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ESPRIT ANCIEN, ESPRIT NOUVEAU

11 peut arriver qu'une révolution bouleverse de fond en comble la constitution d'un peuple, sans presque rien changer à ses habitudes littéraires. Un code poétique est plus difficile à déraciner qu'un code politique.

On le vit bien en France, au lendemain de 1789.

De Mirabeau à Chateaubriand, les écrivains, — si Ton excepte André Chénier, dont l'œuvre resta si longtemps dans l'ombre, — les écrivains ne songent pas plus à secouer le joug des anciennes formes, qu'ils n'y songeaient du- vivant de Boileau. La poésie se fait remarquer entre toutes par son immobilité. Même après l'apparition des grandes o»uvres de Chateaubriand,

LE RÈGNE DE l'kKF. 1

LE RÈGNE DE i/ENFANT.

Atala, René, les Martyrs, la poésie demeure attachée aux traditioas du dix-huitième siècle : elle reste obstinément descriptive et froidement philosophique. Tout s'est renouvelé en France, excepté elle. Elle se croit, elle se dit « classique », parce qu'elle reste fidèle à des formules, sans se demander si l'âme et la vie n'ont pas disparu de ces cadres et de ces symboles. De là ce spectacle étrange : d'une part, une société pleine de jeunesse et d'ardeur, en marche vers ses destinées nouvelles; — de l'autre, une poésie froide et fanée qui piétine sur place, à moins qu'elle ne chemine à reculons, le visage tourné vers le passé.

Bizarre contradiction qui ne pouvait se perpétuer. Les lettres, expression des mœurs, doivent, sous peine de périr, se mettre à l'unisson des sentiments, des idées, des passions d'un peuple. C'est la source de leur inspiration, c'est leur première raison d'être.

Déjà, grâce au génie de Chateaubriand, une révolution s'était opérée dans le domaine de la prose. D'un germe déposé dans les écrits de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur de René avait fait naître un monde. Restait à propager l'étincelle créatrice dans les autres parties du domaine littéraire.

Ce fut l'œuvre de Lamartine et de Victor Hugo.

Nous n'avons pas à développer ici les caractères multiples de cette poésie naissante, baptisée, dès son berceau, du nom de poésie « romantique », en opposition avec la poésie « classique », ou réputée telle. Il suffit à notre tâche de signaler deux traits essentiels et dominants : la poésie romantique s'annonce, dès son

début, comme intime et personnelle. A ce double titre, les affections domestiques vont tenir une large place dans les chants du poète. Il semble que l'enfant et le monde enfantin grandissent tout à coup en importance, en intérêt. Ils vont occuper et, peu s'en faut, remplir la scène, où (nous l'avons vu dans une précédente étude) (1) la place leur était mesurée avec une si visible parcimonie.

Eh ! quoi! Est-ce que le dix-neuvième siècle aurait la prétention d'avoir découvert l'amour maternel ? Est-ce quela tendresse pour l'enfant est sa conquête exclusive?

Non. Les grands sentiments innés dans l'âme humaine varient peu en somme. Ce qu'il y a de variable, ce sont les formes d'expression qu'ils revêtent, et cette différence provient surtout des habitudes et des mœurs.

Or rien de plus différent que les mœurs domestiques avant 1789 et depuis.

Avant 1789, la famille est soumise à une sévère hiérarchie, faite pour maintenir une sévère discipline. Quelque chose de l'esprit romain est entré dans nos foyers de l'ancien temps et s'y est maintenu sur les ruines de bien des institutions, de bien des croyances. Le principe d'autorité règne en despote là où de nos jours le principe d'affection réclame le partage^ moins qu'il ne prédomine. Une étiquette rigide règle les rapports des enfants et des pères et prévient le risque des effusions trop vives et des familiarités trop tendres. On se donne des noms de cérémonie : « Mon-

(1) Voir le Livre des Enfants et des Mères, chez Lecène et Oudin, 1 vol. in-4° illustré.

sieur mon père, Monsieur mon fils. » On se salue gravement, on s'embrasse peu. Le jeune chevalier de Grignan, écrivant à sa mère, parle de se jeter à ses pieds, de lui baiser les deux mains, ose à peine « aspirer à une de ses joues. »

« Aspirer à la joue de sa mère! mais embrasse-la donc à plein cœur, petit marmot ! » s'écrie, en rappelant le trait, un récent et spirituel historien de madame de Sévigné (1).

