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DE LA QUESTION SOCIALE

Ce qui nous réunit tous ici. Mesdames et Messieurs,

c'est une commune préoccupation de la question sociale, et j'entends celte expression courante dans son sens le plus large. Je ne dis pas la question économique, la ques tion ouvrière, parce que ces mots désignent seulement une partie, une face de la vaste question posée devant le monde actuel. Il s'agit, en effet, de trouver un mode d'organisation sociale tel que tout être humain puisse se développer aussi intégralement et aussi librement que possible, sans nuire et même en aidant au développement d'autrui et de la société tout entière.

Gros problème, s'il en fut, difficile à résoudre, difficile même à embrasser dans toute son ampleur! Il consiste à déterminer la part de l'individu et celle de la société, soit dans les rapports des hommes avec les choses, soit dans les rapports des hommes avec les hommes. Le problème est ainsi économique, civil, politique, etc. Il porte sur

* Extrait de la Revue socialiste du 15 janvier 1897. Ce travail a été présenté sous forme de conférence au Collège libre des sciences sociales, à Paris, le 15 janvier précédent. Je lui ai laissé cette forme à la fois plus vivante et plus familière et j'ai rétabli seulement quelques développements que le temps m'avait forcé de supprimer ou d'abroger ; j'ai ruLranché en revanche quelques hors-d'œuvre.

toutes les matières provisoirement régies par nos différents codes. Il touche à la famille, à l'éducation, comme à la santé publique. Bien plus! H s'étend jusqu'à l'art et à la religion. Non pas qu'il ait à répondre (ce serait trop immense) aux innombrables points d'interrogation qui se posent dans chacun des domaines de la civilisation. II n'a pas, par exemple, à rechercher ce que sont ou peuvent être considérés en eux-mêmes l'art, la religion, l'hygiène. Mais tous les domaines de la civilisation relèvent de lui à un point de vue, toujours le même ; toujours et partout le problème est de savoir en quels cas et dans quelle mesure l'action de l'homme vivant en société sera individuelle ou collective. La question sociale, quand on essaie de ramener ses formes diverses à l'unité, se réduit pratiquement à un déclassement et à un reclassement des attributions de l'individu et de la société.

Gomment la résoudre? En présence d'un ensemble si étendu, si complexe, il n'est pcs étonnant que les meilleures volontés soient indécises, désorientées, divergentes. C'est pourquoi j'ai voulu vous entretenir afîjourd'hui de ce qui me parait être au début de tout ordre d'études la chose essentielle : la méthode.

Il existe, quoi que puissent dire les apôtres d'ailleurs démodés du pessimisme, des âmes douces et généreuses qui croient encore en la bonté humaine, qui comptent, pour supprimer les désaccords et les luttes, sur l'amour et les miracles qu'il opère, sur la sympathie mutuelle qui peut rapprocher des êtres de même espèce et les réconcilier dans un élan passionné de fraternité. Et certes ce n'est pas moi qui nierai la puissance incalculable du sentiment, la haute valeur et les fécondes impulsions de la pitié ; ce n'est pas moi qui blâmerai quiconque souffle au cœur des hommes le désir de la paix dans l'harmonie et leur rappelle les belles et simples paroles où lient peut-être tout le secret du bonheur futur : « Aimez-vous les uns les autres ! » Le malheur est qu'on les répète depuis tantôt dix-neuf cents ans, ces paroles-là, ce qui laisse à supposer qu'elles

ont une force de pénélrnlion assez lente. Je sais bien aussi que le mot de fraternité s'étale sur les murs de nos monuments publics. Seulement il ressemble, hélas ! au mot de liberté qui brille tout à côté jusque sur les prisons. Qui de nous ignore qu'il y a loin du fond de Tâme au bord des lèvres, du sentiment vivant au symbole menteur qui le représente?

Mais quand même un accès d'amour fraternel soulèverait les hommes au-dessus de leur égoïsme ordinaire, comme cela s'est vu dans quelques journées enthousiastes de notre histoire; quand même les velléités vagues de voir les autres heureux se changeraient en volontés énergiques, décidées à substituer une entente cordiale au conflit des intérêts rivaux, j'ose dire que cela ne suffirait pas encore.

On fait souvent le mal en voulant et en croyant faire le bien. La charité impitoyable des Inquisiteurs brûlait le corps des hérétiques, sous prétexte de sauver leur âme. L'aumône indiscrète avilit, dégrade, enfonce dans la paresse ceux qu'elle prétend soulager. Les meilleures intentions ont besoin d'être éclairées, sous peine d'être stériles ou dangereuses. Oui, sans nul doute, la tendresse pour tout ce qui vit et souffre, la compassion pour les faibles et les opprimés, l'amour de l'humanité enfin, voilà de nobles et précieux stimulants d'activité. Ils sont au progrès social ce que la vapeur est à la marche des vaisseaux : la force motrice ; ils ne sont pas la force directrice. Ils peuvent mettre en branle l'effort vers le mieux; ils sont insuffisants pour le guider. Ne les dédaignez jamais, mais ne vous en remettez jamais à leur impétuosité intermittente et irréfléchie. Pour améliorer un système aussi compliqué qu'une société, le sentiment ne peut se passer du concours de la science.

