‹ Le règne de Charles le Chauve (840-877)Chapitre 127 sur 211 · COLLOQUE DE THION VILLE · texte numérisé non relu

COLLOQUE DE THION VILLE

Drogon, comme représentant du pape. Les actes de l'assemblée ne nous ont point été conservés1. Nous n'avons qu'une analyse d'un des assistants, l'annaliste Prudence, évêque de Troyes, et les propositions des évêques aux souverains2. Il convient de s'arrêter un instant sur ce document où se reflètent les aspirations du haut clergé du regnum Franc or am. Il commence par un préambule, dont le début, tout au moins, semble inspiré de celui de l'assemblée deCoulaines. On doit d' « immenses actions » de grâces au seigneur Dieu qui a touché le cœur des princes. On en doit également à ceux-ci pour se préoccuper du bien public et consulter à ce sujet les représentants de la Divinité, a § 1. Ceci dit, très nobles souverains, qu'il nous soit permis d'avancer ce que c'est votre discorde qui a déchiré Sainte Église. Si vous souhaitez « un règne heureux ici-bas et votre salut en cet autre monde où vous « aurez à rendre compte au roi des rois de cette Église dont le gou- « vernement vous a été confié, si vous voulez écarter les pestilences a multiples et pernicieuses de la corruption, si vous vouiez rétablir a sur les vôtres et sur vos adversaires votre autorité royale et i< sei- « gneuriale », prenez soin de conserver entre vous la Charité, d'un « cœur pur, de bonne foi... Aidez-vous l'un l'autre par de bons « conseils et de prompts secours, car il est écrit : Le frère aidé par le

1. Annales Bertiniani, p. 31 : « Intereafratrum...(\oy. p 123, note 3. Omnes quoque discordiarum satores cauturos sollicitius exsecraturosque et statura ecclesiaruni, imminentibus necessitatibus foedissime rébus dilaceratum ac personis minus congruis, id est laicis, vulgo contraditum, redintegraturos sese promittunt. Unde et ad Pippinum, Landbertum atque Nomenogiuni pacis gratia missos pariter destiaant, ut fratri Karolo oboedientes fidèles de cetero permansuri occurrere non ditïerant; sin alias, eis temporeoportuno viriliter conglobali, eorum infidelitatibus ulciscendis se interminando profecturos pronunciant. ». — Annales Xantenses : « 814... post haee autem Lotharius, Ludewicus atque Karolus convenerunt ad Thiedenhofe et post conlationem eorum in pace discesserunt a se » (Mon. Germ., Script., t. 11 ? p. 228).

2. Capitularia, éd. Krause, t. II, p. 112. Les trois mss. qui nous ont transmis ces capitula les font précéder du titre suivant : « Secuntur capitula quae acta sunt la sinodo secus Teudonis villa habita, in loco qui dicitur Iudicium, quando très fratres gloriosi principes, Hlotharius videlicet, Hltidowicus et Karolus simul convenerunt, anno V. regni Karoli; cui synodo Drogo Mettensis episcopus praesedit consensu eorundem regum. Quae et ipsi principes ante se fidelesque eorum relecfa capitula adprobaverunt et se eadem servaturos, auxiliante Domino, promiserunt, mcnse ociobrio, indictione septima. » Ce sont moins des canons de « synode » (comme le disent. Calmette p. 5; Diimmler, t. I, p. 256; Pfister, p. 120; Lesne, p. 254), que des propositions. Le mot synodus doit s'enten Ire plutôt d'une assemblée que d'un « concile » proprement dit. Drogon préside l'assemblée, non comme cvèque et comme clerc, mais comme représentant du pape. Cest à ce titre que tous, même les rois, lui cèdent le pas. — Judicium est Yiitz, Alsace-Lorraine, cercle et canton de Thionville.

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« Jrère est comme une ville forte. En place de la discorde répandue « chez vos peuples par les machinations du diable, servez la paix, « cette paix que le Christ montant au ciel a laissée à ses disciples « comme le plus grand des présents, en leur disant : Je vous laisse la « paix, je vous donne ma paix. Sans la paix, personne ne verra Dieu. »

§2. Les églises devenues veuves par suite de la discorde des trois frères doivent sans simonie, ou bien recouvrer leurs pasteurs réguliè rement désignés et consacrés, ou bien, si elles en sont privées pour quelque cause que ce soit, en être pourvues sans retard.