Quand il revient chez sagrand'mère, à la suite de sa première campagne, une plaisante contestation s'élève entre eux. Madame de Sévigné, l'aïeule par excellence, lui ouvre ses deux bras de grand'mèreet veutTembrasser sur les deux joues. En jeune homme respectueux et bien appris, le chevalier se dérobe ; il s'obstine à lui baiser les mains.

« Enfin, dit lagrand'mère qui veut avoir le dernier mot, je pris possession de sa tête et je la baisai à ma fantaisie. »

Madame de Maintenon ne se souvenait pas d'avoir été embrassée par sa mère plus de deux ou trois fois. Le premier président de Harlay et son fils vivent sous le même toit, se rencontrent à la même table, sans presque desserrer les lèvres : ils correspondent d'une chambre à l'autre par le moyen de valets porteurs de laconiques messages.

(1) Madame de Sècignè, par Vallery-Radot (Lecène et Oudin, 1888). — Il y a là quelques pages bien piquantes sur ces mœurs de la famille dans l'ancienne société. Nous en avons fait notre profit.

Le duc de La Rochefoucauld exige de ses enfants de tels devoirs, les traite si durement, que Saint-Simon l'accuse de les avoir aimés « moins que médiocrement. »

Et Louis XIV ! On nous le montre « redouté de son intime famille plus encore que de ses autres sujets.» . Sa fille, Mademoiselle de Hlois, d'un caractère si altier qu'elle était « petite-fille de France jusque sur sa chaise percée » — excusez le propos, il est de Saint-Simon — Mademoiselle de Blois se trouvait mal sous un regard un peu sévère du roi ; pour rien au monde elle ne lui eût adressé la parole la première.

Louis XIV ne désarmait pas même avec son fils unique, avec ce Dauphin si peu fait pour lui porter ombrage : a Toujours roi, jamais père avec lui, ou s'il lui en échappait bien rarement quelques traits, ils ne furent jamais purs et sans mélange de royauté, non pas même dans les moments les plus particuliers et les plus intérieurs. » Toute sa vie, le prince tremble devant son père, et celui-ci (c'est toujours Saint-Simon qui parle) n'omet rien a pour entretenir et prolonger cette terreur. »

Mœurs analogues pendant le xviii siècle. Madame de Genlisne voyait ses parents qu'à l'heure du réveil, et aux repas. Il est vrai qu'aux grands jours on l'exhibait sur un théâtre en costume d'Amour avec de grandes ailes, et qu'à dix ans elle jouait Zaïre, serinée par des gouvernantes.

Le marquis de Mirabeau disait de son père : « Je n'ai jamais eu l'honneur de toucher la joue de cet homme vénérable. » — Talleyrand n'était pas sûr d'avoir cou-

ché deux fois de suite sousle même toit que ses parents.

Chateaubriand et ses soeurs « étaient transformés en statues » par la présence du chef de la famille.

Le prince de Ligne, parlant de la froideur de son père, laquelle ressemblait à de l'indifférence, cherche à .s'expliquer ce phénomène, et ne le peut, « car, dit-il, nous ne nous connaissions pas. » Ne pas se connaître, entre parents et enfants, était le fléau de la famille à cette époque.

Ce qui s'en suivait, le prince de Ligne va nous le dire.

Nommé colonel du régiment dont son père était propriétaire, voici dans quels termes il en informe celui-ci : « Monseigneur, j'ai l'honneur d'informer Votre Altesse que je viens d'être nommé colonel de son régiment. Je suis avec un profond respect »

A quoi le père répond : « Monsieur, après le malheur de vous avoir pour fils, rien ne pouvait nvêtre plus sensible que le malheur de vous avoir pour colonel. »

Etle prince qui raconte ces faits, les explique d'un mot : « Ce n'était pas alors la mode d'être bon père ni bon mari. »

Il semble plutôt qu'on affectât la mode contraire, qu'on eût à cœur de faire montre de son autorité, de la faire sentir, de la faire peser dans les moindres circonstances, et cela, même après l'heure où le fils cesse d'être un enfant, même quand il se trouve invesli luimême d'une dignité propre et d'une autorité personnelle.

