‹ Le régime synodalChapitre 5 sur 6 · SOLUTION PROPOSÉE · texte numérisé non relu

SOLUTION PROPOSÉE

Je viens de faire aussi fidèlement que possible l'exposé de notre situation ecclésiastique et des remèdes qu'on y a cherchés. Cette situation est grave; elle n'est pas désespérée. Je crois, avec les auteurs des projets d'accord dont je viens de parler, qu'il est possible d'arriver à s'entendre sur un tnodus vivendi acceptable pour les deux partis en présence. C'est le système que je désignerai sous le nom de : Synode limité, par où j'entends : un Synode dont l'autorité doctrinale serait, dans l'application, limitée par celle des Consistoires, laquelle serait à son tour limitée par les droits désormais reconnus des minorités. Mais, au moment de le proposer, rappelons quelques points essentiels :

Notre Eglise est profondément, cruellement divisée. Il y a deux parts à faire dans ces luttes. Les unes résultent du conflit nécessaire, inévitable des croyances et des opinions, de la foi et de la science, dans une époque troublée comme la nôtre ; nul ne peut se soustraire à ces luttes-là, et il faut en accepter virilement la perspective, car rien n'indique qu'elles soient près de leur terme.

Les autres résultent du fait de la juxtaposition dans !<• même établissement officiel de deux len-

(lances qui se disputent la place et l'influence, et qui sont réduites à faire juge de leurs débats un gouvernement catholique ou neutre , plus ou moins hostile ou indifférent, lequel cherche autant que possible à échapper au rôle d'arbitre que nous prétendons lui assigner. Or, je crois qu'après une expérience de sept années depuis le dernier Synode, nous sommes tous convaincus que les luttes de ce second ordre sont aussi stériles qu'humiliantes, qu'elles ont compromis la cause protestante, qu'elles ont paralysé notre action au moment même où la France avait le plus besoin de nous. Persister dans cette voie est impossible. Tl faut en Sortir à tout prix.

Le schisme officiel est irréalisable ; le schisme officieux est une entreprise tellement aventureuse, qu'il ne faut la tenter que si toute autre solution nous est fermée. Orthodoxes et libéraux doivent vivre dans la même Eglise; nous ne pouvons ni ne devons espérer qu'ils y vivent sans luttes ; nous avons le droit d'exiger que ces luttes restent religieuses et qu'elles ne présentent plus les tristes caractères que res dernières années leur ont imprimés.

Une transaction entre les deux partis est possible, nous le croyons fermement. Mais cette transaction pour rire viable doit avoir deux caractères; elle

doit être sans équivoque, elle doit respecter absolument les consciences.

Je dis d'abord qu'elle doit être sans équivoque, par où j'entends qu'il ne faut pas qu'elle puisse être interprétée en deux sens opposés, qu'elle ne doit pas se conclure en des termes vagues sous lesquels chacun abriterait des réserves mentales, qu'elle ne doit rien laisser à l'arbitraire, même quand cet arbitraire se dissimulerait à nos yeux sous les beaux noms de tolérance et d'équité.

Je dis en second lieu que cette transaction doit respecter absolument les consciences. Or le respect des consciences suppose d'une part qu'on n'exige de personne qu'il adhère directement ou indirectement à des croyances qui ne sont pas les siennes ; elle suppose de l'autre que personne ne peut être, au nom d'une prétendue équité, tenu de donner comme conducteur spirituel à l'Eglise un homme dont l'enseignement lui paraît erroné ou dangereux.

Qu'avait voulu le Synode de 1872? Affirmer, en face d'audacieuses négations , la foi de l'Eglise réformée. 111' a fait. Nul ne lui conteste ce droit, et la déclaration qu'il a édictée fait désormais partie de notre droit ecclésiastique. C'est, selon nous, un grand acte que celui par lequel cette Eglise a solennellement déclaré qu'elle maintenait intacl l'héritage

de la doctrine apostolique et du christianisme surnaturel.