J'ai nommé la science. Messieurs. Je ne perdrai ni mon temps ni le vôtre à vous en faire l'apologie. Si la science a, dit-on, besoin d'être défendue, surtout contre les entreprises de ceux qui la redoutent, ce n'est pas, je pense,

dans une Ecole qui veut être une Faculté libre de sociologie, dans un Collège dont elle est la raison d'être. Il me paraît superflu d'établir ici cette vérité digne de M. de la Palisse que, pour bien résoudre une question, il faut commencer par bien l'étudier. J'aime mieux vous exposer quelle est, selon moi, la méthode scientifique qui convient à l'étude du problème social.

Je pourrais, je devrais peut-être, pour mieux piquer votre curiosité, vous faire attendre mes conclusions jusqu'à la fin de cette conférence. Mais je sacrifie le plaisir de vous tenir en suspens au désir de vous apporter des idées nettes et faciles à suivre. Je vous dirai donc tout de suite ({ue le plan de travail qui s'impose à tout esprit soucieux du sujet qui nous occupe me paraît se composer de trois parties également importantes :

1° L'étude de la société présente et passée, de l'homme tel qu'il est ou a été.

2° L'étude de ce que peuvent et doivent être l'homme et la société futurs.

S'^ L'étude des voies et moyens qui peuvent mener de ce qui existe à ce qui sera.

En d'autres termes, la méthode doit être d'abord réaliste^ ensuite idéaliste^ mixte enfin, et c'est ainsi un sermon en trois points, un sermon suivant la formule, quoique très laïque, que je vais développer devant vous.

La science du réel, de ce qui est et de ce qui a été, est sans contredit la base première qu'il faut faire aussi étendue, aussi solide que possible. Respect donc et honneur à l'armée de travailleurs qui s'acharnent à défricher ce champ immense! Leur armée se divise, pour ainsi dire, en deux corps. Les uns s'attachent à débrouiller le chaos des phénomènes qui forment la vie des nations. Ils l'ordonnent, le simplifient, le percent de trouées lumineuses ; ils le rendent plus clair et plus intelligible. Historiens, sta-

tisticiens, économistes, etc., tous cantonnés dans des domaines différents, tous usant de procédés spéciaux, non seulement accumulent les faits, multiplient les analyses, mais du monceau des faits particuliers dégagent des vérités générales, essaient de tisser entre eux une trame serrée de causes et d'effets, ébauchent déjà des synthèses partielles. C'est grâce à eux que nous possédons en raccourci l'expérience des siècles disparus, que nous découvrons ou pressentons quelques-unes des lois qui gouvernent l'évolution des sociétés. — Les autres, pendant ce temps, physiologistes et psychologues, étudient l'homme, ses aptitudes, ses tendances, les nécessités auxquelles il est soumis ; ils scrutent les mystères de sa sensibilité, les limites de son intelligence ; ils démontent les rouages de sa volonté ; bref ils concentrent leurs recherches sur la constitution physique et mentale de l'individu.

Les uns et les autres — ne l'oubliez pas — accomplissent une tâche aussi utile, aussi importante, aussi nécessaire, puisque, par définition, la combinaison de l'élément social et de l'élément individuel est le fond même de la question sociale. Les uns et les autres amassent des matériaux, obtiennent des résultats dont se constitue peu à peu la sociologie positive. Encore une fois honneur à ces deux ordres de chercheurs, qui des quatre coins de l'horizon rassemblent les connaissances indispensables à qui veut comprendre, prévoir et régler la marche des sociétés 1

Est-il besoin de détailler les services qu'ils rendent à la pensée de ceux que tourmente le souci de l'avenir? En démontrant que, telle cause étant donnée, tel effet suit régulièrement, que par exemple l'excès dans un sens appelle, engendre un excès dans l'autre sens ; en fouillant profondément la nature de l'homme, en constatant par exemple que l'absolu est pour lui chose inaccessible, ils mettent un frein au vol éperdu de la fantaisie, ils coupent les ailes aux chimères, ils empêchent les faiseurs d'utopies de s'égarer dans les espaces imaginaires. Arrière dès lors les rêves en l'air, les paradis terrestres qui ont mille qualités et un petit défaut, celui des paradis perdus bâtis dans

les nuages dont ils ont les chatoyantes couleurs et Tondoyanle fluidité !

La science du réel sert ainsi de garde-fou contre l'esprit d'aventure, et elle a bien d'autres mérites. Elle révèle à l'homme sa place dans la série des êtres et elle lui fait entrevoir son rôle dans l'univers ; elle lui donne des leçons de dignité et de modestie ; car elle lui montre comment il ?;'est élevé de l'animalité à l'humanilé^ comment aussi il yeut redescendre aisément à la bestialité primitive. Elle iui apprend dans quelle direction il a marché depuis les âges ténébreux où. il était encore sauvage et de la sorte, dans une certaine mesure, elle le prédispose à continuer la longue route commencée. Elle prête par là même au désir de progrès, à l'envie du mieux-être l'autorité d'une tradition archi-séculaii-e.

Et pourtant, tout en rendant hommage à cette science de la réalité, j'ose dire qu'elle non plus ne saurait suffire à guider l'activité de ceux qui se demandent : Où allonsnous et que faut-il faire?

Je passe sur les lacunes qu'elle présente, sur les contradictions où elle se débat. Vous savez aussi bien que moi les discussions ardentes que suscite encore à l'heure qu'il est l'interprétation de l'histoire. Vous n'ignorez pas les théories opposées qui se disputent la conception philosophique de l'homme. Je ne veux pas m'armer, comme j'aurais le droit de le faire, de ces imperfections qui sont peut-être inhérentes à toute science humaine et qui peuvent se corriger une à une au cours des années. Je suppose faite et parfaite la science du présent et du passé de l'homme et des sociétés humaines. Je dis que même alors elle ne pourrait, à elle seule, fournir la solution de la question sociale.

