VOCATION DE VICTOR 1IUG0. — LA JOURNÉE DE L'ENFANT
Victor Hugo est né peintre d'enfants, comme Molière était né poète comique. Ce talent, fait d'observation et de sentiment, est un don déposé sur son berceau par les bonnes fées qui présidèrent à sa naissance. Ecolier, adolescent studieux, il est tenté par un sujet que l'Académie française a mis au concours : « l'Enseignement mutuel,» et l'un de ses premiers poèmes, que les curieux peuvent retrouver sans beaucoup de peine, est consacré à peindre une salle d'école, des élèves grou-
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pés en cercle et sympathiquement attentifs à la voix d'un petit moniteur tiré de leurs rangs.
A quinze ans, attiré parle sujet d y Jnes de Castro, il compose un drame en trois actes et en prose , déjà remarquable par Tailure shakspearienne de plusieurs scènes, plus remarquable encore, vu l'époque, par le développement donné au rôle des enfants. Ne craignez pas qu'il les escamote, comme le conseillait La Grange Chancel, ni qu'il se contente, comme Lamotte, de les montrer de loin, dans l'émotion d'une scène finale, en homme qui se méfie de son public et de luimême. Non ; la petite Inésille, le petitPédro, sontlàpour leur compte, tiennent bien leur place, jouent bravementleur rôle. Ils procèdent des héros de Shakspeare ; le jeune Arthur, Edouard et Richard d'York les avoueraient pour frères, a Ma sœur, ma sœur, dit Pedro à Inésille, viens voir : des hommes, des chevaux ! C'est le roi ! Viensvoirleroi... » Et c'estparces propos d'enfants que le poète nous prépare au mystère de sa tragédie.
Ceci n'est qu'un prélude. C'est dans le genre lyrique que le génie de Victor Hugo donned'abord sa mesure. Sa veiuc s'y épanche à pleins bords. Impossible, à qui parcourt les Odes et Ballades, de n'être pas frappé de la prédilection du poète pour les sujets d'enfants. C'est Moïse sur le XU, c'est la ballade de la Grand' Mère, c'est l'ode au petit Louis XV II. Dans celte dernière respire pour la première fois cette sympathie profonde pour d'augustes infortunes, qui est une des inspirations coutumièresde la poésie de Victor Hugo. Ce sentiment
trouvera son expression la plus haute dans l'ode au Roi de Rome(l).
L'idée de ce berceau où tant de puissance future, de gloire héréditaire, de grandeur nationale dorment sous les traits d'un enfant, le souvenir de la chu te prochaine, irrémédiable, le contraste des destinées réelles avec les destinées prédites et rêvées, tout cela émeut le poète jusqu'aux entrailles, et lui inspire ces strophes puissantes :
Quand l'enfant de cet homme
Eut reçu pour hochet la couronne de Rome, Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit ; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit ;
Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles , Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles Autour du nouveau-né riant sur son chevet ; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait ;
Quand tout fut préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles ; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ; Quand, pour loger un jour ce maître héréditaire , On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;
Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance...
Avant qu'il eût goûté de ce poison doré,
(1) Composée en 1832, date de la mortdu fils de Napoléon; publiée seulement en 1835, dans les Chants du Crépuscule,
Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe, Un Cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré.
Oui, l'aigle un soir planait aux voûtes éternelles, Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ; Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie ; Chacun selon ses dents se partagea la proie ; L'Angleterre prit l'aigle et l'Autriche l'aiglon !
Du royal nourrisson, la pensée du poêle se reporte vers le père, et sa pitié trouve aussi des accents pour peindre, par le coté intime et touchant, cette grande infortune :
Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre!
Mais ces cœurs de lion sont les vrais cœurs de père :
Il aimait son fils, ce vainqueur!
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde, Le portrait d'un enfant, et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur.
La carte du monde? A quoi bon ? Le monde est perdu pour ce joueur désespéré. Et ce quifait battre son cœur dans le vide de la captivité, ce ne sont pas les noms d'Arcole, d'Aùsterlitz, de Montmirail :
Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose Du bel enfant qui dorr, la bouche demi-close,
Gracieux comme l'orient, Tandis qu'avec amour sa nourrice enchantée D'une goutte de lait, au bout du sein restée,
Agace sa lèvre en riant.
Scène gracieuse et peinte d'après nature. Hugo, lorsqu'il la composait, était marié, père de Famille ; il retraçait ce qui charmait ses propres regards. La note intime et enfantine n'allait presque plus cesser de retentir dans ses poèmes, et de recueil en recueil, s'établissait entre le porte et nous ce dialogue incessant où le père parle aux pères, où se fait jour dans la confidence d'un seul le secret de tous : ainsi s'explique et se justifie la puissance de la poésie personnelle.
Suivons le poète, à l'heure où, libre de soucis et de travaux, il appartient tout entier aux joies domestiques. Vous le pouvez surprendre près du berceau de son premier-né, contemplant ce sommeil égal et pur qui est l'image môme de la sérénité sur la terre :
Dans l'alcôve sombre, Près d'un humble autel, L'enfant dort à l'ombre Pu lit maternel.
