CHAPITRE IX
I. L'opiuion russe contraire à Tentrerue. Proteitation Téhémente de l'impératrice douairière. Confession d'Alexandre. Il doit céder encore quelque temps à Napoléon eu se préparant à lui résister. En route. La suite du tsar. Spéranski. L'alliance française <*t les projets de réfotme intérieure. A Kœnigsberp. Stein. La conjuration européenne. — IL Erfurt. Alexandre et Talleyrand. Autre pacte contre Napoléon. Le tsar et l'empereur. Échange de caresses et croisement d'épées. Un nouveau compromis. Un quiproquo périlleux. Bilan de l'entrevue : ■ Des ajour» Déments de haine. ■ La part de Talleyrand. — III. La part de la Prusse. Le couple royal invité à Pétersbourg. La politique d'iudépeudauce. Nouvelles illusions de la reine Louise et déception encourue. « Mon règne n'est pas de ce monde. » — IV. La guerre suédoise. Revers. Période critique. Une Vendée finlandaise. Essai de conciliation. La diète da Borga. La constitution. Les intentions et les faits. — V. Les menaces de conflit entre la France et l'Autriche. Double jeu du tsar. Protestations de fidélité adressées à Paris et assurances contraires envoyées à Vienne. Schwarzeuberg à Pétersbourg. Entente austro-russe. Une entreprise de captation et d'espionnage. Tchernichev au quartier de Napoléon. — VI. La guerre. Les Autrichiens à Varsovie et les Polonais en Galicie. Essling. Entrée des Russes en campagne. Complicité avec les Autrichiens. — VIL Le» pourparlers d'Altenbourg. Le problème polonais. Le sort de la Galicie. Une cote mal taillée. Lc« impiétés de la politique et les revanches de l'histoire.
Un an plus tôt, Alexandre parlait d'aller à Paris et se faisait fête d'y boire encore d'un certain bourgogne dont Napoléon lui avait fait goûter le bouquet. En consentant maintenant à ren-
contrer son allié à mi-chemin, il soulève dans son entourage une désapprobation et même des alarmes (1), dont l'impératrice douairière se fait derechef l'interprète véhément (2). Erfurt, observe-t-elle, est une place forte aux mains d'un « tyran sanguinaire », qui vient encore de se signaler par l'attentat de Bayonne. La Russie a ruiné son commerce et encouru le danger d'une banqueroute pour suivre la fortune d'un aventurier « dont le prestige commence à s'évanouir ». Marie Féodorovna s'épouvante de l'entrevue projetée qu'elle juge pleine de périls pour le souverain comme pour son pays : « Alexandre, évitez-la I Vous perdrez votre empire et votre famille I Arrêtez-vous, il est temps encore. Rendez-vous à la voix de l'honneur, aux prières, aux supplications de votre mère I Arrêtez-vous, mon enfant, mon ami 1 »
Rédigée également en français, la réponse d'Alexandre met les choses au point, en précisant les conditions dans lesquelles il a accepté le rendez-vous dont on essaye de le détourner et les intentions qu'il y porte. En termes mesurés, il indique la nécessité où il est d' « entrer pour quelque temps encore dans les vues de Napoléon, afin de pouvoir respirer et augmenter les moyens et les forces dont il dispose », ce qu'il ne saurait faire « en annonçant sur les places publiques les armements et les préparatifs que Ton poursuit et en déclamant contre celui dont on se défie... ». Il s'agit en outre de sauver l'Autriche et de « conserver ses moyens pour le vrai moment où elle pourra les employer à l'avantage du bien général ». Enfin, les embarras de Napoléon en Espagne peuvent n'être que temporaires (3).
Quelques semaines plus tard, le tsar s'expliquera de même avec le roi Frédéric de Wurtemberg, frère de sa mère (4), et c'est aussi le sens du billet qu'il adressera de Weimar, fin septembre, à sa sœur Catherine (5), et où il convient de relever les mots : « Je mets tout mon espoir en Dieu », premier indice d'un réveil du sentiment religieux, dont les manifestations dans la correspondance du souverain deviendront désormais de plus en plus fréquentes et
(1) Comtctio GoLOviNB, Souvenirs, p. 391.
(2) r. DE Martens, Recueil^ XIV, 59-64
(3) Ibid.
{'%) UicMAncK, Aufieichnungen, p. 45.
(5) V. ci-(lc»tui, p. '228.
que peut-être convient-il de rattacher à l'influence d'un des personnages faisant partie de la suite assez peu nombreuse du tsar sur le chemin d'Erfurt.
Alexandre voyage sans le moindre apparat et « plut vite qu*un courrier ». Devant être, cette fois encore, l'hôte de Napoléon, il n'a pas emmené sa maison. Mais il n'a pas voulu se séparer d'un homme qui depuis quelque temps prend dans son entourage une place de plus en plus marquante : l'humble popovitch, fils de prêtre, naguère simple clerc de chancellerie, dont il a mis les talents à l'essai pour ses premiers projets de réforme et auquel il destine un rôle plus important dans d'autres entreprises de même genre qu'il abordera prochainement. Ni anglomane comme Novoisiltsov, ni prussophobc comme Czartoryski, Spéranski n'envisage les problèmes de la politique extérieure qu'en fonction de ceux qui, à l'intérieur, lui paraissent d'une importance beaucoup plut grande. Marié à une Anglaise, il n'a aucune sympathie pour la France ; mais les institutions politiques créées ou perfectionnées par Napoléon ont en lui un admirateur fervent, et, conséquemment, l'alliance française le compte aussi parmi ses partisans comme étant propre à facihter l'adaptation en Russie de ce modèle. Dans une certaine mesure, il fait partager ce sentiment à son maître, et c'est une des raisons qui retiennent le souverain dans les liens formés à Tilsit, comme le tsar s'en est inspiré également en voulant que Spéranski l'accompagnât à Erfurt. Le popoviuh fait partie d'un système, dont cette réunion doit être quand même devant l'Europe une éclatante manifestation.
Au point de vue religieux, d'autre part, dans l'entourage d'Alexandre, libertin de la veille, Galitzine n'en est qu'aux premiers pas sur le chemin de Damas. Par ses origines et son éducation, Spéranski est d'Église et fort incliné au mysticisme, forme sous laquelle les choses de la foi sont le plus susceptibles de solUciter l'esprit et le cœur du futur ami de Mme de Krudener.
Napoléon, de son côté, a souhaité avoir dans sa suite, à Erfurt, non pas seulement Caulaincourt, dont il n'a pas eu Ueu d'être satisfait dans les derniers temps, mais encore Talleyrand, qu'il a pris en faute et maltraité violemment. Témérité d'enfant gâté de la fortune, scepticisme d'homme blasé à l'endroit des trahisons, ou coquetterie de metteur en scène qui n'entend sacrifier
aucun motif de décoration, il a néanmoins offert au très décoratif prince de Bénévent le moyen de se vanter plus tard d'avoir, en cette occasion, avec l'aide du duc de Vicence, ruiné tous les plans du maître commun (1). Le futur ministre de Louis XVIII en a peut-être dit plus qu'il n'a fait, mais, comme son complice, il a certainement fait tout ce qu'il a pu dans le sens de leurs nouvelles ambitions personnelles, ou de leurs rancunes plus anciennes. A ce grand spectacle, un autre personnage a failli figurer, auquel l'avenir destinait un rôle important dans les relations de la Russie avec la France. Sur le chemin d'Erfurt, Alexandre aurait eu mauvaise grâce à éviter Kœnigsberg, où la cour de Prusse attendait toujours que Berlin lui fût rendu. Il y a laissé des promesses qui ont inspiré d'autant moins de confiance qu'un incident fâcheux a mis leur valeur à l'épreuve. A Tilsit, voulant écarter Hardenberg, Napoléon a, par une singulière méprise, désigné pour le remplacer l'homme qui devait se révéler comme l'adversaire le plus dangereux que la France eût en Allemagne. Ramené ainsi au pouvoir, le baron de Stein offrait de suivre le tsar à Erfurt en qualité de conseiller officieux, quand, interceptée par la police française et publiée dans le Moniteur du 8 septembre 1808, une de ses lettres révéla les mouvements qu'il se donnait au même moment pour fomenter une insurrection dans le nouveau royaume de Westphalie. Avec l'audace propre aux hommes de son pays, le ministre de Frédéric-Guillaume ne voulut voir dans cet incident qu'une occasion offerte au tsar pour prendre ouvertement le parti des patriotes allemands. C'était assurément trop demander et, si dissimulé qu'il fût, Alexandre semble avoir, à ce coup, clairement montré combien il se trouvait éloigné d'une telle détermination (2),
Le baron devait se relever de cet échec. Stein, Caulaincourt, Talloyrand, haines de race, passions de partis, brigues et inimitiés individuelles, autour d'Alexandre le faisceau se liait d'influences convergentes, au gré desquelles il allait être amené à braver l'homme qui, dans son aveuglement, rapprochait de son adversaire de la veille et du lendemain ces forces ennemios. Mais
(1) Talleyrand, Mémoirea, l, 320, 438.
(2) Sbornik, LXXXVIII, 113; Peiitz, Stoin, II, 230 et miiv. ; Seelev, Liff... of Stein, II, 409; IfAitDRNnicnn, DcnkwUrâigkeUen, IV, 157 et suiv,
le vaincu d'Auaterlitz et de Friediand y inclinait de lui-même et il allait le faire voir à Erfurt.
