‹ Le Régiment des géants [microforme]Chapitre 2 sur 22 · A MA SOEUR · texte numérisé non relu

A MA SOEUR

C’est toi qui ressemblais le mieux à notre mère, et mes enfants t’aiment comme leur mère. Tu es toujours reine là-bas, dans notre maison de famille d'où je m'exilai il y a si longtemps, mais où vous m'avez gardé ma place tendrement pour que jamais je ne cesse d'y être chez moi.

Tu venais nous voir autrefois à Paris, tu ne le peux plus; vous veniez deux, tu restes seule, veuve de notre autre soeur à qui tu avais Cconsacré tes jours et qui était la plus chère part de toi-même.

Voilà déjà quatre ans que Nathalie s’en est allée vers le ciel, offrant au Coeur de Jésus son dernier soupir pour acheter mon retour à la fui qui console et qui sauve. C’est toi qui m'as dit cela. Ah! vous m'avez aimé saintement, mes soeurs !

Et voilà trois ans que son sacrifice me fut payé en ce malheur fécord, bénédiction de ma vie entière qui m’agenouilla, ruiné selon le monde, mais si riche dans mon âme, au tombeau du martyr Olivaint. Depuis lors, j'ai souffert heureux.

Te souviens-tu? Il vous arrivait de me demander à laquelle de vous deux j'écrivais ces lettres qui commencçaient toutes par “ ma chère soeur. . J'aurais été bien embarrassé de le dire. C’était à toi, mais c'était à elle. Est-ce que vous saviez vous-même ce qui était à elle, ce qui était à toi?

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Il n’y avait rien à toi, rien à elle, tout était à elle et à toi, indivis, sans partage, et vous n’aviez à vous deux qu’un seul coeur. Ma soeur, c’était toi, ma soeur c'était elle, à belles âmes unies! La mort même, sa brave et souriante mort n’a pu vous séparer.

Sur la première page de ce petit livre de ma jeunesse que vous «imiez tant elle et toi, je mets comme autrefois au début de mes lettres: “À ma soeur. ?

C’est toi et c’est elle.

Décembre 1878.

Ceci est encore une “ soirée chez la marquise, ” comme le Poisson d’or et tant d’autres de mes livres.

Madame la marquise n’aimait pas la musique.

Au lieu de servir à ses invités des joueurs de piano, cile faisait en sorte d’avoir chez elle, à tour de rôle, les plus illustres conteurs de l’univers.

Je donne l’idée pour ce qu’elle vaut.

Ce soir, en attendant le virtuose qui était un peu en retard, on causait belles-lettres.

Ces messieurs de la critique à perte de vue avaient dit beaucoup de bien d’eux-mêmes, et beaucoup de mal d’autrui, selon leur coutume. Walter Scott était sur le tapis, À cause de son grand succès, d’abord, et aussi à cause de sa présence à Paris qui faisait ‘“ sensation ” depuis une quinzaine. c

Il avait des détracteurs, même au point de vue de la morale, et ces messieurs de l’Académie, qui passent pour n'être pas toujours très-moraux, reprochaient à sa littérature de n'être pas assez élevée; mais il avait des défenseurs aussi, et même très enthousiastes, entre autres la duchesse de D..., qui tenait le haut bout dans le salon de la marquise.

Nous n’endosserions pas, peut-être, toutes les opinions de Mme la duchesse, maïs nous avouons

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notre tendresse pour ce poète protestant qui écrivit, comme malgré lui, de si belles pages sur les splendeurs catholiques,

D'ailleurs, ce n'était qu’une discussion littéraire et de salon. Un ennuyeux de certaine revue venait d'adresser je ne sais quelle lourde critique à “ l’auteur de lawcrley”, comme on appelait alors sir Walter Scott, en France aussi bien qu’en Angleterre.

— Vi awcrley! s'écria la duchesse; quand je vivrais jusqu'à cent ans, je me souviendrais du plaisir que j'éprouvai en lisant l'awerley! Ce fut pour moi une surprise enchantée; il me semblait que, pour la première fois, j’errais dans ces sentiers pleins de fleurs qui vont et viennent à travers les champs de la fiction. Il peut y avoir, puisque ces messieurs le disent, une poésie plus large, plus haute, plus poétique que celle du barde écossais, mais il faut croire que mon esprit terre à terre ne peut suivre aisément de pareils essors. Avec celui-là, je m’entretiens comme avec le meilleur ami de mon intelligence; l’émotion que font naître en moi ses récits ne s’accompagne jamais de dangereuses pensées, corime il m'arrive quand j'ouvre un de ces livres par trop admirables qui creusent la question sociale et qui tuent Dieu dans l'intérêt de la religion naturelle.