^3. Exhortation véhémente à ne point donner d'abbayes à des laïques. Pour ceux des abbés en fonctions qui font mal, les corriger ou les remplacer.

§4. Un grand péril menace l'âme des princes. Ils doivent recoudre la tunique de l'Église, a Ne tentez pas par des diplômes iniques de « soustraire leurs biens aux églises qui ont été remises à votre pro- « teclion. Conservez et confirmez plutôt les « préceptes » royaux qui « leur ont été accordés. Pour vous faciliter votre tâche chaque « homme d'Eglise (évêque), réserve faite de ce qu'il doit aux nécesu sites du culte, aura à cœur de contribuer diligemment, selon les « ressources de son église, aux besoins de l'Etat, comme au temps u de vos ancêtres».

§5. L'Église sait se plier aux nécessités du siècle. Elle n'ignore pas que les princes ne peuvent espérer une réforme radicale. Si une nécessité pressante les oblige à confier à des laïques des monastères de chanoines et de nonnes, que du moins l'évêque diocésain en ait la surveillance religieuse et temporelle, avec la collaboration d'un abbé régulier. Le détenteur laïque devra leur montrer révérence. S'il s'y refuse, les a proviseurs » en référeront au souverain. « Il sera néces- « saire d'ordonner aussi pour les lieux monastiques des «proviseurs » « du même ordre, quand votre autorité aura pris à cœur de mettre à la « tête des monastères ceux qui tiennent la place du Christ, confonné- « ment à la règle dictée par la Divinité. »

§ 6. Appel au bras séculier. Quant aux rapines et autres méfaits ayant leur racine dans la discorde, que quiconque a un reproche a s'adresser, à commencer par le souverain, fasse pénitence de ses erreurs passées sur l'admonition des évêques, chose facile si à la place de la discorde on plante la charité. Ce n'est pas en leur nom propre que parlent ainsi les prélats, c'est l'Esprit divin qui s'exprime par leur bouche.

Sous une apparence grandiloquente, hautaine même, les évêques se montraient très prudents, très opportunistes. Aussi, quand on eut donné lecture des « articles », les rois et leurs fidèles ne purent les

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rejeter et jurèrent de les observer. Ils s'engagèrent aussi à écarter et à exécrer les fauteurs de discorde'. Si nous possédions les admonitiones de cette réunion, il est probable qu'elles refléteraient des dispositions analogues à celles qui avaient été prises à Goulaines, qu'on y fondait, comme on a dit, le régime de la concorde. Pour bien marquer leur solidarité, les princes « décidèrent d'adresser de concert u et dans une intention pacifique des envoyés à Pépin, Lambert et « Nominoé pour engager ceux-ci à se rendre sans délai auprès de « Charles, leur frère, pour lui promettre obéissance et fidélité à l'aveu nir; fauté de quoi ils les avertissent que tous trois marcheront « contre eux à la première occasion, menaçant de tirer vengeance de m leur trahison2 ».

Chose étrange, de l'affaire qui semblait plus que toute autre passionner l'assistance, le vicariat de Drogon, il ne semble pas qu'il ait été question. Sans doute, l'entrevue de Thionville avait-elle été décidée en principe Tannée précédente et le vicariat de Drogon n'était, pour ainsi dire, pas à l'ordre du jour. Il est significatif que la « pétition » des évêques aux rois n'en souffle mot. On ajourna certainement la décision après l'examen particulier qu'en devait faire le clergé de chaque royaume. C'était dire que l'unité spirituelle, au profit de l'empereur du regnum Francorum était ruinée d'avance.

L'entrevue de Thionville remplit d'espoir et d'allégresse le clergé franc, tout au moins celui de la Gaule occidentale. Quelques semaines après, les évêques du royaume de Charles se réunissaient en synode au palais de Ver 3, une des résidences royales les plus fréquentées, et rédigeaient un programme de réformes qui renferme en même temps des actions de grâces et des réprimandes au souverain4.

On le remercie et on le loue d'avoir fait la paix avec ses frères. Qu'il

1. Cf. les dispositions de rassemblée de Coulaines (plus haut, p. 92-93.)

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