Il y porte en apparence la même figure qu'à Tilait, toujours comme ébloui et fasciné par son hôte, également abondant, à son endroit, en démonstrations admiratives et en affectueuses effusions. Il ne laisse cependant pas, au premier débat d'affaires, de lui donner une surprise. « Têtu comme une mule I » dit Napoléon à Caulaincourt à l'issue de cette escarmouche, et, le lendemain, il rencontre plus de résistance encore. C'est que dans l'intervalle, le tsar a chez une amie commune, la princesse de Tour et Taxis, rencontré Talleyrand. Il n'a probablement pas entendu l'apostrophe légendaire que le prince de Metternich a complaisamment mise dans la bouche du prince de Bénévent : « Sire, que venezvous faire ici? C'est à vous de sauver l'Europe (l) I » Et, pas davantage, Talleyrand ne s'est sans doute avisé de proposer au tsar son aUiance et celle du peuple français. Comme le prince de Bénévent Ta représenté lui-même (2), son rôle a eu à Erfurt moins d'ampleur. En compagnie de Caulaincourt, il semble avoir procédé surtout par insinuations, en engageant notamment le tsar à rejeter dans le nouvel accord avec Napoléon les clauses par lesquelles celui-ci cherchait à désarmer l'hostilité de l'Autriche. C'était assez cependant pour qu'Alexandre fût définitivement engagé dans la voie qu'il devait suivre jusqu'en 1812.
Ainsi qu'il s'en était expliqué avec sa mère et avec son oncle, il ne se jugeait pas encore en mesure de prendre en main la cause de l'Europe ou du peuple français, ni seulement de se mettre ouvertement en rébellion contre un homme qui, en dépit de quelques revers, faisait à Erfurt même étalage d'une puissance toujours formidable. C'était assez qu'il osât lui tenir tête, sans provocation, mais avec fermeté, dans la discussion des intérêts
(1) Metternich, Mémoires, II, 248 ; cf. Vitrolles, Mémoires^ I, 239 et 8uiv.
(2) Talleyrand, Mémoires, I, 438.
communs ou contraire», et arrivât à l'y déconcerter. Il y réussissait dès le premier jour, en montrant inopinément une indifférence complète au regard de ces perspectives d'Orient, proche ou lointain, par lesquelles, sur la foi des rapports de Caulaincourt, Napoléon croyait encore le retenir captivé. Il déclinait péremptoirement tout échange de vues sur le partage de la Turquie, en mettant dans ce refus des manières plus courtoises que Tolstoy, mais en laissant clairement entendre les motifs de cette attitude : « Vous avez d'autres affaires sur les bras et je ne suis plus dupe. » Ainsi il se montrait en posture d'un créancier, qui, n'ayant reçu en acompte sur son dû que de la fausse monnaie de compliments et de promesses, est fondé à attendre un paiement plus substantiel, avant d'obliger encore le débiteur. Ne fût-ce que pour obtenir la démarche d'intimidation à Vienne, déjà annoncée, Napoléon se mettait vainement en frais de cajoleries. Essayait-il de l'emportement, son chapeau restait à terre, et il s'entendait dire sur un ton de calme parfait :
a Vous êtes violent, je suis entêté ; avec moi la colère ne gagne donc rien. Causons, raisonnons, ou je pars (1). »
Erfurt n'est pas Bayonne, comme la Russie d'Alexandre n'est pas l'Espagne de Charles, et Napoléon se trouve donc en défaut de riposte. Mais, le lendemain, le tsar réclamant de son côté l'évacuation de la Prusse, son alHé reprend l'avantage :
« Si vous le voulez absolument, j'y consens ; mais alors, au lieu d'aller en Espagne, je vide de suite ma querelle avec l'Autriche (2). »
Après quelques coups fourrés de cette espèce, on arrive cahincaha à un compromis nouveau : la convention secrète du 12 octobre 1808 (3). « L'air de Tilsit » est définitivement rayé du répertoire. Adieu Constantinople et les Indes 1 Napoléon a agréé en principe l'annexion des principautés danubiennes à la Russie ; mais il laisse au tsar le soin d'y gagner le consentement de la Porte et il se réserve la faculté de démentir le sien, ce qui lui permettra d'encourager les Turcs à la résistance. En retour, l'Empereur des Français a obtenu une promesse de coopération mili-
(1) Vandal, loc. cit., I, 435.
{•2) Ibid.
(3) F. DB Martbni, fiecueil, XIV, 68 ut Buiv.
taire contre l'Autriche, pour le caa où cette puissance prendrait l'initiative des hostilités. Mais Alexandre a donné audience au baron de Vincent, envoyé par la cour de Vienne à Erfurt, et l'a rassuré sur la portée de cet engagement (1). On s'est quand même dupé mutuellement une fois de plus.
La Prusse y a en apparence le plus gagné. Le tsar lui a fait accorder une réduction de vingt milhons sur la contribution de guerre qui lui a été imposée et qu'elle ne s'est pas pressée de payer. Mais, ce n'est encore qu'une duperie. Sous couleur des sommes dues pour l'entretien des troupes d'occupation, Napoléon reprendra d'une main ce qu'il a donné de l'autre, et, en référence au traité du 7 juillet 1807, Aliixandre a, par lettre datée d'Erfurt le 14 octobre 1808, ajouté ce corollaire à la convention du 12 : a Je ne prends aucun intérêt à l'exécution de l'article éventuel du traité de Tilsit relatif au Hanovre (2). »
Avant de se séparer — pour toujours — les deux souverains ont aussi convenu de faire à l'Angleterre en commun des offres de paix sur la base du stalu quo. Escobarderie ultime. .Mais, pour ouvrir ces négociations, Roumiantsov se rendra en personne à Paris, où le trop rébarbatif Tolstoy sera remplacé par le prince Alexandre Kourakine, « une bête, qui devrait être un prince d'Allemagne chassé de ses États, ou une idole chez les sauvages », selon la définition de Rastoptchine (3), un diplomate qui, pour avoir paru eîi figurant au pacte de Tilsit, le considère ingénument comme sou oeuvre, et un grand seigneur qui pourra, sans même que son maître y contribue, rivaUser de faste avec le duc de Vicence. Ainsi, pour les badauds, la façade de l'aUiance sera maintenue et même rendue plus imposante, en rapport avec les démonstrations d'amitié que, non seulement devant la galerie, mais dans l'intimité, les deux « gesticulateurs » n'ont pas cessé d'échanger et où, une fois de plus, le plus habile a eu le dessus, en engageant l'autre dans un faux pas d'où il aura beaucoup de peine à se tirer avec honneur.
Dans leurs épanchements renouvelés de Tilsit, ils ont abordé
(1) Vincent à Stadion, l** octobre 1808, Hassel, Geschichte der preussischen Poliiik, I, 280 ; Béer, Zehn Jahre, p. 331.
(2) De Clercq, Recueil des traités, I, 287.
(3) Archi^-es VororUsoir', VIII, 204.
le chapitre délicat des épreuves et des déceptions de la vie conjugale, en touchant à cette question du divorce que Napoléon, en ce qui le concernait, avait d'ailleurs laissé tomber dans le domaine public depuis l'année dernière. Au lendemain de Tilsit, Fouché avait eu permission de lancer dans la presse l'idée d'une alliance de famille, qui compléterait l'alliance politique contractée entre les deux plus grands potentats du monde (1). Les cours européennes s'en étaient émues (2), et, en août 1807, interpellée par sa mère à ce sujet, l'impératrice Elisabeth avait admis que la grande-duchesse Catherine ne répugnerait pas au parti : « Il ne lui fallait qu'un mari et la liberté (3). » Les probabilités sont aussi pour qu'à ce moment, Alexandre n'y eût pas objecté. En correspondance suivie avec l'impératrice douairière et faisant allusion dans une de ses lettres datées de Tilsit à un mariage avec l'empereur François projeté pour la grande-duchesse, Alexandre Kourakine disait que les circonstances permettaient au tsar de destiner à sa sœur « un établissement plus convenable » (4). Il n'a pu assurément, comme on l'a supposé (5), indiquer ainsi le trône de Cassel, pas plus que celui de Varsovie, et si Tolstoy devait juger « extravagante » l'idée mise en avant par Fouché, Roumiantsov en pensait autrement (6). Très probablement aussi, Napoléon a reçu, à ce moment, des indications, d'après lesquelles, quinze mois plus tard, à Erfurt, mis en défaut de perspicacité par ce que Caulaincourt lui rapporte des sentiments du tsar, par ce que ce souverain en montre lui-même en dehors des débats d'affaires, il le croit en humeur toujours, non pas seulement de l'agréer pour beau-frère, mais, ses intentions n'étant pas encore définitivement arrêtées, d'attendre son heure. Et, à la faveur d'une nouvelle équivoque, il se flatte derechef d'obtenir un engagement «ans en prendre lui-même, de provoquer une ouverture qu'il laissera en suspens, sans l'accueillir ni la repousser. Par surcroît de maladresse, pour exécuter cette manœuvre, il fait choix de Talleyrand.
(1) Madelin, Fouché, II, 61-62.
(2) MiiTTEHNicii, Mémoires, II, 140 ot siiiv. (8) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, II, 257.
(4) 30 juin 1807, Shornih, LXXXIX, p. XLIV.
(5) SciitLOER, Alexandre J", II, 199.
(6) Sbornik, LXXXIX, 225, 241, 280, 453, 496, 525.
