‹ Le règne d'Alexandre IerChapitre 16 sur 34 · SKI · texte numérisé non relu

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il 8e mettait en frai» d'amabilité avec « le postillon ». A deux reprises, il lui adressait son g^and maréchal du palais pour l'inviter à sa chasse un jour, et, le lendemain, pour s'enquérir s'il n'en ressentait pas de la fati^e. Duroc avait, comme de raison, une autre mission, qui était de découvrir ce que cachait le fond du « sac » dont le chancelier russe avait parlé. Mais Tchernichev demeurait impénétrable, et, interpelM par le souverain lui-même dans les termes les plus engageants à l'audience diplomatique du 14 avril, il esquivait toute indication. Le tsar, de son côté, s'en tenait aux plaintes, dont il rendait la forme de plus en plus acerbe. Plus soucieux d'arbitrer, au foyer de la Comédie-Française, les querelles des demoiselles Bourgoin et Volney, Kourakine était obligé, très à contre-cœur, de présenter une note officielle de protestation contre l'annexion de l'Oldenbourg, qu'il ne réussissait d'ailleurs pas à faire accepter. Après l'avoir dé)>osée sur le bureau du duc de Cadore, qui refusait d'en prendre Uvraison, il la retrouvait sur le sien (1). Alexandre en faisait reproduire le texte dans une circulaire adressée à toutes les cours d'Europe, et l'on se trouvait presque en état djhostilité ouverte, bien que Roumiantsov continuât à assurer Caulaincourt que « la Russie était toujours loyale et pure dans l'alliance comme une vierge » (2). En mai, le duc de Viccnce se proposant de fêter la naissance du roi de Rome, il devait décommander son bal, le tsar annonçant qu'il n'y paraîtrait pas « si rien d'amical et de tranquillisant n'avait lieu dan« l'intervalle » (3).

Le fastueux maître de Tardif, aux pompes désormais inutiles, allait d'ailleurs quitter le palais Volkonski. Depuis un an déjà, il ne cessait de demander son rappel. En devenant suspect à Napoléon, il cessait, à ce poste, d'être utile à Alexandre lui-même, et sa situation s'en ressentait. Depuis avril, Lauriston, général et diplomate sans grand éclat, mais honnête homme, était désigné pour le remplacer. Champagny cédait en même temps son portefeuille à Maret, dont les attaches polonaises n'étaient sans doute

(1) Kourakioe à Roumiantsov, 12 avril 1811, F. de Martens, Recueil, XIV, 129.

(2) Caulaincourt à Champagny, 21 mar* 1811, grand-doc Nicolas, Relations diplomatiques, V, 372.

(3) Le même à Napoléon, 2 mai 1811, ibid., V, 447, 458.

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pas étrangères à ce choix, A Pétersbourg, étant donnée la tournure que prenaient les relations entre les deux pays, Napoléon pensait n'avoir plus besoin que d*un poste d'observation ; mais assuré, avec raison cette fois, de la droiture de l'observateur, il ne comptait pas assez avec sa candeur, dont ce fut pour Alexandre un jeu d'abuser. Rentrant à Paris, Caulaincourt traitait de « conte ridicule inventé par les Polonais » le% projets dont Poniatowski avait donné la révélation précise à Paris et il se portait garant a sur sa tête » des intentions pacifiques du tsar (1). Lauriston allait cautionner plus ingénument la scrupuleuse fidélité du souverain dans l'application du blocus : « Les mêmes règlements sont en vigueur... les tarifs sont sans changement... ; la commission examine tous les papiers », assurait-il, en renchérissant sur soa prédécesseur. Et il voyait Alexandre « attaché au système français par honneur autant que par entêtement ; décidé à y tenir jusqu'à la dernière extrémité ». Il se persuadait qu'à très bon compte, un accord parfait entre les deux pays pouvait être rétabli. Quelques adoucissements au régime économique imposé à la Russie par l'alliance et le sacrifice de quelques milliers d'âmes polonaises y suffiraient (2). — « Tranquillisez vous sur les inquiétudes que peuvent vous donner les propositions de Napoléon, écrivait au même moment Alexandre à Kochélev ; je suis très fermement décidé à n'en accepter aucune (3). »

En août, sinon plus tôt, Napoléon en fut convaincu. Sinon avec Danlzig ou avec un lambeau du duché de Varsovie, malgré les velléités agressives du tsar et plus encore après en avoir pénétré le secret, peut-être se fût-il porté à payer de quelque façon cette alliance dont il avait tant besoin. Mais, par d'autres voies, il recevait de Russie d'autres renseignements : Alexandre visant la conquête de la Pologne entière ; le blocus tourné en dérision ; les cargaisons de provenance anglaise se multipliant à l'entrée des ports russes, sans même user ou presque de déguisement (4).

(1) Vakdal, loc. cit., III, 175-189.

(2) A Maret, 7, 18 et 29 mai, 16 juillet, 27 septembre 1811, Affaires étrangèrci, Russie, Correapondanct, CLIII, 71 et siiiv. ; cf. grand-duc Nicolas, Rela' lions diplomatiques, V, 469 ; VI, 8, 20, 105, Vandai., loc. cit., III, 173 et suiv.

(3) (irand-duc Nicolas, Alexandre I", I, 84.

(4) Napoléon, Correspondance, XXII, j>" 18.082.

Il avait assez patienté ; il avait trop offert, et l'heure des çrandes résolutions avait sonné.

Le 15 août donc, le tonnerre jupitérien grondait encore, en public cette fois, avec des échos retentissants, et à l'audience diplomatique de ce jour, comme assignée aux explosions récurrentes d'une colère qui cessait de se contenir, suant à grosses gouttes 80U8 son habit lanié d'or devant ses collègues atterrés, Kourakine recevait la grêle des invectives menaçantes et intultantes.

« Je ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous occupe... On ne se bal pas pour l'Oldenbourg... Je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne... Eh bien 1 non, quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmarlre, je ne vous céderais jjus un pouce du territoire varsovien... Vous savez que j'ai 800 000 hommes!... Vous comptez sur des alliés? Où sont-ils? Vous me paraissez comme des lièvres, qui reçoivent du plomb dans la tête et qui, tout étourdis, tournent et ne savent où se diriger (1). »

« Tout porte à croire qu'il [Napoléon] finira par devenir fou », allait écrire Nesselrode. « Il doit être fou », avait dit Hawkesbury, huit années plus tôt, après une scène de même genre faite à Whitworth (2). Et, excès de superbe, irritabilité nerveuse, ou réveil des instincts ataviques de violence, il y avait bien un peu de cela dans ces emportements périodiques. Mais le grand homme y mettait aussi une part de calcul. Cette fois, ayant pris son parti d'un conflit rendu inévitable à ses yeux, il entamait la manoDuvre qu'il devait y développer et dont des effets d'intimidation constitueraient l'élément essentiel. Il voulait effrayer ; mais sentant l'incongruité du procédé, il ne perdait pas de temps pour donner le change à son sujet. Dès le lendemain, une circulaire portait à tous les agents de la France au dehors un récit diplomatiquement édulcoré de l'incident, où elle voulait que « tous les témoins n'eussent reconnu qu'une discussion, remplie à la vérité de raisonnements exposés dans toute leur force, mais calme et pour

(1) Aiïaires étrangère», Russie, Correspondance, CLIII, 143; F. db Mab- TEN8, Recueil, XIV, 149.

(2) Nesselrode, Lettres et papiers, III, 375, 379 ; A. Sorel, VEurope et la Révolulion, VI, 276.

ainsi dire amicale » (1). L'heure de l'entrée en campagne n'était pas venue. Ce même jour cependant, après un débat à huis clos avec le maître, Maret rédigeait des conclusions, — a le travaiP de Sa Majesté au 16 août » — où chaque paragraphe semblait comme ponctué d'un autre tonnerre : roulement de tambour battant la charge des combats prochains.

« Les communications reçues du cabinet de Pétersbourg permettent de croire que le prélèvement de 5 à 600000 âmes sur le duché de Varsovie et leur abandon à la Russie suffiraient à écarter sur ce point avec cette puissance toute cause de dissentiment ; mais il eat constant qu'un tel accroissement donné à un empire déjà démesurément étendu... créerait pour l'Europe entière une menace intolérable, et Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du duché de Varsovie.

