratique du métier est déjà compensé par l'agrément relatif qu'on trouve à le pratiquer, et élever après cela le taux de l'heure de travail serait conférer un second et inique avantage aux travailleurs ayant choisi ce mode d'activité. Je ne crois pas qu'on évitât de cette façon les querelles entre « arts majeurs et art mineurs » et j'estime qu'il faut recourir à un autre procédé.

il nie paraît que Xa pénibilité inégale des différentes

lôS ORGANlSATIOxN tCONOMIQUE

professions peut s'évaluer par l'atlrait inégal qu'elles exercent sur les membres de la société. Je veux dire que le taux de l'heure de travail doit varier d'après la somme de travail ofTerte. Si pour un métier il se présente un grand nombre d'ouvriers, ce taux baissera. Si au contraire les travailleurs s'oITrent en petit nombre, ce taux montera. Avec cette méthode point de réglementation extérieure, point de discussion p.ossible. Le libre choix des intéressés décide de la hausse ou de la baisse de leur rémunération. Le rapport qui s'établit entre la quantité du travail à faire et le nombre des individus désireux de le faire modifie automatiquement la valeur de l'heure de travail.

Un exemple éclaircira l'emploi du procédé.

Soit 15,000,000 le nombre d'heures de travail social qui est nécessaire pour produire le nombre d'hectolitres de blé pour'la subsistance annuelle de la nation; cL soit 10,000 le nombre des travailleurs agricoles qui se présentent pour s'employer à cette production. Les 15,000,000 d'heures seront également réparties entre ces 10,000 travailleurs, soit 1.500 heures par an pour chacun.

Chacune de ces heures de travail d'un travailleur agricole a un coefficient de valeur donné (supérieur, inférieur ou égal au coefficient de l'heure de travail d'un mineur ou d'un forgeron ; nous dirons plus loin la manière de le mesurer) — coefficient déterminé, suivant la formule ci-dessus énoncée, par le rapport existant entre le nombre d'heures de travail nécessaires à îa production de l'article considéré et le nombre des travail-

leurs qui s ofirent a le produire : soit ici — ,, ,.' — . Ce ^-^~.-,^ ^ 10,000

rapport — le même qui détermine la quantité annuelle d'heures de travail revenant à chaque travailleur de cette partie — mesure en eflet le degré de pénibilité

de l'heure de travail et par conséquent le coefficient de valeur de cette heure.

Supposons maintenant qu'au lieu de 10,000 travailleurs agricoles — la quantité de blé à produire restant identique — il ne s'en présente que 5,000 ; le rapport

1M5M20 devient le rapport l^^M^ , c'est-à-dire

que le coefficient de valeur de l'heure de travail pour

les travailleurs employés à la production du blé devient

double de ce qu'il était auparavant (le numérateur de

la fraction étant resté identique et le dénominateur

ayant été divisé par deux).

Ainsi, en supposant que, par suite de certaines circonstances, le travail de production du blé devienne deux fois plus pénible, cette augmentation de pénibilité se traduit par une diminution proportionnelle dans le nombre des travailleurs qui s'offrent, et cette diminution permet de calculer avec rigueur la juste augmentation du coefficient de valeur attribué à l'heure de travail.

Les variations que peut subir successivement la valeur de l'heure de travail powr un même métier sont donc bien mesurées par les variations du rapport existant entre le nombre total d'heures de travail réclamées de ce métier et le nombre des travailleurs qui se présentent.

Reste à déterminer la relation des différentes valeurs de l'heure de travail entre les divers métiers.

Cette détermination suppose la âétermîhation préalable d'un coefficienfïïe valeur moyen auquel tous le^ autres devront être rapportés comme à l'unité. Comment établir ce coefficient de valeur moyen, ce coefficient de l'heure de travail social dans une société donnée?

Procédons comme nous avons fait pour cl;iMir le G. Renard. "^ Û

coefficient de valeur relatif de l'heure de travail dans un métier donné. Prenons le rapport entre la quantité totale d'heures de travail social réclamées parle besoin "social annuel et le nombre total des travailleurs de la société.