Le résultat est tel qu'il l'a mérité. Mis sur ses gardes, tout en ne marchandant pas à son allié le témoiffnaçe de l'intérêt qu*il prend à la consolidation de sa dynastie, le tsar évite comme lui toute précision ; le nom de la grande-duchesse Catherine, toujours en mal d'époux, n'est même pas prononcé ; l'âge de la grandeduchesse Anne permet de la considérer comme n'étant pas visée dans cet échange de politesses, et les deux souverains se quittent sur un quiproquo, gros de complications redoutables, Napoléon se tenant pour certain d'avoir reçu une offre dont il disposera à son gré, et Alexandre pensant avoir esquivé une demande, qu'il mettra hors de cause après son retour à Pétersbourg, en mariant précipitamment la sœur nubile avec le prince d'Oldenbourg, parti des plus médiocres, cadet de famille sans fortune, laid, chétif, couvert de boutons et bègue (1).
Talleyrand a bien travaillé, et il se fait payer. Pas en espèces, — il n'y viendra que plus tard, — comptant tout de même. Il obtient que, sur le chemin du retour, le tsar s'arrête à Lôbikau, résidence de la duchesse de Courlande et la porte, d'autorité, à agréer pour gendre un neveu du prince de Bénévent, destiné d'aprt-s la légende scandaleuse au rôle de mari honoraire. Le sentiment très vif que la future duchesse de Dino avait conçu antérieurement pour le prince Adam Czartoryski a dû être sacrifié à ce règlement de comptes (2). Aux services ainsi rétribués les années suivantes en ont ajouté d'autres, dont nous ne connaissons pas la nature, mais qui ont dû être de grande importance. Dès 1810, en effet, évaluant à 1 500 000 francs les pertes d'argent que le ressentiment de Napoléon lui faisait encourir à leur propos, le prince de Bénévent se jugeait fondé à attendre du tsar le remboursement de cette somme. Sur un refus, il revenait à la charge, sollicitant pour une somme égale des « licences » d'exportation, dont il engageait le tsar à emprunter la pratique au régime napoléonien (3). Il ne s'était
(1) Talleyrand, Mémoires, I, 450; Vitholles, Mémoires, I, 240- 241 ; Fr. Masson, Joséphine répudiée, p. 40-41 ; Vandal, ioc. cil., I, 472. — Les fiançaillcB n'ont été célébrées qu'en janvier 1809 ; mais Caulaincourt en a envoyé la nouvelle à Paris dès le 14 novembre 1808, v. grandduc Nicolas, Relations diplomatiques, II, 3G6 et VI, première partie, p. 51.
(2) Duchesse de Dino, Soui'enirs, p. 227-235.
(3) Nesselrode, Lettres et papiers, II, 66 et s. : Schilder, Alexandre /•', II, 396-398.
27i ^ LE RÈGNE D'ALEX ANDRIi 1"
assurément pas employé à fortifier une amitié où, aux acclamations d'un « parterre de rois », le maître de la Russie avait reconnu « un bienfait des dieux ».
a Des ajournements de haine » : avec son génie de visionnaire, Chateaubriand a défini d'un mot (1) le sens et la portée de cette parade d'accords intimes et de sentiments tendres que les deux souverains ont mise en spectacle devant le monde européen au cours de leur seconde et dernière entrevue. Il s'en faut, cependant, que les idées et surtout les desseins du tsar aient, dès ce moment, pris la forme précise dont quelques historiens se sont plu à faire honneur, après coup, à son génie (2). A l'heure où il admettait prudemment que les embarras de Napoléon en Espagne pouvaient n'être que temporaires, on ne saurait supposer qu'Alexandre ait eu la prescience des événements qui, six années plus tard seulement, devaient mettre le dominateur de l'Europe à sa merci. En 1808, quelque impulsion que les encouragements et les suggestions recueillies à Erfurt leur aient donnée, ses ambitions renaissantes demeuraient encore dans un vague, dont la convention du 12 octobre porte elle-même témoignage. La confiance en soi-même retrouvée, le goût de la lutte ravivé et surtout une volonté d'indépendance en voie de développement rapide, tels étaient dans l'esprit du souverain les seuls effets immédiats des perspectives nouvelles, mais encore lointaines, qui s'ouvraient devant lui. Pendant un temps encore assez long, il ne devait aussi s'en inspirer que pour d'autres démonstrations, comme à son second passage par Kœnigsberg, en invitant le couple royal à lui rendre visite à Pétersbourg.
Depuis Tilsit, prenant exemple sur son nouvel allié, il avait assez cavalièrement traité celui de la veille, jusque dans les témoignages de sympathie qu'il lui accordait. Après avoir tel jour, au
(1) Mémoire» H' outre-tombe, VI, 2 (^dit. de 1849).
(2) SoRKL, l'Europe et la Révolution, VII, 308-309.
D'ERKURT A WAGRAM 273
commencement de 1808, réclamé sur un ton impérieux »on consentement à l'embarquement en territoire prussien d'un corps de troupes russes destiné à une descente eu Suède, il se ravi» sait — pour ne pas exposer des amis, disait-il, à des risques incompatibles, avec leur situation (1). Cet protégés qu'il avait ainsi épargnés devaient lui servir maintenant à faire acte devant Napoléon de la liberté qu'il revendiquait pour ses relations et pour les preuves qu'il lui plaisait de donner de sa générosité.
Cette démonstration fut médiocrement goûtée par Frédéric- Guillaume (2). Le roi savait déjà qu'il n'avait rien à y gagner. Au retour d'Erfurt, le tsar portait un air de superbe, d'aplomb et d'allégresse qu'on ne lui avait pas connu (3), mais les Français restaient à Berlin, Napoléon ne rabattait en fait rien de ses exigences, et son allié avouait qu'il n'y pouvait remétlicr. La reine, cependant, se reprenait à l'espoir de retrouver, avec le» joies « divines » qu'il lui avait fait connaître, son Alexandre de 1802. Le souverain se montrait plus galant qu'aux précédentes entrevues et on le disait en passe de se détacher de Mme Narychkine. Ainsi l'invitation fut acceptée, et, de certaine façon, la reine n'eut pas à se plaindre de la réception qui l'attendait à Pétersbourg.
A l'hôtel Chépielev, une dépendance de l'Ermitage, que mille ouvriers avaient travaillé pendant deux semaines à aménager somptueusement, elle trouva une toilette en or massif, une douzaine de robes et une corbeille remplie de châles turcs de la plus grande beauté, tout un trousseau oiïert par le plus magnifique des hôtes (4). Traitée ainsi en parente pauvre dont on remonte la garde-robe, ou en femme galante, il ne semble même pas que sa fierté en ait souffert. Mais, prodiguant, à cette occasion, les fêtes et galas de toute nature, y faisant une dépense énorme et obligeant les grands seigneurs de sa cour à s'y ruiner, — « je fais ce que je
(1) F. DE Martens, Recueil, VI. 426 ot »uiv. ; cf. Hassel, Geschichte der Preussischen Politik, I, 256.
(2) Pertz, Stein, II, 265.
(3) Princesse Louise de Prusse, Souvenirs, p. 207.
(4) Bailleu, Kônigin Luise, p. 301 et »uiv. ; le même, Briefvvechsel, p. 538 et «uiv. ; ÂDAMi, Konigin Luise, p. 301 et suiv. ; comtesse de Voss, 29 Jahre, p. 3*1-353.
274 LK RÈGNE D'ALEXANDRE l"
doia, mais je devrai tout ce que je fais », disait l'un d'eux, — pendant trois semaines Alexandre n'aura pas intentionnellement laissé la moindre part de temps à un retour d'intimité, nulle chance à un renouvellement de l'expérience du pavillon de Bellevue. Vainement, éprouvée par le commencement d'une dixième grossesse, l'entreprenante princesse aura héroïquement surmonté «a fatigue et effarouché les moins prudes par la hardiesse de ses décolletages (1) ; au terme de cette visite, elle n'aura gagné que de faire répéter par tous les échos de la capitale un mot attribué à Caulaincourt et indiquant crûment le motif présumé de son voyage (2), et elle laissera échapper cet aveu ingénu : « Je m'en vais comme je suis venue... mon règne n'est pas de ce monde (3). » A un bal, couverte de pierreries comme une châsse et étalant une nudité inutilement provocante, elle s'est trouvée, sous le regard du tsar, face à face avec la favorite dont elle croyait triompher. A son ordinaire, Mme Narychkine portait la plus simple des robes blanches, avec, pour seule parure dans la splendeur de ses cheveux noirs, un brin de « ne m'oubliez pas », et Alexandre a souri (4).
Frédéric-Guillaume, de son côté, n'a obtenu que des conseils de résignation. En donnant un pendant aux fastes d'Erfurt, Alexandre pouvait se flatter d'avoir, sinon éclipsé le soleil napoléonien, du moins brillé de son propre éclat. Mais plus d'un lien le retenait encore dans l'orbite de l'astre dominateur, et, en lui conseillant dès le mois de juin 1808 de s'entendre secrètement avec l'Angleterre, l'Autriche et la Suède et de faire effort pour se dégager du système français, Czartoryski (5) devançait, trop hardiment à coup sûr, la marche des événements. Avec la Suède, la Russie restait en guerre, et, après les brillants succès du début, la campagne de Finlande avait mal tourné,
(1) Josnph DE Maistre, Œuvres, XI, 180, 207; comtesse Frbdbo, Mémoires inédita.
(2) J. DB Maistre, loc. cit., XI, 190.
(3) Adami, loc. cit., p. 305.
(4) Comtesse Bloudov, « Souvenirs », Archives russes, 1873, II, 2091 ; comtesse de Choisbul-Gouffieh, Mémoires, p. 49. — D'apràs Gretch {Mémoires, p. 272), lo grand seigneur qui déclarait devoir tout ce qu'il faiêait l-la.it lo boau-frèro de la favorilo, Alexandre Lvovitoh Narychkine.