« Bien que rendu en violation du traité de Tilsit, V oukase du 30 décembre 1810 ne saurait en lui-même constituer un motif de rupture... ; mais tout porte à croire que le mépris dont le tsar fait preuve au regard de ses engagements cache le dessein de rétabhr ses relations avec l'Angleterre, et, pour cette raison, Sa Majesté est décidée à soutenir ses droits par les armes. »

La possibilité d'un accommodement n'est pas encore exclue ; mais, à tout événement, la décision est prise de négocier avec l'Autriche et avec la Prusse en vue d'un concoure militaire et de mettre les armées sur Je pied de guerre afin d'être prêt pour le mois de juin 1812 (2). Et cela veut dire apparemment qu'au terme indiqué, s'il n'obtient des satisfactions sur lesquelles il ne semble pas compter. Napoléon tentera l'entreprise qu'il a luimême taxée de démence. Dès le commencement d'avril, d'ailleurs, il a écrit au roi de Wurtemberg (3) pour réclamer le contingent de ce pays, en vue d'un conflit, auquel, disait-il, sous l'influence de l'esprit public en Russie et des manœuvres anglaises, « l'empereur Alexandre et moi nous serons entraînés, malgré nous, malgré les intérêts de no» deux pays ».

Dans ces résolutions même, cependant, et ces prévisions que

(1) Affaires ètran|;èru«, RuMÏe, Correapotvdanee^ CLIII, 170.

(2) Ibid.^ foL 145.

(9) 3 avril 1811, Sculossueruer, Pol. und Mil, Correspondent Kœnig Fr. won W., p. 220.

LE CONFLIT 3So

l*avenir devait si entièrement justifier, il ne se démentait pas encore, autant qu'on Ta généralement admis, ni n'abdiquait la haute sagesse dont se doublaient ses plus grandes témérités. Il demeurait dans le fond persuadé, en effet, tout l'indique, qu'il n'aurait pas besoin d'en découdre, ou tout au moins de pousser très loin la contrainte à main armée dont il envisageait et préparait l'emploi. Dans le drame où la fortune du grand homme a sombré, méconnu par ses détracteurs comme par ses admirateur» mêmes, ce trait a constitué le nœud de l'action, et il est aisé de le mettre en évidence. Napoléon a notoirement établi cette fois son thème sur l'idée qu'il s'est faite du tempérament de son adversaire et qui, dans le fond, était juste. Alexandre n'est pas un héros. Il l'a assez fait voir à Austerlitz et après Friedland. Un timide et un faible. S'il fait acte de bravade maintenant, c'est qu'il ne se rend pas compte du danger qu'il court et il convient de lui ouvrir les yeux. « Je suis sûr que l'empereur Alexandre n'a aucune idée des forces que je puis employer contre lui », dira un peu plus tard Napoléon au ministre de Prusse, certain que le propos aura un écho à Pétersbourg (1). A Narbonne, à Caulaincourt, à d'autres encore, il parlera de « jeter des têtes de pont non pas sur le Danube seulement, mais sur le Niémen, la Volga, la Moskova » ; de s'engager sur « la route de l'Inde », de « prendre à revers l'Asie pour atteindre l'Angleterre » (2). Pur jeu d'imagination pour son plaisir personnel ou épouvantail pour la galerie. Dans la réalité de son calcul et de son effort, il vise un objectif beaucoup plus proche et moins fantastique, et, s'il donne à ses préparatifs de guerre Tampleur que l'on sait, si, hommes et matériel, il y fait provision pour une campagne qui le conduirait à l'extrémité ou au delà du continent européen, c'est à un effet d'intimidation que cet appareil est destiné essentiellement. On a voulu (3) qu'imitant le stratagème dont Alexandre avait usé pour masquer sa tentative d'offensive brusquée. Napoléon ait cherché, de son côté, à dissimuler les concentrations de troupes qu'il opérait entre l'Elbe et l'Oder. Il a, en effet, donné des ordres dans ce sens. Mais sa manœuvre était autrement subtile. Cachant en partie le* mouvements de quelque«-uns de

(1) Sbornik, XXI. 282.

(2) V. SoREL, l'Europe et la Révolution, VII, 565.

(3) Vandal, lac. cit., III, 302 et suiv.

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ses corps d'armée, il faisait en même temps grand bruit de leur déploiement, et le candide Lauriston se portant, en ce point, à des dénégations qui coûtaient à son honnêteté, son maître s'en irritait : « Dites à Lauriston, écrivait-il à Maret, qu'il comprend mal ma position ; que la Russie sait tout cela, parce qu'il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes chargées de convois, de détachements en marche (1). »

Sinon à la menace seule, Alexandre céderait à la violence du premier choc, ou, au pis aller, il ne résisterait pas à la formidable pression qui suivrait et qui n'aurait pas besoin d'être très développée dans le temps ni dans l'espace, des contraintes accessoires d'ordre politique concourant à assurer sa prompte efficacité. Car, pour le succès de son entreprise de 1812, le grand homme ne s'est pas fié à la supériorité seule de ses forces militaires. De façon moins précise mais non sans quelque assurance, il a fait aussi état des connivences que ses agents en Russie travaillaient à lui ménager au sein des partis d'opposition en formation dans ce pays. Pour ce point d'histoire qui, entièrement négligé jusqu'à présent, emprunte aux circonstances actuelles un intérêt particulier, quelques indications instructives seront recueillies au volume suivant.

Dans la partie qu'il a engagée en 1812, Napoléon a joué sur une carte qui s'est trouvée fausse, mais qu'il a été très fondé à croire bonne, et, en fait, il n'aura manqué le coup que de l'épaisseur d'un cheveu. Avant et après le passage du Niémen, avant et après la prise de Smolensk, et jusque dans les murs de Moscou où il s'attardera pour cette raison, il escomptera une défaillance morale de son adversaire, et, du premier jour au dernier, Alexandre lui permettra de garder confiance dans la justesse de ce calcul.

« Un lièvre qui a reçu du plomb dans la tête » : employé au mépris de toute convenance par le discoureur du 15 août, le mot était juste. Au moment où il trahissait devant Czartoryski l'an-

(1) NapoUon, Correspondance, XXII. n" 17.832.

poisse où le mettait la perspective d'une reprise d'hostilité avec le vainqueur de Friedland (1), Alexandre avait cherché à en prendre l'initiative. Mettant au jour son isolement et sa faiblesse au regard de cet adversaire, les échecs qu'il avait encourus depuis à Varsovie, à Berlin, à Vienne, le jetaient dans une plus grande anxiété encore. « Où serons-nous l'année prochaine à pareille date ! » disait-il avec un air d'abattement à sa femme (2). Cependant, il persévérait dans son attitude non seulement de défi, mais de provocation. On a supposé qu'il se rendait docile au vœu de cette partie de ses sujets que le blocus irritait. Correspondant avec d'Antraigues, maintenant établi en Angleterre, Armfelt parlait d'un complot, auquel trois régiments de la garde étaient gagnés, et qui, au cas où le souverain ne romprait pas les engagements contractés à Tilsit, visait à porter au trône la grande-duchesse Catherine (3). Dans une de ses dépêches, le comte de Saint-Julien mettait, de son côté, dans la bouche du comte Nicolas Tolstoy, à l'adresse du tsar, cette apostrophe menaçante : « Sire, si vous ne changez pas de principes, vous finirez par vous faire étrangler comme votre père (4). ••

De telles velléités de coup d'Ëtat et de telles incartades se laissent admettre. La pointe de l'épée de Damoclès restait sus* pendue au-dessus du trône où Paul avait trouvé la mort. Mais la grande-duchesse Catherine demeurait avec son frère dans des termes qui excluaient sa participation à un attentat mettant en péril la vie du souverain, ou ses droits. Bien que porté à des boutades, où se traduisait parfois une franchise brutale, Tolstoy était, à ce trait près, le modèle d'un courtisan bien dressé et inoffensif. Les Allemands de l'entourage d'Alexandre savaient se rendre plus pressants et ils étaient aussi plus redoutables, ainsi que Pahlen et Bennigsen l'avaient prouvé en 1801. Cependant, en renonçant à son projet d'offensive auticipée, Alexandre venait de montrer qu'il était capable, quand il voulait, de tenir tête aux

(1) V. ci-dessus, p. 312.