C'est le témoignage que rend M. d'Hausson-

ville dans ses intéressants Souvenirs de jeunesse, récemment publiés (1). « Jai ouï-dire qu'au camp de Lunéville, à une époque où mon père, déjà officier et présenté à la cour, portait l'uniforme d'aide de camp, mon grand-père lui disait quelquefois à haute voix, d'un bout du salon à l'autre, devant tout le corps d'officiers: « Monsieur mon fils (il ne l'appelait jamais autrement), ne me ferez-vous pas la grâce d'ôter les mains de vos poches ? »

Autre anecdote tirée de la même source : « Une fois, à la chasse à courre, dans un moment de hâte où chacun partait au galop à la suite des chiens, mon père, leste et pressé, s'était d'un saut élancé sur un cheval qu'il tenait en main. « Qu'est-ce à dire, Monsieur mon fils? Depuis quand monte t-on sur un cheval par sa droite ? s'écria mon grand-père ; ayez la complaisance de descendre et de monter à la façon ordinaire, et comme on vous l'a appris. » *

Dira-t-on que ce sont là les mœurs de la haute noblesse, lesquelles n'ont pas cours dans les familles bourgeoises? Assurément il faut tenir compte de la différence des rangs, et, comme nous disons aujourd'hui, « des milieux. » Mais avec l'inclination naturelle qui portait l'ancienne bourgeoisie à se modeler sur la noblesse, comme celle-ci se' modelait sur la cour, il faut s'attendre à d'assez grandes conformités de rapports et d'habitudes.

(1) Ma Jeunesse, souvenirs du comto d'Hîiussonville — publiés chez Calmann-Lévy, 1886.

Qui ne connaîtrait la vive tendresse de Racine pour ses enfants, tendresse attestée par Louis Racine, n'en prendrait qu'une idée faible et incomplète en lisant la Correspondance du père et du fils aîné. Au fond, l'essentiel du sentiment s'y trouve, mais de part et d'autre l'expression est tiède, mesurée et comme calculée d'après un barème officiel et hiérarchique.

Bien plus près de nous, Restif de la Bretonne, encore petit garçon et mené en promenade par son père, marchait à quelques pas en arrière, comme un valet bien dressé, n'osant «faire une question, ni dire un mot. » L'agréable distraction pour le père et le fils !

Si une fête domestique amenait des amis dans la maison paternelle et qu'un toast rapprochât les verres, l'adolescent, le jeune homme même n'osait prendre la liberté grande d'avancer le sien pour trinquer. Pourtant Restif le père s'avise, un jour que Restif le fils a .vingt-cinq ans, et qu'on peut, sans se compromettre, trinquer avec lui. Il lui en octroie solennellement la permission, et le jeune homme, vivement ému, pour reconnaître cette faveur grande, s'incline profondément et sans mot dire.

Edgar Quinet nous peint son père dans le même état de dépendance. Celui-ci comptait cinquante ans sonnés, qu'il n'osait encore, à la table paternelle, mettre la main au plat. Un jour qu'il s'oublie jusqu'à prendre une poire dans la corbeille aux fruits, — une poire, quelle audace ! — il paie cette incartade d'une verte semonce, reçue de la propre bouche maternelle. Voici plus fort. Madame Michelet raconte que son

père, étant enfant, se trouva si malheureux sous la discipline paternelle, qu'il songea à quitter la vie par des moyens violents. Son frère et lui s'enferment, calfeutrent les ouvertures, allument une terrine de charbon. L'odeur les trahit, on enfonce la porte. Leur bellemère enlre, les voit étendus, râlant, chacun avec son chat gisant à ses côtés. Elle commence par sauver les chats et s'enfuit en criant. Quant au père, « il prend ses fils, les met debout, leur administre la plus verte correction. » Secours aux asphyxiés. Ce n'est pas tout ; en les renvoyant au collège, il les recommande aux rigueurs du bras séculier. Celui-ci « leur redoubla la leçon. • — « C'était, ajoute la narratrice, Téducation d'alors (1). »

Un monde nous sépare de ces us et coutumes: ne les regrettons pas. Elles faisaient payer trop cher de fragiles avantages.