Mais le Synode a voulu faire plus. Il a voulu sauvegarder, dans le sein de l'Eglise, la fidélité et l'unité de l'enseignement religieux, en exigeant de tous les futurs pasteurs leur adhésion à sa déclaration de foi. Evidemment, par cet acte, le Synode, qui (nous l'avons dit plus haut) n'avait rien innové en matière de doctrine, a revendiqué une autorité disciplinaire qui jusque-là avait appartenu aux Consistoires; c'est cette mesure qui a rencontré l'opposition d'une partie de l'Eglise et qui, en excitant contre le régime synodal la défiance de plus d'un tiers de nos Consistoires, rend impossible le fonctionnement de ce régime.

Nous n'hésitons pas à conseiller le retrait de l'article qui exige l'adhésion de tous les candidats à la déclaration de foi synodale ; nousproposons de ne rien innover en cette matière et de laisser aux Consistoires le droit qui leur appartenait jusqu'ici de choisir et de consacrer les pasteurs. En conséquence, nous proposons que l'article 2 du projet de règlement soit modifié comme suit :

Chaque Consistoire réglera le mode des eonsécrations au saint -ministère qui auront lieu dans sa circonscription.

Ainsi se trouverait supprimé l'article qui rendait

impossible le recrutement d'un corps pastoral pour la partie de l'Eglise qui n'exige pas de ses conducteurs l'adhésion à une foi clairement déterminée. Voyons quelle serait la portée de cette mesure au point de vue des deux partis qui sont aujourd'hui en lutte.

il est clair qu'en l'adoptant, les réformés évangéliques ou orthodoxes feraient un sacrifice considérable; ils renonceraient à l'un de leurs vœux les plus chers, à l'unité de l'enseignement religieux de l'Eglise sur la large base des faits et des doctrines clairement révélés. Ils consentiraient à limiter d'une manière très précise l'autorité du Synode, en lui substituant, en tout ce qui concerne la consécration des pasteurs, l'autorité des Consistoires. On ne manquera pas de nous dire qu'un tel abandon est une infidélité envers l'Eglise. Serrons donc cette question de près.

Supposons que nous eussions à constituer une Eglise de toutes pièces ; il est évident qu'il serait possible et facile d'affirmer ses doctrines constitulifes et d'établir dans son sein le pouvoir chargé de les faire respecter. Il en est tout autrement lorsqu'il s'agit d'une Eglise historique qui a ses traditions de foi et de liberté. On ne peut y faire régner quelque ordre qu'en tenant compte des faits qui constituent à la longue ce qu'on peut appeler

des droits acquis. Cela esl plus évident encore lorsqu'il s'agît d'une Eglise de multitude unie à l'Etat, car l'Etal, qui ne. peut juger des doctrines, est obligé de tenir compte des intérêts des troupeaux qui se plaindront d'être lésés par une mesure nouvelle. C'est cette nécessité qui a obligé le Synode de 1872, lorsqu'il eut formulé sa déclaration de foi, de renoncer ù l'imposer aux pasteurs en exercice. Au point de vue logique, cette renonciation était injustifiable ; au point de vue de la situation vraie, elle était la sagesse même. C'est dans le même sens, et en s'inspirant du même esprit de sagesse, que nous demandons à nos frères orthodoxes de renoncer à donner au Synode les pouvoirs que lui conférait l'article 2 et de revenir sur ce point à nos traditions antérieures.

Dans quelle situation serons-nous alors placés? Les Consistoires auront seuls à déterminer le mode des consécrations : c'était leur droit antérieur. Nous n'aurons rien innové sur cepoint. Rien, absolument rien, ne pourra empêcher les Consistoires évangéliques de décider que tout candidat au saint ministère qui sera consacré dans leur circonscription devra adhérer à la déclaration de foi du Synode. Cette déclaration de foi ayant été officiellement publiée, nul ne pourra les accuser d'abus de pouvoir, s'ils adoptent cette règle de conduite afin de

sauvegarder dans leur circonscription la fidélité de l'enseignement religieux. D'autre part, les Consistoires libéraux pourront se servir d an formulaire de leur choix. On a lieu d'espérer que ces formulaires ne contiendront rien qui soit manifestement contraire à la foi de l'Eglise. Si les Consistoires libéraux ne veulent pas y exprimer l'adhésion formelle au christianisme surnaturel et révélé, ils le feront à leurs risques et périls ; la responsabilité de leur attitude leur appartiendra tout entière ; ils se tromperont grandement, selon nous, mais ils ont le droit de se tromper.