(2) L'impératrice Elisabeth à sa mère, 23 mars 1826, grand-duc Nicolas, Elisabeth, lîl, 361.

(3) Foreign Office, Ruteie, 1810, vol. 75 ; Pingaod, Un agent secr^, p. 338; Tegner, Armfelt, III, 382 et suiv.

(4) A. Metternich, 28 septembre 1811, grand-duc Nicolas, ^/ftrandrc /", I, 463.

plus impatients et aux plus rebelles, et, en fait, il restait aussi maître de ses décisions. « Il régnait. » Contre toutes les plaintes et toutes les menaces, il maintenait même le blocus, sinon aussi scrupuleusement que Lauriston s'en laissait accroire, du moins assez pour donner un vif déplaisir aux Anglais, et, en fait encore, si une intention de représailles au regard de la politique napoléonienne, ou de concession au regard de ses adversaires, y avait eu part, Voukase du 31 décembre ne s'en inspirait pas dans son principe. Il avait pour auteur Spéranski, qui passait pour le plus ferme soutien du système français, auquel son œuvre se rattachait. Visant à interdire, ou à restreindre par un tarif prohibitif les importations de marque française, le nouveau régime douanier faisait partie d'un ensemble de mesures par lesquelles, porté à ce moment à la direction des affaires intérieures du pays avec des pouvoirs presque dictatoriaux, cet homme d'État essayait d'atténuer une crise financière, dont la cause essentielle était moins dans le blocus que dans les préparatifs de guerre que le souverain continuait à pousser avec vigueur et au prix d'une dépense énorme, tout en renonçant à les utiliser immédiatement. En favorisant une reprise partielle de relations commerciales avec l'Angleterre, Spéranski cherchait sans doute aussi à désarmer la réprobation assez générale que ses réformes de toute nature rencontraient dans les miUeux les plus influents. Mais, pour les raisons déjà indiquées, dans la querelle qui s'envenimait entre la Russie et la France, cette question ne tenait qu'une place secondaire. De son côté. Napoléon ne prêtait qu'une oreille distraite aux doléances des manufacturiers français, ceux de la rive gauche du Rhin en particulier, auxquels Voukase du 31 décembre ne permettait plus d'écoider, bon an mal an, 50 000 pièces de drap jusque gur les marchés de la Russie d'Asie, et, par cette voie, sur ceux même de la Perse et de la Chine (1). Ainsi qu'il l'a marqué dans son « travail » du 15 août 1811, ce n'est pas non plus « pour du sucre et du café », quoi qu'on en ait dit (2), que le grand homme envisageait les risques d'une campagne dans ces « déserts de boue et de neige », dont l'évocation lui donnait le frisson. « Ce n'est pas le

(1) Archivci nationales, A. F." 1061, n» 106; Caulaincoupt à Champagny, 15 janriev 1811, g^and-duo Nicolas, Relations diplomaliques, V, 262-271.

(2) V. LuMBBOio, Napoléons c l' I nghilterra, p. 138.

tarif qui provoquera la guerre », afErmait en février 1811 Nessel' rode, qui avait les moyens, on l'a vu, d'être bien renseigné. Lt nœud réel du débat était, pensait-il, en Pologne (1). « La Russie ne peut tolérer sur ses frontières le spectre de la Pologne », disait un peu plus tard à Caulaincourt le conciliant Roiimiantsov (2). Mais Alexandre rendait pratiquement impotsible tout essai de conciliation. Napoléon s'y portait, devant Kourakiae, jusqu'à admettre des cuncessionu, rétrospectivement, il est vrai, et hypothétiquement, même aur le terrain polonais : ^ Vous n'aviez qu'à demander ; je vous aurais cédé Dantsig et son territoire ; je vous aurais cédé deux districts du duché de Varsovie, si vous u'euatiez pas armé. » C'était tout de même une ouverture, et Kourakine l'entendait bien ainsi. Mais, devant Lauriston, tout en se plaignajtt qu'on ne lui en fit pas, Alexandre montrait clairement qu'il était décidé, en effet, à n'en accepter aucune. Il ne jugeait pas sérieuse l'offre de Dantzig, et, le fût-elle, il la refuserait mainUruuU, ■ Alors, que demande Votre Majesté? — Je ne peux rien demander ; c'est à l'Empereur Napoléon de me proposer quelque chose (3). «

Par ce manège, faisant le jeu d'une opposition qu'il semblait exciter contre sa politique et contre ceux qui s'y employaient sous ses ordres ; la maîtrisant mais la renforçant, au point de donner l'impression qu'elle finirait par le pousser malgré lui à un conflit qu'il redoutait; le craignant en effet, mais travaillant néanmoins à le rendre inévitable, il justifiait, si déplacée qu'elle fût, la comparaison imagée que Napoléon avait fait entendre à Kourakine.

La raison en était dans les bizarreries d'un tempérament qu'un phénomène d'atavisme a reproduit récemment à la, même place, et dans leur répercussion sur la conduite des affaires à l'intérieur comme au dehors. Tout en maintenant Roumiantsov à la chancellerie et Spéranski au pouvoir, le tsar laissait s'ameuter contre les idées que l'un et l'autre représentaient la double fronde gallophobe et réactionnaire, parce que, si étrange que le phénomène doive paraître, il en était lui-même I

(1) Nbsselrodb, Lettres et papiers, III, 317.

(2) Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811, grand-duc Nicolas, ibid., V, 470. (8) Lauriston à Maret, 2 juin, 19 juillet, 2^1 septembre et 12 octobre 1811,

ihid., VI, 2» partie, p. 30, 63, 101, 124.

Comme de l'alliance française, dès 1808, par goût de l'indépendance, désenchantement ou ressaut d'orgueil, il arrivait en 1811, sous l'influence d'autres causes, lassitude, irrésolution ou timidité, à se détacher de l'œuvre réformatrice parallèlement entamée ; mais, d'un côté comme de l'autre, il avait peine à opérer directement et ouvertement ce douhle changement de front. Son goût pour la dissimulation et les voies obliques le portait ainsi à conspirer contre son propre gouvernement, en abandonnant en fait à ses adversaires le commandement de la manœuvre.

Plus difficile à expliquer, en cette occurrence, est le jeu de Spéranski. Esprit avisé, on ne saurait supposer que ce lien de solidarité naturelle entre son œuvre et le système napoléonien, partant entre sa fortune et l'alliance française, échappât à sa perspicacité. II consentait, cependant, à servir de canal pour la correspondance, qui portait de Paris à Pétersbourg les conseils du « cousin Henry ». Insuffisamment initié aux problèmes de la politique étrangère et se piquant, cependant, d'y mettre la main, sous l'empire du prurit d'ambition qui lui faisait donner le surnom de fa tutto, sans doute s'égarait-il dans leurs complications et arrivait à y partager l'optimisme de Kourakine et de Lauriston. Contrariant l'effort qu'il faisait pour restaurer les finances de l'empire, les armements, aux frais desquels il n'arrivait à suffire que par des expédients de plus en plus scabreux, auraient dû cependant l'éclairer. Bien qu'il répudiât maintenant toute intention belliqueuse, Alexandre ne cessait pas, en effet, de les activer fiévreusement.

Pour gagner les Polonais à ses projets, il avait exagéré sa puissance militaire, enflé les chiffres. Depuis les jours d'Austerlitz et de Friedland, au triple point de vue de l'organisation, de l'équipement et des cffeclifs même, grâce ù la suppression des quittances de recrutement enlevée d'autorité par Araktchéiév, dos progrès •éricux se trouvaient cependant réalisés dans l'armée qui allait combattre à Borodino, et, de 1810 à 1811, d'autres s'y ajoutaient.

LE CONFLIT 34t

portant, « sur le papier » seulement il est vrai, les disponibilités acquises à 512 bataillons, 410 escadrons, 159 compagnies d'artillerie et 2 régiments de pionniers, ensemble 480000 hommes et 1 600 canons, sans compter les troupes d'instruction et de garnison, ainsi que 12 régiments d'infanterie en voie de formation (1). Au cours des premiers mois de 1811, en rapport avec le dessein d'offensive conçu par le tsar à ce moment, une partie de ces troupes était mise en mouvement et rapprochée du grand-duché de Varsovie, par petits paquets, en colonnes de bataillons ou même de compagnies isolées, qui suivaient des chemins détournés. Alexandre renonçant à son projet, ces corps s'immobilisaient, mais ne cessaient de grossir.