Comment des mœurs absolument opposées se sontelles établies parmi nous ? C'est ce qu'il faut brièvement indiquer.

Notons d'abord un mouvement naturel de réaction : c'est la loi générale de l'esprit humain. Les contraires se succèdent parmi les générations, un excès remplace et corrige un autre excès. Depuis Rousseau et sous rinlluence de VErnile, on voit poindre cette espèce d'aurore d'un mode nouveau dans l'expression des tendresses domestiques. Rien des pères,

(1) M me J. Michelet, Mémoires d'vne enfant. Edition Marpon et Flammarion, p. 186.

durement menés dans leur enfance, ont à cœur d'épargner à leurs propres fils la douleur des sentiments froissés et refoulés.

Ce prince de Ligne que nous avons vu si étrange- . ment traité, sera le père le plus affectueux et le plus tendre. Il en recueillera les fruits, et recevra de son fils ce petit billet daté du premier champ de bataille où le jeune homme se soit trouvé : c'est après la prise de Sabacz, dans la guerre contre les Turcs, en 1788: « Nous avons Sabacz. J'ai la croix. Vous sentez bien. papa, que j'ai pensé à vous en montant le premier à l'assaut. » Cher petit billet qui fera battre plus d'un vieux cœur, s'il en est parmi ceux qui nous lisent.

Comment le comte d'IIaussonvillese dédommage-t-il de lalongue contrainte que son prre lui avait imposée ? Par la douceur, l'affection, la confiance réciproque.

Aimable et charmante vengeance ! « C'était sa joie, nous dit l'auteur des Souvenirs, de vivre familièrement avec moi. Dans les dernières années de sa vie, celte familiarité était devenue une véritable camaraderie. Quand je la poussais un peu plus loin que de coutume, il me disait en riant : « J'aurais voulu te voir avec ton grand-père; je ne sais pas trop comment vous vous seriez arrangés ensemble. »

Ainsi s'annonçait une ère nouvelle.

La révolution de 1789 en hâte l'éclosion, en assure violemment le triomphe. Toutes ces lois démocratiques votées par la Constituante et par les assemblées qui lui succèdent, elles ont leur contre-coup dans la famille.

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L'abolition des classes, la suppression du droit d'aînesse y ramènent l'égalité. Plus de privilège d'un sexe sur un autre sexe, d'un premier-né à l'exclusion des autres enfants: droits égaux, part égale dans l'héritage comme dans l'affection paternelle. Diminution et morcellement des grandes fortunes, par conséquent décroissance et disparition progressive de cet appareil de représentation mondaine qui était l'un des plus mortels ennemis de l'esprit de famille, lune des causes les plus actives de son déclin parmi nous. Existences plus modestes, environnées de moinsde puissance etd'éclat, rapprochement autour du foyer; vie moins dissipée, moins fastueuse et moins factice. Plus de brillantes stations dans les salons de Versailles, plus de servitude courtisanesque pesant sur toutes les heures de la vie et disputant au profit d'un devoir unique, d'un devoir de convention, ce qu'il est dû d'attention et de soins à d'autres et impérieux devoirs. Plus de ces légions de serviteurs, de gouverneurs, de précepteurs, d'officieux de toute sorte qui, dans l'ancienne société , au sein des grandes familles, s'interposaient sans cesse entre les parents et les enfants. L'intimité, chassée par cette bande importune, rentre dansla demeure moins ample, moinssomptueuse, maisdésormais mieux faite pourqueceux qu'elle abrite se connaissent, s'entendent, goûtent en paix les douceurs d'un intime commerce. Retenus au logis de famille, ramenés vers le berceau, la table d'étude, la salle de jeux de leurs enfants, les pères y trouvent et y goûtent dans leur plénitude ces joies que Jean-Jacques

Rousseau leur avait promises et qu'il a décrites avec la magie de son style, encore qu'il ait si peu fait pour s'y livrer lui-même avec une conscience satisfaite.