Ainsi, quelque douloureuse que la mesure que nous proposons puisse être aux réformés orthodoxes, elle ne blessera pas du moins leur conscience, car ils ne seront pour rien dans le choix des conducteurs spirituels que consacreront les Consistoires libéraux. Les libéraux, d'autre part , ne peuvent rien avoir à dire contre une mesure qui conserve aux Consistoires les droits qu'ils ont toujours eus. Il est vrai que depuis quelques années nous avons vu surgir dans le camp libéral une théorie nouvelle de l'Eglise, d'après laquelle la liberté du pasteur, qui ne peut être gênée par aucune confession de foi et par aucune liturgie, n'a de limite que la volonté du troupeau qu'il est appelé à conduire. Nos frères libéraux n'ont jamais prétendu qu'on pût imposer

un pasteur à une Église malgré elle, mais un certain nombre d'entre eux pensent que la seule autorité qu'on puisse invoquer dans l'Église réside dans la congrégation. Qu'ils nous permettent de leur faire observer que c'est là une théorie absolument nouvelle, que, si elle était adoptée, elle conduirait au congrégationalisme pur, que notre Eglise est presbytérienne et que (quoi qu'on ait pu dire sur la nature de nos anciens Consistoires) le presbytérianisme n'a jamais vu l'Église uniquement dans l'assemblée locale; il a voulu, au contraire, la protéger contre l'influence souvent écrasante des personnalités qui sont une espèce de papisme retourné. Au reste, la grande majorité des libéraux (et nous aimons àleurrendre cettejustice) a toujours reconnu que notre Eglise était presbytérienne ; ils ne peuvent donc s'étonner de voir affirmer les droits des Consistoires lorsqu'il s'agit du choix et de la consécration des pasteurs. Dans la liberté laissée à ces corps de choisir eux-mêmes leur formulaire de consécration, les libéraux trouveront la meilleure garantie de ce qu'ils regardent comme leur droit.

Faudra-t-il renoncer à reconstituer l'unité de l'Église sur la base, d'ailleurs très large, qu'avait posée le Synode de 1872 ? Nullement. Mais ce n'est pas là l'œuvre d'un jour. L'impatience, la violence, la force ne servent ici de rien. Quand un gouverne-

meut sanctionnerait toutes les décisions doctrinales d'un Synode, quand il mettrait à la disposition de la majorité toutes les ressources extérieures dont il dispose pour rétablir l'ordre dans l'Eglise, rien ne serait fait, et je ne prêterai à aucun de nos frères orthodoxes l'injurieuse pensée qu'avec des moyens de police on puisse amener à résipiscence quarante Consistoires qui ne veulent pas exiger de leurs futurs pasteurs l'adhésion préalable à une déclaration de foi.

L'unité de doctrine et d'enseignement, dans la mesure où elle est légitime, restera donc notre but suprême, mais nous croyons que c'est par des moyens spirituels qu'elle pourra le mieux se réaliser un jour.

Ne peut- on pas espérer d'ailleurs que, du moment que les libéraux se seront ralliés franchement au régime synodal, ils comprendront, par la pratique même de ce régime, que toute société doit avoir ses garanties d'ordre intérieur, qu'il y a des principes et des croyances qu'on ne peut pas impunément ébranler et que la déclaration de foi de l'Eglise doit être sauvegardée par le Synode contre les attaques dont elle serait l'objet?

Il nous semble que les croyants les plus fermes peuvent accepter un système qui laisse leurs convictions intactes, qui n'exige d'eux aucun sacrifice

de conscience, qui leur permet, dans la très grande majorité des Consistoires , d'assurer, sans aucun compromis, la fidélité de l'enseignement religieux, qui maintient l'unité extérieure de l'Eglise avec le fonctionnement régulier du régime synodal.

Mais cette première mesure en appelle logiquement une autre, c'est celle- qui, au sein des Consistoires eux-mêmes, garantira les droits des minorités.

