VERS LA RUPTURE LE SYSTÈME CONTINENTAL ET LE PROBLÈME POLONAIS
I. Le pacte de Tilsît après le traité de Vienne. Les résultats politiques de l'alliance et ses conséquences économiques. Le blocus. Ses effets. Déception et irritation mutuelles. — IL Un faux essai d'accommodement. L'alliance de famille projetée et le compromis polonais proposé. Les avances de Napoléon et les esquives d'Alexandre. «Le refus filé. » Le rôle équivoque de Caulaincourt. Vers le conflit. — IIL Raisons qui y portent Alexandre. Les Allemands de son entourage. Il veut frapper le premier. Effort pour se dégager de la guerre turque. La campagne sur le Danube. Koutousov. — IV. Nouvel appel aux Polonais. Refus de Czartoryski. La Pologne ne se laissera pas détacher de Napoléon. Ajournement de rupture. Dialogue entre Pétersbourg et Paris. Caresses et menaces. Tchernichev. — V. Le développement du système continental. Annexion de l'Oldenbourg. Le t?ar frappé à un endroit sensible. « Un soufflet. » Les représailles, h'oukase du 31 décembre 1810. La guerre des tarifs. Napoléon et Tchernichev. Explosion de colère. Ses motifs réels. — VI. Lca agents russes à Paris. Un bureau secret d'informations. « Le cousin Henry. » Alexandre poussé à précipiter l'ouverture dos hostilités. Il revient au dessein d'une offensive brusquée avec le concours dos Polonais. Sondage opéré pat Czartoryski à Varsovie. Son résultat est négatif. Poniatowski. Il avertit Napoléon. — VII. Alexandre s'obstine à sou projet. Les Polonais do rechange. Lubccki. Lubomirski. Oginski. Leurs exigences et leurs querelles. Autres obstacles à l'entreprise. — VIII. Essai d'obtenir le concours de l'Autriche. La diplomatie secrète du tsar. Un diplomate mystagoguo. Kochelcv. Vienne so dérobe. Négociations avec la Prusse. Le colonel Schœlerà Pétersbourg. Berlin fait ses conditions. Plaidoyer en faveur de l'indépendance de la Pologne. Le doMcin d'offensive abandonné.
« Quntrc cent mille ômcs? C'est ce que l'impératrice Catherine donnait à chacun de ses favoris ! » Ainsi conimcntait-on à Péters-
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bourg (1) la part faite à la Russie dan» le traité de Vienne. Mais, n'obligeant pas la Suède à rompre avec l'Angleterre, le traité de Frédérikshamn ne causait pas à Paris plus de satisfaction. Égales sur le terrain politique, la déconvenue et rirritation ressenties de part et d'autre se doublaient d'impressions analogues dans le domaine économique, où, en se développant, les conséquences de l'accession de la Russie au système continental se montraient toujours préjudiciables à l'un des pays alliés tant profiter à l'autre. Avec son esprit si ouvert aux idées modernes, Napoléon devait, cependant, mourir sans avoir compris qu'entre ses maiiis, en même temps qu'un archaïsme, l'arme du blocus constituait à tous égards un impardonnable contresens. Il en rattachait l'idée à ces évocations du monde antique où son imagination se complaisait. Paix romaine à l'ombre des aigles victorieuses, interdiction de l'eau et du feu à l'ennemi, elles lui faisaient oublier les éléments de dynamique nouveaux que le perfectionnement de l'outillage, l'amélioration des moyens de transport, le développement du crédit avaient fait entrer, depuis, dans le jeu des relations internationales. Pour la lutte ainsi engagée, même loyal, le concours de la Russie ne lui eût pas donné ce qu'il en atteiKiait. En fait, il en retirait moins d'avantages qu'elle n'y trouvait des motifs de plainte, en exagérant d'ailleurs la gravité des inconvénients qu'elle en éprouvait.
Le plus réel était que, même restreinte, sa participation au régime de blocus contrariait le développement des forces productives du pays. Favorisé par la mise en valeur des immenses territoires acquis au sud et à l'ouest sous Catherine, ses progrès, avant cette crise, avaient été^continus et rapides. De 70 000 tchetfiérti (147 000 hectoUlres environ) par an, valant 114 000 roubles argent, à la fin du siècle précédent, les ventes de céréales au dehors avaient monté à 2 218 000 tchetviérti (4 850 000 hectolitres environ), valant 12 millions de roubles, en augmentation de 3 000 pour 100 ! En même temps, les provinces du nord intensifiaient la culture du lin et du chanvre, dont l'exportation atteignait, respectivement, 1 700 et 3 millions de pouds
(1) Gretch, Mémoires, p. 267.
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(27 200 et 48 000 000 de kilogr.), valant 7 000 000 et 12 000 000 de roubles (1).
Blé ou chanvre, ce commerce était essentiellement tributaire de l'Angleterre, et la rupture officielle avec ce pays entraînait donc pour la Russie une diminution assez sensible de ses échanges avec le dehors. De 120 millions de roubles en 1806, ils tombaient» en effet, à 100 millions en 1807 et à 83 millions seulement en 1808, cette chute s'accompagnant des phénomènes, hausse des prix et inflation fiduciaire (2), que tous les pays d'Europe ont récemment éprouvés au cours d'une crise analogue. Il y a cent ans, cependant, la masse de la population russe s'en ressentait beaucoup moins. Il lui importait peu que, de 22 roubles 24 kopecks, le poud de café de la Martinique passât à 70 roubles 34 kopecks, ou le poud de sucre de 20 roubles 18 kopeck, à 45 roubles 74 kopecks. Les moujiks ne consommaient aucun de ces produits, et leurs maîtres eux-mêmes se résignaient assez facilement à les payer plus cher, puisqu'en retour, ils obtenaient pour ceux dont ils étaient vendeurs des prix en hausse proportionnelle : 155 roubles assignats au lieu de 75 pour le berkoi^iéts (160 kilogr.) de lin ; 20 roubles et 27 kopecks pour la tchétviert de blé, au lieu de 11. Ils en vendaient à la vérité moins ; mais, gros industriels en même temps que grands propriétaires fonciers, ils trouvaient d'une autre façon dans les effets du blocus, ainsi que l'observation en a été faite plus haut (3), des bénéfices compensateurs, et, les rentiers étant rares dans la Russie de l'époque, les fonctionnaires y ayant pour la plupart d'autres sources de gain que leurs appointements, la vie commune ne se trouvait pas très grandement affectée par cette expérience. « Le luxe va son train, vins, chevaux, équipages, bals, feux d'artifice... », notait J. de Maistre (4).
Agriculture, industrie ou commerce, l'état rudimentaire où, en dépit des progrès récemment accomplis, se trouvait retenue
(1) PoKROvsKi, Recueil de documents d'histoire et de slalisliquCi I, 2-4, 283.
(2) Kartsov et VoiiCcNSKi, lea Causes de la guerre de îf9J2, p. 45, 50-51 ; SiÉMiONOv, l^ludes historiques sur le commerce extérieur de la Russie, III, 153; l'oiniîn, Progress of ihe nation, III, 205; Maiian, The influence of the iea power, II, 329.
(3) V, ci-(icMU«, p. 250.
(4) Mémoires politiques, p. 325-326; cf. Ciprinus, Archit'es russes^ 1872, p, 2271-2272
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encore l'économie du pays, lui valait, en fait, une sorte d'immunité au regard de telles épreuves, et donc, même avec cette charge, l'alliance française n'y aurait pas rencontré une très vive hostilité, si, d'une part, elle avait offert quelque compensation pour les sacrifices qu'elle imposait et si, d'autre part, ils n'avaient paru si évidemment inutiles. Au point de vue politique, comme au point de vue économique, l'expérience se soldait en perte des deux côtés. Pour autant que le blocus réussissait à restreindre le mouvement des échanges entre la Russie et l'Angleterre, l'arme à double tranchant se retournait contre le commerce français lui-même. Vendant, en effet, moins de chanvre aux Anglais, les Russes achetaient moins de soieries françaises. Ils arrivaient à en fabriquer euxmêmes, et c'est l'Angleterre, tout compte fait, qui, sur ce terrain de lutte, encourait le moins de dommage. Elle en était quitte pour tirer des autres pays d'Europe, ou des colonies enlevées à la France, les matières premières qu'elle avait accoutumé de recevoir de la Russie, et, c'est à ce moment précisément (1) que, grâce aux découvertes de Watt et d'Arkwright, elle portait de 50 millions à 100 millions de livres la consommation du coton brut dans ses filatures du Lancashire et arrivait à doubler presque son commerce d'exportation.
L'accès des ports russes ne lui restait pas en outre longtemps fermé de façon absolue. Dès le milieu de 1809, la contrebande sous pavillon américain, suédois ou généralement neutre, entrant en action, non seulement tous les effets du blocus, la majoration des prix exceptée, s'en trouvaient virtuellement annulés, mais, par un contre-coup inattendu de la violence faite à l'ordre naturel des choses, la Russie en liaison avec l'Angleterre devenait le canal principal du commerce des denrées coloniales sur le continent. Transportés d'Amérique en Angleterre et d'Angleterre en Suède sur des vaisseaux anglais, puis de Suède en Russie sur des vaisseaux américains ou suédois, sacs de sucre et balles de coton étaient acheminés sur des chariots russes vers la frontière allemande et la foire de Leipzig. De ces masses de coton brut, dont l'importation en Russie passait, entre 1809 et 1811, de 625 112 à 9 368 839 livres, ses manufactures, bien qu'en développement
(3) Green, a short history of english peopUt p. 805.
simultané, ne retenaient qu'une très faible part ; mais du mouvement de transit qui s'y intensifiait ainsi le pays ne laissait pas de tirer un profit assez considérable et le cours du rouble s'en trouvait lui-même à la longue favorablement influencé (1).
Napoléon s'en indignait ; mais, le mettant « dans un état de contradiction avec lui-même vraiment insoutenable », selon l'expression de Thiers (2), la pratique des licences permettait à son allié d'observer qu'avec ce correctif le blocus ne visait qu'à monopoliser le commerce des denrées coloniales au bénéfice exclusif de la France. Le tsar se donnait même, par l'organe de Caulaincourt, comme demeurant seul fidèle à l'esprit du régime (3).San« doute, parlant de 170 bâtiments de commerce qu'il aurait confisqués en 1810 pour port de contrebande, il disait plus qu'il n'en faisait ou Caulaincourt rapportait plus qu'il n'entendait ; mais, Napoléon lui demandant de remplacer, à son exemple, l'interdiction des importations de produits coloniaux par une taxe ad valorem de 50 pour 100, Alexandre était fondé à objecter que, sans efficacité contre l'Angleterre, l'expédient ne pouvait être nuisible qu'aux pays qui l'appliquaient (4),
Au lendemain de Wagram, cette querelle est déjà ouverte entre les signataires du pacte de Tilsit, et ce n'est pas la seule. Pour les raisons indiquées plus haut, ils n'en sont pas moins également décidés à ne pas se quitter, mais en envisageant de part et d'autre cette union de façon très différente : Napoléon s'y accroche comme à une planche de salut et vise à la consolider; Alexandre n'y voit plus qu'une servitude provisoire dont il s'applique à
(1) Mémoire des frères Raimbert, négociants à Pélorsbonrg, novembre 1809, Archives nationale», F" 502; Caulaincourt à Napoléon, 8 décembre 1810, grand-duc Nicolas, ficlations diplomatiques, V, 229 ; Napoléon à Champagny, 4 novembre 1810, Correspondance, XXI, n" 17.009; Davout à Napoléon, avec une note «le nourriontic, Leipzig, 29 avril 1811, marquise dk BlocqueviLi.E, le Maréchal Dai>out, III, 480; Jephson, Europ. commerce, Londres, 1805 ; l'iTKiN, A stalistical view of llie commerce of the United States, Hartford, 1816, p. 177, 23.3; Tarliî, le Blocua continental, p. 499; le même, dans la Pentée russe, décembre 1912, p. 75; Kaufmann, le Rouble d'argent, p. 192.