En effet, la méthode d'observation, qui est la méthode de toute science concrète, ne fournit que des faits, et encore des faits, et toujours des faits. Ce qu'on appelle en langage scientifique une loi n'est pas autre chose que la constatation d'un fait général ; cela revient à dire que, telles circonstances étant données, les choses se passeront de

APPENDICE iO?,

telle ou telle façon. Celui qui veut s'en tenir à la scieiu;; réaliste ne peut que constater avec une superbe indiflerence tout ce qui s'olTre à ses regards : dés qu'il s'avise de juger, dès qu'il laisse entendre qu'une chose est bonne oi mauvaise, il introduit un élément nouveau, un élémen personnel, subjectif, emprunté à son esprit, une idée. L a, qu'il le sache ou non, comparé la chose qu'il apprécie à un idéal préexistant en lui-même. Et vraiment quel sens auraient les mots de progrès et de décadence, si celui qui les emploie ne concevait, d'une façon plus ou moins précise, un type, un modèle d'élat social dont se rapproche ou s'écarte la société réelle considérée par lui?

Ainsi déjà la critique du présent et du passé exige impérieusement chez celui qui s'y livre l'existence d'un idéal. Cette nécessité éclate plus visiblement encore, si possible, dès quïl s'agit d'anliciper ou de préparer l'avenir. Ici ridée du mieux devient un }jrincipe d'action indispensable. En vain prétendrait-on savoir avec une infaillible précision où tend et où doit aboutir la société actuelle : en vain dirait-on que demain est contenu dans aujourd'hui comme la plante dans la graine et que par conséquent demain se réalisera de lui-même. Je répondrais^ que cette théorie est fausse, en ce qu'elle oublie dans ses calculs un élément essentiel, la volonté déplus en plus consciente des membres mêmes de la société. Je répondrais que cette volonté peut tout au moins ralentir ou accélérer le mouvement de l'ensemble dont elle fait partie et qu'avant d'agir dans l'un ou l'autre sens elle se demandera naturellement si la direction suivie par cet ensemble est bonne ou mauvaise. Je répondrais que, si celte doctrine du fatalisme historique ou organique était vraie, il ne resterait qu'à se croiser les bras et à regarder couler avec une impassible résignation le fleuve intarissable de la vie. L'immobilisme absolu serait le dernier mot de la sagesse.

Mais ceux môme qui professent cette opinion sont, au

* J'ai pins longuement discute cette question dans mn ouvrage : L'homme est-il libre? (p. 163). Paris, Alcan, éditeur.

iOi APPENDICE

fond, si bien convaincus que a l'ordre du destin », comme dit Corneille,

N'est pas toujours écrit dans les choses passées;

ils admettent si bien, en pratique, le pouvoir qu'a l'homme de modifier le milieu social dans lequel il évolue, qu'ils se donnent la peine de combattre pour leurs doctrines, de préconiser telle ou telle mesure, de s'opposer à telle ou telle façon d'agir. Or, du moment qu'on prétend incliner d'un côté ou d'un autre les hommes ou les choses, n'est-ce pas en vertu d'une idée préconçue? Quand on réclame une réforme, si petite qu'elle puisse être, n'est-ce pas parce que l'on voit ou croit voir avec les yeux de l'esprit quelque chose qui paraît meilleur que la réalité existante? De tout cela je conclus que l'étude de ce qui est ou de ce qui a été, même si elle nous donne des clartés sur la direction probable d'une société, ne peut suffire à orienter notre action : il faut y ajouter l'étude de ce qui doit être. En d'autres termes, puisque tout homme voulant aider, si peu que ce soit, à l'évolution sociale porte en lui ce qu'on appelle un idéal, il faut, après la réalité qui nous fournit le point de départ, envisager et étudier l'idéal qui peut seul nous indiquer, sinon le point d'arrivée définitif, du moins la direction où il convient de le chercher.

J'ai connu le temps. Messieurs, et il n'est pas bien lointain, où toute allusion à l'idéal avait le don de susciter des colères et des railleries sans fin. Quelques-uns même prononçaient Videïal pour mieux lui marquer leur mépris. C'est qu'on se le figurait (et certaines débauches d'idéalisme autorisaient cette erreur) comme je ne sais quoi d'étrange, de mystérieux, voire de surnaturel, tombant du ciel comme un aérolilhe ou naissant au hasard d'une imagination en délire. Ai-je besoin de vous dire que l'idéal dont je vous parle n'a point du tout ce caractère-là?

D'abord il est purement humain et lié intimement à la réalité, comme la fleur au sol qui la nourrit. Il est né de cette réalité même. Il est une conception de la vie et du monde dont les origines sont diverses : tantôt il apparaît comme un instinct, comme une force héréditaire en qui revivent les aspirations de nos aïeux et qui a ainsi ses racines au plus profond de notre être ; tantôt il représente une somme de notions venant du fond des siècles, transmises de génération en génération et incorporées au cerveau dès la première enfance ; chez la plupart des hommes, il se fait et se modifie au jour le jour, souvent par suggestion et imitation, souvent par réaction contre les impressions du dehors qui choquent notre intelligence et notre sensibiHté. Quelle que soit d'ailleurs la provenance des idées qui le composent, qu'il soit formé par la race, le tempérament, l'éducation, par l'expérience ou la réflexion personnelle, par la science ou Thisloire, peu importe : tous les éléments qui le constituent sont empruntés à la réalité qui nous enveloppe et nous contient. Et, s'il part de la réalité, on peut dire aussi qu'il y aboutit; car il devient non seulement une règle de jugement, mais une règle de conduite. Il tend de la sorte à se transformer en fait, à se réaliser, comme on dit, et c'est ainsi, entre la réalité créatrice d'idéal et l'idéal créateur de réalité, un mouvement de va-et-vient qui sans cesse recommence.