Je confesse qu'il atteint rarement au sublime, car ces messieurs, juges plus compétents que moi, l’ont affirmé; mais je ne suis pas de force à me promener longtemps bras dessus, bras dessous avec le sublime: il y a trop de distance entre le sublime et moi: le sublime me fait un peu frayeur, et si j’osais montrer le fond de ma pensée, j'avouerais que l’école des anges déchus m’en-

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nuie aux larmes, aussi bien que la prolixe famille de Satan révolté contre le ciel. Je déteste les abîmes, surtout quand ils sont doublés de carton. Sans critiquer, même indirectement, les rares génies devant lesquels l’univers libre-penseur s’agenouille, je préfère, pour mon usage de tous les jours, ce doux et savant ami qui me parle un langage délicat, correct, mais familier jusqu’en ses fiertés. Je ne crois pas trahir mon pays en ajoutant que nos écrivains à la mode n’ont pas encore appris l’art d'écrire comme lui: simplement, honnêtement, vaillamment. Je vois les hommes qu’il me montre; je connais les caractères qu’il me dépeint; je m’égare avec délices dans les bonnes et vraies campagnes qu’il étend devant moi à perte de vue. Il m’amfse tant, que j'oublie de lui reprocher l’abandon systématique où il laisse la diligence de l'abeille, l’industrie de la fourmi, le murmure des ruisseaux, la mê lancolie de la lune et les coeurs sensibles. Mon opinion est qu’il fera l’école comme jamais homme n’a fait école. Les lieux communs tomberont tout autour de lui, moisson immense de fleurs fanées. Grâce à lui, on finira par parler vrai dans les livres frivoles; personne n’osera plus appeler le bon Dieu l’Etre suprême, ni le soleil l’astre du jour, ni insinuer que l’aurore a des doigts de rose, Je vous permets les regrets; souffrez que je ne les partage point. Chez nous, dit-on, la raillerie tue; remarquez que cet esprit clément et courtois ne raille jamais: c’est à l’aide d’un bon sens inaltérable, d’une raison nette, d’une observation exquise, qu’il chasse les mouches du ridicule et qu’il assomme le vice monstrueux.

— Quentin Durward est un conte sans pareil, dit un lettré, mais...

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— Pas de mais, monsieur! s’écria la duchesse.

— C’est de la tyrannie! décida la marquise en riant.

— Belle nièce: ajouta M. de Talleyrand, votre deuil de veuve est fini, mais je vous préviens que le baronnet est marié et père de famille...

Le vieux valet de chambre, qui avait accompagné feu M. le marquis en Angleterre pendant l’émigration, annonça, avec une bonne et décente prononciation anglaise :

— Sir Walter Scott!

On était au meilleur moment de cette popularité sans rivale qui accueillit sur le continent les fictions du roi des romanciers. Defaucompret avait traduit. Gosselin avait publié la plupart de ces merwgilleux contes dont la lecture a charmé notre jeunesse. On ne parlait à Paris que des Contes de r.:: hôte; les journaux et les revues

ættribuaient a mystérieux Jédédiah Cleisbotham les physionomies les plus opposées, les aventures les plus fantastiques.

C'était pour les uns, quelque rude montagnard des hautes terres, courant le daim dans les gorges de Lochiel, les jambes nues, la targe au dos, la claymore à Ja ceinture, drapant autour de sa taille athlétique le plaid de Campbell ou de Cameron, et sifflant à ses chiens féroces les pibroches des cavaliers de Culloden. Les autres voyaient en lui un bachelier d’aven’ *es, galant comme Raleigh, hardi comme Que 1: Durward, et se servant de la plume parce que décidément l’épée n’était plus à la mode.

L’anonyme et le pseudonyme avaient caché si bien jusqu’à ce jour la personnalité de sir Walter Scott, que les renseignements vrais perdaient

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leur temps à vouloir détrôner les mensonges de l'hypothèse.