(5) « Mémoire » publié dans Hbornih, VI, 372.
D'ËRFURT A WAGRAM 275
La molle résistance des Suédois brisée, les Russes ont trouvé, entre les lacs et les montag^nes du nord, un adversaire plus redoutable, une sorte de Vendée paysanne, armée contre les envahisseurs étrangers sous le drapeau national. Au cours de l'été de 1808, la flotte anglaise favorisant un retour offensif des Suédois euxmêmes, la situation est devenue critique (1). Sur le conseil de quelques Finlandais d'origine suédoise attachés à son service, Alexandre s'est alors proposé de se concilier leurs congénères assez nombreux dans la province en litige et y représentant l'élé* ment dirigeant, par la reconnaissance, voire même l'extension, des droits constitutionnels qui étaient acquis au pays sons le régime suédois et que ces allogènes seuls y appréciaient. Des pourparlers engagés dans ce sens au lendemain d'Erfurt ont abouti, en novembre, à l'envoi à Pétersbourg d'une députation ayant à sa tête un personnage dont la descendance devait, cent .et quelques ans plus tard, jouer encore un rôle important dans l'histoire des rapports russo-finlandais, Charles Eric Mannerheim, complice, en 1788, de son compatriote Sprengtporten, Tancien envoyé de Paul 1^ à Paris (2), dans la conjuration d'Anjala, et condanmé à mort par contumace. A ce moment, Alexandre se reprenait à agiter des projets de réforme constitutionnelle pour la Russie elle-même. Un accord, en ce point, pour la Finlande ne pouvait donc faire difficulté, et, le 1®* février 1809, une convocation de la diète nationale à Borga fut décidée par un décret, où le souverain s'engageait formellement à reconnaître la compétence de cette assemblée pour déterminer le régime politique du pays (3).
(1) BoRODKiNE, Histoire de la Finlande, p. 133; Koskinen, Fin. Geschichte, p. 541 et suiv. ; Danielson, Finlands Vereinigung, p. 57 et suiv. ; FisHEK, Finland, p. 21 ; Léontiév, « Mémoires », Archi^'es russes, 1913, II, 549.
(2) K. Waliszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 479 et suiv.
(3) Mechelin, « Das Staatsrecht des Grossfûrstenthums Finland », dans Ilandbuch des ôffentlichen Rechla, IV, 247 ; Schybergson, Geschichte
Depuis décembre 1808, le commandant des forces russes opérant en Finlande, le rude Buxhoewden, était remplacé par Knorringf, qui avait ordre d'user des plus grands ménagements avec la population, dont, en qualité de premier gouverneur civil, Sprengtport^n devait s'appliquer à gagner les sympathies.
Autant et plus que l'alliance avec Napoléon, ces mesures heurtaient de front le sentiment du plus grand nombre des Russes, qui y reconnaissaient d'ailleurs un effet de l'influence française. Mais, Alexandre ne s'en laissait pas dissuader de son dessein, qui était, notoirement et consciemment, quoi qu'on en ait dit, d'ériger cette conquête en un État autonome, rattaché uniquement, ou presque, à la Russie par un lien dynastique. La thèse d'une confusion qui se serait produite dans l'esprit du souverain entre la législation civile et le statut politique du pays trouve un démenti catégorique dans les travaux préparatoires auxquels il a pris part et qui n'ont laissé place en ce point à aucune équivoque (1).
La diète finlandaise est réunie à Borga le 25 mars 1809. Deux semaines auparavant, Gustave IV a été chassé par ses sujets. Deux jours plus tard, le tsar signe un édit, que les Finlandais ont toujours considéré comme leur Magna Charta (2), et où, en fait, une confirmation solennelle de leurs droits, privilèges et lois originaires a trouvé place, le tsar, dans un discours prononcé devant la diète, prenant en outre l'engagement de maintenir la constitution du pays. Les adversaires de l'autonomie finlandaise ont voulu, depuis, mettre un pluriel à ce terme, en lui donnant un sens restreint. Le texte français porte le singulier, et c'est en cette langue que le souverain s'est exprimé, comme il en a usé aussi, en employant le môme mot dans un manifeste publié le 5 avril et datis une ordonnance rédigée manu propria pour la cérémonie religieuse à la cathédrale de Borga.
Lois originaires ou constitution, le tsar désignait ainsi les actes qui, en 1772 et 1789, avaient déterminé le statut politique des pays suédois et qu'il promettait de respecter en Finlande. Il devait refuser, à la vérité, de s'y obliger par serment comme le faisaient
Finlande, p. 521 et tuiv. ; Danielson, Die Vereinigung F , p. 69-103 ; KoHKiNEN, Fin. Geschichte, p. 565 et «uiv.
(1) l-'isHKH, loc. cit., p. 31 et Ruiv.
(2) Finlande Grundlager, p. 58-59.
D'ERFUHT A WAGRAM Î77
le8 souverains suédois. La formule par eux employée comprenait, en effet, une adhésion à la confession d'Augsbourg, ainsi que la répudiation de « la détestable autocratie », et l'évidence en ressortait d'une incompatibilité de principes à laquelle cette expérience se heurtait. Mais Alexandre ne s'en embarrassait point et il manifestait sa volonté de façon assez claire pour faire crier le plus g^and nombre des Russes à la trahison (1), ce qui rend vraiment oiseuses les arguties auxquelles les éplucheurs de textes se sont livrés à ce propos. S'en expliquant une année plut tard avec l'un des successeurs de Sprengtporten, le baron Steingel, il allait dire que son intention avait été de donner aux Finlandais une existence politique, de façon qu'ils se considérassctit non comme des sujets russes, mais comme des citoyen», attachés à l'empire par le lien de leurs propres intérêts, à raison de quoi il les avait laissés en possession des lois non seulement civiles ii»iii« iinnm politiques par lesquelles ils se trouvaient régis (2).
Assurémeirt, le nouveau grand-duc de Finlande se représentait mal la nature et le mécanisme des rapports ainsi définis et il le prouvait, l'année d'après, en adressant au gouverneur général du pays des instructions qui se trouvaient en désaccord soit avec « la forme de gouvernement » de 1772 ou avec « l'acte d'union et de sécurité » de 1789, ces deux bases du statut politique qu'il entendait maintenir dans son nouveau domaine. Mais, l'observation lui eu étant faite, il envoyait un contre-oi-dre (3). Il a toujours montré du goût pour le régime fédératif, au sens le plus large, et il a certainement attribué à la diète de Borga des pouvoirs souverains, bien qu'il dût se dispenser jusqu'à la fin de son règne d'ordonner une autre convocation de cette assemblée. Les Finlandais l'ont attendue pendant cinquante-quatre ans! Le successeur d'Alexandre a aussi fait brûler à Abo la charte de 1809. Mais ces dérogations de fait à un ordre de choses nettement étabh et solennellement consacré y ont laissé intact le point de droit, qu'il a paru utile de mettre en lumière à raison d'événements récents et d'éventualités pouvant se produire dans un avenir plus ou moins prochain. Comme à Varsovie plus tard, Alexandre ne s'interdisait
(1) WiEGEL, Mémoires, III, 66.
(2) Hecueil de matériaux historiques, édit, Doubrovine^ III, 298-299.
(3) FisHER, loc. cit., p. 50-51.
pas en Finlande de conjuguer les principes du régime constitutionnel avec les pratiques du régime autocratique. Dès le mois de mars 1809, mécontent de Knorring, qui contrecarrait, le jugeant dangereux, le projet conçu par un de ses lieutenants de faire passer les troupes russes sur la glace du golfe de Bothnie, il cédait à une suggestion risquée l'année d'avant par Caulaincourt (1) et, envoyant sur les lieux Araktchéiév, il lui conférait des « pouvoirs illimités ». Le futur vice-empereur se faisait obéir ; exécutée avec succès, l'opération condamnée par Knorring rendait célèbre le nom du général Koulniév ; mais ce résultat n'était assurément pas obtenu sans quelques entorses données à l'autonomie du pays. D'autre part, cependant, en 1816 encore, en pleine période de réaction, ou pour mieux dire d'inhibition temporaire, du libéralisme que l'élève de La Harpe n'a jamais répudié, il devait doter la Finlande d'un sénat distinct, et, dans le décret émis pour cet objet, le mot a constitution », au singulier, est répété quatre Jois. La nature des relations ainsi établies entre la Finlande et la Russie a été diversement définie. « Union personnelle », « union réelle », « incorporation complète v (2), les spécialistes du droit public ont épuisé à ce propos dans leurs controverses toute la terminologie applicable à la matière, et cette dispute paraît assez vaine, son objet relevant pour une bonne part d'un arbitraire qui le fait échapper à toute classification générique. C'est essentiellement un cas d'espèce. Mais le double caractère d'autonomie au sons le plus large et de conslitutionnalisme ne saurait y être contesté, et c'est à tort que, contre les pouvoirs souverains reconnus à la diète finlandaise, a été invoqué le terme d'apis, par lequel, dans le discours de clôture prononcé le 19 juillet 1809 à Borga, Alexandre a qualifié los votes de cette assemblée. En Angleterre, les lois sont aujourd'hui encore promulguées de môme au nom du roi, « by and with ihe adviee and consent of the Lords... and Commons ».
(1) Grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, II, 21, 29.