(2) Histoire du Consulat et de l'Empire, XII, 56.
(3) Grand-duc Nicolas, Jîelationa diplomaliqucSt V, 19, 50, 51, 75, 123, 152, 158, 161, 204, 225, 258, 272,
(4) Rapport du duc de Cadoro, 5 novembre 1810, Archives nationales^ A. F.' 1318, nMOO.
alléger le poids et à desserrer le lien, en attendant l'heure propice pour s'en libérer, et tous deux, continuant a échanger des politesses et même des caresses, cherchent cependant à se mettre en défaut et à prendre des gages l'un contre l'autre. C'est l'aspect que revêt une négociation en partie double qu'ils entament à ce moment. L'objet en est d'une part une aUiance de famille, de l'autre une entente au sujet de la Pologne. Cependant, cet essai d'accord plus intime tourne à une passe d'armes, où les deux alUés semblent préluder déjà au duel qui, deux ans plus tard, sera mortel pour l'un d'eux. Aucun, dans cet assaut préliminaire, ne prendra un avantage décisif. Alexandre, cependant, y marquera des points ; mais il devra ce succès, selon les apparences, à la chance singulière qui, dans le substitut de son adversaire, lui fera trouver un compère.
Napoléon engage le jeu conformément à son génie, de façon large, sommaire et expéditive. A la fin de novembre, il surprend, étourdit et ravit Kourakine par un retour inattendu des plus flatteuses attentions. Répondant en même temps à un vœu depuis longtemps exprimé par son maître, il met à la disposition du tsar toute une équipe d'ingénieurs navals. Il consent à faciliter un emprunt russe à Paris. Il donne, d'autre part, carte blanche à Caulaincourt pour élargir au besoin les concessions auxquelles il s'est déjà porté, au moment du traité de Vienne, sur l'article de la Pologne. Enfin, sous le couvert de ces démonstrations, son divorce avec Joséphine étant décidé, il se prévaut de l'offre qu'il prétend lui avoir été faite à Erfurt par Alexandre de l'agréer comme beau-frère, et, la grande-duchesse Catherine ayant été mariée depuis, il reporte ses vues sur la sœur cadette du tsar (1).
(1) Champagny à Caulaincourt, 22 et 24 novembre 1809, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CXLIX, 329 et 341. Cf. Bertrand, dans U Correspondant, 10 juin 1890, p. 848. — La dépèche du 22 novembre a été chiffrée par Champagny manu propria et le destinataire a eu ordre d'en opérer aussi personnellement le déchiffrements
Caulaincourt ne doit, cependant, faire cette ouverture matrimoniale qu'en son nom personnel, et « comme si l'idée en venait de lui-même ».
Le grand homme admet donc la possibilité d'un refus. Il se comporte néanmoins à d'autres égards comme s'il l'excluait absolument. Il fait rédiger par Fouché un article de presse où la future impératrice des Français est clairement désignée (1). En même temps, le Moniteur annonce l'emprunt russe, et, le 3 décembre, à l'ouverture de la session du corps législatif, énumérant les acquisitions récemment réalisées par la Russie en Finlande, en Pologne et sur le Danube, l'Empereur déclare « en éprouver une haute satisfaction, comme de tout ce qui peut arriver d'heureux à son aUié et ami » (2).
En ce qui concerne les principautés danubiennes, les circonstances donnent à cette manifestation une assez grande valeur. La campagne de 1809 n'a pas été, en effet, de ce côté, favorable aux armes russes. Après avoir livré deux assauts infructueux à Braïlovo et à Giurgiévo, le prince Prozorovski est mort le 21 août, sans s'être relevé de cet échec. Lui succédant, le prince Bagration a pris Braïlovo ; mais, échouant à son tour au siège de Silistrie, il a dû repasser le Danube. Rassurés, les Turcs ont refusé la cession des principautés et ont pu le faire sans porter offense à la France, puisque Napoléon voulait que son accord sur ce point avec le tsar demeurât secret. En le rendant public maintenant, il fait un gros sacrifice et encourt un risque ; il donne avant d'avoir reçu. Il s'aventure plus encore, en permettant que, le 13 décembre, dans le rapport qu'il présente au corps législatif sur la situation de l'Empire, le ministre de l'Intérieur insère cete phrase : « Sa Majesté n'a eu jamais en vue le rQtablissement de la Pologne. »
Il se découvre aussi plus qu'il ne conviendrait devant la galerie, qui ne manque pas de déduire de tout ce manège les conséquences naturelles. « Mariage de Byzance avec Rome »; « Noces de Charlemagne et d'Irène » : se rencontrant à ce moment dans un grand nombre de lettres (3), ces thèmes ont dû être dans toutes les
(1) Madelin, Fouché, III, 146.
(2) Moniteur du 'i décembre 1809; Napoléon, Correspondance, XX, o» 10.031.
(8) Archives nationales, A. F.". 091, (littros intorceptéos).
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bouches. Le nouveau Charlemagae laisse d'ailleurs lui-même aller sa langue devant les familiers. Il voit déjà a le puissant monarque du nord traversant l'Europe émerveillée pour remettre la fille des tsars à l'élu du destin », et l'Angleterre se résignant à la paix devant cette manifestation éclatante a d'une alliance de cent millions d'hommes armés contre elle » (1). Ayant pris son parti, non sans avoir longtemps hésité sans doute, car partout où il l'a mis à l'essai, en Italie, en Hollande, en Espagne, en Allemagne même avec Jérôme, le régime familial lui a mal réussi, l'habitude qu'il a du succès veut qu'il fasse comme s'il le tenait en l'espèce pour assuré. Cependant, il ne se borne pas à prendre des précautions à l'étersbourg. Se prévalant d'un mot Iftché par Metternich, qui a remplacé Stadion à Vienne, il engage de ce côté une négociation subsidiaire, de façon à se ménager, à tout événement, une ligne de retraite et un parti de rechange. Jusqu'au dernier moment, il continuera ainsi à t traiter en partie double », selon une observation que ne manquera pas, après coup, de faire Alexandre. Et il aura du mérite à user de tant de prudence, car son ambassadeur à Pétersbourg aura tout fait pour mettre sa sagacité en défaut. Intentionnellement? On en jugera, sans que la confiance que le maître a, depuis, acordée encore à ce serviteur puisse servir d'indication décisive à cet égard. Il en a bien donné une part à Talleyrand lui-même, après l'avoir pris en flagrant délit de traîtrise et traité en conséquence ! Au déclin de sa carrière, il n'a plus eu le choix.
Caulaincourt a eu ordre de ne laisser que deux jours au tsar pour se prononcer de façon décisive, Napoléon voulant connaître la réponse du souverain avant la fin de janvier. Sans qu'il y eût de sa faute, un premier contretemps a empêché l'ambassadeur d'obéir exactement à cette consigne : à l'arrivée de la dépêche secrétissime du 22 novembre, Alexandre s'est trouvé absent. Ne tenant pas en place, à son ordinaire, le tsar est allé à Tver rendre visite à sa sœur ; il l'a emmenée à Moscou et il n'est revenu que le 27 décembre. Le lendemain, Caulaincourt le veit et expédie à Champagny un rapport, où, au milieu d'informations se rappor-
(1) Savary, Mémoires, IV, 276 ; Napoléon, Correspondance^ XVIII, n» 14.413.
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tant à d'autres objets, cinq mots seulement ont trait, comme incidemment, à la grande affaire du mariage, et ils disent : « Tout a été bien reçu (1). » Malgré le laconisme du message et même précisément en l'absence de toute indicationqui en atténuât le sens positif, Napoléon devra nécessairement comprendre que sa demande a été agréée. Les jours suivants, 29 décembre, 1®^, 2, 3 et 4 janvier, l'ambassadeur écrira encore, mais sans rien ajouter, en ce point, à son bulletin du 28, sans rien laisser soupçonner de l'accueil réel fait à son ouverture (2). « Tout a été bien reçu. »
Or, le tsar a déclaré que l'idée d'avoir son allié pour beau-frère lui était très agréable ; mais il avait besoin de dix jours pour prendre, à ce sujet, l'avis de sa mère, à qui les dernières volontés de l'empereur Paul donnaient tout pouvoir pour l'établissement de ses filles. Avec la connaissance des choses de Russie, qu'il avait eu le temps d'acquérir, le duc de Vicence n'a pu se méprendre sur le sens de cette réponse, si même Alexandre n'a pas pris soin de mieux l'éclairer. Après en avoir été informé, Napoléon n'y sera pas lui-même trompé un seul instant. Mais avant qu'il obtienne cette information, huit jours se seront passés, qui n'auront pas été perdus pour tout le monde. Dans l'intervalle mis entre l'envoi de ses deux courriers, Caulaincourt aura fait de la besogne. Le 5 janvier, il expédie un compte rendu détaillé de son entrevue du 28 décembre avec le tsar, et, en même temps, il annonce qu'il a, la veille, signé une convention au sujet de la Pologne (3).
Mais, en son principal objet, la négociation n'a pas fait. un pas. EUe s'accrochera à une longue chaîne d'autres atermoiements, au cours desquels, en s'entendant merveilleusement à « fdcr un refus », selon la définition de Napoléon lui-même (4), Alexandre aura poursuivi ces deux buts à la fois : mettre son allié en posture disgracieuse de prétendant éconduit et lui escamoter un engagement plus compromettant encore dans la question polonaise. Qu'en servant le tsar comme il a fait en cette double manœuvre,
(1) Affaire» étrangères, Russie, Correspondance, CXLIV, 412; grand-duo Nicolas, Relations diplomtUiques, IV, 204.
(2) Grand-duc Nicolas, ibid., p. 204-233.
(3) A Oliiirapagny, AfT.iircs ùtrangôrc», Russie, Correspondance, CLj 3; la convention, ibid., fol. 6'i.
(4) Caulaincourt k Chninpagny, Pétcrsbourg, 26 février 1810, ibid., CL) 117, cf. Krnouf, Maret, p. 271.
le duc de Vicence ait agi inconsciemment, on a peine à l'imaginer.