Le vrai, du reste, n’était pas flatteur pour limagination; il n’y avait pas dans le vrai la plus petite lueur de romanesque poésie; le vrai ne contenait pas un atome d’aventures; le vrai donnait presque raison aux dédaigneuses critiques de lord Byron, qui disait du chantre de la Dame du lac: “ Plat comme un greffier, prudent comme un notaire. ”

Le vrai affirmait tout uniment que Walter Scott, honnête gentleman entre deux âges, propriétaire, magistrat paisible, sacrifiait peu aux vaines idées de gloire, et tirait de sa plume de longs rouleaux de guinées, qui sans cesse arrondissaient le beau domaine d’Abbotsford, acheté et payé par la muse.

La poésie est d’or comme la fleur des genêts. Le plus souvent cet or ne se peut pas monnayer. Chose singulière et peut-être équitable! le monde a défiance et répugnance aussi des millions donnés par la muse. Cela est vilain comme un mariage d'argent. Or le monde ne fait guère que des mariages d'argent mais il les déteste de tout son coeur.

Il y avait chambrée complète chez la marquise, ce soir. Parmi cette foule d’élite, toute composée d'hommes éminents et de femmes distinguées, il n’était assurément personne qui n’eût quelque idée arrêtée sur le poète, le conteur ou l’historien.

La séance dont sir Walter Scott devait faire les frais avait été annoncée au moyen de cette sourde et subtile publicité, Renommée sans trompette qui seule est admise à caresser discrètement les échos du faubourg Saint-Germain. Cha-

cun fut étonné, chacun fut même désappointé à la vue de l’illustre baronnet, dont la figure et la tournure réalisaient, au premier aspect, le type le plus vulgaire du bon bourgeois.

Sir Walter Scott portait un torse tout rond et chargé de cette qualité particulière d’embonpoint qui appartient aux tempéraments lymphatiques, sur de très minces jambes sensiblement dépareillées. La droite trop courte, et dont le pantalon habilement taillé ne pouvait dissimuler la difformité, imprimait à sa démarche un balancement pénible.

Ce n’était pas la façon de boiter, leste et sans gêne, de M. de Talleyrand-Périgord.

Ce n’était pas non plus la claudication énergiquement combattue de lord Byron; Walter Scott pouvait faire à pied plusieurs lieues, mais il fatiguait ceux qui le regardaient aller.

Le sentiment de sa disgrâce le rendait trèstimide, quand il n’était pas arrêté ou assis. Ce soir, en traversant ce salon où il donnait spectacle, sa timidité semblait atteindre à la souffrance: on voyait des gouttelettes de sueur sous ses cheveux.

Le mystérieux et romanesque Ecossais apparut donc, en somme, au cercle de la marquise, sous l’espèce d’un gros homme boiteux, mal tourné, triste, essuyant avec un vaste foulard des Indes la sueur de son visage très-pâle et un peu bouffi.

Mais quand il eut salué en parfait gentleman et pris place, il y eut dans toute sa personne une véritable transformation. Vous avez tous connu des gens qui, sur leurs pieds, ont l’air de pauvres diables et qui, t ut à coup, s’ils se méttent en selle, prennent physionomie de héros. Walter

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Scott, assis, avait une belle et noble prestance. Son regard n’était ni très hardi, ni très perçant, mais ces dames y purent voir une douce et délicate vivacité, et dès qu’il sourit, sa bouche modelée avec une finesse exquise, leur permit enfin, nous sommes heureux de le dire, de contenter la bonne envie qu’elles avaient d'admirer.

La belle duchesse, otamment retrouva tout son Wawerley dans ce sourire, depuis l’indomptable fierte de Fergus Mac-Ivor jusqu’aux nobles lignes de la figure de Talbot, jusqu’au paisible et honnête comique du bon laird de Bradwardine.

Au bout d’un quart d'heure, elle eût pris les armes si quelqu'un avait voulu changer un iota à son Walter Scott.

—Madame la marquise, dit-il, comme neuf heures sonraient à la pendule, j’ai l’habitude de me retirer avant minuit et je désirerais payer mon tribut tout de suite.