(2) (ÎErrEKKN, dans Ileffivr Viilkersrecht, p. 52 ; Mkchelin, loc. cit., IV, 249 ; JiiLi.iNi.K, Lehre f-on den SlaalHvcrbinduuyen, p, 71 ; Almanach de Gotha, 1881, p. OIT). — Ln doctrine de .Icllirirk dans lo «ens de • l'incorporation complète » n'est pat Irèt claire et a vari(^ ; cf. Boiinhak, ItuHtland und Finland, p. 12. EvniciNOv Ëxpoaé, p. 5 et «\iiv.
Avec tout aussi peu de fondement, les adversaires du constitutionnalisme finlandais ont tiré argument de ce que, souverain absolu, Alexandre n'aurait pas eu pouvoir d'aliéner, dans ce pays, une parcelle quelconque des prérogatives que, antérieur à la promulgatioQ de la charte du 27 mars 1809, le fait de la conquête et de l'annexion lui avait acquises. Ni la théorie ni la pratique de l'autocratie ne comportaient, à cette époque tout au moins, aucune limitation de cette loi de « lu vérité de la volonté du souverain », dont on a va que le fils de Paul ne renonçait pas à se prévaloir. Mais, par contre, les constitutionualistcs finlandais n'ont pas été mieux fondés à prétendre que, par l'acte du 27 mars 1809, ou les dispositions ultérieurement prises en sa faveur, Alexandre aurait, au regard de leur pays, engage l'avenir, même en ce qui concernait ses successeurs (1).
(1) L'effort extrêmement intensif de propagande et de polémique déployé jusqu'en 1914, et même plus tard, par les Finlandais au service de leur cause a déterminé, sur ce sujet, une abondance de publications telle que, pour les seules années 1901-1905 et les seuls ouvrages publiés en Finlande, le catalogue dressé par Hasuelblatt (HeUiugfors, 1912) m fourni la matière d'uu gros volume in-quarto. Outre les ouvrages déjà cités, les plus utiles à consulter sont : pour la question de l'interprétation de l'acte du 27 mars 1809 et des faits ou déclarations s'y rapportant : Osten-Sacken, le Droit public de la Finlande, p. 19 et s. ; Mechelin, toc. cit., IV, 248 et suiv. ; Danielson, Finlands Vereinigung, p. 59-61 ; Engbl- UAîis^Das Staatsrecht des russischen Heiches, p. 12; Romanovitch-Slava- TiNSKi, le Droit public russe, I, 98, dans un sens favorable aux prétentions finlandaises. En sens contraire : Korkounov, le Droit public russe, 1, 184 ; BoRODKiNE, Histoire de la Finlande, p. 233 et suiv. ; Ele.new, la Prétention des séparatistes finlandais, p. 7 et suiv., et la plupart des écrivains russes se fondant sur la doctrine d'uu grand nombre de spécialistes étrangers, tels que Beach-Lawrence, Bulmerinek, Calvo, Holtzendorff, Jellinek, Oppenbeim, Philimore, etc. V. aussi un exposé de cette controverse par Hbrmanson, dans Messager de l'Europe, 1890, YI, 188 ; cf. la Condition juridique de la Finlande, p. 21-22. — Pour l'ensemble de la question : Getz^ Das StatUsrechtvtrhdltniss zu F. und R. (1900) et Hermanson, Finlands SlaatsràtUliga Stàllning (1892). Un résumé de ce dernier ouvrage a paru en allemand (1900), — Un excellent exposé de la question a été donné par J. Delpech, dans la Rei>ue du droit irUernational public, 1899, VI, 552 et suiv. — Les procès-verbaux de la diète de Borga en 1809 ont été publiés par F. Lacerblad, dans Skrifter utgivna av Svenska Lilteratursdllskapet i Finland, IV, XXV et XL. — Un recueil de documents pour l'histoire de la Finlande a été publié à Paris en 1900. Les plus importants se trouvaient avant la révolution aux archives du Conseil de l'empire, partie à Pttrograd et partie à Helsingfors. Quelquesuns ont été publiés à Helsingfors en 1882 et 1890 et à Petrograd en 1903. Un recueil de matériaux historiques très précieux se trouvait en 1914 en pos« session du comte von der Pahlen en Courlande.
Les intentions libérales dont le tsar s'est inspiré à la diète de Borga peuvent faire d'autant moins de doute qu'elles n'étaient pas bornées à la Finlande. L'empire entier devait en bénéficier prochainement, et, se référant à cette expectative, Spéranski flattait les Finlandais avec l'espoir qu'après coup, la question du serment à prêter par son maître à la constitution finlandaise ne ferait aussi pas difficulté. Mais la promulgation de la constitution russe n'ayant pas abouti, le pouvoir autocratique des tsars est resté entier, et, pas plus dans le duché de Finlande après 1809 que dans le royaume de Varsovie après 1815, ils n'ont admis que la nature en fût modifiée ou la portée limitée par le régime auquel ils présidaient dans ces pays.
D'autre part, le libéralisme d'Alexandre a toujours été d'ordre composite. Dans la Finlande de 1809, conquise après une lutte qui n'avait pas laissé d'offrir quelques risques, si l'élève de La Harpe obéissait aux idées et aux sentiments qu'il tenait de son éducation, il prenait également conseil des nécessités stratégiques ou politiques de l'heure, comme des convenances que devait ménager l'allié d'un autre conquérant, qui introduisait le régime constitutionnel dans tous les pays soumis à sa domination. Et ces derniers mobiles disparaissant, l'attitude du souverain à l'égard des Finlandais en a été modifiée. En cette affaire, enfin, il ne mettait pas plus de méthode, de logique et d'esprit de suite que dans toutes les autres où s'exerçait simultanément son activité inquiète et mal ordonnée.
Il s'est fait battre à Fricdlaiid en essayant de sauver la Prusse. Sauver l'Autriche est au lendemain d'Erfurt son principal souci : dans une vue d'avenir, pour conserver un défenseur à la cause commune, et dans un intérêt immédiat, pour prévenir une nouvelle redistribution de territoires, qui pourrait agrandir le domaine de la Pologne reconstituée, en y rattachant la Galicie. Il juge sainement qu'en se portant présentement à reprendre les armes, la monarchie habsbourgeoise irait à un nouveau désastre. Contre les
UERFLKT A WAGHAM i%i
engagements contractes, il s'obstine cependant à ne pas faire entendre à Vienne des paroles propres à retenir cette cour sur la pente périlleuse où il la voit engagée. Ce serait faire le jeu de Napoléon que les affaires d'Espagne inclinent, de son côté, à désirer un ajournement du conflit. Et le tsar entend, par tous les moyens à sa disposition, contrarier et mettre en difficulté un allié dont, cependant encore, il ne veut pas se séparer.
Obligé de s'y employer malgré lui, Roumiantsov usera, d'octobre 1808 à mars 1909, à ce manège paradoxal les cinq mois de son séjour à Paris, et après lui, dans le drame en préparation dont le développement et le sens même lui échapperont jusqu'à la fin, Kourakine, avec sa magnificence, sa pompe et son imperturbable sérénité, ne fera qu'introduire l'élément comique d'une figuration à la fois mystifiante et mystifiée.
Au début de l'année 1809, sur un message pressant de Napoléon, expédié de Valladolid, Alexandre consent, après s'être débattu, à l'envoi d'une note commune à Vienne ; mais au texte proposé, il porte des corrections qui lui enlèvent toute chance d'efficacité : pas de menace de rupture diplomatique ; pas d'allusion aux engagements d'ordre militaire contractés entre la France eL la Russie. En même temps, à la vérité, il fait mander à Paris par Caulaincourt que le prince Schwarzenberg arrivant à Pétersbourg, il lui a fait entendre de « fortes paroles » : « Si vous bougez, je marche ; j'ai des engagements avec la France et je les tiendrai I » Mais les rapports envoyés par le prince à Vienne ne font aucune mention de ces propos et portent, au contraire, son gouvernement à une double démarche, qui est d'entamer à Berlin des pourparlers en vue d'une alliance offensive contre Napoléon et de proposer à Pétersbourg une occupation simultanée du duché de Varsovie par les troupes autrichiennes, prussiennes et russes {!).
Le premier effet de la fausse manœuvre où Alexandre s'est aventuré est ainsi de rouvrir le problème polonais dans les conditions les plus défavorables pour les intérêts russes, certain qu'il
(1) Caulaincourt à Napoléon, 14, 21, 22, 27 février et 6 mars 1809, grandduc Nicolas, Relations diplomaliques, III, 72, 92, 99 et 182; Alexandre K à Roumiantsov, 22 février 1809, Archives d'Etat à Pctrograd ; Schwarzenberg, llapports des 15 et 18 février 1809, Béer, Zehn Jahre, p. 349 ; Stadiou à l'archiduc François d'Esté, 21 avril 1809. Fédobowicz, 1^0^/, p. 321.
doit être s'il suit l'Autriche et la Prusse à Varsovie de n'y pouvoir rien gagner, et, dans le cas contraire, d'être en danger d'y tout perdre. Le choix lui reste cependant encore entre trois expédients propres à le tirer avec le moindre dommage de ce mauvais pas : empêcher la guerre en recourant aux procédés comminatoires qu'il a jusqu'à présent éludés ; prévenir ses rivaux, autrichien et prussien en Pologne, en concourant énergiquement à la défense du duché et en occupant la Galicie ; ou encore changer de camp, en acceptant ouvertement la coopération austro-prussienne. Un document, dérobé à point aux archives des relations extérieures à Paris, lui offre même le moyen de justifier ce dernier parti. C'est un mémoire secret de Duroc, daté du 29 février 1809 et concluant à la possibilité d'une restauration intégrale de l'État polonais, y compris les territoires riverains de la Dvina et du Dnieper (1). Mais, ainsi qu'il s'en est vanté devant Napoléon à Erfurt, Alexandre est entêté. Contre le bon sens le plus élémentaire, il persévérera donc dans la ligne de conduite adoptée. Par le jeu imperturbablement poursuivi des protestations de fidélité adressées à Paris et des assurances contraires glissées dans l'oreille de Schwarzenberg, il rendra la guerre inévitable et par le refus de s'y engager de façon décidée de part ou d'autre, il se mettra dans le cas de figurer, à tout événement, du côté de la défaite.