Il n'a sûrement pas méconnu que, dans l'intention de son maître, les deux éléments de la négociation dont il se trouvait chargé, mariage et accord sur la Pologne, étaient liés. Il n'a pu ne pas voir qu'à raison même de cette connexité, Alexandre augmentait considérablement ses exigences jusqu'à les rendre exorbitantes. Au commencement de novembre, il se contentait d'une déclaration portant qu' « il ne serait jamais question du rétablissement de la Pologne », avec en plus la « garantie du partage dans l'état actuel » (1). Maintenant, il obtenait la signature de son allié au bas d'un texte ainsi conçu : « Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli. » C'était dans le fond la même chose. La différence des formules avait cependant de l'importance au regard de l'impression qu'elles produiraient sur l'esprit des Polonais, et le texte que le duc de Vicence acceptait en dernier lieu au nom de son maître était pour rendre cet accord à leurs yeux à la fois odieux et ridicule. Encore Caulaincourt y ajoutait, à l'article V de la convention, la promesse que le duché de Varsovie < ne recevrait jamais aucune extension territoriale qui serait prise sur l'une des parties qui composaient l'ancien royaume ». En ce point, l'ambassadeur se mettait entièrement hors de ses pouvoirs et de ses instructions, et, avec ce complément, même non ratifiée par Napoléon, mais portée à la connaissance de» intéressés, la convention du 4 janvier aurait du prix pour Alexandre. S'il était, cependant, induit en erreur au sujet de l'accueil fait à sa demande en mariage. Napoléon irait peut-être jusqu'à la ratification, et le tour serait joué : Alexandre aurait reçu sans donner et même en refusant. Que le duc de Vicence n'ait rien soupçonné de ce calcul, on éprouve encore de la difficulté à l'admettre.
A supposer même que, sur le moment, le sens réel de l'accueil fait par le tsar à sa démarche lui ait échappé, il a dû, dès le surlendemain au moins, reconnaître sa méprise. Conformément à ses instructions, il avait, en effet, demandé et obtenu la promesse formelle que l'affaire demeurerait strictement confidentielle entre lui et le souverain. L'impératrice douairière elle-même devait
(1) Le mômo au même, 7 novembre 1809, Affaire» étrangères, Russie, Correspondance, CXLIX, 327 ; le même à Napoléon, même date, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, IV, 166.
ignorer sa démarche et n'être consultée qu'en manière d'hypothèse. Or, dès le 30 décembre, il était interpellé à ce sujet par Roumiantsov, qui, d'une part, l'informait que le tsar ne pourrait donner suite à la demande en mariage si elle n'était présentée officiellement et, d'autre part, se déclarait contraire à ce projet d'union familiale à raison même du prix qu'il attachait à l'alliance politique dont, à son sentiment, elle compromettrait l'avenir. Avec ce tournant, la manœuvre ne pouvait plus tromper personne.
Assurément, au rapport du duc de Vicence, Alexandre n'avait garde de se solidariser avec son chancelier. Il continuait à se donner comme « très chaud pour le mariage ». Mais, Caulaincourt passant outre à la défense qu'il en avait et prenant sur lui d'engager la négociation dans la forme officielle, le tsar multipliait les difficultés et les délais. Il mettait laborieusement en scène un débat dramatique entre ses inclinations personnelles et les sentiments contraires d'une mère tendrement aimée, dont il ne désespérait cependant pas de désarmer les scrupules et les alarmes. Le 4 février seulement, jugeant sans doute que, si Napoléon avait pu être engagé à y souscrire, la ratification de la convention polonaise du 4 janvier était déjà en route, il se décidait à faire signifier à Paris un refus motivé par la trop grande jeunesse de sa sœur (1).
L'acte de naissance de la grande -duchesse Anne n'a évidemment pas été découvert à ce moment. En outre, les documents dont nous disposons montrent que les termes même de cette notification ont été arrêtés un mois plus tôt, sans que l*impératrice douairière y ait influé de façon déterminante. En matière d'établissement pour ses filles, Marie Féodorovna se départait de son humeur tracassière, et, pour la grande-duchesse Catherine, ni la médiocrité du parti dans le cas du prince d'Oldenbourg, ni précédemment, au regard de l'empereur François, l'âge et le caractère de ce prince, ou ""l'obstacle d'une parenté très proche, n'avaient mis «a sollicitude maternelle en émoi. Du moment que « Coteau ne trouvait ce mari ni trop laid, ni trop sale, ni trop bête
(1) CAULAiNCOunr, Correspondance, Aiïairos étrangères, Russie, suppl., XVII, 2'i et iuiv. et le Correspondant, loc. cit., p. 850 et suiv. ; Vandai., loc. cit., II, 221 et iuiv. ; WELScniNOEn, le Divorce de Napoléonf p. 70 71 ; Hiïlfert, loc. cil.t p. 83 ot iuiv. ; Ernolp, Marci, p. 27'i.
et voulait s'accommoder de ges déportements passés, ainsi que du séjour à Vienne de la Vinzano, qui avait rendu jalouse feu l'impératrice », elle laissait son fils libre de l'accepter comme beaufrère (1). En fait aussi, instruite de la demande de Napoléon, elle n'y avait opposé aucune objection péremptoire, mais s'était appliquée à peser froidement le pour et le contre : la honte d'une acceptation et le danger d'un refus. Alexandre déclarant avoir besoin encore de cinq ans au moins avant qu'il pût risquer une querelle nouvelle avec le vainqueur de Friedland, elle avait même admis que cette situation pouvait commander le sacrifice auquel son fils répugnait. C'est le sens d'une longue lettre qu'elle adressait le 4 janvier à Cateau (2). Or, écrivant le même jour à sa sœur, Alexandre disait : « Mon opinion est que... vu.,, la haine qu'on porte à l'individu, il y a moins d'inconvénients à décliner qu'à accepter de mauvaise grâce (3). » Sinon dans l'esprit de la mère, du moins dans l'esprit du fils, la décision était donc dès ce moment prise, car on ne saurait admettre qu'il se soit porté à qualifier d' « individu haï » un homme qu'il aurait songé encore, si peu que ce fût, à introduire dans sa famille.
De toute évidence, du 28 décembre au 4 février, il a manœuvré pour gagner du temps, et, sinon obtenir la ratification de la convention polonaise, éviter du moins une rupture immédiate qu'il redoutait autant que sa mère. En même temps aussi, il cherchait à infliger une humiliation à « l'individu haï », sans lui fournir matière à offense, en quoi, si bien aidé qu'il fût par Caulaincourt, il n'a, cependant, réussi qu'à moitié.
Jusqu'au 26 janvier, date à laquelle le rapport exphcite du duc de Vicence lui est parvenu, induit en erreur par le « tout a été bien reçu » du bulletin sommaire du 28 décembre. Napoléon s'est cru en passe de mettre une autre Irène dans le ht d'un autre Charlemagne ; mais, dès le 29 janvier, dans un conseil de famille convoqué pour la forme, sans positivement exclure encore le mariage russe, il a laissé deviner ses préférences pour l'alliance autrichienne.
(1) Marie-Féodorovna à Alexandre I*', mai 1807, grand-duc Nicolas, la Grande-Duchesse Catherine, p. 247-249.
(2) Ibid., p. 253 et suiv. Sorel, [l'Europe et la Révolution^ VII, 429) a supposé à tort que Mîirie Féodorovna se trouvait à Tver.
(3) Ibid., p. 27.
Il a attendu ensuite jusqu'au 5 février, et, un nouveau courrier de Pétersbourg ne lui apportant toujours que l'écho du dialogue poursuivi entre le fils et la mère, l'un faisant effort « de cœur et d'âme » pour vaincre la résistance de l'autre, il ne s'est pas laissé prendre aux assurances de son ambassadeur donnant le succès de la négociation comme probable et presque certain ; en vingt-quatre heures, il a conclu avec Vienne et a fait partir pour Pétersbourg un simple avis de désistement. Après quoi, à son tour, il s'est appliqué à « filer » cette retraite.
A cette fin, il use d'artifices quelque peu puérils, comme d'antidater tel de ses messages, pour que la renonciation au mariage russe ne paraisse pas coïncider avec la déclaration du mariage autrichien, mais il fait preuve en même temps d'une grande maîtrise de soi-même, car, s'il refuse de ratifier la convention polonaise telle que Caulaincourt l'a signée, le contre-projet qu'il lui substitue ne se ressent pas du dépit qu'il a dû concevoir. Le créateur du duché de Varsovie consent toujours à a ne favoriser aucune entreprise tendant à rétablir le royaume de Pologne ». Il prend pour lui et pour le roi de Saxe l'engagement de ne plus employer dans aucun acte public le mot de Pologne et de Polonais. Il souscrit même à la restriction que Caulaincourt a acceptée, sans y être autorisé, relativement à l'extension éventuelle du duché, en stipulant seulement le secret pour cette clause (1). Pas plus qu'Alexandre, il n'a le désir de brusquer une rupture. Néanmoins, dans le jour que la décision du tsar et son procédé ont jeté sur leurs relations, d'accord avec Cambacérès, occasionnellement consulté (2), il juge inévitable, à délai plus ou moins bref, une lutte où il sera provoqué par Alexandre, s'il ne s'y porte lui-même, à cause de cette même Pologne, dont ils ne semblent prendre souci que pour repousser à qui mieux mieux dans le néant son passé et son avenir.
En fait encore, ce qu'ils ont fait l'un et l'autre, ou ce qu'ils se sont proposé de faire dans ce pays, leur importe assez peu ; mais, par le contact qu'elles sont arrivées à y prendre en se heurtant,
(1) Napoléon ù Clininpngiiy, 6 févrjiT 1810, AfTairos étrangèros, Russie, Corrcêponiinnce, CL, 62, 94, 107; Nai'oi.i';on, Correupondance, X, 149, 150; ^and-duc Nicolas, UeltUiona diplomatiques, IV, 407 ut suiv.