I1 y eut un froid dans la noble assistance. Certes, il était parfaitement convenu que sir Walter Scott raconterait une histoire, et pour arriver à ce résultat Mme la marquise avait sans doute dépensé des trésors de diplomatie. Mais cette façon de mettre les points sur les à n’est pas française. De l’autre côté du détroit, ces franchises de langage ne passent jamais pour des brutalités, à moins qu’il ne s'agisse d’une table de nuit, d’un pantalon ou de toute autre chose proscrite par le cant; Molière ne peut pas naître en Angleterre. Chez nous, depuis la première représentation des Précieuses Ridicules, le cant est à peu près inconnu, mais nous n’aimons point, pour employer l'expression populaire, qu’on pose trop lourdement les pieds dans le plat.

— Sir Walter Scott, répondit la marquise en souriant, nous a expliqué, dans un de ses admirables poèmes, ce que c’est que le Black-Mail...

Le baronnet rougit de plaisir, car il vit surtout, dans cette parole, la preuve d’une lecture attentive de ses livres. Néanmoins il comprit aussi le reproche, et dit avec une sérieuse courtoisie :

— J'aurais dû tout d’abord, milady, réclamer votre indulgence pour la gaucherie de mon langage. J’ai parlé de tribut tout simplement, parce que j'ai conscience d’avoir ici quelque chose à acheter. Je dois passer à Paris deux semaines, et je voulais me débarrasser bien vite du devoir de conter pour avoir à votre séance prochaine, le droit d’être tout oreilles.

La marquise le prit par la main, ce qu’elle faisait seulement pour les dames, et le conduisit au grand fauteuil.

ALEXANDRE OGILVIE

— Un soir d’hiver, commença le baronnet sans préambule, à voix basse et ave un peu d’hésitation dans son débit, vers la ün de l’année 1784, autant que ma mémoire me peut servir, mon respecté père, qui relevait de maladie et qui était très faible encore, essayait de mettre en ordre un volumineux dossier que son clerc avait brouillé en le numérotant. Personne d’entre vous, mesdames, n’ignore la haute considération dont jouissent en Angleterre les membres du barreau qui méritent le beau nom d'hommes de loi par leur caractère et par leurs lümières. Chez vous, je crois savoir que cette qualification est un peu tombée sous le ridicule et je le déplore pour vous. De l’autre côté de la Manche, le ridicule fait aussi ce qu’il peut pour mordre les choses grandes ou les choses honorabes, mais nous autres Angais nous sommes très fiers de pouvoir affirmer qu’en Angleterre les choses honorables et surtout les choses grandes défient le ridicule comme la lime brisait les dents du serpent de la fable,

Mon père occupait, sans contredit, la première place parmi les avocats d'Edimbourg.

Ceux qui mesuraient sa fortune à sa renommée le croyaient puissamment riche, cela d’autant plus que sa clientèle se composait priucipalement

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de gentilshommes des hautes terres, qui payent sans compter, quand ils se déterminent une fois à mettre au fourreau le drick et la claymore pour vider leur querelle devant les tribunaux. Mon père, cependant, n’était pas riche. Il traitait ses pauvres clients de la montagne avec une discrétion qui se pourrait appeler générosité. J'ai la confiance d'affirmer que, si mon père avait eu la fantaisie de lever une armée, il aurait pu choisir dans cinquante clans, et mettre sur pied dix mille de ces soldats à jambes nues qui seraient sans rivaux sur les champs de bataille, si la France n’avait aussi ses héros,

La noble et catholique assemblée qui m’entoure me pardonnera si je constate ici que je suis bon protestant et partisan très sincère de la dynastie de Hanovre. Je fais cette profession de foi, parce que certaines gens ont approuvé beaucoup, et que d’autres ont amèrement blämé mes tendresses poétiques pour le culte romain et l’infortunée famille des Stuarts. J'ai hérité ces deux sentiments de mon père, qui, en dehors de toute préoccupation de parti, honorait la vaillante simplicité de ces coeurs, obstinés À vivre et à mourir dans la croyance de leurs aieux.