La poésie du foyer, cette bonne semence née des récits de Jean-Jacques et de Bernardin de Saint-Pierre, trouve danslasociété naissante et reconstituée un terrain propice. Elle y fructifie. Elle répond à un état de l'âme, à un besoin du cœur, moins impérieux et moins vivement senti, ou plutôt moins libre de se faire sentir et de se satisfaire dans l'ancienne société.

Voyez le nouveau maître de la France, le nouveau Louis XIV, à cette fin de siècle, à ce commencement d'une autre époque. Certes, si quelqu'un fut jaloux de son autorité, enivré de sa puissance, c'est bien lui. Les pompes qui entouraient sa personne dans lesrares instantsde repos que lui laissaitsm activité guerrière, ces pompas et cet éclat n'étaient pas moindres que dans l'ancienne cour. Pourtant Napoléon ne voulait pas en être masqué tout entier. Il voulait que l'homme, le père de famille fût visible dans le souverain.

o II y a en moi, disait-il à son confident Rœderer, l'homme de tête et l'homme de cœur. Je joue avec les enfants, je cause aveemafemme, je luifaisdes lectures, je lui lis des romans. »

Sans remonter au temps de Joséphine, la compagne des premiers jours, même quand il eut uni sa destinée à celle de Marie-Louise, il affectait avec la fille des Césars une sorte de « familiarité bourgeoise ; » — c'est l'expression même de M. d'Haussonville, dont le père fut chambellan de l'empire. Les jours d'audience, il ne lui

déplaisait pas d'être surpris, par la porte entrebâillée d'un salon, assis près de l'impératrice et badinant avec le petit roi de Rome, entouré de jouets. Pur calcul, je le veux bien, mais calcul fondé sur la connnaissance du sentiment public et qui témoigne en sa faveur. Et commeil atteignait son but ! Un jour, un vieux maréchal de Tempire, depuis longtemps éloigné de Paris et venu aux Tuileries pour sa première audience, en fut ému jusqu'aux larmes. « Mais voyez donc, Monsieur, disaitil avec naïveté au chambellan de service, n'est-ce pas là le parfait modèle du bonheur domestique (1)? »

Je ne sais si jamais Louis XIV fut surpris en pareille a posture ; » je ne sais s'il eût aimé à l'être. En tout cas, ses courtisans ne le lui demandaient pas, et si le casse fût présenté, j'imagine qu'il s'en fût trouvé au inoins un pour pousser la porte et abriter derrière son manteau de cour le prestige de la majesté royale étrangement compromis.

Ajoutez, pour les simples mortels, cette raison encore: la joie de se retrouver ensemble au lendemain de la tourmente révolutionnaire, le bonheur de relever, de repeupler le foyer renversé ou désert, d'y ramener ceux quel'exil avait dispersés ; le besoin de se compter, de se serrer les uns contre les autres, de réparer le préjudice des heures perdues. Le malheur est un maître sévère, et ses façons d'enseigner sont rudes ; on sort meurtri de ses mains, mais on en sort meilleur. Il ramène l'homme à sa vraie nature, et dans les voies qui le con-

(1) Souvenirs de jeunesse, p. 65.

duisent à ses destinées. Les qualités aimables de notre nation, déviées et perverties par la corruption du siècle de Louis XV, par la vie des cours, par les vices à la mode, ces qualités renaissent avec vigueur au commencement de ce siècle ; elles renaissent épurées et sont rendues à leur naturel emploi. On ne se fait plus un jeu de gaspiller son cœur, de railler ses plus chers sentiments. La mode n'est plus d'être mauvais mari et pore indifférent : on sait trop ce qu'on a perdu à ce jeu stupide. On aime son foyer, on s'y renferme, on en savoure les joies profondes. Vienne un poète pour les chanter, la matière est prête, — les auditeurs ne feront pas défaut.

Ce poète, il a paru, et c'est Victor Hugo.

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