A-t-il une valeur absolue, cet idéal ? Evidemment non, puisqu'il est humain. Il varie de hauteur et de nature, suivant les gens, les temps, les pays. Si élevé qu'il soit ou N^euille être, il reflète fidèlement l'imperfection de nos connaissances et de notre moralité. Quoiqu'il dépasse ce qui existe, il y tient, non seulement par ses racines, mais par ses erreurs possibles, par ses défauts certains. Est-ce à dire toutefois qu'il soit pour cela inutile, impuissant à rendre meilleure la société actuelle? Non certes. D'abord il s'élève déjà beaucoup au-dessus d'elle et il exige pour être atteint une ou plusieurs étapes. Et puis, s'il n'est qu'un point d'arrivée provisoire, qu'est-ce qui empêchera les générations futures d'aller plus loin? Elles seront

libres, disons mieux, elles seront obligées à leur tour d'en concevoir un autre qui, né d'une réalité moins imparfaite, sera par conséquent plus beau, plus grand, plus noble, plus lumineux. — Il y a, Messieurs, une évolution de i'idéal, parallèle et corrélative à l'évolution de la réalité. • — L'idéal, à mesure qu'il se réalise, se reforme, se rectifie, se perfectionne, et il offre ce caractère remarquable qu'il avance et monte toujours devant les regards de ceux qui en approchent. Perspective désolante, diront les esprits superficiels ! — Perspective singulièrement encourageante, dirai-je tout au contraire ! Il faut que l'avenir ait, comme nous, son œuvre à faire et ils seraient bien malheureux, nos successeurs sur la terre, s'ils n'avaient plus, pour les aider à vivre, l'aiguillon du désir, la joie virile de l'eifort, l'espérance et la poursuite du progrès indéfini.

D'ailleurs cette imperfection de l'idéal, à laquelle il faut nous résigner, est la condition ordinaire, régulière à laquelle il est soumis, non seulement en matière sociale, mais en tout domaine où de la science pure on veut passer à la pratique. L'ingénieur applique les principes de la mécanique telle qu'elle existe aujourd'hui : il n'en connaît pas et ne peut pas en connaître d'autre. Mais quoi ! Parce que les principes qui lui suffisent pourront être et seront, selon toute vraisemblance, dépassés, complétés, corrigés par la science future, ce n'est pas une raison pour qu'il s'interdise des constructions conformes à la science imparfaite de son temps. Pourquoi hésiterions-nous, quand il s'agit de la société, à prendre modestement, mais résolument, pour guide l'idéal tel que peut le concevoir et l'élucider l'époque à demi civilisée où nous vivons ?

Si j'essaie de résumer en une formule philosophique ce que je viens de vous exposer, je dirai : Oui, par certains côtés, la société humaine est un org/niisme qui se développe spontanément suivant des lois qu'il faut connaître et respecter bon gré mal gré (et cela fut vrai surtout pour les sociétés primitives); mais, par le seul fait que cet organisme est composé d'êtres raisonnables, capables de réflexion et de calcul, il devient et tend à devenir de plus en plus un

mécanisme^ dont les hommes peuvent et doivent modifier l'agencement suivant un plan conçu par leur raison.

Mais ici une difficulté se présente, et très grave. Comment déterminer l'idéal destiné à servir de guide? Chacun de nous va-t-il ériger en principes ses tendances, ses aspii-ations personnelles? Quelle confusion, quel chaos à prévoir ! Ce serait introduire l'arbitraire et l'infinie variété des opinions individuelles dans une recherche dont les résultats ne peuvent avoir d'utilité qu'à condition d'emporter l'adhésion, sinon de l'unanimité, du moins de l'immense majorité des consciences. Là encore il faut recourir à la science.

Seulement il ne s'agit plus de la science de ce qui est. Il nous faut maintenant la science de ce qui doit être. — La science de ce qui doit être ! La science de l'idéal ! Cela sonne étrangement, je le sais, à beaucoup d'oreilles contemporaines. Pendant les cinquante dernières années, pendant cette grande période réaii.-',o dont nous sortons à peine, pendant ce long interrègne d'idéal où le culte de la force et de l'intérêt a régné dans la théorie comme dans la pratique, on s'est adonné avec tant de prédilection à l'étude des sciences concrètes que bien des gens en oublient parfois qu'il y a aussi des sciences abstraites. Pourtant qu'est-ce que la géométrie, sinon une science de l'idéal? Personne n'a jamais rencontré le triangle parfait, les cercles abstraits sur lesquels elle raisonne : personne cependant n'osera nier la valeur des déductions qu'elle tire de ses axiomes et dont la mécanique, l'architecture, l'art des ingénieurs ne sauraient se passer sous peine de retomber dans le plus grossier empirisme.

