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AVANT-PROPOS

Il y a cent an», victorieuse de Napoléon, la Russie s'érigeait en arbitre des puissances du continent, et, bien qu'elle lui dût de figurer encore dans le nombre, la Prusse prenait particulièrement offense de cette prétention. A raison de quoi, un de ses hommes de guerre mettait en avant l'idée d'une entente avec l'Autriche — le pacte qui devait être réalisé de nos jours — pour faire échec au « colosse ». Mais un de ses compagnons d'armes y objectait en ces termes :

« Y pensez-vous? Un pied en Allemagne et l'autre en France, il est capable de mettre en débris la moitié de notre pays ! En outre, militairement parlant, ne devons-nous pas convenir qu'un Russe vaut plus de trois Autrichiens? *

Ainsi, en juillet 1815, devisaient Clausewitr et Gneisenau I A ce moment, les armées du tsar campaient entre la Seine et le Rhin.

Mais un an, un an plus tard seulement, un diplomate franyais, le comte de la Moussaye, recueillait à Pétersbourg une impression très différente, et, dans un mémoire que les archives du Quai d'Orsay ont conservé, il traçait ces hgnes prophétiques :

« Plus on étudie les éléments dont se compose cette puissance [la Russie], et moins on est tenté de souscrire à la haute opinion qu'elle voudrait donner d'elle-même. Quelques combats peuvent détruire ses armées rassemblées avec tant de peine. A l'intérieur, elle est sans lois, sans administration et presque sans industrie. Elle peut en un jour tomber au dernier rang. »

La prophétie n'était pas nouvelle. Le dicton attribuant des pieds d'argile au « colosse » avait cours dans le monde européen depuis la mort de Pierre le Grand. C'est que l'événement dont nous avons été témoins s'annonçait déjà. Déjà la révolution était en marche. Lent et dissimulé le plus souvent comme tel fleuve souterrain, son travail destructeur se poursuivait depuis ces « années de trouble » où, au seuil du dix-septième siècle, aidé comme hier par l'invasion étrangère, il avait brisé l'armature de fer forgée par les derniers descendants de Rurik, en précipitant le pays dans un état de décomposition politique et sociale analogue à celui que nous contemplons aujourd'hui avec effroi.

Il y a trois cents ans, la crise a été conjurée assez promptement. Les premiers Romanov ont redressé l'appareil de puissance dont ils recueillaient les débris des mains du suffrage populaire. Pierre le Grand a consolidé cette Bastille russe, en renforçant ses bases, ses défenses comme ses prises, et le géant est resté debout. Hier encore, sa masse imposante semblait défier une catastrophe qui, en se produisant, a surpris les esprits les .plus clairvoyants et dont les causes mettent en perplexité les plus sagaces. Cet ouvrage aidera à les mettre en lumière. C'est à la Russie d'il y a cent ans, parvenue à l'apogée de sa grandeur et pourtant penchée déjà sur l'abîme, comme le lecteur de ces pages d'histoire le reconnaîtra, qu'il convient, en effet, de demander le secret de cette destinée tragique.

On l'a cherché dans le fait d'une culture étrangère, prématurément poussée aux plus extrêmes raffinements et superposée à un fond de barbarie qu'elle ne parvenait pas à pénétrer. En elle-même, cette cause ne saurait suffire à l'explication d'un effet qu'elle m'a pas produit ailleurs. Le problème du moins en serait seulement déplacé, car il resterait à savoir pourquoi, en y mettant une empreinte si profonde, le génie de l'Hclladc ou de Rome n'a pas vicié au même degré le caractère de tel peuple d'Occident Ott entravé le développement normal de son organisme. Le double phénomène, ascension si haute et chute si profonde de la puissance russe, est de nature plus complexe.