A la mi-avril, Vienne lui annonçant confidentiellement l'entrée imminente des troupes autrichiennes sous l'archiduc Ferdinand dans le duché de Varsovie, en même temps que l'archiduc Charles brusquerait une irruption en Bavière, le tsar fait à cette communication la réponse qu'il a laissé pressentir : a Sous le sceau du plus inviolable secret », il autorise le prince de Schwarzenberg à expliquer ainsi ses intentions : obligé par ses engagements à paraître avec ses troupes aux côtés de Napoléon, il retardera autant que possible leur mise en campagne, et, les retenant ensuite en Galicie, il prendra des mesures pour que leur présence dans cette province soit plutôt utile que nuisible aux intérêts autrichiens (2).
(1) Rapport de Kourakioe du 27 mars 1809, F. dr Martens, Recueilg XIV, 91.
(2) Schwarr.onborg & François I*', 21 avril 1809, Archives d'État à Vienne, Russie, 1809, fasc. 7 ; cf. FÉDonowicz, loc. cit., p. 319 ; Bbbr, Zehn Jahrê,
DERFURÏ A WAGKAM Î83
Caulaincourt et Napoléon lui-même ae prêteront à ce jeu. L*un ne cessera d'envoyer à son maître des rapports invariablement optimistes et l'autre observera longtemps une attitude confiante et prévenante. Il autorisera même son ambassadeur à offrir au tsar — proprio motu seulement, il est vrai — la garantie, à tout événement, de l'intégrité des possessions autrichiennes, de manière à lui ôter toute inquiétude au sujet de la Galicie (i). Moyennant quoi, mis à l'aise dans son stratagème imité des modèles prussiens, Alexandre ne prendra même pa« la peine d*y garder les apparences. Retenant Schwarzenberg à Pétersbourg, il souffrait que Mme Narychkine exhibât le portrait du prince dans son salon à une place d'honneur. II donnait en public des signes d'accablement à la nouvelle des premiers succès des armes françaises (2) et Napoléon aura déjà couché à Schônbrunn, que pas un soldat russe ne se trouvera encore près de franchir la frontière. Le conquérant de Vienne finissant par s'impatienter, le duc de Vicence se portait garant de la loyauté du tsar, qu'il montrait d'ailleurs ff captivé par un sentiment secret d'admiration et d'affection » pour son allié, « aimant la France et les Français de prédilection ». a On restait ferme dans l'alhance », on « marchait droit » et « tout allait à souhait », assurait-il dans toutes ses dépêches (3), et, à la veille d'Essling, Alexandre chargeait deux de ses aides de camp, les colonels Tchernichev et Gorgoly, de porter au grand homme une réplique amplifiée de ces mensonges concerté».
A Tilsit déjà, Napoléon avait distingué le premier de ces officiers et apprécié, depuis, la célérité avec laquelle, porteur de dépêches, il franchissait en trente-quatre jours, aller et retour, la distance entre Pétersbourg et Bayonne. Mais à ce coup, « le postillon », comme il l'appelait, allait mettre en œuvre d'autres talents, qui ne se laissaient pas soupçonner chez ce jeune homme de vingttrois ans. D'apparence efféminée, avec des allures d'un freluquet
p. S50. — Le texte de la dépêche de Schwarzenberg a été lu et approuvé par Alïtxaudre, qui en a témoigné par un billet adressé au prince.
(1) Caulaincourt à Champaguy, 8 et 16 avril 1809, grand-duc Nicolas^' Relations diplomatiques, III, 187-188, 212, 230.
(2) Grand-duc Nicolas, Elisabeth^ II^ 326; J. de Maistre, Mémoires politiques^ p. 332.
(3) Grand-duc Nicolas, Relalior^s diplomatiques, III, 233, 240, 287, 300, 315, 361.
284 LE RÈGNE D'ALEXANDRE l"
affolé d'élégance et de plaisir, Tchernichev affectait une indiffé» rence complète pour les choses de la guerre ou de la politique ; il consentait à passer pour poltron aux yeux de Marbot et souffrait que Napoléon le raillât à ce propos (i). Appartenant à une famille d'origine tartare, il réalisait le type complet du Russe mi-européen, mi-asiatique, dont le tempérament physique et moral présente des complexités si déconcertantes. Capable, avec un cœur de bronze et des nerfs d'acier, de faire preuve, à l'occasion, de la témérité la plus folle, comme de faire servir ses aven» turcs galantes elles-mêmes au succès des missions qui lui étaient confiées, il devait pendant près de trois ans s'employer au double rôle qu'il assumait à ce moment : intermédiaire dans la comédie d'attachement et de loyauté que son maître continuerait à jouer vis-à-vis de Napoléon et espion appliqué à étudier le fort et le faible de ce futur adversaire, à surprendre sa pensée et à fouiller dans ses tiroirs (2).
A ce double point de vue, il semble d'ailleurs avoir, dès le premier moment, perdu sa peine. Faute de mieux. Napoléon était aise de montrer cet uniforme russe au moins sous les couleurs françaises, et, mettant l'aide de camp du tsar en étalage, il lui prodiguait les marques de sa faveur. Mais les nouvelles qu'il recevait de Pologne ne pouvaient manquer de le mettre en garde au regard de ce messager et de le renseigner sur les sentiments réels de celui qui l'envoyait.
YI
Alexandre commençait à recueillir dans ce pays la moisson de ses faute». Les Autrichiens faisant à l'improviste irruption dans le duché, Poniatowski, ajirès un combat livré « pour l'honneur » devant Varsovie, à Raszyn, le 21 avril, avait dû battre en retraite sur la rive gauche de la Vistule. S'y trouvant coupé de l'armée français!', il avnit, après quelques hésitations, cédé aux instances
(1) Mahiiot, M/:moires, 111, 31, 3()3-3«4.
(2) La partie tlo sa corroKpuiuJnnco qui a été publiée {Sbornik, CXXI- CXXII) ne donne nucutio idée de ce cAtc do son aclivilé.
D'EHFURT A WAGIIAM 2S5
du général français Pelletier attaché à sa petite armée, et obéi aux instructions que, dès le 30 mars, Napoléon lui avait fait adresser par Berthier, lui prescrivant de passer eu Galirie et d'y provoquer un soulèvement (1). Le 10 juin, le prince paraissait à Léopol. Quelques jours plus tard, il y orgpanisait un gouvernement provisoire et commençait à former des milices. Après quelques semaines, toute cette partie de la Pologne était dt>bout, et le mouvement gagnait les provinces voisines de la domination russe, Volhynie er Podolie (2).
Grand émoi à Pétersbourg. Roumiantsov lui-même prena Talarme. Il interpelle violemment Caulaincourt :
« La Russie renoncera à l'alliance française et sacrifiera jusqu'à son dernier homme plutôt que de consentir à un accroissement du domaine polonais ! »
Le duc de Vicence a de quoi répliquer. Il tient en main une lettre interceptée d'un des généraux commandant les troupes russes, qui ont été destinées à entrer en Galicie et qui n'ont pas bou^é, le prince Alexis Gortchakov. Elle est adressée à l'archiduc Ferdinand et elle exprime le désir qu'aurait le signataire de combattre non contre lui mais à ses côtés (3) ! Mis dans l'embarras, Alexandre allègue un écart de conduite individuel ; il promet une répression sévère, et, au lendemain d'Essling, écrivant à Napoléon, il se met personnellement en frais de gracieuseté, tout en faisant valoir le mérite qu'il a à en user dans la circonstance. Il déclare ne pas ajouter foi aux bruits répandus par les Autrichiens sur « quelques avantages qu'ils auraient obtenus >. Accoutumé comme il est à « compter sur le génie supérieur de leur adversaire », ces nouvelles, fussent-elles vraies, ne l'inquiéteraient pas, et t sa fidélité est à l'épreuve des événements ■ (4).
Tout n'était pas mensonge dans ces flagorneries. Au même moment, en effet, Frédéric-Gaillaume montrant, à la suite de l'événement d'Essling, quelque velléité de répondre à l'appel de l'Au-
(1) Napoléon, Correspondance, XVIII, 411.
(2) Fédorowicz, 1809, p. III ; Veltze, Kriegsbilder, p. 26 ; Précis historique de la campagne de ISO'J; Askenazy, le Prince PoniatoM'ski, p. 155- 156 (édit. polon.) ; Falkowski, Tableaux, II, 329; III, 71 ; Kolaczkowski, Souvenirs, I, 47 ; K. Waliszewski, Revue de famille, février 1893, I, 330-331.
(3) Grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, III, 330, 332 et »uiv.
(4) Lettre publiée pur Vandal dans Revue de la France moderne, juin 1890.
triche victorieuse ou se disant telle et criant très haut son triomphe, le tsar l'en dissuadait avec beaucoup de vivacité (1). Mais Napoléon ne se laissait pas abuser. « Des compliments et des phrases ne sont pas des armées », disait-il, en dictant à Champagny une dépêche pour Caulaincourt (2).