Le clerc, coupable davoir mis le désordre dans le dossier que mon père était en train de reconnaître, avait une vingtaine d'années. Il se nommait Gillie Ogilvie, et appartenait au clan du même nom décimé lors des guerres civiles et dispersé depuis par les rigueurs du gouvernement. Gillie Ogilvie avait une belle et douce figure d’enfant perchée tout en haut d’un corps de garde à cheval. Il aurait manié bien mieux l’esponton que la plume, et quand il me parlait de son oncle Colquhoun Ogilvie, sergent au Reicudan-Dhu,

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il avait les larmes aux yeux. Mais comme son père avait dit: “ Nul parmi ceux de mon sang ne servira le roi Georges, ” Gillie s’endormait sur les gros tomes de Blackstone et de Fortescue avec une résignation angélique.

Mon père, en le gardant à la maison, faisait preuve, il est vrai, d’une résignation plus méritoire encore, car le pauvre Gillie n'avait jamais, réussi jusqu'alors à copier une pièce tout entière, quoiqu’il eût détérioré déjà bon nombre d’originaux. L’encre, pour lui n’était bonne qu’à faire des taches, et chaque fois qu’on Penvoyait en course il trouvait moyen de s’attarder avec quelque Mac-Alpine ou quelque Mac-Intyre de la vallée d’O, et de prendre quelque chose en leur compagnie.

Gillie était sobre comme une jeune fille, et ces mots: prendre quelque chose, n’ont pas exactement la même signification populaire autour de la Canongate que dans les faubourgs de Paris. Les choses que prenait notre Gillie ne faisaient point tort à sa bourse, mais endommageaient tristement sa figure. Mac-Intyre et Mac-Alpine étaient des clans ennemis d’Ogilvie, et notre Gillie les invitait journellement à de plantureuses bombances de horions derrière les tours de Holyrood.

Avec moi, Gillie était d’une douceur et d’une complaisance inépuisables; c’est à ce point que, dans mes souvenirs, les soins de Gillie me semblent mille fois plus délicats et plus tendres que ceux de l'excellente nourrice écossaise qui protégea mon enfance maladive. Gillie pouvait lancer à tour de bras un maître marteau de forge à quarante yards, mais quand il me touchait, sa robuste main devenait plus légère qu’une plume.

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Quand mon père me confiait à lui, il n’y avait au monde ni Mac-Alpine ni Mac-Intyre; Gillie se laissait insulter plutôt que de quitter ma main; seulement les Mac-Intyre ou les Mac-Alpine ne perdaient rien pour attendre; Gillie savait où les prendre et ses courses du lendemain étaient plein: s de batailles. 11 me portait parfois pendant :les lieues entières, et c’est sur ses épaules que j'ai gravi pour la première fois les âpres sommets du Ben-Nevis. Il aimait et respectait mon père mais il se serait fait casser la tête de bon coeur pour maître Wat, comme il m’appelait.

J'étais dans ma treizième année, et je ne saurais vous exprimer, mesdames, quel pauvre enfant je faisais. Je n’avais ni la taille, ni l’agilité, ni la gaieté des jeunes garcons de mon àge, Une maladie de langueur qui avait défié les ef.forts des meilleurs praticiens d'Edimbourg me conduisait lentement au tombeau, et mon père, bien triste encore de la perte de sa bien-aimée femme, avait sonvent des larmes dans les yeux quar:} il me regardait à la dérobée.

Cet état de santé m'éloignait à la fois du travail et des jeux de l'enfance; on n'avait pu me laisser au collège, et quand par hasard je me retrouvais avec mes camarades, je restais triste au milieu de leurs jeux bruyants et de leurs turbulentes mêlées.

Je lisais; c'était ma meilleure joie, et encore m'était-elle parcimonieusement mesurée. Comme la lecture fatiguait la faiblesse de mes yeux, on m’arrachaït trop souvent mes chers livres, et alors ma seule consolation était d'écouter les chansons ou les histoires de nos serviteurs écossais,

J'étais surtout friand des légendes higlandaises dont la vieille Moina Mac-Lean d’Aberfeldy, ma nourrice, possédait une inépuisable provision Gillie ne savait pas raconter; il arrivait tout de suite à l’endroit des coups: coups de bâton, coups de poing, coups de fusil et coups d'épée, tout lui était bon; dans ses récits, je trouvais toujours auprès du daim abattu deux chasseurs, la claymore en main, autour de ses héritages, tous les légataires se battaient avec acharnement, et le mariage lui-même n'était à ses yeux qu’un prétexte entre deux braves garçons pour se casser mutuellement la tête.