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Egprit de discipline, endurance sans bornes de« hommes à la mesure du pouvoir sang limites qui les employait, héroïsme se doublant de fanatisme, le réçime tsariste a créé et développé dans le corps soumis à sa loi des points de force, dont, au cours de trois siècles, l'Europe, l'Asie et l'Amérique elle-même ont éprouvé l'énergie et la portée. Mais, en même temps, comprimant, asservissant et avilissant tous les éléments de la vie sociale, il tendait à en affaiblir la substance ; il en énervait les organes ; il en détendait les ressorts ; il y déterminait des traits de corruption, poussés graduellement jusqu'à des formes monstrueuses, et, travaillant contre lui-même, il y provoquait des mouvements de révolte, qui, violemment réprimés, n'en ébranlaient pas moins peu à peu l'armature de fer. Lu Bastille russe résistait; mais, il y a cent ans, des brèches y paraissaient déjà ; élève d'un « jaco bin » et réformateur inconsistant, Alexandre s'est lui-même employé à les élargir, et il était inévitable qu'en croulant, au début du vingtième siècle, comme trois cents ans plus tôt, l'édifice découvrît un chaos peuplé de cauchemars.

La culture étrangère a contribué à ce résultat par la raison de l'abus qui en a été fait. Elle a été employée ici à contresens. Aux mains de gouvernants, étrangers eux-mêmes, elle est devenue l'instrument d'une malversation, qui est sans autre exemple dans l'histoire et qui, au cours du règne d'Alexandre I"", a, précisément, été portée à l'extrême. Adversaire ou allié de Napoléon, puis associé de Metternich dans une entreprise de police internationale, comme ses devancier* depuis Pierre le Grand, mais avec plus de persistance encore et moins de scrupule, le fils de Paul a négligé les tâches qui le sollicitaient à l'intérieur de son empire, pour s'absorber au dehors et épuiser les forces de ses sujets dans d'autres besognes, auxquelles ni lui ni eux n'avaient aucune raison de s'appliquer.

Ainsi, par l'extinction graduelle du sentiment national au sein d'un peuple détourné de sa vocation naturelle et maintenu dans l'abjection ; par le maintien des divergences ethniques au défaut de toute pohtique d'assimilation, intelligemment conçue

et pratiquée avec esprit de suite ; par la destruction systématique de tout esprit d'initiative et de toute forme d'action indépendante ; par l'affaibliseement, enfin, du sentiment religieux luimême sous l'influence dégradante des servitudes communes, ont été produites, au sein de ce peuple, cette absence de cadres constitutifs, cette atonie d'organes fonctionnels et cette impuissance de réaction devant les pires violences et les expériences les plus extravagantes, en même temps que cette inclination à la fureur du désordre et à l'orgie du crime, dont la Russie bolchevisée nous a donné le spectacle.

La Russie d'Alexandre l^ était loin encore de cette crise. Elle en laissait cependant observer déjà des symptômes caractéristiques.

Sur le trône même s'accusaient des défaillances analogues à celles qui naguère ont précipité cette dynastie à une expiation assurément trop cruelle. Produit des mêmes remous intellectuels et moraux, il y a cent ans comme hier, une vague de mysticisme bas et de superstition grossière pénétrait les plus hautes sphères, où les nobles instincts de l'esprit comme les élans généreux du cœur semblaient abolis, et, introduite dans l'intimité du souverain, érigée pendant quelques mois en Égérie politique après Mme de Krudener, Mme Bouche, cartomancienne recueillie en France, annonçait les Philippe et les Raspoutine de notre temps. La révolution marchait et le tsar travaillait à détruire le tsarisme.

Aussi, dans la première phase do la lutte contre Napoléon, la faiblesse du « colosse » s'est révélée. Au prix même des plus grands efforts, la Russie n'a pu ni secourir efficacement ses aUiés, ni défendre ses frontières. De 1812 à 1815, un sursaut inattendu de ses énergies latentes l'a redressée et l'a portée au pinacle ; mais, aussitôt après, elle s'ulTaissuil. Devant le problème oriental, impnidomment évoqué par son maître, la protectrice attitrée des Slaves et des chrétiens orthodoxes souffrant d'une même

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oppression sous le joug; ottoman restait sourde à leur appel. Avant l'effondrement matériel, c'était déjà la faillite morale, et le monde contemporain ne s'y trompait pas. « Le gouvernement russe actuel a détruit d'un seul coup l'œuvre de Pierre le Grand et de ses successeurs », écrivait Metternich, en juin 1822.