Les troupes russes s'ébranlaient cependant. Vingt fois promis au duc de Vicence d'après ses rapports, et vingt fois retenu, l'ordre de passer la frontière leur avait été envoyé enfin le 18 mai. Non à raison pourtant des instances qu'aurait multipliées l'envoyé de Napoléon ou des impatiences que témoignait son maître. Ce même jour, était parvenue à Pétersbourg la nouvellcxde l'entrée de Poniatowski à Léopol. Napoléon ne devait pas y être trompé non plus. Ce renfort russe, qu'il avait vainement attendu au rendez-vous d'Olmutz, n'était d'ailleurs — près de deux mois après l'ouverture des hostilités — que de 40 à 50 000 hommes, sous le vieux prince Serge Galitzine, qui ne passait pas pour un foudre de guerre, même dans les « salons » de Pétersbourg, mais qui allait se révéler diplomate très délié.
Sinon à ce qu'il devait à son alhé, Alexandre faisait honneur aux assurances qu'il avait données à l'adversaire commun. Deux semaines après l'entrée des troupes du tsar en Galicie, l'archiduc Ferdinand mandait à l'archiduc Charles : « Tous les officiers et soldats russes se déclarent hautement nos amis et les ennemis des Français (3). » En même temps, la pression des Autrichiens sur le corps de Poniatowski augmentait, au lieu d'être diminuée, et, obligé de leur abandonner Sandomierz, le prince s'en excusait auprès de Napoléon sur ce que, se trouvant à proximité, deux brigades russes avaient refusé de lui prêter main-forte. « Il me répugne, » ajoutait-il, d'accuser les généraux russes d'une telle perfidie, mais je ne saurai taire à Votre Majesté qu'il existe un concert parfait entre eux et l'ennemi (4). »
(1) F. DR Mahtens, [{eciieil, VII, 6-9 ; Sciiildkh, Alexandre /•', II, 369-371.
(2) 2 juin 1809, Vandal, Alexatulre et Napoléon, II, 94.
(3) Pblet, Mémoires sur la guerre de 1809, IV, 50 cl »uiv. ; Falkowski, Tableaux, III, 41 et sniv. ; Soltyk, liclalion, p. 213 et 8uiv. ; Becr, Zehn Jahre, p, 399; Ahkrnazy, le Prince Poniatowski, p. 166-167.
(4) 21 ot 10 juillet, Aflairci étrangère», UufiBic, Correspondance, CXLVIII, 413 et CXLIX, 21 ; le nwîmo, Rapport sur la campagne de 1809, Cracovie, 16 juillet 1809, d'Anoedehg, Hecucil, p. r»14 cl «iiiv.
DERFURT A WAGRAM J87
Dans l'état de choses ainsi créé en Galicie, tout n'était pas pour plaire à l'Autriche. Faisant preuve de beaucoup de souplesse et de dextérité, Galitzine cherchait un terrain d'entente avec les Polonais. A Tarnow, résidence du prince Eustache Sançuszko, il reprenait la manœuvre interrompue par son maître à Pulawy en 1805, et, dès le 16 juin, il en annonçait au tsar l'heureux résultat : a l'offre prononcée à l'unanimité par tout un peuple », qui l'acceptait comme souverain d'une Pologne reconstituée dans ses anciennes limites, « à l'exception de la Russie Blanche et des territoires faisant partie des gouvernements de Kiev et de Podolie «.
Le commandant en chef du corps expéditionnaire russe exagérait sûrement. L' c unanimité » dont il faisait état se réduisait à la connivence intéressée de quelques seigneurs polonais, soucieux de soustraire leurs terres aux déprédations dont elles étaient menacées ; Sanguszko s'employait vainement à gagner Poniatowski, et Alexandre allait faire à cette ouverture une réponse évasive (1). Mais la situation n'en devenait pas meilleure pour Napoléon, et, tout en l'assurant (jue les Polonais lui demeuraient acquis, Poniatowski donnait clairement à entendre que leur fidéhté pourrait ne pas résister à l'épreuve d'une seconde journée d'Essliag, qui aurait certainement aussi pour eiVet de mettre ouvertement les Russes dans le camp autrichien (2).
C'est avec ces perspectives devant les yeux que le vaincu des 21 et 22 mai devait préparer la revanche des 5 et 6 juillet, et se donner le moyen de renvoyer Tchernichev à Pétersbourg, avec un bulletin dans le style des grands joura. Et au même moment. Polonais et Russes étaient sur le point d'en venir aux mains dans les faubourgs de Cracovie (3). Le vainqueur de Wagram triomphait sans les Russes, un peu malgré eux et un peu aussi avec l'aide des Polonais. Mettant en évidence le vice congénital du pacte de Tilsit, cette expérience découvrait en même temps l'écueil auquel il ne pouvait manquer de se briser un jour prochain : aux confé-
(1) V. 8ur cet épisode, Askenazy, loc. cil., p. 179-180; cf. Vandal, loc. cU., il, 546-548.
(2) Aflaires étrangères, Pologne, CCCXVI, 81 et suiv. ; Russie, Correspondance, CXLVIII, 413 et suiv.
(3) SoLTYK, Relation, p. 253-293; Askenazy, loc. cit., p. 166-167; Boc- DANOviTCH, Alexandre /*', II, 447-448.
rences d'Altenbourg pour la paix, comme dans les débals simultanément engagés entre Schônbrunn et Pétersbourg, le problème polonais allait tenir la première place.
Alexandre s'est avisé tardivement à quel péril l'exposait, de ce côté, le jeu dans lequel il se trouvait engagé. Il a fallu pour cela qu'avec la nouvelle de Wagram il reçût, par le canal de Talleyrand et de la duchesse de Sagan, l'avis que les vues exposées par Duroc dans son mémoire du 29 février 1809 avaient été sérieusement prises en considération en haut lieu (1). Du coup, le tsar a été vivement alarmé et de la fourberie il a passé au chantage, chargeant Caulaincourt (2) de transmettre à Schônbrunn cette sorte d'ultimatum : « Que l'empereur Napoléon me donne une réponse satisfaisante sur la Pologne et il pourra envoyer des ordres au prince Galitzine comme à un de ses divisionnaires ; mais, s'il est question du rétablissement de la Pologne, le monde n'est pas assez grand pour nous arranger. »
Le problème que devait poser la coopération des armées française et russe à l'issue de cette campagne se trouve ainsi évoqué dans des termes nouveaux, très catégoriques dans la forme et dans le fond très ambigus. En avril, Alexandre s'était borné à indiquer ses vues — et ses convoitises éventuelles — au regard de la Galitie. Si cette province était enlevée à l'Autriche, il pen- 8ait qu'elle devait être attribuée à la Russie. Il n'admettait surtout pas qu'elle ])ût en tout ou en partie servir à l'accroissement du duché de Varsovie. Ce serait un acheminement au rétablissement de l'État polonais, et il y objectait absolument (3). A raison
(1) F. DE Martens, Recueil, XIV, 95.
(2) Caulaincourt à Champogny, 2 août 1809, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CXLIX, 103 ; grand-duo Nicolas, ReUUions diplomatique^^ IV, 35.
(3) Happort de Caulaincourt à Napoléon, 16 avril 1809, grand-duc Nicolas, ibid., III, 211.
de ce qui s'était passé, depuis, entre Cracovie et Léopol, il jugeait sans doute qu'ainsi formulée, sa prétention serait excessive. Il déplaçait donc la qestion, et, suivant son tempérament, il se réfugfiait dans l'équivoque. Écrivant lui-même à Napoléon, il n'abandonnait rien de ses ambitions et exprimait le vœu que celles des Varsoviens ne fussent pas « trop favorisées » dans le traité en perspective ; mais il évitait toute précision, et il refusait d'intervenir dans les négociations en cours. Il déclarait s'en remettre à son allié (1), sous le bénéfice de la réserve précédemment formulée au sujet du rétablissement de la Pologne, dessein que Napoléon n'avait à aucun moment mis en cause.
Évidemment, il voulait, à tout événement, se ménager un motif de mécontentement. Mais il se trouvait aussi en mal de son indécision habituelle, qu'aggravait l'état de dépression physique et morale où cette crise le surprenait. Il souffrait des suites d'un accident de voiture, comme ses courses folles lui en faisaient éprouver fréquemment. La jambe dont il boitait y avait reçu une forte contusion. Enfermé à Péterhof dans une solitude complète, il négligeait les affaires.
Le vainqueur de Wagram en était mis dans un grand embarras. Il n'avait pas assez vaincu pour que la fiction même de l'alliance russe ne lui parût préférable à une rupture, qui risquerait de compromettre l'avantage si difficilement acquis contre l'Autriche. La prudence, cependant, autant que la décence ne lui permettaient pas non plus de sacrifier les Polonais, au risque de les jeter dans les bras de l'adversaire de la veille ou de l'adversaire du lendemain. Aussi faisait-il traîner les pourparlers d'Altenbourg, en attendant le résultat des sondages que Caulaincourt avait ordre d'opérer à Pétersbourg, ou des suggestions que Tchernichev était chargé d'y porter. Mais Alexandre se rendait inaccessible ou s'entourait d'un nuage et Roumiantsov était absent. Dans un mouvement de colère dont il rendra Savary témoin (2), en escomptant peut-être une indiscrétion, Napoléon parlera bientôt de « retirer la main de toutes les entreprises où il s'est engagé par complaisance pour la Russie ». Alexandre aura pris les devants : son
(1) Alexandre I" à Napoléon, 21 août 1809, Vandal, Revue de la Franc» moderne, 1" juin 1890, p. 428.