« Le papier souffre tout » : au sens de ce dicton russe, qui a toujours été des plus topiques au pays où il est né, un écart considérable se laisse supposer entre l'ampleur réelle de l'appareil militaire ainsi mis sur pied et les chiffres officiels. En outre, le talon d'Achille de toutes les armées russes depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, la défectuosité du service d'intendance, subsistait aussi dans celle-là. De grands magasins étaient cette fois créés dans les provinces de l'ouest, sur les lignes de communication les rattachant, entre le Niémen et le Boug, aux principaux centres de l'empire ; mais l'offensive projetée en direction de l'Oder faisant place, dès le début des hostihtés, à une retraite précipitée en direction de la Dvina et du Dnieper, ces dépôts allaient tomber aux mains de l'ennemi, qui d'ailleurs devait les trouver à moitié vides.

Les difficultés que les troupes russes avaient éprouvées pour leur ravitaillement, quand elles combattaient en Moravie ou en Prusse, ne pouvaient manquer d'être augmentées en territoire russe, du fait de l'énormité des distances. Elle pose dans ce pays, même en temps de paix, pour la rapidité des transports, un problème qui attend de nos jours encore une solution satisfaisante. D'après un rapport (2) qui, ne recevant pas confirmation d'autre part, prête à quelque incertitude, il aurait, à cette époque, fait concevoir un expédient, dont le sens et le but prennent dans ce

(1) BoGDANoviTCH, AUxandre I", III, 169-170.

(2) ToLL, Detihvùrdigkeilen, I, 229 et suit.

récit un caractère passablement énigmatique. En 1809 déjà, la création aurait été projetée d'un vaste «ystème de « dépôts de roulage », destinés en particulier à faciliter les communications entre les deux capitales de l'empire et l'Europe occidentale, l'initiative, sinon l'idée, en venant de Caulaincourt. Roumiantsov l'accueillant avec une grande faveur, une commission, composée par moitié de fonctionnaires russes et de membres de la légation française, aurait été chargée de mettre le projet en voie de réalisation, quand la tension de rapports entre la Russie et la France l'aurait fait abandonner. Le singulier est que, copieuse et abondant en détails, souvent même d'importance médiocre, là correspondance du duc de Vicence ne contienne pas la moindre indication à ce sujet.

Tel quel, quantité et qualité, l'instrument de guerre dont Alexandre disposait était redoutable même pour un Napoléon, et le vainqueur d'Eylau n'était d'ailleurs pas disposé à le dédaigner : <i Je sais que votre armée est aussi belle que brave », disait-il à Tchernichev. Mais il disait à Kourakine : « Où sont vos alliés? » Son adversaire menaçant d'entraîner l'Europe entière à sa suite dans l'assaut qu'il livrerait à son empire, là était aussi le point faible de la situation du tsar, comme la définissait le résultat des tentatives opérées à Berlin et à Vienne. Mais, entêté et confiant dans ses talents diplomatiques, Alexandre ne désespérait pas de faire appel de cet échec. La chance lui restait d'intéresser l'An- Ificterrc à la cause qu'il représenterait non plus connue promoteur d*unc offensive hasardeuse, mais comme victime d*une agression injustifiée, et, par Londres, Berlin et Vienne pouvaient encore, pensait-il, être ressaisies.

Depuis 1807, les relations entre les deux pays affectaient une foruic assez bizarre. A l'adhésion de la Russie au système français, rAngIcterre u répondu par des mouvements de flotte où elle a, cependant, observé une grande retenue. En septembre 1808, un de ses amiraux, sir John Cotton, a fait capituler l'escadre de Sié-

niavine à l'embouchure du Tage, mai» il lui a accordé de« conditions qui ont prêté au soupçon d'une connivence : retenant les navires seuls, il a permis aux équipages de rentrer en Russie. En même temps, une autre escadre anglaise manœuvrait dans la Baltique ; mais, d'accord avec l'agent anglais à Stockholm, sir Edward Thornton, le commandant de cette force navale, sir James Suarei, entamait de sa propre initiative des pourparlers avec le ministre de la Marine russe, Tchitchagov, en vue d'une entente, et écrivait au tsar lui-même pour cet objet. Un corps auxiliaire anglais se trouvait aussi débarqué en Suède ; mais sir John Moore qui le commandait en usait avec les Russes en Finlande comme ceux-ci allaient faire avec les Autrichiens en Galicie, pendant la campagne de 1809. Il encourait même une arrestation d'ordre de Gustave IV, mais réussissait à s'évader et ramenait ses troupes en Angleterre. La flotte les suivait, et, depuis, le gouvernement britannique s'est borné à protéger dans la Baltique les opérations de contrebande, dont l'importance augmentait de mois en mois.

Dans ces conditions, il était naturel qu'Alexandre se flattât de trouver de ce côté des sympathies n'attendant qu'une occasion pour se manifester d'une façon plus active. Que si, pour les solliciter, il a eu recours à un intermédiaire, dont le choix doit sembler bizarre, sa responsabilité ne paraît pas seule engagée dans cette aventure.

Dans les premiers jours de juin 1811, l'attention des diplomates étrangers fut éveillée, à Pétersbourg, par les allures mystérieuses que se donnait inopinément ce prince Casimir Lubomirski, que le tsar avait quelques mois plus tôt pensé employer au recrutement d'une armée polonaise. Le jeune homme quittait à ce moment la capitale après de longs conciliabules avec le ministre de la Guerre et le souverain lui-même, et il ne prenait pas le chemin de ses terres de Volhynie. Il passait en Finlande. « Simple voyage d'agrément », assurait Kochélev. Mais les propos du voyageur démentaient cette assertion. Il parlait d'une fourniture considérable de mâts, pour laquelle il comptait faire marché avec les armateurs non d'Helsingfors ou d'Abo, mais de Londres (1). Sur

(1) Saint-Julien à Metternich, Pétersbourg, l»' septembre 1811 et 3 janvier 1812, grand-duc Nicolas, Alexandre /", I, 451, 477.

quoi, l'envoyé du roi de Westphalie, comte de Busche, signalait l'incident à son gouvernement (1) et mettait également en garde Lauriston, qui ne jugeait cependant pas à propos d'alarmer le sien, comme il gardait aussi le silence sur le fait, qui était porté en même temps à sa connaissance et dont il devait admettre l'exactitude après l'avoir mise en doute, de l'arrivée à Revel d'un important convoi de munitions venant d'Angleterre (2).

L'idée de ce voyage énigmatique n'a pas été, selon les vraisemblances, conçue spontanément. Blessé à Aspern dans les rangs de l'armée autrichienne, Lubomirski avait reçu les soins d'un médecin anglais, James Robertson, qui, en février 1811, l'avait indiqué au sous-secrétaire d'État du Foreign Office, Charles Culling Smith, comme propre à ménager une reprise de contact avec le gouvernement russe (3). Quelque démarche du gouvernement anglais a dû suivre et a rencontré à Pétersbourg un accueil empressé. Comme négociateur, l'ancien officier d'uhlans était assez mal qualifié ; mais Alexandre ne renonçait pas à mettre la Pologne dans son jeu; il lui plaisait de montrer à Londres qu'il gardait une clientèle importante dans ce pays, et, en diplomatie, il avait le goût des procédés extra-protocolaires.

A la fin de juin, Lubomirski débarquait à Londres et ce ne sont apparemment pas les affaires d'intérêt privé qu'il pouvait avoir à y traiter qui lui valaient l'avantage de luncher, au débotté, à Apsley House, résidence du marquis de Wellesley, frère de Wellington et ministre des Affaires étrangères (4). Quelques documents se rapportant à la conférence qui a suivi entre le chef du Foreign Office et son hôte, ainsi qu'aux audiences que Lubomirski a obtenues ultérieurement du régent lui-même, se sont conservés, et, parmi eux, un mémoire présenté par le prince de la part du ministre de la Guerre russe, Barclay de Tolly, avec un état détaillé de l'armée du tsar et un exposé dos mesures prises pour en porter l'organisation et l'équipement au plus haut degré

(1) Pétcrtbourg, 10 ecptcmbrc 1811, AfTaires étrangères, Russie, supplément, XVII, 307.