(2) l'AflQuiicHj Mémoires, I, 378.
un point de sensibilité particulière y a été créé pour leurs ambitions rivales et également hypertrophiée*. Dans l'ordre stratégique, ils se sont mis en état d'alerte perpétuelle et de menace continue, guettant, de part et d'autre, le moindre mouvement de troupes aux abords de la Vistule ou du Niémen. Au moment où parlait de Paris pour Pétersbourg la dépêche sollicitant pour « l'élu du destin » la main de o la fille des tsars », Alexandre disait ironiquement à Caulaincourt : « L'Empereur Napoléon a quelques preuves de ma loyauté et beaucoup de la manière dont je sers set intérêts. Il les reconnaît de toute manière : on travaille à force à Sierock et sur toute la frontière militaire du grand-duché. On fortifie même déjà Zamosc (1) 1 » Dans l'ordre politique, en imposant à l'agrément du vaincu de Fnedland la création du duché de Varsovie, le vainqueur a fait du problème polonais comme une pierre de touche : il y prenait la mesure et voulait y trouver la caution de la docilité que, l'agrégeant à son système d'équilibre européen, il attendait de ce nouveau feudataire et qu'il devait exiger de tous, car le maintien et le fonctionnement du régime en dépendaient essentiellement. Les historiens russes ont fait état d'un mémoire qui, rédigé en mars 1810 sous la dictée de Napoléon, aurait ainsi établi, à ce moment, la faillite de cette politique : « L'adhésion de la Russie au système continental a pris l'aspect d'une simple fiction. A la fin de décembre dernier, 372 navires chargés des produits de la Baltique sont entrés le même jour à Gravesend, et, au cours de 1809, les Anglais ont exporté pour 15 000 000 de livres sterling de produits de leurs colonies et de leurs manufactures pour le rocher d'Héligoland, d'où leurs facteurs les ont répandus en Russie et par la Russie en Prusse, en Danemark, eu Pologne et même en Allemagne... Le blocus... n'est plus qu'un système incohérent sans ensemble et sans résultat... » Et la conclusion de cet exposé était la nécessité d'un remaniement de la carte européenne sur la base d'une reconstitution intégrale de l'ancienne Pologne (2) !
L'origine attribuée à cette pièce se laisse pour le moins suspecter. On doit douter que, même à Sainte-Hélène, son auteur pré-
(1) Caulaiucourt à Napoléon, 24 novembre 1809, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques , IV, 177.
(2) ScHiLDER, Alexandre /•', III, 18, 363, 471.
8umé eût consenti un tel aveu. Pour le fond, cependant, sinon pour la forme, le mémoire correspond certainement aux idées et aux desseins qu'il a agités à cette date, en envisageant, dès ce moment, comme lui étant inévitablement commandé par l'attitude de son allié récalcitrant, le recours à un de ces coups de force que la pratique de son système l'obligeait en effet à renouveler périodiquement, pour briser les résistances qu'elle rencontrait. Pour être en mesure de frapper avec la vigueur nécessaire, il pensait, cependant, avoir besoin d'ua délai qu'il devait ultérieurement fixer à deux ans. On a vu que, de son côté, Alexandre ajournait à un terme beaucoup plus éloigné encore le débat décisif, croyant, lui aussi, être maître de l'heure. « C'est l'an 1814 que je rouvrirai la guerre avec 400 000 hommes », disait-il en octobre 1810 au général Louis de Wrangel, un aide de camp de Frédéric- Guillaume, qui lui était adressé avec la notification de la mort de la reine Louise (1).
Ni le choix du moment, ni le choix du lieu ne lui étaient réservés. On sait, cependant, qu'avant d'être prévenu en 1812 et pris de court par son redoutable adversaire, il s'est, par l'effet de causes qui sont restées ignorées jusqu'à présent, mais qu'il est possible de reconnaître de façon au moins conjecturale, laissé porter, contre son sentiment et son intention déclarée, au dessein de frapper le premier. Les circonstances dans lesquelles a été conçu, décidé et en dernier lieu abandonné ce projet d'offensive, qui aurait si grandement modifié les conditions de la lutte, et sans doute aussi son issue, méritent d'être mises en lumière.
En novembre 1811, le tsar allait donner son approbation à un mémoire de Nesselrodc, où se trouvent ces lignes : « Je n*ai jamais attaché un grand prix ù une déclaration formelle, par la-
(1) L. DE Wrancbl, fragments de Journal publiés par F. Thimmo dans Fortchungen zur lirand. und Preiua. Geachichte^ XVIII, 6.
quelle l'Empereur Napoléon s'engagerait à abandonner une fois pour toutes ce que l'on appelle le rétablissement de la Pologne, car, tant que nous sommes en paix avec lui, il n'y songera pas, et, si la guerre a lieu, aucune convention ne l'en empêcherait (1). » C'était l'évidence même. Cependant, au printemps de 1810, Napoléon refusant de ratifier la convention polonaise du 4 janvier, Alexandre insistait, en augmentant encore ses prétentions. Il exigeait que son allié prît l'engagement formel que le royaume de Pologne ne serait jamais rétabli, ce qui, selon l'observation de Napoléon, allait à « lui faire dire des choses absurdes « et vouloir qu'il « empiétât sur les attributions de la divinité » (2). En même temps, le tsar réclamait pour l'emprunt russe la garantie du gouvernement français, clause que les arrangements antérieurement convenus ne prévoyaient pas. Éconduit, il revenait à la charge, en une attitude d'intransigeance et même de provocation, qui, s'opposant à la politique d'attente adoptée en principe par le souverain, rend plausible un jeu d'influences contraires, dont un mémorialiste de l'époque laisse, en effet, soupçonner Tintervention.
Des voix se seraient, dès ce moment, élevées en Russie pour exprimer avec ardeur et même avec véhémence l'opinion qu'il lui convenait de rentrer en lice, sans plus tarder, pour la défense des libertés européennes, l'état des esprits, exaspérés d'une extrémité du continent à l'autre par la tyrannie napoléonienne, ne comportant pas d'atermoiements. De Kœnigsberg à Cadix, un appel montait, auquel le tsar se devait de répondre, certain de trouver du côté des victimes d'une intolérable oppression les concours dont il avait besoin pour soutenir victorieusement cette fois la lutte abandonnée en 1807. Au rapport de l'un d'eux, ces prêcheurs de croisade trop pressés n'auraient cependant pas été des Russes. Aristocratie, bourgeoisie ou bureaucratie, les hommes de ce pays demeuraient encore étrangers aux intérêts d'un tel ordre, ou, pour autant qu'ils s'y montraient sensibles, ils étaient incapables de mettre à leur service l'énergie et le dévouement nécessaires. Mais, dans l'entourage et l'intimité même du souverain, de plus
(1) F. DE Mahtens, Re<:ueil, XIV, 152.
(2) Napoléon, Correspondance, XIX, n" 16.341.
éloquents avocats de la bonne cause se rencontraient. C'étaient, avec l'auteur lui-même de ces indications (1), d'autres collaborateurs du tsar de même provenance, les Benckendorlï, les Korff, les Lieven, les Wintzingerode, que l'on devine disposés à prendre plus souci des chances pouvant s'offrir à leur patrie d'origine que des risques pouvant être encourus par leur patrie d'adoption ; et, à côté d'eux, avec PhuU, l'ayant suivi en Russie, la légion de ses compagnons d'armes en carence d'emploi, dont on comprend les impatiences ; et derrière eux, avec Stein et Arndt, qui devaient les rejoindre bientôt, les excitant et les exaltant déjà, la masse des patriotes allemands, dont l'effort avait, dès le lendemain de Tilsit, tendu à ramener au combat les vaincus de 1805 et de 1807.
Cette explication de certaines phases dans le conflit en préparation entre les alliés, depuis l'échec du double essai d'accommodement dont la Pologne devait faire les frais, est assez acceptable.
Deux ans avant les premiers coups de fusil, tout en continuant à échanger des politesses et même des caresses, ils ne se sont pas retenus d'y ajouter des prévisions, à peine ou même point dissimulées, d'hostilité à terme. Napoléon faisait grand accueil en juin 1810 au prince Alexis Kourakine, frère de l'ambassadeur, qui lui apportait, à l'occasion de son mariage, les félicitations du t«ar, congrûment assaisonnées d'une pointe de tendresse, et il y répondait par des protestations d'un dévouement inaltérable à l'adresse de ce souveram « qu'il aimait et aimerait toujours, même si les considérations politiques déterminaient une rupture entre les deux pays » (2). S'est-il occupé, dès le mois suivant, de s'assurer la neutralité ou même l'assistance de l'Autriche en vue de celte éventualité? Le témoignage de Metternich (3) n'en *fournirail pas une preuve suffisante. Mais Alexis Kourakine a eu soupçon de pourparlers engagés dans ce sens, si la connaissance en a éclia])pé h son frère, maintenu dans un optimisme béat par les cajoleries de Napoléon, et en outre éloigné de toute participation aux affaires depuis le 1^ juillet, à la suite de la catas-
(1) Toi,i,, DenhvOrdigkeiten, I, 224.
(2) Kourakine k Houmiantsov, Paris, 11 juin 1810, Archives d'État à Pctrograd.
(3) Mémoire», M, 375-377.
VEfiS LA RUPTURE 311
trophe du palais Schwarzeiiberg, où il avait failli laisser la vie (1).
Plus certainement, après avoir en janvier déjà essayé d'amener la Porte à composition par l'entremise du baron Hûbsch, chargé d'affaires danois à Constantinople, qui, malheureusement, s'employant en même temps à renseigner le plénipotentiaire russe à Bucarest sur les mouvements des troupes et des escadres turques, se faisait prendre à ce commerce (2), le tsar domiait pour mot d'ordre ù son armée du Danube, quelques mois plus tard, de conquérir non pas des territoires — mais la paix, ayant, disait*il, besoin de ses troupes ailleurs. Et, sans attendre le résultat demandé, sur les neuf divisions à très faibles effectifs engagées de ce côté, il en prélevait cinq, en vue d'un autre dessein stratégique, qui reléguait cette campagne balkanique au second plan. Elle devait être désormais sacrifiée et marquée aussi longtemps par plus de revers que de succès, même après l'arrivée au commandement en chef de Koutousov. Alexandre gardait toujours rancune à l'homme qu'il rendait responsable de la défaite d'Austerlitz. Mais Bagration, promis à plus de gloire sur d'autres champs de bataille, et Kamiénski, le fils du généralissime malheureux de 1806, et le Français Langeron ayant échoué à ce poste, le tsar se décidait à y employer le vieux guerrier disgracié et impotent, avec l'arrière-i>en8ée que, pressé et gourmande, en même temps que laissé sans les moyens dont il aurait eu besoin pour répondre à ces sollicitations, il ne réussirait pas mieux, — en quoi d'ailleurs une chance imméritée voulait que son maître fût trompé (3).
A ce moment, en avril 1811, Alexandre était déjà tout entier au projet d'offensive brusquée contre Napoléon, sans que pour le succès de cette entreprise téméraire il se mît en grands frais d'imagination : il revenait simplement au plan de Czartoryski, qu'il avait fait lui-même avorter en 1805. Sa première tentative pour le remettre en œuvre remonte au printemps de 1810.
(1) ScniLDER, Alexandre I", III, 363-364.
(2) Stanlby Lowe Pool, Life of Strafford Canning, I, 141.
(3) Pour cette campagne, voy. le» lettres de K. Boulgakov à son frère. Archives russes, 1902, IX, 108 et suiv., 216 et suiv. ; Davydov, même recueil, 1879, II. 335 et suiv.; Martos, Mémoires, même recueil^ 1893, II, 319; Popov. les Relations de la Russie aitc les puissances étrangères tp. 264 et «uiv.