En effet, les Consistoires demeurant investis du droit de déterminer le mode de consécration des pasteurs, nous aurons demain encore ce que nous avons eu depuis soixante-dix ans, des Consistoires de tendance diverse, les uns qui appelleront des pasteurs en exigeant d'eux des garanties doctrinales précises, les autres qui admettront une latitude très grande dans l'enseignement religieux. Or, ces Consistoires renfermeront, les uns, des minorités libérales, les autres des minorités orthodoxes. Nous ne pouvons admettre que ces minorités soient sacrifiées, ni qu'elles soient forcées de sortir de l'Eglise. Si nous acceptons l'idée que l'autorité des Synodes soit, dans l'application, limitée par les droits des Consistoires, nous pouvons admettre que l'autorité des Consistoires accorde une place au droit des minorités. En ceci nous ne faisons d'ailleurs que rappeler un vœu du Synode de 1872; il avait

exprimé le désir que les minorités pussent être représentées au sein des corps ecclésiastiques (1). C'est là un sentiment d'équité dont nous devons nous inspirer. Aussi estimons-nous devoir présenter, comme corollaire de l'article qui reconnaît aux Consistoires leur droit en matière de consécration, l'article supplémentaire suivant qui pourrait figureï à la fin du titre III : du Consistoire.

Lorsque, dans une circonscription consistorialc, un groupe de protestants réformés, représentés par la cinquième partie au v oins des électeurs inscrits, voudra recourir, en en faisant les frais, au ministèred'un pasteur de son choix appartenant à l'Église réformée, ce pasteur pourra être admis à siéger au Consistoire avec voix consultative, les temples de la circonscription pourront être mis à la disposition de cette minorité en dehors des heures officielles du culte et les électeurs qui suivront ces services seront maintenus sur le registre électoral .

Nous allons essayer de justifier aussi brièvement que possible les termes de cet article. Nous supposons (et les faits sont là pour confirmer cette hypothèse), nous supposons une minorité de réformés

(1) Le Synode général, considérant qu'il est de toute justice que les minorités soient représentées aussi exactement que possible dans les corps directeurs de l'Eglise, considérant que les moyens de parvenir à ce résultat sont encore insuffisamment connus, invite les Synodes particuliers à préparer par un examen sérieux la solution de ce problème pour le prochain Synode général. (Séance du 28 juin.)

attachés d'ailleurs à leur Eglise, mais en opposition avec le Consistoire et ne trouvant pas dans la prédication que le Consistoire leur dispense la satisfaction de leurs besoins religieux. Peut-on exiger que le Consistoire , se départissant de ses principes, s'impose comme règle de leur donner un pasteur de leur opinion? Nous ne saurions l'admettre, car ce serait précisément faire violence à des scrupules de conscience. Des croyants qui estiment que le surnaturel fait partie intégrante du christianisme ne sauraient consentir à charger d'une fonction spirituelle un homme qui pourrait enseigner le contraire. D'autre part, cette minorité est là, et nous ne saurions admettre qu'on n'en tienne pas compte. Qu'elle s'aflirme tout d'abord, qu'elle se traduise par un chiffre sérieux (car il est évident que quelques personnalités excentriques ne sauraient prétendre à ce titre). Voilà pourquoi nous avons fixé un minimum et demandé qu'une minorité comptât, soit dans une Eglise locale, soit dans l'enceinte d'une consistoriale, la cinquième partie des électeurs inscrits. Que cette minorité fasse à ses frais le traitement d'un pasteur ; cela montrera qu'elle n'obéit pas àun mouvement d'opposition éphémère et qu'elle sait s'imposer des sacriiices pour ses convictions; qu'enfin ce pasteur appartienne (car il le faut) à l'Eglise officielle; ces conditions réunies,