Chose singulière! malgré ma faiblesse extrême et la timidité de ma nature, je ne détestais pas les bagarres; mais il me fallait + rtout les merveilleux contes des îles, la féerie écossaise, l’antre où la sorcière fait bouillir son squelette d'oiseau, et les miracles que multiplie “la seconde vue, ” là-bas, vis-à-vis des Orcades, au pays des brouillards.

J'avais bientôt quatorze ans; plusieurs essais tentés pour commencer mon éducation étaient restés infructueux à cause de ma pauvre santé; tout ce que je pouvais avoir d'intelligence était tourné vers ces fictions frivoles, et je ne saurais vous dire l’étrange provision de légendes que contenait ma mémoire à cette époque. Quelquesunes, plus tard, ont trouvé place dans mes lirres; d'autres ont été dédaignées; d’autres, en plus grand nombre, ont pris leur vol hors de mon souvenir.

Ce soir dont je vous parle, mesdames, je me sentais triste et inquiet parce que je voyais des gouttes de sueur qui perlaient sous les cheveux gris de mon père, tandis que ses doigts impa-

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tients tremblaient retournant les feuilles du malheureux dossier. Je connaissais ce symptôme précurseur des accès de la fièvre nocturne qui le tuait.

— Ne puis-je vous être bon à rien pour ce travail, mon père? lui demandai-je.

Il déposa l’énorme liasse de papiers sur son bureau de chêne noir, grand comme toute une chambre de nos maisons modernes. Ses yeux montèrent au plafond, où les poutres croisées formaient de larges losanges de sculptures.

— Ce qu’il vous faudrait, Wat, murmura-t-il, trahissant le secret des distractions qui avaient rendu si malaisé l’arrangement du dossier, c’est un peu de ce que les bonnes gens appellent “ de la misère”. Ces petits malheureux qui apportent le saumon sur leur dos au marché de la Canongate me font envie pour vous. Je voudrais vous voir le râteau sur l'épaule ou le harpon à la main, mon garçon: du soleil, de l’eau, de l'air! Wat, avez-vous eu seulement parfois une engelure?

— Ni engelure ni calus, monsieur, répondis-je ; mais j'ai songé souvent de moi-même à guérir ma faiblesse par le travail, et, si vous voulez, je bécherai la terre dans le jardin.

Il appuya sa tête contre sa main et reprit tout

bas :

— Vous êtes trop sage, Wat... trop sage, en vérité... Les enfants qui doivent devenir des hommes jettent une gourme et ne raisonnent pas comme des philosophes.

Le manuscrit des Essais poctiques de ma mère, qui furent publiés quelques années plus tard seulement (février 1789), était ouvert devant moi. Mécontent des paroles qui venaient de lui

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échapper, mon père me dit avec une véritable dureté:

— Je vous avais défendu de lire à la lumière Laissez-moi, je désire être seul.

I1 n’en fallait pas tant pour ébranler mes pau-, vres nerfs, plus délicats que ceux d’une femme. Je me levai pour obéir, déjà tout pâle et les yeux mouillés. Mon père, plus chagrin que moi m’arrêta au passage et me mit sur ses genoux comme un petit enfant. Il me serra contre sa poitrine en soupirant :

— Quatorze ans! Que deviendrons-nous, Wat, que deviendrons-noas?

— Eh bien! eh bien! dit une grosse voix au dehors, si je suis de trop, le docteur en loi me renverra à mon auberge, parbleu!

La porte s’ouvrit assez brusquement et un homme de six pieds passés, dont les cheveux épais et grisonnants s’échappaient de sa toque rouge à boucle d’acier, maintenant une petite aisrette formée de trois plumes blanches, encadra sa haute et majestueuse carrure dans l’ombre du corridol.

Sous son bras, qu’il levait pour dessiner un salut amical, la tête chenue de notre vieux valet Dickson se montra, et Dickson dit:

— Le laird est entré malgré moi, vous voyez!

Puis il se retira, tandis que le laird poussait un vaste éclat de rire, sous lequel perçait bien un peu de timidité. *

Laird et lord sont le même mot exactement, mais, hélas! il y a loin du lord au laird'! Lord est le conquérant; laird est le vaincu. Ces pauvres lairds pullulent en Ecosse comme les hidalgos en Espagne, et ceux des hautes terres surtout

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habitent bien souvent un taudis au pied du chàteau ruiné de leurs aieux.