(2) Jbid.

(3) Jiecord Office, Russie, vol. 76.

(4) Welkslcy à Lubomirski, 30 juillet 1811, ibid.

LE CONFLIT âià

de puissance (1). L'un et l'autre servaient sans doute d'introduction à la demande de secours — probablement pécuniaire — que Lubomirski aura eu mission de faire açréer, en vue du conflit en perspective.

Bien qu'il l'eût vraisemblablement provoqué, cet appel a dû mettre le gouvernement anglais en grande perplexité, car il a retardé sa réponse jusqu'à la mi-août, époque à laquelle il l'a adressée aux mains de l'envoyé de la junte espagnole à Pétersbourg, don Francisco de Zeà Bermudez (2). Lubomirski se trouvant encore à Londres à ce moment et ayant repris le chemin de son pays peu de temps après (3), les probabilités sont pour qu'il ait préféré ne pas se charger de ce message, qui n'avait rien de satisfaisant. A ce coup encore, Alexandre éprouvait une déconvenue. Le cabinet de Saint-James exprimait en termes chaleureux la satisfaction que lui donnait la résolution prise par le tsar de tenir tête à Napoléon, mais il ne louait pas moins la prudence qui l'engageait à différer une rupture ouverte jusqu'au moment où la Russie serait en mesure d'affronter un aussi redoutable adversaire. En même temps, cependant, de façon assez peu logique, il lui faisait reproche de son adhésion au régime du blocus et en prenait texte pour se déclarer dans l'impossibihlé, tant que cet état de choses durerait, de lui accorder le moindre appui, si ce n'est par voie diplomatique à Constantinople et en Perse, t cependant que, par l'effort qu'elle poursuivrait dans la péninsule, l'Angleterre soutiendrait celui que la Russie faisait elle-même pour recouvrer son indépendance ».

C'était peu. Sur les rives du Bosphore, dans les derniers mois surtout avant l'ouverture des hostilités et à mesure que l'imminence en deviendrait plus certaine, l'Angleterre devait tenir parole, secondée par Pozzo di Borgo que le tsar allait renvoyer de Vienne à Constantinople, sous couleur de donner satisfaction à Napoléon. Mais ce terrain de combat n'avait qu'une impor-

(1) Ibid. et Duke of Buckingham and Ckandos Memoirs, p. 122.

(2) 18 août 1811, Record Office, Russie, voL 77.

(3) Il est mort en 1812, victime du dévouement dont il faisait preuve en soignant des blessés et des malades dans des hôpitaux organisés par ses soins en Volhynie. — Sur sa mission en Angleterre, voy. Oginski, Mémoires, III, 45 ; Wawrzkowicz, dans Bibliothèque de Varsoi>ie, avril 1912, p. 66 et suiv.

tance secondaire ; la dextérité diplomatique de Koutouaov y suppléait mieux encore à l'insuffisance de ses ressources militaires, ou aux défaillances de sa stratégie, et, sur le front principal, Alexandre restait pratiquement seul.

A la vérité, tout en continuant à négocier à Paris une alliance défensive et offensive, la cour de Berlin n'en pressait pas la conclusion. Elle ne renonçait pas à l'idée de lier partie avec Pétersbourg, et, après Schœller et Wrangel, elle y envoyait en octobre 1811, sous un nom d'emprunt, le grand Scharnhorst luimême. Le génial réorganisateur de l'armée prussienne était porteur d'indications détaillées sur le travail de mobilisation et de concentration qui y était accompli et qui était représenté à Paris comme décidé en vue d'une coopération éventuelle avec Parmée française. A Pétersbourg, Scharnhorst donnait à cet effort une autre destination : il présentait le projet d'une convention miUtaire qui visait une action commune des troupes prussiennes et russes contre Napoléon.

Il reçut d'abord un accueil assez peu encourageant. Alexandre se montrait bien disposé, mais réclamait une alliance formelle, défensive et offensive, comme celle que Napoléon entendait obtenir des mêmes mains, et, d'autre part, impliquant un repli des armées russes à l'intérieur du pays, les conceptions stratégiques que l'Allemand Phull faisait prévaloir dans les conseils du tsar excluaient toute possibilité d'opération en liaison avec l'armée prussienne. L'impérieuse insistance de Scharnhorst ne tardait cependant pas à avoir raison de ces obstacles. Barclay de ToUy réduisait bien la convention militaire proprement dite, qu'il signait le 17 octobre 1811, à des termes assez vagues : promesse, quand la guerre paraîtrait inévitable, de porter l'armée russe sur la Vistule, « si les circonstances le permettaient ». Mais, pressé, il commençait par y ajouter une clause, qui mettait aux ordres du roi de Prusse un corps russe de douze bataillons et de

huit escadrons pour couvrir Kœnigsberç, et il finissait par lâcher une lettre de service, qui disposait de même de trois divisions russes cantonnées en Samogitie, leur commandant, comte Wittgenstein, devant répondre à l'appel du commandant des forces prussieimes à Marienwerder, le général-major de Yorck, sans qu*il eût à en référer au quartier général russe (1). Alexandre laissait faire. En donnant à entendre que cet accord pourrait être connu à Paris, il comptait trouver un instrument de chantage pour obtenir à Berlin l'alliance qu'il convoitait (2). Mais, sous l'œil de Napoléon, conmie celle du roi, la manœuvre du tsar était vouée au même échec.

Le vainqueur de Friedland ne voulait absolument pas recommencer l'expérience de Pultusk et d'Eylau. Non pas seulement qu'il redoutât, comme on l'a supposé, de combattre sur le sol allemand ou polonais, avec cette poussière de nations qu'il mettait cette fois sous ses drapeaux et qu'il préférât l'emmener au loin, pour mieux la tenir en main. Il lui importait davantage de prévenir cette conjonction de forces ennemies que, pratiquement, il avait empêchée même à Austerlitz et à Friedland, et qu'une lutte engagée sur les confins de la Prusse et de la Russie risquait de réaliser à ce coup. Mais, plus encore, il entendait ne pas renoncer à l'effet moral, qui, cette fois, était à la base de son dessein stratégique et que, sinon de l'immensité môme de ses préparatifs, il attendait d'une manœuvre foudroyante, frappant d'emblée l'adversaire, ou le menaçant dans ses œuvres vives. Aussi surveillaitil Berlin de près, et, se sentant tenu à la gorge, Frédéric-Guillaume n'était pas homme à accepter avec la promptitude et la résolution qu'il réclamait le parti hasardeux que Scharnhorst lui proposait.

tt II me semble que je suis dans un accès de fièvre chaude, écrivait le roi après le retour de son émissaire à Berhn ; autour de moi je vois de tous côtés s'ouvrir des abîmes (3). » Dans cet état d'esprit, il remettait Scharnhorst, sous un déguisement toujours,

(1) F. DE Martens, Recueil, VII, 23-24 ; Boyen, Erinnerungen, II, 134 et saiv. ; Max Dukcker, Aus der ZmI, p. 403-404 ; Lehmann, Scharnhorst^ II, 402-415.

(2) F. DE Martens, loc. cit., VII, 41 ; cf. ibid., p. 44. L'autear «e met avec lui-même dans une singulière contradiction.

(3) Â. Haboenberc, 31 octobre 1811, Max Duncker, Aus der Zeit, p. 402.

348 LE RÈGNE D'ALEXANDKE 1"

en route pour Vienne : si l'Autriche se décidait à marcher avec la Russie, il suivrait. Et, en attendant, faisant tramer les négociations à Paris, jurant toujours à l'envoyé de Napoléon, de Saint- Marsan, que les armements qu'il ordonnait étaient en vue d'une coopération avec l'armée française (1), il cherchait à gagner du temps. On sait ce qui en est advenu. Scharnhorst a été retenu à Vienne jusqu'en février, sans y rien gagner, et, à son retour. Napoléon et Davout avaient achevé de concerter le stratagème, dont Frédéric-Guillaume concevait le soupçon et l'appréhension, sans qu'il en mesurât cependant la mortelle efficacité : le vaste coup de filet destiné à tout envelopper en quelques heures, souverain, gouvernement, administration, armée, ne laissant de choix au captif qu'entre la soumission complète et l'étranglement (2).