le Consistoire pourra (nous ne disons pas d'une manière absolue devra, car le Consistoire doit toujours demeurer juge de la mesure dans laquelle il peut se départir de ses droits), le Consistoire pourra accorder à ce pasteur le droit de siéger dans son sein avec voix consultative. La minorité sentira ainsi qu'elle est représentée dans une certaine mesure, ce qui contribuera à rendre moins difficiles ses relations avec le Consistoire ; si elle ne possède pas un lieu de culte distinct, les temples pourront (nous ne disons pas devront) être mis à sa disposition en dehors des heures oflicielles du culte, et les réformés qui suivront ces services auront la certitude de n'être pas rayés des listes électorales pour non-participation au culte public ( 1 1. Xous croyons que l' adoption d'une telle mesure, à titre réciproque, contribuera immédiatement à détendre la situation. Elle serait accueillie avec une joie profonde par beaucoup de nos frères qui sont attachés de cœur à l'Eglise réformée et qui souffrent d'être obligés de sortir de ses cadres pour chercher la satisfaction de leurs besoins religieux. Disons ici toute notre pensée. En la proposant nous ne songeons pas seulement aux deux grandes tendances qui divisent nos Eglises. Les négations doctrinales ne sont pas le seul mal

(1) Un arrangement de celle nature vient d'ètro adopté par le Consistoire de Genève.

donl nous ayons à souffrir. 11 y a des pasteurs qui sont prêts à signer toutes les déclarations de foi, niais quilaissentsouvent, par leur apathie, languir et mourir les troupeaux qui leur sont conliés. Eh bien! qu'au sein de ces troupeaux les éléments vivants aient le droit de se rapprocher, d'unir leurs énergies, de concentrer leurs ressources et d'appeler pour les édifier un pasteur de leur choix. Qu'ils aient le droit de le faire sans affaiblir l'Eglise en en détachant des membres, en créant parmi nous une division de plus. Nul ne s'en plaindra, et sur bien des points en souffrance la vie religieuse reprendra une rapide extension.

On dira peut-être qu'en laissant aux Consistoires la faculté d'apprécier s'ils devront accorder ou refuser à une minorité les droits dont il s'agit, nous n'olfrons aucune garantie contre leur intolérance possible. Expliquons-nous donc sur ce point.

Nous estimons que c'est ici une question de bon sens et de bonne foi. Les Consistoires comprendront parfaitement qu'il y a là un accord qui ne peut subsister que sous le bénéfice de la réciprocité. Les libéraux, aussi bien que les orthodoxes, sont intéressés à la loyale observation de ce contrat. Nous avons la ferme conviction que tous l'observeront. Aller plus loin, mettre dans l'article que nous

proposons le mot devoir à la place du mot pouvoir,

dire que les Consistoires seront toujours tenus de faire celte concession, ce serait compromettre l'autorité de ces corps et l'exposer à toutes les attaques. Ils n'y consentiront jamais. Supposons qu'une minorité de réformés, sous l'influence d'une propagande étrangère ou d'une inspiration malsaine, soit assez nombreuse et possède assez de ressources pour tenter d'organiser dans nos troupeaux un mouvement qui pourrait être antiprotestant, dangereusement mystique, manifestement irréligieux ou mêlé de passion politique, on ne saurait admettre que le Consistoire fût obligé d'ouvrir ses temples à une telle entreprise. Voilà pourquoi le Consistoire doit re*ter juge de l'application de cet article, et pour nous, nous nous en remettons sans crainte, sur ce point, à son esprit d'équité. Si cette garantie ne suffit pas, aucune ne suffira.

Telles sont les deux mesures que nous proposons à l'Église, avec la conviction qu'elles contribueraient puissamment à la pacification que chacun désire, sous la réserve absolue du respect des consciences et de la foi. Nous n'avons point parlé des conditions religieuses de l'électorat.Nous croyons qu'elles ne soulèvent pas au fond de difficulté sérieuse, et que les Consistoires les accepteront à l'unanimité, s'ils ont le sentiment qu'elles seront partout appliquées d'une manière uniforme et qui ne lèse pas

les individus. D'ailleurs, un règlement s'élabore dans ce but et nous pouvons espérer qu'il satisfera les deux partis. Nous avons appelé l'attention de nos frères sur ce qui nous a semblé le vrai nœud gordien de la situation.

Si cette base d'accord était acceptée par les principaux représentants des deux partis, par la délégation libérale d'une part, par la délégation orthodoxe de l'autre, rien n'empêcherait ces deux délégations de s'unir pour demander au gouvernement la convocation d'un nouveau Synode général, et le gouvernement l'accorderait sans retard, car il l'a formellement promis. C'est ce Synode seul qui, discutant cette base, pourrait l'adopter et proposer enfin au gouvernement, pour notre Eglise, une loi organique telle que celle que possède l'Eglise de la Confession d'Augsbourg.