Eh bien ! il y a lieu d'instituer ou, si vous aimez mieux, de reconstituer dans le domaine des sciences morales et politiques une science abstraite analogue à ce qu'est la géométrie dans le domaine des sciences de la matière. Ce n'est pas assez de travailler à construire une psychologie savante, une histoire solidement doi-umenlée, une sociologie positive. Il faut superposer à tout cela une science de

Vidêal humain , qui se divisera naturellement en aeux branches connexes et distinctes : une science de Vidêal individuel^ offrant à l'imitation de l'avenir un type d'homme supérieur à l'homme actuel en force, en beauté, en intelligence, en moralité ; une science de Vidêal social, déterminant les conditions d'une société plus prospère, plus libre, plus juste que les sociétés d'autrefois et d'aujourd'hui.

Je ne veux m'occuper en ce moment que de la seconde et c'est bien suffisant. Vous me demanderez par quels procédés on peut construire une science de ce genre. Chaque ordre de sciences, Messieurs, a ses règles propres, et il n'y a pas de cause d'erreur plus sûre et plus fréquente que de transporter dans l'un la méthode de l'autre. Tant qu'il est question du concret, du réel présent ou passé, la méthode d'observation, celle qu'on emploie dans les sciences naturelles, est celle qui s'impose, qui permet d'arriver à des résultats nouveaux et certains, de s'élever par degrés des faits particuliers aux vérités générales. Mais dés qu'il s'agit de science abstraite, la méthode change aussitôt. En géométrie, par exemple, on pose d'abord des axiomes d'où l'on déduit ensuite, conformément aux lois bien connues de la logique, une série de conséquences et de corollaires. Le raisonnement est roi en ce domaine, comme l'expérience, contrôle et complément de l'observation, est souveraine en physique ou en chimie. De même, dès qu'il s'agit d'idéal social, il faut mettre à la base des axiomes, c'est-à-dire des faits très simples d'ordre moral et politique, des faits éclatant d'évidence, éprouvés, vérifiés par tous les moyens qui sont en notre pouvoir. C'est ce qu'on nomme des principes. Et de ces principes une fois établis il faut déduire rigoureusement et courageusement les conclusions qui s'y trouvent contenues en puissance.

J'entends d'ici les objections. On va me crier que la science ainsi faite sera suspendue dans le vide. — Que non pas! Il importe seulement que les principes, destinés à servir de base à tout l'édifice, soient très sévèrement contrôlés et très précisément formulés ; qu'ils soient comme

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la quintessence de ce que nous savons de certain sur l'homme et sur la société humaine ; qu'ils se résument en quelques vérités si vraies qu'on n'ait pas même besoin de les démontrer. C'est une tâche délicate, mais non impossible ni décourageante, de choisir ces quelques vérités primordiales. J'ai idée que les principes de la morale et de la justice sont beaucoup plus simples qu'on ne le croit, et qu'ils sont peut-être plus accessibles aux intelligences mal dégrossies que les axiomes de la géométrie ou que les règles de l'arithmétique. L'intérêt personnel a beau « nous crever agréablement les yeux », comme dit Pascal, on voit assez vite ce qu'on devrait faire. Le plus difficile n'est pas la théorie, mais la pratique de la justice.

On me dira encore qu'une telle science sera horriblement dangereuse. — Dan|Jiereuse? Assurément, pour les privilèges, les iniquités existantes, les vieux abus dont il est si commode de jouir en se disant qu'ils sont éternels. J'en conviens volontiers, et de toutes les raisons qui s'opposent à la création d'une science de l'idéal social, c'est sans doute la plus puissante. C'est aussi celle qu'on avoue le moins ; et, quand on pai'le de danger, on fait d'ordinaire allusion aux innovations téméraires, aux aberrations possibles, aux tentatives chimériques pour faire entrer une société dans le cadre rigide d'un système de fer. Je réponds que l'on confond là deux choses très différentes : la constitution scientifique d'un idéal social, laquelle ne relève que de la science, et l'applicalioii des principes à la réalité, qui rentre dans la pratique et admet toutes les précautions, tous les tempéraments imaginables. Je réponds encore que tous les jours parlements et gouvernements, rois et ministres, quand ils rendent un décret ou fabriquent une loi, font tout cela au nom de principes exprimés ou sous-entendus ; tout programme, toute mesure politiques impliquent une théorie qui la plu})art du temps n'a ni valeur ni prétention scientifique. Or, je pose simplement celte question : Lequel est le plus dangereux, d'abandonner la conduite de la société à des gens dont les motifs d'action sont personnels, arbitraires, incohérents, inconsistants, ou bien

de rechercher méthodiquement les vrais principes directeurs qui dérivent de la nature des hommes et des choses? Vaut-il mieux remettre le soin de sa santé à l'empirique ignorant et hâbleur qui purge et saigne à l'aventure, ou au médecin consciencieux et instruit qui a longuement étudié les causes et les remèdes des maladies? Oh! je sais, lant qu'on est bien portant on raille avec aisance la médecine et les médecins; cela fait bien, au théâtre surtout. Mais vienne une épidémie, fût-ce une simple épidémie de grippe, et la science a des revanches triomphales.

Donc il est légitime, sage, nécessaire de construire la science de l'idéal social. Je n'ai ni le temps ni l'ambition de l'esquisser aujourd'hui devant vous, même dans ses grandes lignes. Mais je puis bien vous dire qu'à première vue ses investigations auront à s'engager dans deux voies différentes. Tous les problèmes que comporte la question sociale se présentent sous deux aspects : recherche d'un maximum d'utilité; recherche d'un maximum de justice.