Dès octobre 1809, au cours des conférences d'Altenbourgf et de Vienne, il avait repris contact avec son ancien ministre des Affaires étrangères, qui, ayant quitté Pétersbourg à l'été de 1808, y reparaissait précisément, dans l'espoir, a-t-on supposé, d'une rentrée en scène que les circonstances favoriseraient. Il fut, en effet, recherché, et, de mars à avril 1810, sa présence fréquente dans le cabinet de l'empereur attira l'attention. Rien ne devait, cependant sortir de ces conciliabules. Aux yeux de Czartoryski, ses conceptions de 1805 étaient périmées. Il ne croyait pas que les Polonais pussent être détachés de Napoléon avant que celui-ci fût vaincu, et il ne jugeait pas davantage la Russie en mesure de défier un tel adversaire. En fait, il semble avoir été à court de programme, et, plus vraisemblablement, ramené sur les rives de la Neva par quelque intérêt d'ordre privé. Il était resté en correspondance avec l'impératrice Elisabeth, et, après avoir fait scandale dix ans plus tôt et éprouvé depuis des éclipses, ce roman ne se trouvait pas encore à son dernier chapitre. Dans les premiers jours de mai, Czartoryski repartait après un débat final avec le tsar, dont il a fait un récit dramatique : « L'empereur avait, en m'écoutant, un regard sévère et fixe, qui rappelait les yeux hagards et fixes qu'il avait à l'époque d'Austerlitz. Sa contenance était pleine d'abattement et de découragement (1). »
Alexandre peut bien avoir été déconcerté à ce moment; mais il ne lâchait pas son dessein. Il en ajournait seulement l'exécution dans l'attente de conjonctures plus propices, poursuivant entre temps le jeu d'escarmouches diplomatiques, où sa virtuosité se complaisait. Au cours de l'année 1810 tout entière, il allait ainsi
(1) CzARTOnvsKi, Mémoires, II, 409; mémoire du mômo daté du 14 avril 1810, publié par Douiiiiovine dans Aitcicnnc liussie, 1002, CXI, 238-241 ; C/artorynki ù P. Strojjanov, 7 novembre 1809, grand-duc Nicolas, P. Slroganov, II, 264 ; L. CzAUTonYSKi, Alexandre /•' el Czartoryshi, p. 78 ; Smolka, la Politique du prince Lubecki, II, 76.
VERS LA RUI'TURE 3i3
entretenir avec Paris un dialogue en partie triple, dont la Pologne encore fournissait habituellement le thème : les souverains échangeaient des messages que Tchernichev portait d'une capitale à l'autre et qui se trouvaient invariablement conçus dans les termes de la plus grande cordialité ; mais en même temps, leurs ambassadeurs respectifs recevaient ordre de présenter des observations ou de formuler des plaintes dont ils avaient peine souvent à atténuer l'aigreur ; enfin, de part et d'autre, « le postillon » servait d'intermédiaire pour un complément d'explications, dont le ton devenait de plus en plus vif.
En octobre, donnant une audience de congé à ce messager qui repart pour Pétersbourg, Napoléon le retient à Fontainebleau pendant trois heures et relève avec animation les taquineries qu'il a eu à subir depuis trois mois de la part de son maître, au sujet de simples vétilles, quelque article de la Gazette de Hambourg, ou telle brochure du Polonais Kollontay, lui prêtant au sujet de la Pologne des intentions dont il n'a fait confidence à personne. Il ne tient pas de bureau de censure en Allemagne et il ignore les folliculaires de Varsovie. Il rétabhra sans doute la Pologne si, par ses manœuvres agressives, la Russie lui en fait une nécessité ; mais il est très éloigné d'y incliner spontanément, par principe, générosité mal entendue, ou don-quichottisme. Il insiste sur ce mot, le répétant dix fois, et il s'étend sur les raisons qu'il a de ne pas s'aventurer de ce côté : il n'est nullement tenté de « finir sa destinée dans des déserts de boue et de neige » ; mais il ne veut pas non plus « se déshonorer en décrétant que la Pologne ne sera jamais rétablie », ni « se rendre ridicule en parlant le langage de la divinité ».
Après s'être ainsi soulagé en un emportement plus ou moins calculé, il change de ton et de langage : on lui fait vraiment tort ; il ne s'occupe que de combattre l'Angleterre et le tsar devrait, de son côté, concentrer toutes ses forces contre les Turcs ; il n'a pas appelé la conscription de 1811 et il ne garde en Allemagne que les soixante bataillons de Davout, avec lesquels on ne peut raisonnablement imaginer qu'il se propose de faire campagne en Russie ; il a été entièrement étranger à l'élection de Bernadotte, dont il n'a conçu aucun plaisir et il a pris avec la Prusse des arrangements dont le tsar a lieu d'être satisfait. En ce qui concerne
l'Autriche, il va jusqu'à laisser deviner le regret d'avoir été, par son mariage, obligé d'orienter sa politique dans un sens favorable à cette puissance, et, accentuant une franchise qu'il ne peut se flatter cependant de rendre persuasive, il donne à entendre que, s'il a consenti à abandonner à la Russie les principautés danubiennes, il ne l'a fait que pour la brouiller avec sa rivale en Orient. Aussi, est-il toujours disposé à appuyer les prétentions de son alliée dans cette direction, et, en persévérant dans le système commun, Alexandre garde donc la possibilité d'en retirer tous les avantages qu'il s'est promis, de « réaliser les rêves les plus ambitieux de la Russie, d'accomplir son roman ».
Cette évocation inattendue de « l'air de Tilsit » dénonce l'erreur d'appréciation, oii malgré l'expérience d'Erfurt, le grand homme persistait au regard de ce partenaire dont il avait, cependant, éprouvé la finesse. Il imaginait encore — c'était l'argument final des propos qu'il faisait entendre à Tchernichev et du message qu'il lui confiait pour le tsar — l'engager, par un artifice si éventé déjà, à assurer le succès commun, en « repoussant les six cents vaisseaux anglais qui cherchaient l'entrée des ports russes, ou en s'en emparant » (1).
On faisait assaut de mauvaise foi de part et d'autre. Napoléon se plaignait de Razoumovski, qui, laissé à Vienne, y ameutait contre la France toute la haute société ; de la princesse Bagration, qui faisait de son salon au même lieu un foyer de propagande anti-française ; de Pozzo di Borgo, qui y paradait en uniforme de colonel russe. Alexandre répHquait qu'il avait lui-même des sujets de vif mécontentement à l'endroit de son ancien ambassadeur, mais « ne le considérait phis comme Russe depuis longtemps ». Il traitait la princesse Bagration de « coquine » et « le nommé Pozzo » d' « intrigant », en assurant qu'il l'avait congédié de son service depuis Tilsit. Et il déclarait faire confiance au beau-père de son allié pour mettre dehors « toute cette clique » (2). Ce n'étaient aussi que des cscobardcries ; mais le tsar y mettait un art supérieur et Napoléon finissait par lui donner aussi l'avantage de la raison et du bon droit.
(1) TciiEnNiCHEV, Rapport Rans date, Sbonnk, XXI, 1-22.
(2) Cautairicourt A Cliumpaçny, 29 août 1810, çrand-duc Nicolas, Relation» diplomatiques, V, 112.
Poursuivant contre des obstacles qui se multipliaient Tapplication de son système continental, il arrivait, en décembre 1810, à mettre la main sur tout le littoral allemand, pour y assurer la perception des droits d'entrée sur les denrées coloniales et la répression de la contrebande. La mesure eng^lobait le duché d'Oldenbourg, apanage d'une maison qui n'en faisait qu'une avec celle des Holstein-Gottorp-Romanov, et que pour cette raison les troupes françaises avaient eu ordre, après Tilsit, de ménager d'abord, puis d'évacuer (1). Elle dépossédait un prince, le duc régnant Pierre, à qui l'article XII du traité de Tilsit avait garanti expressément la jouissance de ce domaine et dont le fils venait de devenir le beau-frère du tsar, le mari de sa sœur préférée. En compensation. Napoléon lui offrait Erfurt avec le territoire environnant, c'est-à-dire, d'après l'évaluation même du duc de Cadore, « la sixième partie de ce qu'il perdait pour l'étendue, le tiers pour la population et un peu plus de la moitié pour le revenu » (2).
L'offre était dérisoire et le procédé vif. c Un soufflet I « allait dire Alexandre (3), en ne perdant pas de temps pour relever l'injure. Le sénatus-consulte ordonnant la saisie des territoires côtiers de l'Allemagne du Nord est du 13 décembre, et, le 31 du même mois, paraissait Voukase célèbre portant virtuellement déclaration de guerre économique à la France. Sans doute, ce décret était depuis longtemps en préparation, et a pu ainsi être présenté officiellement, comme procédant d* « un mouvement spontané et non provoqué » (4). Mais, précisément, Alexandre hésitait à le
(1) Napoléon, Correspondance, XVI, n«« 13.573 et 13.592.
(2) Rapport du duc de Cadore, 10 décembre 1810, Vamdal, loe. cit.^ II, 527 et «uiv.
(3) Lauriston à Maret, 29 mai 1811, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, VI, 2* partie, p. 15.
(4) Vandal, loc. ci*., II, 529, 531, III, 62.
promulguer. Il s'y est décidé à l'heure où il a été informé par Caulaincourt de la mesure que Napoléon se disposait à prendre, de son côté, en Allemagne, — non sans avoir reçu du duc de Vicence des informations tendant à le persuader qu' « on ne s'en formaliserait pas trop à Pétersbourg » (1) !
U oukase du 31 décembre (2) accordait l'entrée libre en Russie aux marchandises y arrivant sous pavillon neutre, contre la prétention de Napoléon, fondée en fait mais inadmissible néanmoins en droit, d'assimiler les bâtiments neutres aux ennemis, comme servant également au commerce de l'Angleterre. Il proscrivait, comme articles de luxe, la plupart des produits français, ou les frappait d'un droit quasi prohibitif : 80 roubles par barrique de vin de 225 litres. Il leur interdisait en outre la voie de terre, seule qu'ils pussent emprunter. La riposte était rude, bien qu'Alexandre s'appliquât à « ouater le coup », selon son expression. Le paragraphe 28 de Voukase menaçant de confiscation les marchandises qui, « bien que figurant au tableau des importations permises, se montreraient ennemies d'après leur origine », il osait même présenter la mesure comme conçue pour « nuire à l'Angleterre » (3) ! Et, de janvier à avril, il renvoyait deux fois à Paris Tchernichev, qui disait toujours avoir laissé son maître dans « un désir égal de conserver et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié établies entre les deux pays » (4). Mais Napoléon n'était plus disposé à se prêter à ce jeu.
« Le postillon » se présentant aux Tuileries le 10 avril presque au débotté, il est aussitôt introduit et accueilli avec la même affabilité qu'à ses précédentes audiences. Napoléon ne néglige pas de lui pincer l'oreille et il donne à ses propos un ton de souriante bonhomie ; mais, dit-il, il n'a pu apprendre la publication du nouveau tarif sans faire cette réflexion : « Voici une grande planète qui prend une fausse direction ; on ne comprend plus rien
(1) Caulaincourt à Champagny, Pétcrsbourg, 13 décembre 1810, AfTairoB étrangères, Hussio, Correspondance, CLI, 306 ; cf. grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, V, 233 (texte incomplot).