On nous dira sans doute (et c'est la dernière question que nous avons à résoudre), on nous dira ; « Que pourra faire le Synode, ainsi limité dans lapplication de ses décisions doctrinales, et dans quelle mesure les modifications proposées compromettront-elles le projet de loi de 1872? » Voici notre réponse :

Tout d'abord ce Synode vivra, et cela sera un fait immense. Notre Eglise aura reconquis définitivement son régime historique et son couronne-

ment. Ce régime pourra devenir meilleur, nous en convenons et nous le souhaitons, mais qu'il nous soit permis de remarquer que la première condition pour progresser c'est de vivre. Ne disons jamais : tout ou rien. Ne compromettons pas par nos impatiences ce qui a été conquis au prix de tant de souffrances: à chaque jour sufiit sa peine ; c'est la pratique de la liberté qui corrige les abus de la liberté. Et d'ailleurs, parce que le Synode limité par les droits des Consistoires, limités euxmêmes par les droits des minorités, parce que le Synode ne pourra pas introduire dans l'Eglise toute l'unité désirable, dira-t-on qu'il ne pourra rien ?

ïl pourra déclarer, sans l'imposer, la foi de l'Eglise, et si cette déclaration n'est plus regardée comme un danger pour personne, elle ralliera, soyez-en sûrs, une majorité qui dépassera nos prévisions. On s'apercevra que notre Eglise est moins entamée par l'incrédulité que ne pourraient le faire supposer certaines coalitions de parti.

Le Synode général exercera tous les droits que lui confère l'article 30 du projet de loi de 1872, il « arrêtera les règlements généraux relatifs au culte, à la discipline, à l'enseignement de la doctrine, à l'organisation et à l'administration de l'Eglise. » Ces mots mêmes de règlements généraux n'ont abso-

lument rien d'incompatible avec la réserve que nous avons marquée dans le nouvel article 2 relatif aux consécrations.

Une difficulté plus sérieuse peut surgir du fait que le Synode général, exerçant l'autorité suprême dans l'Eglise, doit, d'après les articles 28 et 29 du projet de loi, « statuer sur tous les conflits qui peuvent s'élever soit entre les corps ecclésiastiques, soit entre ces corps et les pasteurs, soit entre les pasteurs. »

Dans l'accomplissement de ces fonctions d'arbitre suprême des conflits ecclésiastiques comme dans l'exercice général de la discipline, le Synode rencontrera inévitablement des questions de doctrine. Comment s'y prendra-t-il pour les trancher? Nul ne peut le dire d'avance. C'est ici une question de mesure et d'application. Il pourra, il devra toujours opposer aux opinions qui lui paraîtront erronées la grande voix de l'Eglise croyante, et contribuer puissamment ainsi à raffermir les fidèles que des négations auront ébranlés. Les Consistoires ayant la responsabilité du choix et de la consécration des pasteurs, le Synode sera, par la force même des choses, peu enclin à passer par-dessus ces corps pour sévir contre les individus dont renseignement lui paraîtra dangereux. De toute manière et même lorsque la déclaration de foi aurait été souscrite

par tous les candidats à la consécration, le rôle de tribunal de doctrine est un des plus difficiles et des plus délicats que l'on puisse imaginer. Le Synode ne l'exercera que dans les occasions très graves et lorsqu'il sentira qu'il peut parler au nom de l'ensemble de l'Eglise. Nous voyons à l'étranger, en Ecosse par exemple, des Synodes discuter des sujets de pure théologie, décider, à des majorités souvent très faibles, des questions relatives à l'authenticité et à l'inspiration de certains livres de l'Ancien Testament. Est-ce nous risquer beaucoup que d'affirmer que ni nos mœurs, ni l'état des esprits parmi nous ne se prêteraient à de pareilles expériences ? Je ne le crois pas. Des assemblées fort nombreuses, peu préparées aux études critiques, n'ont ni le sang-froid, ni la compétence nécessaires pour distinguer les limites exactes qui séparent les questions scientifiques des questions de foi.