D'une part, il faudra se demander ce qui est le plus utile à la société tout entière, à sa prospérité, à sa sécurité. C'est ce qui arrivera, par exemple, quand il s'agira de savoir comment il faut organiser la production et la circulation de la richesse ou encore comment il faut mettre le pays à l'abri des attaques de Tétranger. La société n'est en cas pareils que le syndicat des intérêts identiques de tous ses membres.

Mais, d'autre part, comme il peut y avoir conflit soit de l'intérêt général avec l'intérêt particulier, soit des intérêts privés entre eux; comme, même en cas d'intérêts identiques, il n'est pas certain que les volontés soient d'accord sur les mesures à prendre, il faudra toujours se demander d'après quel principe il convient de concilier ces intérêts et ces volontés opposés, et celte conciliation, c'est le problème de la justice. La justice est l'inconnue à dégager, dès qu'il s'agit de régler les rapports des hommes avec les hommes, de déterminer à qui doivent appartenir les produits et les instruments du travail, quel sera le régime de la famille et de l'héritage, quels devoirs et quels droits

APPENDICt: 21) l

réciproques en matière politique, civile, pénale, militaire, reviendront à l'individu et à la société. C'est ainsi \v recherche de la justice qui est prédominante ; et qu'on ne redoute pas un antagonisme irréductible entre la justice et l'utilité générale qui lui est subordonnée. Comme l'a établi plus d'un philosophe, comme le redisait récemment M. Izoulet dans son livre : La Cité moderne, si abondant en formules brillantes, la justice, condition de toute association loyale et prospère, la justice, assurance mutuelle d'intérêts entre ceux qui la respectent, devient par là même l'intérêt suprême de tous et de chacune

Donc la science de l'idéal social est avant tout la science de la justice sociale -. Les matériaux de cette science existent en nous et autour de nous ; il reste seulement à les mettre en œuvre avec sagesse et résolution. Le temps est venu de reprendre ainsi une antique tradition française. Je ne prétends pas, en effet, vous apporter ici une invention de mon crû, une méthode créée par moi de toutes pièces ; je serais trop heureux, au contraire, que ce retour aux principes abstraits de justice, cette restauration de la méthode rationnelle et idéaliste pût vous apparaître comme

' V'oir aussi à ce sujet Léon Walras. — Études d'économie sociale (pp. 423-146). Paris, Pichon, éditeur.

* C'est en ce sens que la question sociale est une question morale. Bien des gens l'entendent autrement. Us semblent croire qu'il suffise de prêcher la vertu, de dire aux riches et aux pauvres : Réformez-vous, corrigez-vous de vos vices et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. — Il y a là une équivoque fâcheuse. Si l'on veut dire que la réforme morale des

-individus dispensera de la réforme sociale, ce n'est pas résoudre le problème, c'est l'escamoter. Car les vices sont précisément en grande partie les fruits d'une organisation défectueuse comme ce qui les engendre, la misère et l'ignorance en bas, l'opulence

■ et l'oisiveté en haut. Si l'on veut dire au contraire que, une fois l'amour d'autrui et l'ardeur du dévouement brûlant dans les âmes, la réforme sociale s'opérerait sans peine et presque d'ellemême, je n'y contredis pas; mais alors, pour qu'en cet âge d'or, peut-être un peu lointain, j'en ai peur, cette réforme ne s'opère pas à l'aveuglette, il faut d'autant plus se hâlcr de faire cette icience de la justice dont nous parlons.

la résurreclion de quelque chose de très vieux^ ayant la consécration d'un long passé, lié intimement à la vie même de notre nation, faisant en quelque sorte partie intégrante de nos cerveaux et de nos consciences comme un instinct dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Et, au fond, telle est bien la vérité. La France^ aux belles époques de son histoire, a été le peuple de la justice et le soldat du droit. Si notre Révolution du siècle dernier est restée la grande Révolution ; si elle a été une commotion humaine ; si elle a causé sur presque toute la surface du globe un ébranlement dont les dernières vibrations sont à peine éteintes ; si les souvenirs vivaces laissés par la P'rance d'alors tournent encore vers la France abaissée d'aujourd'hui les plaintes, les espérances, les regards suppliants des opprimés de tout pays : c'est que le clair génie et la grande âme de nos pères surent d'un œil hardi regarder en face l'idéal social, le condenser en formules lumineuses et le dresser en vue du monde entier comme un phare éclatant sur la route de l'avenir.

Ils ont bien su ce qu'ils faisaient, les théoriciens réactionnaires de notre siècle, de Savigny et Mommsen en Allemagne, Taine et Renan chez nous, quand ils ont bafoué ridée de procéder par principes, l'idée de fonder quoi que ce soit sur cette base : l'égale liberté, l'égale dignité des personnes humaines, base chère à certains penseurs individualistes^ et sur laquelle je me chargerais, moi, de faire tenir le socialisme tout entier ; rien n'était plus propre que cette campagne contre tout idéal social à faire piétiner sur place ou même à faire reculer la civilisation européenne.

Heureusement que nombre de penseurs, en France surtout, ont refusé de renier ainsi ce que j'ose appeler la méthode nationale, de répudier ce qui peut passer pour la forme naturelle de l'esprit français, et quand je vous répète ici ce que j'ai dit et écrit mainte et mainte fois

* Par exemple, M, Henry Michel. Voir son ouvrage : Vidée de VEiat. — Conclasions. — (Paris, librairie Hachette.)