(2) Recueil complet des lois, XXXI, 24/464.
(3) Caulaincourt h Clinmpngny, 15 décembre 1810 et 15 janvier 1811, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, V, 245-266.
(4) TciiKHNicm.v, rnpporlH du 21 jnnvicr et 21 avril 1811, Archives d'Etat à Pctrograd, fiiuuttcnicnt datés d'avril et juin dans Sbornik, XXI, 49-67.
à sa marche et l'on pense qu'elle ne peut se mouvoir ainsi que dans le dessein de fausser compagnie à une autre planète, avec laquelle elle a pris l'engagement de cheminer de conserve. » Suit une énumération, régiment par régiment et batterie par batterie, de toutes loB forces dont le vainqueur de Friedland dispose pour rappeler à leur devoir les alliés infidèles ; après quoi, pincé plus fort, Tchernichev est mis en demeure d'expliquer les intentions de son maître, « franchement, en soldat, sans verbiage diplomatique ». Ainsi pressé, il s'avise de répondre à l'apologue qu'on lui a fait entendre par un autre, dont il attribue la paternité à Roumiantsov : et Si on pouvait mettre les affaires de Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un sac, les y mêler et puis le vider, l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien plus solide. » Mais aussitôt l'orage éclate : « Non, non, monsieur, nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité ! Nous ne sommes pas encore tous morts 1 Je ne suis pas plus fanfaron qu'un autre et je sais que vos moyens sont grands... ; mais, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de notre côté, je ferai repentir la Russie de sa démarche (1) I »
Ce n'est qu'un grondement bref, et, l'instant d'après, prolongé pendant plus de quatre heures, l'entretien aura repris un air de cordiahté. Les jours suivants, le messager du tsar sera l'objet de prévenances multipliées. Mais en même temps, dans le Journal de VEmpire, organe officieux, paraîtra un article, où, en une colonne et demie, les allées et venues du « postillon » entre Pétersbourg et Paris seront commentées de façon très déplaisante. Le sieur Esménard, censeur et auteur de la publication injurieuse, encourra une mesure sévère, cassé aux gages avec fracas et renvoyé à quarante lieues de Paris, mais il recevra sous main une ample compensation (2), et le coup de tonnerre du 10 avril aura ainsi un prolongement significatif. Il ne pouvait être provoqué par le propos seul attribué au chancelier russe, partisan déclaré de l'alliance. Ni le fond, ni la forme n'y exphquaient tant de colère. Napoléon
(1) Rapport de Tchernichev du 21 avril 1811, Archives d'État à Petrograd.
(2) Périvier, Napoléon journaliste, p 375-377. Les représailles ostensiblement exercées contre le publiciste ont trompé non seulement le public, mais les historiens. Voy. Vandal, loc. cit., III, 137. L'auteur a en outre coufondu les deux frères Esménard.
l'avait rattaché à d'autres faits, dont il se trouvait instruit au même moment par un autre canal et où Roumiantsov n'avait aucune part.
Depuis le commencement de 1810, sous le couvert d'une correspondance plus anciennement entamée par Spéranski avec quelques jurisconsultes français et ayant trait à des objets scientifiques, Alexandre s'est donné à Paris un nouveau bureau d'information secrète. Attaché à la légation russe, le jeune Nesselrode en était l'agent principal. Très répandu dans les salons parisiens (1), en relations intimes avec Fouché, avec un ofiQcier d'ordonnance du maréchal Ney, Jean-Baptiste Esménard, frère du publiciste, aux indications d'ordre politique ou militaire qu'il recueillait de ces sources, il en joignait d'autres qu'il devait à un personnage dénommé dans sa correspondance comme « le cousin Henry » et qui n'était autre que le prince de Bénévent. Gaulaincourt participait à ce commerce clandestin (2), qu'il devait continuer à alimenter après son retour en France et dont la tendance générale concordait avec les influences que l'entourage allemand du tsar faisait jouer. C'est ainsi qu'écrivant le 11 février 1811 sous la dictée du « cousin Henry », Nesselrode insistait sur la nécessité qui s'imposait à la Russie d'améliorer le plus promptement possiJ)le sa situation politique et stratégique, en vue d'une reprise des hostilités que, ne pouvant l'éviter, elle devait souhaiter prochaine, et, pour cela, le rétablissement de la Pologne ne pouvant plus aussi être empêché, il conseillait d'y accepter un dédommagement pour l'Oldenbourg, et, prenant ainsi pied sur la Vislule, de proclamer roi le duc Pierre, en l'opposant à Poniatowski (3).
(1) Mmo RécAMiBR, Souvenirs, p. 155.
(2) Nesselhodk, Lettres et papiers, II, 60, 69 ; III, 225, 396 ; Talleyrand, Mémoires, I, 321 ; cf. Scuilder, Alexandre I*', III, 25, 53 et suiv. ; Vandal, loc. cit., III, 43. Coiksorvéo aux Arcliivce d'Klat ù Petrograd, 3" soct., n°l, celte corrcitpoudaucu n'a été quo purticlIcMiuïni rcpruduilo par l'éditeur des Lettres et papiers de Nonaclrodc.
(3) Nkiselrodb, loc. cit., III, 317.
On trouve là l'oriçine de l'idée mi«e en avant par Roumiant»ov ; mais déjà l'aiguillon du « soufllet » reçu «'ajoutant à l'effet de» sollicitations convergentes dont il devenait ainsi l'objet, Alexandre était allé plus loin : dès les premiers jours de janvier, il avait, de façon plus pressante, renouvelé son appel à Czartoryski, se déclarant en disposition et en mesure, pour peu que les Polonais lui prêtassent leur concours, d'entrer en campagne au printemps avec 250 000 hommes, force plus que suffisante pour balayer les 50 à 60 bataillons que Napoléon conservait au delà du Rhin (1).
A Pulawy où il le relançait, ce message trouvait le prince Adam confirmé dans les sentiments dont son attitude s'était inspirée à Pétcrsbourg neuf mois plus tôt. L'ancien ministre des Affaires étrangères avait eu le loisir de mieux reconnaître combien l'expérience de 1805 diminuait le crédit que lui accordaient ses compatriotes, en les rendant aussi plus méHants à l'endroit de son impérial ami, des intentions qu'il manifestait comme des moyens dont il disposait pour les réaliser. A ce dernier point de vue d'ailleurs, les effectifs dont le tsar faisait état pour son nouveau dessein d'offensive devaient trouver sceptiques les plus crédules. Alexandre y portait en compte 50 000 Polonais, autant de Prussiens et 30 000 Danois 1 Czartoryski n'opposait cependant pas cette fois à l'appel du souverain une fin de non-recevoir péremptoire. H offrait de sonder le terrain à Varsovie, en faisant en même temps ses conditions : pour donner quelque chance à cette tentative, le tsar devait se montrer très large, ne marchandant pas aux Polonais les avantages susceptibles de balancer dans leur esprit ceux qu'ils attendaient de Napoléon.
De 1807 à 1808, Alexandre avait reçu de celui qu'il appelait toujoure « son meilleur ami » nombre de lettres qu'il n'avait pas décachetées, comme il en usait avec celles de La Harpe. Par retour du courrier maintenant, il lui faisait réponse et bonne mesure. Il n'était pas avare de promesses. Il offrait aux Polonais la ligne de la Dvina et du Dnieper, c'est-à-dire avec Grodno, Wilno, Minsk et Bialystok, toute la Volhynie et la Podolie. A l'État ainsi délimité il destinait une forme d'existence « des plus libérales ». Il évitait toute précision en ce point, alléguant son
(1) 6 janvier 1811, Czartoryski, Mémoires^ II, 248.
ignorance au regard des anciennes institutions du pays. Par contre, il entrait dans le plus grand détail au sujet des chances de succès qu'il s'attribuait dans l'entreprise qu'il avait en vue. Il disait posséder sur pied 106 500 Russes bien comptés, avec une armée de 134 000 en formation et une réserve d'un nombre égal. Les Polonais marchant, les Prussiens suivraient et il gagnerait l'Autriche en lui offrant, pour la Galicie, la Moldavie et la Valachie jusqu'au Sereth. Tout dépendait ainsi de Czartoryski et de ses compatriotes. S'ils se décidaient, il ouvrirait la campagne immédiatement. Mais, à son tour, il posait des conditions : il voulait « des preuves indiscutables » de leur résolution à le suivre et à l'aider ; des engagements positifs, des signatures encore, comme en 1805 à Pulawy. Il recommandait au prince la plus grande discrétion, Roumiantsov lui-même n'étant pas mis dans la confidence de ce dessein, et il signait : « Tout à vous de cœur et d'âme pour la vie. »
C'était le grand jeu engagé avec beaucoup de désinvolture et autant d'étourderie. Et le résultat y répondait. Six semaines après, Czartoryski annonçait que les impressions recueillies par lui à Varsovie étaient nettement décourageantes : Napoléon vivant et demeurant puissant, les Polonais lui resteraient fidèles. Le prince cherchait bien à atténuer le sens de cette constatation, eu faisant crédit à l'avenir pour des chances plus favorables. Très mal à propos, cependant, il donnait en même temps au souverain une raison pour mettre en doute sa sincérité : pour la première fois, en effet, au moment où il se déclarait incapable de le servir, il faisait appel à sa bourse (1) I
Comme la plupart des grands seigneurs polonais de l'époque, bien qu'en possession de domaines immenses, les Czartoryski se ressentaient de la crise que leur pays traversait depuis trente ans et dont les conséquences étaient aggravées par des habitudes
(1) Alexandre à Czartoryski, 6 et 31 janvier, 12 février 1811 ; Czartoryski à Alexandre, 30 janvier et 12 mars 1811. Portant cette dornière date, le rapport lur le sondage opéré à Varsovie et, dans une lettre séparée, la demande d'argent, n'ont été compris ni dans la publication do de Mazado, ni dans celle du prince L. Czartoryski. Les deux pièces ont été publiées pour In première fois parle grnnd-duc Nicolas, Alexandre /•', I, 373 et suiv. Pour les autres parties de la correspondance se rapportant h cet épisode, voy. A. Czaiitohvski, Mémoire», II, 2\0 et suiv. ; L. Czahtqiivski, le Prince A. Czartoryski, p. 127 et tuiv. ; Smolka, toc. cil.^ II, 79 et suiv., 5C5 ol suiv.
de prodigalité et de désordre. Un inventaire de cette fortune dressé à la fin de 1811 devait y accuser un passif de pas moins de 60 millions de florins contre un actif difficilement réalisable de 110 (1). Au printemps de la même année, le prince Adam se trouvait ainsi pressé à Pétersbourg pour le remboursement d'une somme de 250 000 roubles, et, usant d'un expédient qui était dans les mœurs du temps, il passait par-dessus les considérations d'ordre général et particulier, qui en rendaient l'emploi, de sa part, passablement incongru. Il demandait au tsar non pas précisément de lui avancer cette somme, comme on l'a affirmé, mais de faire en sorte que le créancier, un banquier du nom de Rail, menacé lui-même de faillite s'il n'était payé, échappftt aux conséquences de l'i/isolvabilité momentanée de son débiteur. Alexandre s'est exécuté de très bonne grâce, et, dès le 2 avril, Czartoryski a envoyé à Pétersbourg * les fonds qu'il a pu ramasser ». Il se peut, néanmoins, que les relations du souverain et de son ancien ministre se soient quelque peu ressenties ultérieurement de cet incident, qui a été, plus ou moins intentionnellement, travesti dans un sens malveillant (2). Le prince Adam aurait dû sans doute éviter, à tout prix, de mêler cet intérêt personnel et trivial à ceux d'un autre ordre qu'il représentait devant le tsar ; mais Alexandre s'est donné un bien plus grand tort, en s'engageant, avec ce collaborateur défaillant, dans une entreprise où les chances de succès étaient infiniment inférieures aux risques.