Au péril intérieur, l'action extérieure servait de dérivatif. Elle a été aussi, à diverses époques, déterminée en partie par cette menace. C'est contre elle qu'instinctivement, dans les premières années de son règne, Alexandre s'est, sans souci des intérêts nationaux et même à leur détriment, associé à la coalition antinapoléonienne, comme plus tard il a, consciemment, ambitionné de devenir le gendarme de l'ordre légal en Europe. Mais la catastrophe restait en vue.

Pour la conjurer, avec le concours du souverain, ou même sous son impulsion dii*ecte, des tentatives de reconstruction politique et sociale ont été multipliées, analogues encore à celles (jui ont précédé le cataclysme bolcheviste, et dans les voies pacifiques ou les entreprises de violence, les projets de réforme ou les essais de coup d'Etat, affectant la même forme. Elles ont échoué faute de cohérence suffisante dans les idées, de cohésion dans les efforts, et d'intelligence même, sous l'influence énervante, dépravante et abrutissante du régime en vigueur. Le maître arrêtait en cours d'exécution les programmes adoptés, ou reprenait d'une main ce qu'il concédait de l'autre. Les sujets soutenaient mollement l'œuvre entamée, ou la désertaient aux heures décisives. En augmentant les motifs de malaise et d'irritation, les entreprises de réforme avortées incitaient les poussées révolutionnaires à des excès, qui fournissaient des arguments aux emportements d'une réaction également mal inspirée, et la course à l'abîme a continué.

C'est ainsi que, malgré la distance qui les sépare dans le temps, le chapitre d'histoire qui est abordé ici se rattache par un lien direct à celui qui retient en ce moment l'attention du monde entier.

Ce n'est pas son seul élément d'intérêt.

h en doit une part à son emplacement dans ce cadre grandiose du premier quart du dix-neuvième siècle, où tant d'autres événements émouvants se sont rencontrés. L'épopée napoléonienne a eu jusqu'à présent le privilège de donner à tout ce qui y a touché un relief, un éclat et un prestige dont la personnalité d'Alexandre a elle-même largement bénéficié. « Le sphinx non deviné jusqu'au tombeau », comme l'a appelé le plus grand poète de son pays, a été assurément un homme très secret. Il a, cependant, le mieux réussi à dissimuler, sous des dehors séduisants et à la faveur de quelques dons brillants, les défauts de son esprit ou les faiblesses de son caractère, et « l'amitié d'un grand homme », dont il se réclamait à Erfurt, y a puissamment aidé. Au vainqueur d'Austerlitz et de Friedland le don a aussi appartenu de grandir ses adversaires, même dans leur défaite.

Dans la perspective nouvelle que les plus récents événements de l'histoire européenne ont créée, ceux d'il y a cent ans paraissent, à la vérité, amoindris. Comme les pyramides d'Egypte sur l'immensité du désert, ils semblaient destinés à projeter éternellement sur l'avenir l'ombre d'une grandeur et d'une majesté incomparables. Aujourd'hui, à l'exemple de Napoléon lui-même, qualifiant d' « opération de second ordre » le passage du Rhin sous les yeux de Louis XIV, les combattants de la Marne, de TYser ou de la Somme pourraient être tentés de ne reconnaître à la bataille d'Iéna que l'importance d'une escarmouche. Mais, dans réchellc d(;8 grandeurs et des valeurs de cet ordre, la mesure des faits ne relève ni de rarithiaétique, ni de la géométrie. « Querelle de bateliers ! » s'écriait plaisamment naguère un visiteur de rilellade, à la. vue de la minuscule rade où •on guide lui indiquait i'cinplacemenl de la bataille de Salamine. Le sort de la civilisation n'en a pas moins été joué dans cet espace étroit; et de même les guerres do la Révolution cl de l'Empire ont creusé le sillon où, avec le reste de l'Europe, la

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Russie s'est acheminée à la crise mondiale de l'heure présente.