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depuis quinze ans ^, je m'honore de compter parmi eux d'illustres devanciers. Les démocrates de 1848, en proclamant la République, en décrétant le suffrage universel, ne faisaient guère qu'appliquer le principe de la souveraineté du peuple, tel que Rousseau l'a posé dans son Conlrat social. Les ancêtres du socialisme, les Saint-Simon, les Fourier, les Pierre Leroux, ne craignaient pas de reprendre, pour la développer et la compléter, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Et de nos jours, parmi ceux qui revendiquent pour l'idéal sa part légitime en matière sociale, que de noms n'aurais-je pas à citer : Léon Walras, mon collègue et ami, dont je n'accepte pas toutes les conclusions, mais dont j'admire la précision et la netteté d'allure; Strada, qui a dit sur la question de méthode quelques-unes des paroles les plus profondes de notre siècle ; Fouillée, qui a repris en sous-œuvre les fondements philosophiques de la doctrine d'après laquelle les idées sont des forces agissantes et directrices ; et, dans un groupe qui me touche de plus près, Benoît Malon, mon prédécesseur à la direction de la Revue Socialiste, Albert Richard, qui fut avec lui un des fondateurs de Vlnternationale en France, et aussi Rouanet, Fournière, que vous avez eu et que vous aurez encore le plaisir d'entendre et d'applaudir à cette place même. J'en oublie et non des moindres ; mais en vérité, chez tous ces hommes et chez bien d'autres que je n'ai pas le loisir d'énumérer, je rencontre tant d'arguments favorables à la thèse que je soutiens devant vous, que je serais presque tenté de dire avec Montaigne : « Je n'ai fourni que le filet à les lier. )>

J'y ajoute seulement un dernier argument qui m'est personnel. Dans la vie des nations, idéalisme et réalisme se succèdent régulièrement et s'engendrent mutuellement comme le flux et le reflux de l'océan. C'est une loi de l'histoire, facile à démontrer, facile à expliquer. Or, dans ce perpétuel mouvement de va-et-vient, le moment pré-

* Je rappelle en parliculicr nios Etudes sur la France contemporaine (pp. 80-87 et Ii4-li3j. Paris, Savine, éditeur.

sent marque un arrêt et même un recul déjà très sensible du courant réaliste. Donc, travailler à construire, comme je vous y convie, la science de l'idéal social, c'est répondre à un besoin du jour et agir dans le sens de l'évolution actuelle, en même temps que rendre à la pensée française son rôle historique et sa puissance d'action sur le reste de l'humanité.

Supposons cette science faite avec toutes les précautions possibles, tout au moins établie sur des assises inébranlables, de façon que l'avenir puisse continuer l'édifice inachevé sans être obh'gé de le démolir ; est-ce que nous en avons fini avec l'élude de la question sociale ? Vous savez déjà que non. Il reste à étudier les voies et moyens de réaliser l'idéal ; à ménager la transition d'aujourd'hui à demain ; à faire sortir le plus doucement possible la société future du sein de la société actuelle où elle existe à l'état embryonnaire ; il reste, pour le bien de la mère comme de l'enfant, à réduire au minimum les douleurs de l'enfantement.

Cela revient à dire que, sur tous les points, il nous faut une série de projets, je dirai presque de devis, pour transformer par degrés et avec ordre ce qui est en ce qui doit être. Ici, la tâche à remplir est double : une nouvelle division du travail s'impose.

D'une part, il incombe aux hommes de science, aux théoriciens, d'indiquer, pour chaque partie du problème, les mesures préparatoires, les réformes progressives qui peuvent acheminer vers l'idéal lointain ; il leur incombe de tracer un itinéraire où soient marquées les étapes normales de la route à parcourir. Vaste champ où l'esprit pratique a amplement de quoi s'exercer, où la spéculation pure est corrigée à chaque pas par le souci de la réalité vivante, où la considération du juste et celle de l'utile doivent se combiner harmonieusement. C'est le domaine delà science appliquée.

D'autre part, c est l'affaire des hommes d'action de choisir parmi les moyens proposés ceux qui sont les meilleurs, les plus sûrs, les mieux appropriés aux besoins de l'heure présente, de les mettre à l'ordre du jour, de les imposer à l'attention distraite du public, de les faire comprendre, approuver, aboutir enfin. C'est le domaine de la politique. La politique. Messieurs, a une bien mauvaise réputation et je ne nierai point qu'elle ne la mérite souvent. Elle dégénère aisément en une lutte elïrénée de forces brutales, en une mêlée d'ambitions et d'inlérèls égoïstes, en un fouillis incohérent d'expédients et d'intrigues, en un trompe-l'œil où sous le voile des grands mots se cachent des appétits vulgaires prêts aux plus écœurantes palinodies. Mais savez-vous quand elle perd ainsi toute grandeur et toute noblesse, heureuse quand elle ne perd point du même coup toute honnêteté, toute propreté? C'est précisément quand elle n'a plus de principes directeurs, plus d'étoiles pour la guider, plus d'idéal. La ramener aux principes, c'est la réhabiliter, la relever, la purifier, en y faisant rentrer la morale. C'est lui rappeler sa mission véritable qui est d'être l'exécutrice d'un programme scientifiquement dressé, l'organisatrice de la justice et de la prospérité sociales, en un mot la réalisatrice de l'idéal. Conçu de la sorte, le rôle des hommes d'action vaut celui des hommes de pensée, dont il est le complément naturel. Il est à la fois plus fertile en succès bruyants et plus sujet aux périlleux naufrages, mais également utile, difficile et estimable.