L’Irlande opprimée a crié et sangloté sous le talcn anglais; elle a bien fait: le monde entier connaît les détresses de l’Irlande. Il y a chez l’Ecossais quelque chose du chien vaillant et fidèle qui met dans la poussière, sous le fouet de son maître, cette gueule redoutable, rouge encore du sang du loup.

L’Ecossais ne se plaint pas: il fait plus: il se bat pour ceux qui sont riches de ses dépouilles.

Le fait est ainsi, mesdames, qu’il soit digne de blâme ou d’éloges. Nous avons un ion dans notre écusson royal, mais c’est un lion rampant.

Le laird resta un instant immobile sur le seuil avec ses belles jambes nues qui sortaient de son kilt ou jupon de tartan aux couleurs de son clan : blanc et rouge. Il attendait un mot de bienvenue, mais cette taille athlétique et admirable dans ses proportions blessa les yeux de mon père, qui, justement, venait de détailler ma personne exigue et débile.

Moi, je me levai le plus lestement que je pus, et je courus au nouvel arrivant, qui m’enleva dans ses bras robustes.

— Bonsoir, oncle Eachin! m'écriai-je. La der-

nière fois, tu ne m’as rien raconté: tu me dois

deux histoires!

Eachin ou Hector Ogilvie de Baderaigh avait alors plus de soixante ans. Il habitait son manoir de Baderaigh, de l’autre côté des Grampians, et faisait ses vingt lieues à pied avant lheure du souper, quand il avait affaire à Edimbourg. C’était le père de notre ami Gillie: franc, bon et noble comme un lion, mais processif, hélas! à l’exemple de presque tous les braves gens

des hautes terres, et capable de dépenser tout son argent avec tout son sang pour soutenir ce qu’il appelait “son droit,” au sujet d’une branche d'arbre ou d’une touffe de bruyères.

— Trois histoires, si tu veux, Wat, me répondit-il, tandis que sa barbe rude piquait ma joue. Je crois qu’il n’y a que toi ici pour être content de voir le vieil Eachin.

Mon père étendit sa main blanche, qui avait des doigts de femme, sur le dossier dont les pièces éparses couvraient encore la table. Un sourire commençait à “aître parmi la sévérité de ses traits.

— Je vous ai donné de bon coeur au diable, ce soir, Baderaigh, dit-il, vous et votre grand fainéant de fils. Voici deux heures que je passe à feuilleter votre dossier, que Gillie a brouillé comme un chat qui joue avec un écheveau de fil. Savez-vous qu'il y a là dedans plus d’une livre de papiers: contrats, chartes, baux, brevets du roi, consultations, jugements et sentences arbitrales? Tout cela pour quelques yards carrés de bruyère inclute qui valent bien cinq schellings d'Ecosse à la criée!

Baderaigh rougit légèrement, mais il répondit avec douceur:

— Que Dieu vous bénisse, docteur en loi! ceux qui ne vous connaîtraient pas pourraient s® molester de vos paroles. Nos schellings d'Ecosse ne valent qu’un sou de Londres. je sais bien cela, et nous sommes comme nos schellings, tout petits et tont pauvres devant les assassins de nos pères. Mais vous aimez la bruvère, quoi que vous en disiez, et vous savez bien qu’un morceau de terre d’une demi-couronne engage l’honneur comme tout un domaine. La veille de Culloden,

mon ajeul avait trois châteaux et deux monta. gnes entre la fertile Glencoe et le désert de Larochmor. Du haut du Ben-Nevis, mon père enfant compta un jour dix-sept troupeaux dans la vallée conduits par dix-sept pasteurs dont la toque rouge avait les trois plumes blanches. Que Dieu vous garde, docteur en loi! si nous avons perdu quelque puissance, vous avez perdu beaucoup dejoie. Je n'oublierai pas que vous étiez courtois et bon quand votre maison était pleine de sourires.

Il me déposa sur le tapis et vint vers mon père, qui avait les yeux baissés.

— L'enfant est toujours bien pâle, reprit-il en tendant sa large main: sa jambe reste paresseuse et il ne grandit pas. Donnez-le-moi : je le conduirai là-bas, où la terre libre et l’air pur font les hommes forts. |

— Baderaigh, répliqua mon père, les uns sont faibles par les jambes, les autres par l’esprit. Nous ne ferons rien de votre Gillie, je vous en préviens,

Le laird eut un sourire plein de naïf orgueil.