A ceux qui regretteraient que le Synode général n'impose pas partout des formulaires uniformes, nous rappellerions que, dans l'Eglise catholique elle-même et jusqu'à ces dernières années, chaque diocèse a eu le droit de posséder son catéchisme propre et sa liturgie, et que l'unification rigide qui prédomine partout aujourd'hui ne lui rendra ni les Arnaud, ni les Pascal, ni les Bossuet ni les Eénelon.

Limité sur un point spécial par les droits des Consistoires, le Synode n'en aurait pas moins, avons-nous dit, la mission de proclamer la foi de l'Eglise, de la défendre et de la répandre par les livres et les formulaires qu'il revêtirait de son autorité.

Ainsi, sur ce terrain même, son influence resterait suprême , mais que d'autres services il pourrait nous rendre !

Quelque profondes que soient nos divisions, nous avons tous des droits communs à protéger et des œuvres communes à poursuivre. La liberté religieuse, avec toutes ses conséquences pratiques, n'est pas encore tellement comprise en France qu'elle n'ait pas besoin d'être énergiquement défendue et le Synode général en serait l'avocat naturel. Nous ne savons si l'heure de la séparation de l'Eglise et de l'Etat est prête à sonner, mais pour la préparer ne faut-il pas que l'Eglise apprenne à se diriger elle-même, et comment se dirigera-t-elle, si elle reste un corps sans tête, si elle ne possède pas cette représentation collective dont notre grand Daillé disait au dernier Synode général de Loudun en 1659, que, « sans ces sortes d'assemblées, la religion était condamnée à périr? » Disséminés sur un immense territoire, nos coreligionnaires subissent le sort fatal des minorités perdues au sein des

masses; les conquêtes nombreuses que nous avons faites dans ces dernières quarante années ne balancent pas toujours ce que nous perdons par notre endettement. Il faut étudier les mesures à prendre pour conserver ce que nous possédons, pour assurer aux enfants de nos familles dispersées une éducation protestante, pour défendre les droits de nos coreligionnaires dans tous les établissements nationaux, à l'armée comme à l'hôpital, à l'école comme au cimetière, puisque, jusqu'cà ces dernières années, une sépulture honorable leur a souvent été contestée. Il s'agit ici de droits communs que nous serons tous unanimes à revendiquer.

A côté des droits communs, les œuvres communes. Au premier rang nous devons placer l'instruction primaire. On sait avec quelle ardeur la France républicaine prend aujourd'hui en main cette grande œuvre, mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir combien cette cause risque d'être compromise par les tendances athées et positivistes qui voudraient soustraire l'enfant à la religion, parce que la religion, pour elles, est l'ennemie de tous les progrès. Ici nous serons tous unanimes pour affirmer le respect des consciences, pour soutenir que l'éducation morale est superficielle et sans racines si elle est absolument isolée du sentiment religieux. Sans doute, le grand mot d'enseignement laïque ne

nous effraie pas, mais à la condition que ce mot n'implique aucune tendance irréligieuse, et si la réforme qu'il veut exprimer doit se réaliser, si c'est en dehors de l'école primaire municipale que la religion doit être enseignée, l'Église sera tenue d'unir toutes ses ressources et toutes ses énergies pour être à la hauteur d'une pareille mission.

Une autre tâche s'impose à nous, c'est de travailler en commun aux œuvres de science historique qui font revivre le grand et glorieux passé de notre Eglise; c'est défavoriser le réveil des sciences théologiques si injustement discréditées dans un siècle qui ne sent pas que les réalités spirituelles sont les plus vraies, et que ce qu'on ôte à l'âme, on le donne à la chair, c'est de relever le ministère évangélique en lui créant une situation matérielle qui assure sa dignité et l'affranchisse du poids écrasant de la misère : tout cela, nous pouvons et nous devons le faire ensemble. Ensemble aussi nous pouvons rappeler à la France que la religion doit être spirituelle et ne faire des conquêtes que par la persuasion, que l'Evangile est la source éternelle de toute lumière, de tout progrès fécond, de toute moralité. Ensemble, nous pouvons fonder et soutenir ces œuvres de charité pratique, de relèvement moral, auxquelles suffit la large inspiration de l'amour chrétien. Que n'y a-t-il pas à faire en ce sens, et

comment ne pas être ému par le spectacle de ces milliers d'enfants du peuple qui grandissent dans l'ignorance et respirent une atmosphère toute saturée de haine et de corruption!