Soit 15 milliards (15,000,000,000) le nombre des heures et iÔ millions (10,000,000) le nombre des travailleurs : cela nons donne 1,500 heures de travail annuel pour chaque travailleur. Ces heures de travail sont de pénibilité moyenne, partant de coefficient de valeur moyen, de coefiicient 1; car, dans la totalisation des heures de travail réclamées pour faire face à la somme des divers besoins sociaux, les différents degrés de pénibilité des divers travaux, les différents taux de valeur de l'heure de travail se compensent et sont ramenés nécessairement à une pénibilité moyenne, à un taux moyen.

Lfc chiffre 1,500, qui exprime le nombre annuel moven d'heures de travail réclamées des travailleurs de la nation, exprime du même coup que le travail fourni suivant cette proportion est du travail de valeur moyenne ou ayant pour coefficient de valeur 1.

Rien de plus aisé dès lors que de calculer le coefficient de l'heure de travail pour chacun des différents, métiers : il suffit de prendre le nombre annuel d'heures, "de travail réclamées des travailleurs du métier considéré et de le diviser^ par le nombre d'heures moyen déterm iné ci-dessus .

""^Supposons un métier où, par suite du petit nombre des travailleurs relativement à la grandeur du besoin social, c'est-à-dire au nombre d'heures de travail à accomplir, chaque travailleur doive fournir 4,500 heures de travail annuel, soit trois fois plus que la mcyenne qui est de 1,500 : le coefficient de valeur de l'heure de

travail, dans ce métier est de3(TT77|-- j.

liLPAllTlTlO' DES FRUITS DU TRAVAIL i71

Supposons en même temps (et la première supposition implique nécessairement la seconde) que dans la même société un autre métier ait surabondance de travailleurs; supposons que chaque travailleur de cet autre métier n'ait plus à fournir que oÛO heures de travail, soit trois fois moins que la moyenne ; le coefficient de valeur de l'heure de travail dans ce métier

Ainsi s'évaluera en régime socialiste — poiir chaque année et pour chaquejiiélier — la valeur de l'heure de^ travail.

Remarquons avec quelle force, par le jeu naturel de ce mécanisme d'évaluation, la proporliondu nombre des travailleurs s'oflVant et du nombre d'heures de travail demandées en chaque métier tendra à s'unifier; comment, par suite, les différentes quantiLés de travail à fournir annuellement par les travailleurs, et, par suite encore, les différents cocffici nts de l'heure de travail dans les divers métiers tendront à s'identifier.

Supposons en effet, deux corps de mélicr où le nombre des heures à fournir soit identique, soit lo. 000, 000; et identique aussi le nombre des travail- "^eu'rs s^ofîrant, soit 10^000. Dans les deux métiers, le nombre d'heures de travail annuellement demandées à chaque travailleur sera identique, soit 'I,y00 ; et identique aussi le coefficient de valeur deT'heure de travail. Et, si nous nous supposons placés dans la société dont nous avons parlé tout à l'heure (13 milliards d'heures de travail et 10 millions de travailleurs), ce coefficient identique pour les deux métiers en question sera identique aussi au coefficient normal ou moyen (coelficient 1).

Ainsi, entre les deux métiers, il y aura:

lo Egalité de la quantité de travail annuellement fournie par chaque travailleur ;

2^ Egalité de rétribution annuelle des travailleurs.

Et cette quantité sera précisément la quantité moyenne demandée au travailleur, cette rétribution sera précisément la rétribution moyenne accordée au travailleur dans la société considérée.

Supposons maintenant que la moitié des travailleurs de l'un des deux métiers A préfère s'offrir à un autre métier, par exemple au métier B, alors que ni pour le métier A ni pour le métier B le nombre d'heures réclamées par le besoin social n'aurait changé.

Soit:

Heures de travail. Travailleurs.

Métier A. . . . 15,000,000 „ 5.000

Mélier B. . . , T5, 000,000 15,0U0

Nous obtenons par le calcul les résultats suivants :

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