A Varsovie, Czartoryski avait dû commencer ses opérations de
(1) Dembicki, PuUuvy, II, 359 et tuiy. iBionoy, Soui>enirs d'un diplomate, p. 142. Le florin de Pologne à cette époque égalait 60 centimes environ.
(2) Grand-duc Nicolas, Alexandre Z", I, 86, 380-387 ; Doubhovinb, dans Ancienne liussie, 1902, CXI, 454 ; Askenazy, le Prince Poniatowaki, p. 303 ; Smolka, la Politique du prince Lubecki, II, 124. Se fondant sur les documents par lui-même publiés pour affirmer que Czartoryski a demandé et reçu du tsar une somme de 800 000 roubles, le grand-duc Nicolas a fait une confusion sans doute involontaire. Dans sa lettre du 12 avril 1811 (grand-duc Nicolas, lac. cit., I, 387), Alexandre dit au prince qu'il c a rempli son désir envers M. Rail », auquel il est venu déjà en aide < dix ou onze mois plus tôt, en lui faisant verser 800 000 roubles pour faciliter ses payements *. Datant de septembre ou octobre 1810, cette dernière complaisance ne pouvîiit répondre à la demande que Czartoryski a adressée au tsar en mars 1811 pour une somme trois fois moindre. — En voulant disculper Czartoryski, Smolka est, de son côté, arrivé seulement à relever le fait que le prince a sollicité pour le même objet l'impératrice douairière.
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StS LE RÈGNE D'ALEXANDRE I"
sondage en tâtant Poniatowski. C'était risquer, en cas d'échec, que l'alarme fût aussitôt donnée à Paris, et, en effet, au premier mot, par un de ses officiers, qui, d'après son calcul, pouvait être rendu à destination le 2 mars, le chef de l'armée polonaise se hâtait d'envoyer à Napoléon un avertissement discret. Quelques semaines plus tard, un nouveau résident français, Bignon, remplaçant M. de Serra, il entrait avec lui dans de plus grandes précisions, et, en avril, sous prétexte de porter à Paris les compliments du roi de Saxe à l'occasion de la naissance du roi de Rome, il allait y mettre le créateur du duché entièrement au courant des projets agités depuis janvier entre Pétersbourg et Pulawy (1). Mais, au 10 avril, par les rapports concordant de Poniatowski, de Bignon, de Davout et de Rapp, Napoléon se trouvait déjà suffisamment instruit. D'où l'orage que Tchernichev essuyait à ce moment.
De son côté, Alexandre aurait dû, un mois plus tôt, être éclairé sur les chances de son dessein d'offensive brusquée. Avec la base polonaise qu'il jugeait lui-même indispensable à son succès, Télément de surprise devant également y faire défaut par le refus et l'indiscrétion probable de Poniatowski, le coup était manqué. Comme son tempérament, les conditions dans lesquelles il avait conçu ce projet voulaient cependant que le tsar s'y obstinât : il était entêté, les Allemands de son entourage ne cessaient de le harceler, et il avait sous la main des Polonais de rechange.
Arrivant à Pétersbourg en novembre 1810 avec une députation de la province de Orodno poiir solliciter un adoucissement au régime qui y était appliqué, un prince Xavier Lubeoki, d'une ancieune mais alors assez obscure famille polono-lituanicnne, prolongeait son séjour, en quête d'un emploi plus avantageux pour
(1) Bignon au duo de Cadore, Varaovio, 29, 30 nt 31 niara 1811, Affairci étrangèroi, Pologne, Correspondance, CCCXXVII, 75, 123.
«68 talenlB. Ancien conapagnon d'armes de Koscluszko en 1794, mais aussi ancien ministre, eu 1792, de la russuphile confédération de Targowiça, un comte Michel Oginski, plus connu en dehors de son pays comme mélomane et compositeur, poursuivait au même lieu le recouvrement d'une fortune dont il avait encouru la confiscation. Se dérobant à des créanciers qui lui interdisaient l'accès de Varsovie, il o/Trait au tsar des services que Napoléon avait dédaignés. L'ancien collaborateur de Czartoryski aii Comité tseret, Louis Plater, était ramené en Russie par d'autres déceptions que le créateur du duché de Varsovie lui avait fait éprouver (1). S<»n incartade de 1804 lui étant pardonnée, le comte Severiu Potocki se faisait fort de réussir où Czartoryski avait échoué, et, renchérissant sur tous, un prince Casimir Lubomirskt, jeune homme de vingt-huit ans, ancien officier de l'anDée autrichienne et possesseur en Volhynie de vastes forêts dont le blocus gênait la oïise en valeur, parlait de lever une armée polonaise avec l'aide du comte de Witt, le mari divorcé de « la belle Grecque », depuis comtMte Potocka, et le descendant présumé de Tillustre « Pensionnaire s, au gré d'une légende vraisemblablement mal fondée. Avec l'approbation de Spéranski (2), l'origine Utuanienne de ces nouveaux auxiliaires portait Alexandre à reprendre le projet, conçu en 1807 à Bartenstein, d'une restauration polonaise dont l'aneien domaine de Guédymine fournirait la base pour commencer; mais, érigeant autel contre autel, opposant Wilno à Varsovie, il ne s'en promettait pas moins la possibilité de défier Napoléon sur la Vistule pour lui faire ensuite échec sur l'Ëlbe, et il s'occupait déjà de préparer une constitution pour ce futur État, ainsi qu'un manifeste de circonstance. Il mettait à contribution pour cet objet Armfelt, Rosenkampf et J. de Maistre, en même temps qu'il s'obstinait, cependant aussi, à réclamer de Napoléon l'engagement que « la Pologne ne serait jamais rétablie ».
Il 80U8-en tendait : jamais sous l'égide française, et il était certainement sincère dans son propre dessein de restauration, le rattachant d'une part aux projets de réforme et d'organisation fédérative qu'il concevait pour la Russie elle-même, à raison de
(1) Sa correspondance e»t au mutée Czartory6ki, ur* 5511.
(2) Mémoire de Spéranski, 13 mars \i\.\^ Ancienne Russie, 1902, GXIi, 17.
quoi il mettait Spéranski dans la confidence de son entreprise. d*autre part à des préoccupations que peut avoir trahies une boutade qui a été mise dans sa bouche à ce moment : « Si la noblesse russe me résiste, je me rendrai à Varsovie avec toute ma famille et j'y publierai un oukase affranchissant les paysans (1). »
Déconcerté par les nouvelles que lui apportait Poniatowski, Napoléon fut sur le point, en avril, de faire le jeu de son adversaire, en ordonnant à Davout d'évacuer le duché de Varsovie et de se replier sur l'Oder. Au jugement de l'un de ses historiens, en le détournant de l'idée d'une campagne en Russie, qui le fascinait déjà, cette manœuvre l'eût sauvé (2). Mais Alexandre ne tardait pas à le rassurer.
Les nouveaux collaborateurs polonais du tsar y aidèrent, les uns, comme Oglnski, en augmentant leurs prétentions à proportion des avantages qu'ils obtenaient pour eux ou pour leur pays, les autres en n'arrivant pas à se mettre d'accord. En correspondance suivie avec Czartoryski et en confidence avec l'agent du prince à Pétersbourg, Wicki (3), le prince Lubecki, homme d'esprit froid et avisé, excellent futur ministre des Finances du futur royaume de Pologne, inclinait à partager leur sentiment au sujet de l'état des esprits en Pologne. En fait, si, autant qu'en Allemagne, on y souhaitait et désirait hâter un nouveau choc, et cette fois décisif, entre le vainqueur et le vaincu de Friedland, on en attendait un autre résultat. Au souvenir de l'expérience décevante
(1) Bibliothèque de Varsovie, IDOfi, III, 249.
(2) Vandal, toc. cU., m, 145, 273.
(3) L'obscurité do co personnage et l'importance du rôle où il a paru à certains moments ont porté un historien (grand-duc Nicolas, P. Stroganoi', II, 260) à supposer faussement que le nom de Wicki désignait, dans la correspondance où il le rencontrait, Victor Kotchoubt>y. — Pour le manque d'accord entre les Polonais, voy. la lettre dti prince Czartoryski k Alexandre du 2 avril 1811 dans grand-duc Nicolas, Alexandre /<"', I, 382, et Ancienne Rtuaie, 1903, CXVI, 6. — Pour les autres détails do cet épisode : (îorrcspon- (lancr; de Uignon et de Poniatowski, AiTaircs étrangères, Pologne, CCCXVII, 75, 78, 123 ; CCCXXIX, 83 ; d'Angeherg, Recueil, p. 521, 529, 533 ; Bignon, Souvenirs, p. 4C-52 ; Oginski, Mémoires, III, 34 et suiv. ; Rosenkamp», a Mémoires », Ancienne Russie, 1904, CXX, 144 ; Smolka, la Politique du prince Lubecki, II, 99, 139 et suiv, ; Askknazy, le Prince J. Poniatowski, p. 193 et •uiv. ; IwAKKtr.wicx, la Lituanie en lHli\ p. 37-38 ; Pietkiewicz, la Lituanie et la dernière insurrection, p. 61 ; Wawkxkowicz, dans Dibl. de Varsovie, 1912, II, 60 et suiv.; TKONEn, Armfdl, III, 380, 390, 414.