Sans doute, nous ne devons pas nous égarer dans des chimères et attendre d'une organisation quelconque ce qu'elle est impuissante à nous donner. Avec la possession du régime synodal, nous n'en resterons pas moins divisés sur des points très graves. Hélas! il y aura toujours deux manières possibles de comprendre les mots profonds de péché, de grâce, de foi, de rédemption, de salut. Ces deux tendances resteront aux prises, et leurs conflits seront toujours douloureux et tragiques. Il faudrait être bien superficiel pour en douter. L'histoire nous prouve que, sous l'empire de confessions de foi universellement reconnues, un abîme peut séparer les âmes qui répètent des formules dont elles ne sentent pas le vrai sens, et les âmes pour lesquelles ces formules sont l'expression des croyances et des expériences les plus intimes et les plus fortes. Il faudra donc lutter encore, mais ne sera-ce pas du moins un progrès immense que d'avoir établi au milieu de nous une juridiction commune et respectée, et de n'aller plus porter nos conflits dans les bureaux des ministères qui passent, et devant des indifférents et des sceptiques dont le hienveillant dédain est pour

nous la pire des humiliations? Ainsi ne se trouveront plus mêlées à nos dissensions ces questions de budget, de possessions temporelles et d'exclusion juridique qui les envenimaient et les rendaient incurables. Ainsi nous ne ferons plus juge de nos différends un public hostile ou frivole. Ainsi nous ne découragerons plus ces masses populaires qui regardent à notre Eglise, qui viennent frapper à ses portes, et qui reculent parce qu'au lieu d'y entendre le mot d'ordre religieux qu'elles viennent lui demander, elles ne recueillent souvent que l'aigre bruit de nos querelles, parce qu'elles voient des mains hostiles secouer et tirailler en tous sens ce vieux drapeau huguenot que nous devrions porter sur la Toute de l'avenir. Sortis de ces luttes énervantes, ne nous disputant plus sur nos droits mutuels que nous aurions loyalement reconnus, nous pourrions annoncer aux hommes de ce siècle l'Evangile tel que chacun de nous l'a compris : la victoire n'est-elle pas assurée d'avance à ceux qui l'auront le mieux cru et le mieux pratiqué? L'Eglise n'appartiendra-t-elle pas de fait à ceux qui l'auront le mieux aimée et le mieux servie? Si un grand homme d'Etat a pu dire en s'adressant à nos partis politiques : « L'avenir est au plus sage, » n'avonsnous pas le droit de dire, lorsqu'il s'agit de la vérité religieuse : « L'avenir est au plus croyant? »

Songez, dirai-je en terminant, à la grande mission que Dieu réserve à notre Eglise dans cette France qui, si elle avait autrefois embrassé la Réforme, aurait pu s'épargner ces effroyables expériences qui s'appellent la Saint-Barthélemy, la révocation de l'Edit de Nantes, la Terreur et la Commune, dates sinistres qui se répondent d'une fin de siècle à l'autre, comme les glas funèbres d'un tocsin séculaire dans la longue nuit de l'histoire. Songez à la situation religieuse qui lui est faite aujourd'hui. Songez à ce misérable travestissement du christianisme, à ce fétichisme qui réduit le culte du Christ à celui de son sacré cœur et s'attache avec frénésie aux superstitions les plus ridicules. Songez, d'autre part, à cette incrédulité sauvage qui se passionne pour le néant et ne produit que le désespoir et la haine, qui sème l'âpre vent du doute et prépare ainsi les tempêtes de l'avenir. Demandezvous alors si ce ne serait pas un grand acte et un spectacle salutaire que de nous unir pour rappeler à la France que l'Evangile seul peut la satisfaire, parce que seul il peut concilier la foi avec la science et l'espérance éternelle avec tous les progrès et toutes les libertés. Un tel résultat vaut bien quelques sacrifices, et nous croyons 'que nos enfants nous remercieront un jour de le leur avoir assuré.

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