Metternich en était sans doute averti. Les premières instructions données par Napoléon à Davout en vue de cette opération sont, en effet, du 14 novembre, et, dans un rapport daté du 28 du même mois, le ministre de l'empereur François écrivait : « Si la Prusse résiste aux ouvertures françaises, elle sera écrasée, et le moment sera opportun pour réclamer la Silésie dans ses dépouilles. Si, au contraire, elle doit céder à la France, il est bon de la prévenir. » L'éloquence de Scharnhorst ne pouvait prévaloir contre cet argument, et, dès la fin de décembre, l'accord était mis en préparation, qui, le 14 mars 1812, devait obhger l'Autriche à fournir à Napoléon un corps auxiliaire, moyennant la promesse d'un agrandissement sur le Danube et la garantie de l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes, pour le cas où une reconstitution de l'État polonais résulterait de la guerre en perspective (3). Napoléon l'emportait des deux côtés, et, brisés par lui à cinq reprises, les fils de la coalition ne se laissaient pas renouer aux mains du vaincu de Friedland,

En dehors de l'Autriche et de la Prusse, l'Allemagne, à la vérité, restait, avec ses foyers multiples de vie indépendante, où l'acti-

(1) Doyen, Erinnenmgen, II, 141 ; Max Dunckeh, ibicL, p. 378 ; Lefebvre, Histoire des cabinets, V, 139-140.

(2) Napoléon, Correspondance, XXIII, 14 ; Mnx Dunckeh, loc. cit., p. 427 ; Vandai., loc. cit., III, 278 et «uiv.

(3) Rapport» de Mclliriiirh du 28 novembre 1811 et 15 janvier 1812, Mettkbnicii, Mémoires, II, 430-440 (lo premier ni^imoire est dans celte publication doté par erreur du 28 décembre) ; Clehcq, liecuvil, II, 3G9,

vite ardente des sociétés secrètes, l'énergpique propagande des Scharnhorst, des Gneisenau, des Stein, des Blûcher, des Jahn^ attisaient l'impatience du jouç étranger. Les agents russes accrédités auprès des cours allemandes s'employaient à seconder ce travail, et, traversant le pays dans ses courses incessantes entre Pétersbourg et Paris, Tehernichcv y constatait un frémissement de bon augure. Il faisait agréer le projet d'un appel plus large aux oirieicrs allemands sans emploi, en vue de la formation d'une légion étrangère, qui, le moment venu, serait débarquée à Hambourg ou à Lubeck, pour prendre les troupes de Napoléon à rcNers (1). Tenus de court, se voyant « à la bouche du canon », les petits princes allemands se défendaient de participer à ce mouvement et ne refusaient même pas de le contrarier ; mais, discrédités pour des raisons d'ordre intérieur, cette attitude leur valait un surcroît d'impopularité, et, par-dessus les gouvernants, la coalition populaire des revendications nationales et des aspirations libérales gagnait le continent entier.

En Italie^ le libérateur converti en despote ne gardait plus guère de fidèles, et, rongeant le frein à l'exemple de tous les Napoléonides, Murât lui-même se mettait en frais avec le chargé d'affaires russe BenckendorfT, en attendant le ministre promis, désiré, réclamé, Dolgorouki, avec lequel il comptait sans doute entrer en relations plus intimes, tout en coquetant aussi avec les Anglais de Sicile (2). En Espagne, où Kochélev entretenait de nombreuses correspondances, prêchant « le réveil relatif au ver rongeur moral » et la croisade contre « le fléau de l'univers », les Cortès insurrectionnelles de Cadix se montraient très sensibles à l'espoir dont il les flattait d'une intervention prochaine en leur faveur (3).

C'était, pour une lutte à soutenir contre Napoléon, un appoint de forces morales, et même matérielles, point négligeable. Mais il ne pouvait prendre valeur que si cette lutte s'engageait au centre du continent. Dans la donnée à laquelle Alexandre se trouvait maintenant réduit d'une défensive à soutenir sur son propre sol, son isolement serait donc resté complet, si une offre spontanée

(1) Rapport de Tchernichev, 17 avril 1811, Sbornik, XXI, 110-125.

(2) Bassano à Otto, 30 août 1811, Affaires étrangères, Autriche, CCCLXXXIX, 50; F. Masson, yapoUon et sa famille, VI, 308.

(3) Grand-duc Nicolas, Alejcandre /", II, 15 et suiv.

d'assistance ne lui était venue du seul endroit où il ne s'avisait pas de porter ses sollicitations.

La perte de la Finlande laissait la Suède profondément irritée, et, se rattachant à d'anciennes traditions, l'élection de Bernadotte semblait faire de ce pays un fief napoléonien par excellence. Mais le moins docile de tous les Napoléonides était homme à se montrer aussi le plus ingrat, et, en fait, Alexandre devait trouver dans l'héritier du trône des Wasa son premier allié, plus démonstratif à la vérité en paroles que pressé de passer aux actes et plus tenté par le marché que décidé à en courir le risque, précieux quand même, car il allait obliger Napoléon à distraire une partie de ses forces pour se garder de ce côté, son adversaire obtenant, au contraire, l'avantage d'y être mis à couvert. Tchernichev était encore désigné naturellement pour devenir l'ouvrier de cette combinaison.

Depuis l'avertissement qu'il lui avait donné en avril 1811, Napoléon le laissait rôder autour de ses bureaux de guerre, dans l'idée peut-être que les renseignements ainsi recueillis et transmis à Pétersbourg serviraient à renforcer l'impression d'épouvante qu'il cherchait à y produire. « Le postillon » s'en trouvait engagé à prolonger ses séjours à Paris, où il ne perdait pas son temps. Son élégance « trop parfumée », sa taille « trop gucpée » au goût de la duchesse d'Abrantès, et ses yeux« presque perpendiculaires » trouvaient par ailleurs des admiratrices en nombre et passaient pour ne pas laisser insensible la princesse Pauline elle-même. « C'était une folie, une obsession qui pouvait faire croire à la magie », notait la femme de Junot dans son journal ; « elles ne mouraient pas toutes, mais toutes étaient frappées (1). » L'objet de cet engouement le mettait à profit pour, d'une part, étendre de

(1) Duchotte d'Abrantès, Mémoires, XIV, 162-166; comtesse de CuoitsuL-GoupriBR, Réminiscences, p. 11 ; Fuuciii^, Mémoires, II, 9G.

plus en plus le champ de ses investigations et, de l'autre, masquer des entreprises auxquelles, représenté par Caulaincourl (1) comme « un bon jeune homme », modèle de « discrétion » et tout à fait inofTensif, il donnait un caractère passablement scabreux. Après s'être employé avec succès en juin 1810 à débaucher Jomini, dont, cependant, Alexandre refusait d'accepter les services au prix qui en était demandé, il prenait contact avec le prince de Ponte-Corvo, en plein travail à ce moment pour sa candidature suédoise et arrivait à se faire dire que « la Russie devait chercher par tous les moyens à avoir à Stockholm quelqu'un sur qui elle pût compter; dans la supposition, en effet, d'une guerre qu'elle aurait à soutenir, soit contre l'Autriche, soit contre la France^ il lui importerait de concentrer sur un seul point la masse de tes forces » (2).

Le mois d'après, l'auteur de cette insinuation significative est élu et revient à la charge. Il invite Tcheruichev à déjeuner en tête à tête et le caresse fort : « Défendue à tout le monde, sa porte sera toujours ouverte, assure-t-il, pour le représentant du tsar. » Il se répand eu même temps en protestations de dévouement pour Napoléon, de qui il cherche à tirer de l'argent pour ses frais d'installation à son nouveau rang; mais ses yeux démentent les paroles que sa bouche prononce et les deux hommes se donnent rendez-vous à Stockholm (3) où, en octobre, Napoléon voudra que le tsar rappelle le prince héritier de Suède au souvenir de ses obligations envers son bienfaiteur et envers la France.

a C'est le port de Gothembourg qu'il faut fermer, aura dit Alexandre à Caulaincourt ; si l'arrivée du prince de Ponte-Corvo enlève à l'Angleterre ce débouché, on frappera par là un coup qui se fera réellemeat sentir dans la cité de Londres (4). »

Du moins le duc de Vicence lui aura prêté ce propos. Or, depuis que Bernadotte se trouvait à Stockholm, la contrebande anglaise dans les cours suédoises ne faisait que grandir. Napoléon prenait donc le tsar au mot en réclamant son intervention, et Alexandre

(1) Vandal, loc. cit., II, 496.