C'est à ce moment, en effet, que, mal conseillés, de leur côté, par des rancunes, des méfiances ou des intérêts de race, avec les dépouilles de la France finalement vaincue et les brèches pratiquées dans sa frontière de l'Est, les vainqueurs ont livré au plus faible d'entre eux, qui devait devenir le plus fort, les instruments d'un accroissement de puissance dont ils devaient éprouver un jour le poids et endurer l'exécrable abus. Et c'est à ce moment également qu'en Russie, dans l'antagonisme aggravé entre les éléments discordants de l'organisme national, le déclin vers la chute finale a eu son point de départ. D'un côté, en effet, engagé avec son chef dans la mêlée épique, le peuple russe tout entier a été soulevé au-dessus de lui-même et porté à mettre en valeur les meilleures parties de son être que l'épreuve exaltait ; mais, en même temps, le contact ainsi établi entre cette masse incohérente et fruste et la culture occidentale a accru, par l'européanisation superficielle de certaines parties, le défaut d'équilibre dans l'ensemble, en augmentant le penchant des uns à l'exagération des modèles étrangers, comme aussi, par un effet de réaction, la répugnance des autres à s'en inspirer.

Maintenant l'armature de fer est en pièces, et, à ton défaut, les éléments qu'elle encadrait semblent en voie de dissolution complète. Des principes nouveaux d'agrégation, de vitahté et de puissance s'en dégageront -ils? Des Russes même en grand nombre laissent aujourd'hui entendre des paroles de désespoir. (( Il n'y a plus de Russie ! » Qu'il soit permis à l'auteur de rappeler l'évocation où il s'est essayé, dans un volume portant ce titre, de l'autre crise révolutionnaire, celle d'il y a trois siècles. Il y a constaté le même phénomène de désagrégation complète, la même folie de destruction, le même composé de violence, de terreur et de famine, les mêmes apparences de mort. On sait la

suite. Une Russie nouvelle, plus forte, a reparu, et ce fut l'œuvre de quelques mois et d'un marchand de bétail.

« Il n'y a plus de Russie. » C'est ce qu'ont dit aussi, en 1812, au lendemain de la prise de Moscou, les augures de l'époque : Metternich, J. de Maistre et Rastoptchine. Quelques mois plus tard, Alexandre régentait l'Europe.

De grands empires ont sombré dans ces oubliettes de l'histoire, d'où seuls quelques Champollion savent retirer leur image ; de belles civilisations ont disparu sans presque laisser de trace. Mais c'étaient des organismes atteints par la décrépitude de l'âge. Quand le « colosse » s'est effondré, trop de sève jeune y paraissait encore pour que cette chute fût une fin. Avec les forces tumultueuses, désordonnées et rudiinentaires qui s'agitaient en elle, la patrie de Léon Tolstoy donnait bien plus, hier, l'impression d'un commencement. A cette heure-ci même, du fond du gouffre où elle se débat, elle développe une puissance de propagande et d'expansion qui soulève des alarmes de l'Europe à l'Asie. Phénix disputé par la réalité à la fiction, elle renaîtra tôt ou tard des cendres, qui seules marquent aujourd'hui dans le monde la place de ce qui a fait, dans le passé, sa grandeur et sa gloire. Sous quelle forme? Dans quelles limites? Avec quelles chances d'un plus heureux devenir? C'est encore la Russie d'il y a cent ans qui, pour le mot de cette énigme troublante, est susceptible de fournir les bases tout au moins d'une conjecture raisonnée.

C'est à cette époque, en effet, qu'à un faîte où il n'a pu se maintenir, mais qu'il n'a pas désespéré de dépasser, portant un moment à leur plus haut potentiel les facteurs matériels et moraux de cette prodigieuse fortune, « le colosse » a donné la pleine mesure de ses possibilités, gage à évaluer d'un relèvement plus ou moins complet, au terme d'une crise, dont elles conditionnent l'issue.

Au point de vue technique, l'étude de cette partie de l'histoire russe doit h son objet, avec de grandes ressources, quelques diffi'

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