— A:t-il donc vraiment du sang rouge dans les veines? murmura-t-il. Les temps sont mauvais, et j'avais cru que Gillie apprendrait tout comme un autre à noircir le bout de ses doigts. Mais nous n’aimons les plumes qu’à notre chapeau, docteur en loi, c’est certain, et je ne vis jamais de louveteau s’instruire aux tours qu’on enseigne aux caniches... Ah çà! Votre Honneur, se reprit-il en changeant de ton, mou grand garçon et

mon gros tas de paperasses sont donc deux épi-

nes dans votre pied? Nous allons vous débarrasser de l’un et de l’autre: j'ai fait mes vingt lieues

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ce matin pour venir chercher mes papiers et Gillie.

Mon père, qui avait pris sa main et qui la gardait dans la sienne, car c’étaient deux vieux et sincères amis, releva sur lui son regard étonné. J’ai vu rarement un regard plus expressif que celui de mon père. Le laird y put démêler comme moi, derrière l’étonnement, une bonne dose de regret; il rougit; ses paupières battirent et l'émotion mit un soudain éclair dans ses yeux.

— Bien, bien, Wat! vous êtes un honnête sang, après tout, et il peut y avoir une race de gentilshommes dans les basses terres!

— Lr< défauts de Gillie appartiennent à vos montagnes, dit mon père. Je ne sais pas si, avec la meilieure volonté du monde, j'aurais réussi à le transformer, mais c’est un coeur d’or, et nous nous étions attachés à lui. Il était ici comme le frère aîné de Wat.

— Merci, docteur en loi! murmura:t-il.

Et comme une larme roulait sur ma joue, il m’enleva une seconde fois dans ses bras et me ser ra contre son coeur en ajoutant:

— Laissez-nous Gillie, oncle Eachin! m’écriai-, je.

Dickson parut avec la veste noire qu’il endossait pour servir à table et annonça solennellement que le souper de Son Honneur l’attendait. Baderaigh prit de lui-même, et sans être invité, le chemin de 12 salle à manger. En route, il me demanda :

— Veux-tu venir avez nous, Wat? tu verras la beldam de Lochleven, Mohna Campbell, qui fait la tempête avec des ossements réduits en cendres; tu verras Alisdair Brain, le piqueur de Mac-Farlane, qui lit la vie et la mort des hommes

dans l’eau courante de la fontaire d’Arrow; tu verras le gué de Muyrich, où chaque pierre est un homme du clan de Mac-Torosay, ainsi métamorphosé par les fées des lowlands, qu’on nomme les Bonnes Voisines...

Je me retournai vers mon père qui souriait avec mélancolie.

— A:t-on prévenu Gillie Ogilvie que le dîner est sur la table? demanda:t-il à Dickson.

—Ï1 y a eu bagarre sous les vieux murs d’Holyrood, répondit notre valet. Le Mac-Intyre, qui étudie le commerce chez Ried et Cie, a été rapporté sur une civière avec sa chemise et ses cheveux collés à son front. Le fils du laird aura été voir cela pour sûr.

— La blessure de ce jeune Mac-Intyre semblait-elle dangereuse? demanda mon père.

Ce fut Gillie lui-même qui répondit cette fois, car il entrait la figure en feu et les cheveux en sueur. Son costume, au contraire, était disposé avec soin.

— Non, Dieu merci, patron, prononça:t-il avec son incorrigible accent des montagnes qui, je l’avoue, est à mon oreille une bonne et chère musiqne. Nous r’avions que des pieds de table pour bâtons.

I1 aperçut le laird, et sa figure pâle rougit de plaisir.

Baderaigh avait pris une mine sévère, et je crus un instant qu’il allait gonrmander l’humeur auerelleuse de son fils, mais il dit sèchement et d’un ton de mépris:

— JIci, vous sortez donc sans votre claymore, Ogilvie?

Le grand Gillie vint tendre son front comme

el

un enfant. Le laird mit ses deux mains sur son épaule et murmura en langue gaélique:

— Ta mère était des Mac-Grégor, et tu n’as que du sang chaud dans les veines!

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