Je ne suis point prophète et je ne vous promettrai certes pas que les projets de la science appliquée, même s'ils "sont mûris avec une sagesse parfaite, pourront s'exécuter avec une parfaite régularité. La France, depuis cent ans, s'est accoutumée à procéder dans sa vie publique par bonds formidables et par reculs énormes ; chaque fois qu'elle a fait dix pas en avant, elle s'est hâtée d'en faire presque aussitôt sept ou huit en arrière ; tour à tour révolutionnaire et routinière (et l'un parce que l'autre), elle a paru sans cesse tiraillée violemment entre deux directions

contraires, et, quoique en somme l'ensemble de son évolution révèle une tendance persistante vers l'achèvement du régime démocratique, on peut se demander si son allure saccadée saura revenir à une marche posée, tranquille et constamment progressive. Une partie du peuple semble avoir dans le sang l'habitude des mouvements brusques et des sauts dans l'inconnu ; une autre partie, celle qu'on appelle encore la classe dirigeante, a, peutêtre avec plus d'intensité, la peur du nouveau et l'esprit de résistance obstiné contre les transformations que le temps rend inévitables. Ce double état d'âme paraît peu propice aux réformes lentement préparées et résolument accomplies. Est-ce chez nous tempérament incorrigible ou nervosité passagère due à de trop fréquentes secousses ? ' Je ne le sais et personne ne peut le dire ; mais ce que je sais bien, c'est que le progrès raisonné, méthodique, continu, est chose désirable, qu'il fait, lui aussi, partie de l'idéal social, et que la science, même sans être certaine d'arriver à temps avec des solutions complètes, a pour but de le rendre possible. Quel que doive être le succès de la tentative, c^est une œuvre à tenter et puisse l'effort des intelligences et des bonnes volontés aboutir à une économie de sang, de souffrances et de déchirements !

Me voici au bout de mon temps et de mon sujet : je n'ai plus qu'à conclure. Je n'ai pas oublié, Messieurs, que je parle ici dans un collège, c'est-à-dire en un endroit où il sied d'apporter, non les passions et les querelles des partis, mais l'impartialité sereine que réclame la libre recherche de la vérité. Vous remarquerez peut-être que j'ai à peine prononcé au cours de cet entretien le mot de socialisme. Non pas que j'aie eu peur d'effaroucher vos oreilles qui doivent entendre quelquefois ce mot-là. Non pas que j'aie craint davantage de rencontrer je ne sais quelle opposition entre socialisme et science sociale. Je les considère au contraire comme inséparables et je n'ai jamais parlé de l'une sans songer à l'autre. C'est d'abord que, dans ma pensée, le socidii&me sera triplement scientifique, c'est-à-dire con-

APPENDICE -2' h

forme à l'évolution historique, conforme à la justice, conforme à l'intérêt général, ou qu'il ne sera pas ; c'est ensuite que, dans ma conviction, le socialisme tel qu'il existe aujourd'hui, arrêté dans ses grandes lignes, aboutissantnécessaire de la démocratie, n'a rien à perdre à passe; au crible de la sociologie positive, de la raison et de l'expérience. On pourra sans doute le préciser, le développer, le rectifier même sur des points de détail ; on n'ébranlera pas les solides et multiples fondements sur lesquels il repose.

Mais, quelles que puissent être à cet égard vos opinions et la mienne, j'ai voulu faire ici de la science, établir quelques vérités qui pussent être acceptées de tout le monde. J'ai tâché, dans la mesure de mes forces, d'esquisser ce que vous pouvez à volonté considérer comme la préface d'un livre de doctrine ou comme un plan intégral d'enseignement social, divisé en trois sections solidaires et distinctes. J'ai tâché de réunir en une synthèse féconde et de ranger dans un ordre joâique trois groupes d'investigations qu'on a le tort fréquent ae séparer eu de confondre. Chacun de ces trois groupes correspond, remarquez-le, à la tournure d'esprit qui domme chez l'une des trois nations conductrices de la pensée moderne. En cHet, sans qu'on puisse attribuer à Tune ou à l'autre une préférence exclusive dans le domaine qui nous occupe, l'Allemagne a surtout pratiqué la méthode historique et réaliste^ la France la méthode rationnelle et idéaliste, l'Angleterre, la méthode utilitaire et pratique. Les employer toutes trois, chacune à son heure et à sa place, me paraît être le vrai moyen d'en cumuler les avantages sans avoir à en redouter les inconvénients.

Je n'ose vous inviter tous (car pour beaucoup de ceux qui m'écoutent l'invitation serait tardive et superflue), mais je vous invite, vous surtout, Messieurs les étudiants, vous les jeunes, vous les hommes de demain, vous qui verrez certainement s'accomplir de grandes transformations sociales, à prendre sans tarder votre part dans l'élaboration collective de la triple science dont je me suis efforcé de vous démontrer brièvement la nécessité et, je ne crains

pas de le dire, l'urgence. Si, comme je le crois, nous tout chons à l'une de ces époques de crise où tout homme esobligé de payer de sa personne, à l'un de ces moments de tempête où tout passager doit mettre la main à la manœuvre du navire, je ne puis mieux faire pour terminer que de vous redire, en les modifiant, en les élargissant, les fortes paroles que Nelson adressait aux soldats et aux marins de sa flotte : — « La France et l'humanité comptent que chacun de vous fera son devoir. »

TADLE DES MATIERES

Avant-propos -4

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