(2) Savary, Mémoires^ IV, 145.
chancelier se trouvait en Finlande, où, le 17 septembre 1809, il allait signer à Frédérikshamn avec les plénipotentiaires suédois un traité d'apparence très avantageuse. La Finlande entière, avec les îles Aland en plus, y sera acquise à la Russie, qui n'aura pas ultérieurement à se louer de cette conquête, mais pourra sur le moment, la France n'y ayant pas concouru, s'en faire une excuse au regard de la carence de ses troupes dans la plaine de Marcbfeld.
La conclusion des pourparlers d'Altenbourg n'en sera pas facilitée. Ils trameront jusqu'en octobre, accrochés à l'insoluble problème, où, même pour la Galicie, Napoléon ne trouve pas de règlement satisfaisant. Comme de sa détresse, il donne la mesure de l'inconscience où la pratique de l'arbitraire l'a amené, en s'avisant de destiner ce lambeau de la Pologne saignante au duc de Wûrtzbourg, en compensation de la Toscane qu'il a enlevée à ce frère de l'empereur François et en récompense de la docilité qu'il a obtenue de lui, en dépit de cette spoliation. Mais, lancé en ballon d'essai, ce projet n'a d'autre effet que d'engager Alexandre à quitter momentanément son nuage.
Le tsar n*objecte pas à l'installation en Galicie d'un membre de la maison de Habsbourg, à la condition, cependant, que l'élu n'appartienne pas à la clientèle d'un allié, pour lequel, au rapport de Caulaincourt, il continue cependant à professer les sentiments les plus tendres (1) 1 Et donc, pour écarter plus sûrement la combinaison mise en avant par Napoléon, il se montre résigné, bien qu'avec répugnance, à admettre le partage de la province en cause, à la condition encore d'y obtenir le meilleur lot, et de beaucoup le plus grand (2). Ce n'est pas pour diminuer la perplexité où se trouve le vainqueur de Wagram, à qui en même temps la possibilité elle-même est enlevée de prolonger ce débat scabreux.
A Dotis, en effet, quartier général de l'empereur François, le parti belliqueux semble l'emporter, et, s'ajoutant à une situation
(1) Caulaincourt à Champagny, 13 septembre 1809, Affaires élranpères, Ruisiu, Correspondance, CXLIX, 158, et grand-duc Nicolas, Relations diplo' matique.t, IV, 75; cf. Vandal, Alexandre et Napoléon, II, 121. La conjecture do l'auteur au sujet de l'adhésion du tsar à cette candidature trouve dans le rapport de Caulaincourt un démenti formel.
(2) Le mPme nu même, 29 noût et 13 fcptembr» 1809, Affaire» étrangères, Russie, Correspondance, CXLIX, 1A1 ; prand-duc Nicolas, lielalions diplomatiques, IV, 70, 75.
D'ERFURT A WAGRAM t91
Stratégique difficile, l'attitude équivoque du tsar doit rendre redoutable à Napoléon la perspective d'une reprise des hostilités. On sait comment, dans la nuit du 13 au 14 octobre, il a mis à profit le désarroi où, entre un cabinet en dissolution virtuelle, une camarilla de cour frondeuse et « l'ombre d'un souverain », selon l'expression de Gentz, tombait à ce moment la diplomatie autrichienne. Au rapport de ce témoin, ni Stadion ni Metternich ne savaient qui avait rédigé les pouvoirs dont le prince de Lichtenstein et le comte de Bubna se portaient encore à dépasser la lettre et l'esprit (1). Le traité signé, sans en attendre la ratification, Napoléon n'en faisait pas moins annoncer la conclusion de la paix, avec sonneries de cloches et salves d'artillerie. La nouvelle soulevant à Vienne un transport d'allégresse, on n'osait pas k Dotis la démentir, et ce traité du 14 octobre 1809 (2), ainsi escamoté, s'est trouvé acquis.
Le grand homme semble s'y être inspiré par anticipation de la formule qu'un successeur de Metternich a préconisée, depuis, pour le gouvernement des pays autrichiens, en disant que la seule chance de succès qu'on y eût était de « mécontenter également tout le monde ». Avec les Polonais, le créateur du duché de Varsovie s'était mis d'avance en règle, à sa façon, en haranguant, le 3 août, à Schônbrunn, une députation de notables. Cédant à ce prurit du verbe, qui, chez lui, se rencontrait si exceptionnellement avec une puissance d'action incomparable, il avait péroré pendant plus d'une heure, non sans mettre d'ailleurs beaucoup de calcul dans cette improvisation. Niant péremptoirement avoir la moindre obligation envers la Pologne et s'en reconnaissant, au contraire, de très grandes envers la Russie, se déclarant cependant incliné en faveur des Polonais par des sentiments d'affection particulière, mais obligé de les subordonner à des intérêts supérieurs (3), il y avait introduit un mélange, savamment dosé, de franchise brutole et de fausseté d'autant plus persuasive. Sans doute faisait-il
(1) Gentz, Tagebilcher, I, 179-180.
(2) Clercq, Recueil, II, 293, 298.
(3) Skalkow9ki, Supplément à la Correspondance de Napoléon, p. 23, d'après une note rédigée sur le moment par un des membres de la députation, Bîonikowski ; cf. le même, Pour l'honneur du nom polonais, p. 421-436; Handelsmann, Études historiques, 2" série, 1913, p. 80-81.
crédit à ses auditeurs d'une candeur dont il avait pris mesure depuis deux ans. Le tsar et ses Russes étaient de moins bonne composition.
Il a pensé d'abord laisser les trois quarts de la Galicie à l'Autriche, en attribuant le surplus, en parts égales, aux Russes et aux Polonais. A la réflexion, pourtant, il a jugé plus utile de ménager un client assuré, en le renforçant, que d'augmenter la puissance d'un allié douteux, qu'il ne serait même pas certain de satisfaire à ce prix. Il a été ainsi amené à rogner progressivement le lot russe, jusqu'à n'y laisser, avec le cercle de Tarnopol, que 400 000 âmes environ, contre 1 500 000 attribuées au lot polonais. Il ne s'est pas tenu, cependant, à cette cote mal taillée. Il s'est laissé reprendre au souci de soustraire, dans quelque mesure et pour quelque temps encore, au néant qui la menaçait, l'œuvre de Tilsit, avec les avantages qu'il s'en était promis. Il a donc pris je parti, en dernier lieu, de jeter quand même dans ce plateau de la balance le plus gros poids, et donc de payer en monnaie de Pologne la rançon de l'alliance russe. Non qu'il voulût à ceci sacrifier cela. Quand l'heure du choix définitif aura sonné, il ira à Moscou, plutôt que de lâcher « un pouce du territoire varsovien » ; mais, en attendant, il veut qu'obtenant un agrandissement appréciable pour leur duché varsovien, les Polonais, par une sorte de ristourne, fassent les frais de l'expédient nouveau dont il s'est avisé pour régler à sa convenance les affaires de cette partie de l'Europe. Alexandre ayant offert de mettre* ses généraux aux ordres de son allié, moyennant qu'il eût des garanties contre une restauration polonaise, Napoléon le prend au mot. Avec le texte du traité du 14 octobre, il envoie à Pétersbourg le projet d'une déclaration (1) qui doit, dans sa pensée, donner pleine satisfaction au tsar et désarmer ses inquiétudes.
Il n'y épargne rien. Il n'imagine pas seulement des mesures destinées à établir comme une cloison étanche entre le duché et les provinces polonaises de lu domination russe, en excluant notamment les sujets d'origine lituanienne dans le duché, et réciproquement les sujets varsoviens en Russie, de tout accès aux emplois publics ; il consent bien plus à s'inscrire en faux contre
(1) Vandal, Napoléon et Alexandre, II, 163-16/*.
toutes les espérances qu'il a éveillées, toutes les illusions qu*il a quand même entretenues en pays polonais. Il s'engagera à ne prendre aucune sorte d'intérêt aux sujets russes de nationalité polonaise ; il allirmera que « l'idée même de la renaissance de la Pologne est éloignée de sa pensée » ; il « concourra avec l'empereur Alexandre à tout ce qui pourra en effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants » ; il tiendra la main à ce que « les mots de Pologne et de Polonais disparaissent eux-mêmes non seulement de toutes les transactions politiques, mais aussi de l'histoire ». Ainsi il se propose d'obtenir un double résultat : il veut rendre acceptable, sinon agréable, à l'allié félon ce traité du 14 octobre, où, non sans raison mais assez cavalièrement tout de même, il l'a servi selon son mérite ; et il veut que devant l'Europe ou contre l'Angleterre, comme porte-respect ou moyen de pression, la façade tout au moins soit maintenue de l'alliance croulante. Vain effort d'ingéniosité et de perfidie.
Entre ces deux hommes, dont l'un a projeté en 1805 de se faire couronner à Varsovie et l'autre y a installé un roi deux années plus tard, aucun reniement, si impie fût-il, du passé ou de l'avenir de ce pays ne pouvait, sous aucune forme, fournir la base d'un accommodement. Ce qui les y mettait en désaccord, ce n'était pas, en effet, le dessein d'une restauration polonaise, auquel ils avaient incliné tous les deux, mais bien leur rivalité dans cette œuvre. Et donc, en s'engagea nt maintenant dans un sens opposé. Napoléon n'aura fait que précipiter le développement d'un conflit qui lui sera fatal et au terme duquel, mesquin encore et toujours fragile, mais contenant néanmoins le gage d'autres réparations, plus amples et plus durables, un nouvel essai de restauration polonaise entrera quand même dans l'histoire.