VERS LA RUPTURE 3t5
de 1805 s'ajoutaient à Varsovie d'autres impressions agissant dans le même sens. On y avait vent du cruel débat où le restaurateur présumé de la Pologne prenait parti, de façon si déterminée, contre son rétablissement, et on s'y trouvait mis en émoi par un retour inattendu de rigueurs, arrestations et confiscations, qui frappaient les sujets polonais du tsar. Alexandre jouait double jeu à son ordinaire : voulant gagner la Pologne contre Napoléon, il jugeait cependant nécessaire de combattre, au même monient, selon les procédés traditionnels de la politique russe, un resserrement de relations qui s'accusait entre le duché de Varsovie et les provinces polonaises annexées à l'empire (1). Une poste secrète, diligemment desservie par des mcrcantis juifs, maintenait, en effet, une liaison étroite entre les trois parties de l'ancienne Pologne et y intensifiait une propagande à la fois patriotique et napoléonienne, dont les foyers se trouvaient non seulement à Varsovie, mais en territoire russe, à l'Université de Wilno et au gymnase volhynien de Krzemieniec. Le régime établi par Napoléon à Varsovie ne répondait sans doute que très imparfaitement aux aspirations nationales. Il ne laissait même pas de soulever d'assez vifs mécontentements. La légende napoléonienne lui faisait cependant attribuer un caractère seulement provisoire, en vue d'expectatives que le conflit en préparation semblait rapprocher et auxquelles l'apparition du drapeau tricolore sur le Niémen devait donner un attrait irrésistible. Dans un poème, qui est aujourd'hui encore la plus populaire de ses œuvres, — Messire Thadée, — Mickiewicz a évoqué en traits saisissants l'ivresse de cette attente.
A ces perspectives, aussi loin qu'il se portât, le hbéraiisme' d'Alexandre n'opposait que la promesse d'une autonomie, qui maintenait inexorablement entre la Pologne et la Russie un lien tout au moins dynastique, et si, dans les termes où des fatalités historiques le posaient, cette solution du douloureux problème paraissait acceptable à Czartoryski, ainsi qu'à quelques hommes politiques de son école, parce que pratiquement seule possible à leurs yeux, le sentiment du plus grand nombre y répugnait invinciblement. Poniatowski ne faisait que s'en inspirer en dénonçant à Paris les projets du tsar et Bignon était sans doute dans le vrai
(1) Recueil complet de* lois, XXXI. 23.806, 23.893. 24.035.
en supposant (1) que, comme certains actwistes de notre temps, ceux, même des Polonais qui s'y associaient n'étaient guidés que par le souci de « prendre des sûretés des deux côtés ». Encore, ni la résistance des uns ni l'indocilité des autres ne faisaient pas seules obstacle à l'aventureuse entreprise du tsar. Il y escomptait aussi trop présomptueusement le concours de la Prusse et le consentement tout au moins da l'Autriche.
A Vienne, lors de ses premières négociations avec Czartoryski, il avait cru un moment avoir gain de cause. De passage dans la capitale autrichienne sur le chemin de Naples, David Alopeus et subsidiairement le comte Paul Chouvalov, accrédité comme chargé d'affaires au même lieu depuis l'année précédente, s'étaient en grand mystère employés à mettre à profit l'absence de Metternich fils qui se trouvait à Paris, en offrant au père, chargé de l'intérim, l'échange de la Galicie contre une partie de la Valachie, et, dans le partage éventuel de l'empire ottoman, le protectorat de la Serbie. L'empereur François mordant à l'appât, un projet d'alliance était même ébauché, quand, averti et hâtant son retour, Metternich fils avait fait manquer le coup. Napoléon lui offrait mieux (2).
L'année d'après, remettant les fers au feu avec Czartoryski et consorts, Alexandre recommençait aussi sa tentative à Vienne sur de no\iveaux frais. A deux jours de distance, son envoyé à cette cour, Slackelberg, recevait deux instructions très différentes dans leur forme comme dans leur objet. Datées du 11 et 13 février 1811, l'une sous la signature du chancelior, d'ordre du souve-
(1) BiONON, Souvenirs, p. 14i, Î14; cf. Askbnazy, le Prince J. PoniatownUi, p. 102 <>\ nn'v., 30.3. — Pour les détail», voy. K. Voibnski, Documents pour l'histoire de l'année 1812, p. XX VIT.
(2) Mf.ttichnicii, Mémoires, 1,113; II, 3fi2, 370, 395, 415 ; F. nr Mahtens, Recueil, II, 35, 72 ot siiiv. ; IJekh, Die orient alische Polilik Œsterreichs, p. 248 et suiv. ; Vandal, toc. cit., Il, 396 et «uiv. ; 472 et luiv.
VERS LA RUPTORE 3i7
raiii, visait un accord défensif à proposer pour le ca« d'une conflagrution européenne, sans autre précision ; la seconde, entièrement de la main d'Alexandre, prescrivait à Stackelberg d'offrir à l'empereur François les plu» belles parties des deux principautés moldo-valaques en échange de la Galicie et pour prix d'un concours armé contre la France (1). Ni Roumiantsov ni Spéruuski lui-même n'étaient mis daiiti le secret de cette négociation, pour laquelle Stackelberg avait ordre de ne corresjwudre qu'avec un nouveau collaborateur que le tsar se donnait pour la partie la plus occulte de sa diplomatie, la raison elle-même de oe choix se laissant malaisément découvrir.
Après d'obscurs débuts dans la carrière où il retrouvait maintenant de l'emploi, Rodione AJexandrovitch Kochélev avait eacouru sous Paul une disgrâce dont les causes restent inconnues et vécu quelque temps à l'étranger, où il avait versé dans le mysticisme. Rentré depuis en Russie, sa carrière, aux abords de la soixantaine, semblait terminée, quand, au cours des dernières années, membre du Conseil de l'empire et grand maître de cour, il avait bénéficié d'un retour de fortune inattendu et obtenu dans la confiance du souverain une place qui le mettait hors pair. C'était, cependant, un bien singulier diplomate. Sa correspondance, où il a usé fréquemment d'un langage conveim, dont la clef n'a pas été retrouvée, est à peine plus intelligible dans les parties rédigées en clair. On y lit : « Malgré que, dans ma catégorie, je crois avoir rempli ma tâche sous le rapport de l'éveil relatif au ver rongeur moral précurseur des faits hostiles du fléau de l'univers (2)... » Les égarements prochains dont la Sainte-Alliance a procédé s'annonçaient déjà dans le rôle attribué à ce personnage, dont, en outre, Alexandre ne paraissait nullement goûter la société, ni a}>précier les talents (3).
Il ne s'en tenait pas aussi à la négociaùon entamée à Vienne par ce canal, et entrait directement en matière avec le chargé d'affaires de l'empereur François à Pétersbourg, de Saint-Julien.
(1) F. DE Martens, Reeufil, III, 79; Metternich Mémoires, II, Popov, les Relations de la Russie aifâc les puissances étrangères, p. 401-402 ; d'Ussel, V Intervention de l'Autriche, p. 16.
(2) Grand-duc Nicolas, Alexandre /•', II, S8.
(3) Ibid., Il, 60, 62, 65.
Il s'arrangeait pour le rencontrer, à la dérobée toujours et comme par hasard, dans l'appartement du comte Nicolas Tolstoy, grand maréchal du palais, et il lui offrait d'emblée « la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie entière » avec en plus « tout ce que l'Autriche pourrait s'approprier en Serbie ». Comme de raison, Saint- Julien ne pouvait qu'en référer à Metternich, qui refusait de seulement engager le débat sur ce terrain. « C'est en un mot, commençait-il par observer, nous proposer l'échange de ce que nous possédons contre ce que vous ne possédez pas », et il mettait ensuite sur le tapis, en forme de question préalable, le règlement d'un arriéré de comptes qui remontait à 1805 et s'inscrivait au débit de la Russie pour une somme de plus de 12 millions de florins : « Dette sacrée, de gentilhomme à gentilhomme », disait de Saint-Juhen. Alexandre alléguant qu'elle se trouvait annulée du fait des hostilités, qui, en 1809, avaient mis aux prises les deux pays, l'Autrichien répliquait en observant que pas une goutte de sang n'y avait été versée de part et d'autre. Le tsar offrant de s'acquitter moyennant une promesse de neutralité, sinon de coopération, la réponse était : « Payez d'abord ! » Et on en restait là (1), en même temps que des pourparlers parallèlement poursuivis avec la cour de Berlin aboutissaient à un résultat encore moins satisfaisant.
Arrivant à Pétersbourg dans la seconde quinzaine de mai 1811, le colonel baron Schœller y apportait deux lettres de Frédéric- Guillaume pour le tsar, datées du 12 de ce mois (2). L'une, ostensible, pressait vivement le souverain de rétablir la bonne harnie dans ses relations avec la France, l'autre, confidentielle, montrait le roi instruit des projets belliqueux que méditait le tsar et disposé à les seconder, bien qu'il négociât au même moment à Paris les termes d'une alliance défensive et offensive. Il donnerait la préférence au tsar, mais à deux conditions : la première était qu'Alexandre s'assurât le concours de l'Autriche et la seconde, que, défiant Napoléon en Pologne, — il proclamât l'indépendance
(1) Archive» d'État à Vienne, Russlands Berichte, 1811, I-VII, F. de Maiitcnh, Recueil, III, 78 et euiv. ; Bebr, Die orienlaliache Polilik (Ksterreichs, p. 2S0 ; grond-duc Nicolas, Alexandre 7", I, 403, 410, 493-494 ; H, 108 cl suiv.
(2) ilAii.LRu, Uriejweclieel K. Fr. Wilheltm III, p. 216; Mux Dunckeh, Auêder Zeit, p. 859-360 ; cf. LBBBNtuiLDEn, III, 433.
VKRS LA RUPTURE 3M
complète de ce pays, « en laissant les Polonais libres de se donner un roi de leur choix et de leur nation, s'ils le préféraient ». Frédéric- Guillaume insistait beaucoup sur ce point et, contre son habitude, arrivait même à y prendre position de façon très décidée, en découvrant la raison de l'intérêt, à première vue surprenant chez un petit-neveu de Frédéric II, qu'il témoignait pour l'affranchissement de la Pologne. « Si vous paraissiez, écrivait-il, vouloir réunir ce pays à votre empire, quelle que fût la forme de cette réunion, sire..., je n'ose pas le cacher à Votre Majesté, ma confiance personnelle dans ses sentiments pour moi en serait ébranlée... et la Prusse ne pourrait voir cette acquisition sans une grande inquiétude. »
L'enseignement qui se dégage de ce précédent historique est à retenir au regard des changements qui se sont accomplis, depuis, dans cette partie de l'Europe et des éveutuahtés d'avenir. Il y a cent ans, une Pologne, même plus ou moins intégralement recor.stituée, comme Hardenberg l'admettait en 1807 (1) et rendue à lu liberté, mais aussi, pensait-il, aux causes qui avaient quarante ans plus tôt déterminé son démembrement, était plus acceptable pour la Prusse que rattachée sous une forme quelconque à la Russie. Elle offrirait plus de prise. Mais, du coup, les projets d'Alexandre devenaient irréalisables et sa réponse à Frédéric- Guillaume prenait aussi le sens d'un protocole de renoncement (2). Pour vider sa querelle avec le tsar, Napoléon restait mattre de l'heure et du terrain.
(1) V. ci-desBU?, p. 213.
(2) 28 mai 1811, Bailleu, loc. cU., p. 222; cf. Max Dunckes, Aus dtr Zeit, p. 359 et «uiv. ; Lebensbilder, III, 433.