(2) Tcheruichev à Roumiantsov, Paris, 25 juillet 1810, Sbornik^ CXXI,

(3) Le même au même, Paris, 17 septembre 1810, ibid., p. 89 et suiv.

(4) Grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, V, 193.

332 LK RÈGNE D'ALEXANDRE i"

faisait droit à cette requête, on s'imagine dans quel esprit : remis en course sur la route de Pétersbourg à Paris, avec ordre de passer par Stockholm, « le postillon » était chargé de la commission.

Il s'en acquittait, dans les premiers jours de décembre, en donnant officiellement au prince royal l'assurance que « la Russie n'avait aucun engagement pouvant ou devant l'entraîner à faire la guerre à la Suède, ou même à y prendre part, si quelqu'un de ses alliés la déclarait à ce royaume », et, confidentiellement, dans une audience privée, après que Charles-Jean se fut littéralement jeté à son cou, il ajoutait que le tsar n'entendait peser d'aucune façon sur les déterminations de sa voisine, voulant, en toute circonstance, la laisser libre de ne prendre conseil que de ses convenances. Bernadotte se confondait en remerciements, et, en cinq jours, « au mépris de la constitution », il tenait avec l'envoyé d'Alexandre trois longues conférences. Le recevant à sa table, il renvoyait les servants et s'épanchait en des discours prolixes, où, à travers des plaintes très vives contre Napoléon, « dont les exigences tendaient à ruiner la Suède », il renouvelait les insinuations auxquelles il s'était risqué à Paris, en les renforçant et en les assaisonnant de gasconnades : le tsar pouvait absolument compter sur lui et « porter ses armes à Constantinople, Vienne, ou Varsoi^ie, sans crainte de voir bouger la Suède, dont l'unique désir était de rester unie à la Russie » ; il n'oubliait pas ce qu'il devait à la France, mais il ne pouvait lui sacrifier les intérêts de sa nouvelle patrie ; il n'avait pas peur de Napoléon, et, « une fois sur le territoire suédois, on verrait encore quel parti prendraient les soldats français ». Il rappelait qu'à Anvers, en 1809, « un grand nombre de mécontents, des plus notables, tant de cette ville que de Paris, lui avaient fait des propositions pour le mettre à la tête du gouvernement ».

Cependant, tout en donnant clairement à entendre qu'il verrait avec plaisir la Russie entrer en lutte avec la tyrannie napoléonienne, il semble avoir évité de préciser dans quelle mesure il serait disposé à y intervenir, et, de son côté, Alexandre paraît avoir estimé que, dans les termes où ils demeuraient de part et d'autre avec Napoléon, entre un alhé et un client au premier degré de ce souverain, la situation ne comportait pas, pour le

moment, des engagements plus formels. C'est du moins ce que laisse supposer le rapport de TchernicUev sur cet épisode (l) et une lettre que le tsar, après l'avoir reçu, a adressée au prince royal (2), écrivant : «i Je désire sincèrement votre amitié, votre confiance ; je la désire avec ardeur, parce que, depuis longtemps, vous avez acquis toute mon estime. Je suis capable d'entendre ce que vous avez fait connaître à Tchernichev ; je suis capable de l'exécuter, et, dans les rapports d'homme à homme, je veux être votre ami. Élevé par un républicain, j'ai appris de bonne heure à séparer l'homme de ses titres et de ses dignités. Je ne vous ai envoyé Tchernichev que dans les vues de calmer les inquiétudes que l'on vous a inspirées relativement à moi. Tout ce qu'il m'a communiqué de vos dispositions m'a fait un plaisir infini. Comptez toujours sur moi. »

Au cours de l'année suivante, déclamant toujours contre Napoléon et querellant son envoyé, Alquier, Bernadotte donnera souvent à l'envoyé du tsar, baron de Nicolay, l'impression qu'il n'attend qu'un acte de violence, jugé inévitable à délai plus ou moins long de la part du « tyran », pour entrer plus ouvertement en matière avec la Russie (3) ; il tardera, cependant, à justifier cette opinion, ayant pour cela plusieurs raisons : les besoins d'argent d'abord où il continuait à se trouver et qui lui faisaient renouveler à une autre adresse des appels suppliants et d'humbles offres de service ; le sentiment, ensuite, d'un grand nombre de Suédois, qui ne se consolaient pas de la perte de la Finlande et croyaient Napoléon seul en mesure de procurer à leur pays, en Norvège, une compensation convoitée par Charles- Jean lui-même (4) ; et encore les attaches napoléoniennes et la nostalgie parisienne de

(1) Stockholm, 7 décembre 1810, Sbornik, XXI, 22 et suiv., et Revue historique, 1888, XXXVII, 68 et suiv. (Arvide Ahnfell), Les rapports de Tchernichev sur ses missions dans les vol. XXI et CXXI du Sbornik.

(2) Pétersbourg, 22 décembre 1810, Affaires étrangères, Russie, suppl., XVII, 300. En 1819, devenu roi, Charles-Jean jugera à propos de publier cette lettre avec quelques autres de même provenance, indiscrétion dont leur auteur témoignera un très vif mécontentement, (Le chargé d'aiTaires de France à Pétersbourg, de Malvirade, à DessoUes, Pétersbourg, 27 septembre 1819, ibid, Russie, Correspondance, CLIX, 244.)

(3) Archii'es i^orontsov, XXII, 427 et suiv. ; Vandal, Sapoléonet Alexandre III, 243 et suiv.

(4) SwEDERus, Schwedens Politik, I, 132.

Désirée qui la faisaient répugner à un parti propre à lui fermer irrémédiablement le chemin du retour au paradis perdu ; et, enfin, cette façade que, dans leur fréquence continue, les courses elles-mêmes du « postillon » contribuaient à maintenir, au gré des deux empereurs, devant l'édifice croulant de leur alliance. Le soin qu'ils y apportaient ne décelait-il pas le désir réciproque d'un accommodement? En fait, à la dernière heure, un essai, ou un simulacre nouveau de conciliation se produisait entre eux, rendu plus impressionnant par son origine et la personnalité de ceux qui s'y employaient.

Il avait pour point de départ l'officine secrète où Nesselrode et Spéranski travaillaient sous l'inspiration de Talleyrand et de Caulaincourt. Interprétant à sa façon les suggestions du prince de Bénévent, le premier arrivait à se persuader qu'une prise d'armes contre Napoléon sans la participation de l'Autriche serait téméraire, et un prurit d'ambition s' ajoutant à ce sentiment, il en était porté à une évolution analogue à celle qui, en 1806, avait engagé Novossiltsov à se destiner le rôle de pacificateur. Rentrant à Pétersbourg en octobre 1811, il se rendait inopinément garant des facilités qui se trouveraient à Paris pour un accord transactionnel, négocié, sous la médiation de la cour de Vienne, par un représentant du tsar, apte à se prévaloir de ces chances favorables et muni de pouvoirs illimités. Le plénipotentiaire qu'il avait en vue se laisse deviner (1).

Dans un mémoire présenté au tsar, Spéranski adoptait pleinement l'opinion et le vœu de son jeune collaborateur, mais en leur donnant un sens dilTérent. Trahissant une fois de plus son inconscience de la situation, il partait de ce principe que la Russie restait maîtresse de faire j)rendre à sa querelle avec la France le d6veIoj)pcment et le rythme qui lui conviendrait. Napoléon,

(1) NKHflEt,noDiî, Lellrea et papiers, III, Ml; Coqitelle, duns Revue d' histoire diplomatique, 1909, II, 218.

affirmait-il, n'avait pas d'intentions agressives. S'il armait, ce n'était que pour défendre les avantages acquis par lui à Tilsit et compromis, ou menacés, par la politique douanière de la Russie, par ses préparatifs belliqueux et par les manœuvres hostiles auxquelles il la voyait se livrer dans tous les pays d'Europe. Sans doute, à la longue, comme Nesselrode lui-même l'avait jusque-là admis, un conflit entre les deux empires était inévitable. D'une part, en effet, le pacte de Tilsit avait mis en jeu, dans leurs relations, des intérêts vitaux qui ne comportaient aucun compromis durable, et, d'autre part, la Russie y avait contracté des obligations dont elle était bien capable de s'acquitter, mais au sujet desquelles elle ne réussirait jamais à fournir des garanties satisfaisantes. Cependant, elle devait ajourner l'échéance fatale, parce qu'elle ne se trouvait pas en mesure d'alTronter immédiatement cette épreuve, et elle pouvait obtenir sans difficulté le délai dont elle avait besoin. Il lui suffirait pour cela de rassurer Napoléon. Dans cette argumentation quelque peu spécieuse selon la nature de son esprit, Spéranski ne laissait pas de se mettre en contradiction avec lui-même, puisqu'il admettait qu'on n'avait pas le moyen de satisfaire les défiances du grand homme. Mais, allant jusqu'au bout de son raisonnement, il répudiait l'expédient d'une ambassade extraordinaire, comme humiliant et d'un effet peu sûr. Plus digne et plus efficace serait la détermination de renoncer aux attitudes de défi qui irritaient l'adversaire sans l'intimider, et aux armements précipités qui, ruineux, restaient très insuffisants. C'était la politique personnelle du souverain que le fa tulto osait ainsi condamner, et, après cet acte de courage, avec autant d'habileté que de hauteur de vue, il montrait, en concluant, qu'en liaison avec l'œuvre des réformes auxquelles il consacrait son principal effort, un accroissement plus effectif de la puissance militaire du pays ne pouvait y être attendu que d'un relèvement de son niveau matériel et moral (1).

Entre les deux thèses qui s'offraient ainsi à son choix, Alexandre se donnait, selon son habitude, l'air de les goûter également l'une et l'autre. A la fin de novembre, ayant fait agréer le plan d'accommodement par lui conçu : abandon par la Russie de ses récla-

(1) Ancienne Russie, 1900, CI, 57 et suiv.

âo6 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1"

mations au sujet de l'Oldenbourg et de ses ultimes exigences au sujet du non-rétablissement de la Pologne, en échange de l'engagement que prendrait Napoléon de faire réduire l'armée polonaise et d'évacuer le territoire prussien, Nesselrode faisait déjà ses préparatifs de voyage, et, donné comme prochain par la rumeur publique, son départ pour Paris avec des pouvoirs l'autorisant à traiter sur cette base mettait le monde diplomatique en émoi (1). Continuant à être sollicitées par le tsar en sens contraire, les cours de Berlin et de Vienne éprouvaient quelque surprise de cette conversion aux idées pacifiques, mais n'en montraient pas moins d'empressement à en favoriser l'effet. En janvier 1812, le comte de Saint-Julien recevait l'ordre de s'employer daiis ce sens, et, à la mi-février, le colonel Knesebeck arrivait de Berlin avec des instructions analogues.

Trente ans plus tard, ce dernier devait se faire honneur d'avoir, avec ou sans autorisation, donné secrètement à son voyage un autre but, qui aurait été de suggérer au tsar le plan de campagne, dont l'application, en attirant Napoléon au fond de la Russie, allait causer sa perte (2). C'est un titre de gloire qui a été disputé k ce stratège par un grand nombre d'autres et où sa prétention semble infirmée par divers témoignages, voire par le sien propre, dans le récit qu'il a fait, sur le moment, de cet épisode de sa carrière. En désaccord avec Scharnhorst, Gneiscnau et Boyen, Knesebeck était d'ailleurs acquis au parti de la paix. En quittant Berlin, il a dit à Lieven qu'il souhaitait sincèrement concourir au maintien de l'alliance entre la Russie et la France, et, à Pétersbourg, il s'est mis dans les meilleurs termes avec Lauriston, chez qui il avait son couvert mis (3). Mais la duphcité commune à tous les agents de la politique prussienne laisse en ce point d'histoire le champ ouvert à la controverse (4), et l'importance n'en est

(1) Laurûton à Marct, 23 novembre et l""' décembre 1811, Affaires élraa- (èrcH, Ru«»ic, CorresponddiuT, CLIII, 33G, 3G0.

(2) KNESuuliCK, Eine diplomatische Triloyie, p. 107 ; Muei-fi.inc;, Au^ mcinen Leben, p. 184 ; llciicki'l von Donneusmabck, Erinncrungcn, p. 9°

(3) K^iisi'.nECK, IliiUcrlanscne Papieren, p. 91-104 ; Lcuensuilueu, lll 433 ; F. DK Mahtkn», Recueil, VII, 41-44.

(4) V. Tiiiemmij:, dans Fomchungen zur Urand. tind Preims. Geschichi neue l'ulge, XVII, 2' puilie, p. 195 cl Buiv. ; cf. Max Dunckeu, ^1«.ï der Ze\ p. 55 ^

LE CONFLIT 3r.7

pa8 {jrande. A l'arrivée, en effet, de Knesebeck, le siège d'Alexandre éfail fait : après avoir remia de semaine en semaine le départ de Xesselrode, tout en le donnant toujours comme imminent dans ses entretiens avec Lauriston, il venait de lui signifier l'abandon défijiitif de ce projet de négociation. Très vraisemblablement, il ne l'avait eu jamais sérieusement en vue, n'y cherchant qu'un moyen, d'une part, d'endormir Napoléon ; d'autre part, de l'intéresser au succès de l'autre négociation que Koulousov poursuivait avec la Porte, aidé par le nouveau représentant de l'Angleterre à Constantinople, l'énergique Liston, et par le toujours entreprenant Wilson. Le tsar disait à Kochélev, qui le répétait à de Saint-Julien, qu'il était décidé à faire là-bas « une paix prompte et déshonorante », et à Lauriston qu'il ferait partir Ncssclrode aussitôt que, lui rendant la disposition d'une grande partie de ses forces, cette paix « lui permettrait de montrer qu'en se prêtant à un arrangement, il n'était pas guidé par le sentiment de la peur » (1). Pressé, il déclarait même qu'à tout événement Nesselrode recevrait prochainement sa feuille de route. En fait, il attendait les nouvelles rassurantes que Koutousov lui faisait espérer, et, les ayant reçues dans les premiers jours de février, il ne s'embarrassait pas de passer outre aux engagements pris. Il alléguait que Napoléon aurait désapprouvé la mission de Nesselrode, et, la fausseté de cette assertion lui étant démontrée, il se rejetait sur le caractère menaçant qui était donné aux armemcnti opérés en France qui rendrait trop humiliante la démarche qu'il s'était proposé de faire (2).

Dans la forme sinon dans l'esprit, la thèse de Spéranski l'emportait ainsi, et, pour le coup, les masques tombaient, les derniers voiles étaient déchirés ; rien ne restait même du décor que les signataires du pacte de Tilsit avaient donné à la comédie de sentiment, où, depuis quatre ans, ils avaient cherché à déguiser devant le public et devant eux-mêmes la réalité de leurs pensées

(1) Saint-Julien à Metternich, 28 septembre 1811, grand-duc Nicolas, Alexandre /«', I, 462; Lauriston à Marct, 27 décembre 1811, Affaires étrangères, Russie, Correspondanct, CL III, 402.

(2) Le même au même, 1, 4, 17 et 19 février 1812, ibid, CLIV, 64 et suiv. ; grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, VI, 2* partie, p. 138, 146, 152, 161, 168, 178, 180, 184, 213.

et de leurs desseins, et l'heure du drame sonnait. Alexandre allait se figer désormais dans l'attitude de victime, résignée à une agression qu'il n'aurait provoquée d'aucune façon, et Napoléon attendra seulement le moment où, sur les rives du Niémen, l'herbe aurait poussé que brouterait la cavalerie de ses innombrables escadrons en route pour le tragique destin.

Mais auparavant, l'abandon du systèine français aura déterminé dans la politique intérieure de la Russie une crise, pleine de conséquences plus fatales encore pour son avenir.

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