Tandis qu'il repose, Sa paupière rose, Pour la terre close, S'ouvre pour le ciel.
lia des visions célestes. Et l'imagination du peintre, à Taise dans ces domaines de la fantaisie, lutte avec elle de richesse et de coloris. Dans le cadre magique d'un paysage enchanté, où ruissellent les diamants, les soleils, les lacs aux roseaux d'or, vient s'enfermer bientôt une image exquise, qu'on dirait tracée par le pinceau d'Albane ou de Murillo. Autour du nouveau-né et comme à son appel descendent les
génies familiers de l'enfance, les anges protecteurs de cette créature qui leur ressemblé :
Leurs lèvres effleurent Ses lèvres de miel ; L'enfant voit qu'ils pleurent, Et dit: Gabriel!
Mais l'ange le touche, Et berçant sa couche, Un doigt sur sa bouche, Lève l'autre au ciel.
Ne pressez pas le sens d'une analyse trop sévère, ne le réduisez pas au moule d'une logique trop rigoureuse : jouissez de cette harmonie ; laissez-vous aller, enfant vous-même, au bercement de ce rythme ; payezvous, dupe volontaire, de ces prestiges de l'image et du son qui conspirent à produire en vous l'illusion d'un rêve d'autrefois.
Et la mère ? N'ayez crainte, elle n'est pas loin. Comme Alcmène, dans le poème de Théocrite, que nous avons traduit ailleurs(l), toute mère est prompte à revenir vers le berceau un moment délaissé. Une plainte, un souffle un peu plus fort échappé des lèvres de l'endormi, c'est assez pour qu'elle accoure. Le père, c'est le gardien d'un instant, la sentinelle qui fait faction par hasard, pour son plaisir et sa joie propres. La gardienne, la prolectrice, la consolatrice de toules les heures, c'est la mère; toujours en éveil, toujours présente, celle-là.
Cependant sa mère, Prompte à le bercer,
(1) Voir Le Livre des Enfants et des Mères, chez Lecèneet Oudin.
Croit qu'une chimère Le vient oppresser.
Fière, elle l'admire, L'entend qui soupire Et le fait sourire Avec un baiser (1).
Cet enfant, qui est nôtre désormais, vous plait-il que nous le suivions dans les divers actes de sa journée poétique ? C'est un coin de la vie moderne qui se découvre à nous, c'est une succession de scènes faciles à relier parle fil léger d'une unité fictive. La gloire.de Victor Hugo n'a rien à y perdre.
Le dormeur s'est éveillé. Le voici lavé, habillé, paré : grande affaire. Des genoux qui le retiennent, il a glissé sur le sol, et l'ambitieux, en équilibre sur ses pieds délicats, médite une entreprise considérable : traverser toute la chambre, gagner sans chute le salon voisin où l'attire un bruit de voix amies ; faire son entrée dans le cercle des parents et des aines. Succès complet! Quelle entrée ! Jamais monarque n'en eut de plus triomphale. A peine a-t-il été trahi par un rire argentin (son gazouillement, à cet oiseau), il est signalé, salué, acclamé : on l'appelle, on lui rit, on le courtise, on le convie; c'est à qui l'aura plus près de sa bouche et de son cœur : ce marmot qu'un souffle jetterait par terre, c'est l'hôte attendu et souhaité. On dirait qu'il porte dans sa frêle personne des trésors, de joie et d'espérance pour tous ceux qui sont là. Il les
(1) Le Berceau (dans les Feuilles d'Automne),
porte en effet. Un lien secret va de lui à ceux qui l'entourent. Il est le centre où aboutissent au même moment toutes les pensées :
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.
Qu'est-ce donc qui le fait, ce charme infini de l'enfance, et quels éléments le composent? Deux choses, unies et fondues dans la plus exquise harmonie : la beauté de Tâme visible à travers la beauté du corps ; Tune servant de vêtement à l'autre, lui prêtant son expression et sa forme. C'est ce que Victor Hugo a peint en des strophes uniques , et si profondément pénétrées du sentiment moderne que les souvenirs de la poésie antique pâlissent à côté :
Enfants, vous êtes l'aube et mon âim est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine,
Quand vous la respirez ; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seuls de suaves murmures
Et de rayons dorés. ,
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains joyeuses et bénies
N'ont pas fait malencor.
Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange ; Tête sacrée! enfant aux blonds cheveux! bel ange
A l'auréole d'or !..
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Il est si beau l'enfant avec son doux sourire, 8a douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune Ame à la vie
Et sa bouche aux baisers I
Une prière termine cette pièce et lui donne sa sanction. Cette beauté que rien n'égale ici-bas, puisse-t-elle luire pour tous ; cette joie que le petit être porte partout avec lui, puisse -t-elle visiter toutes les demeures humaines : pensée opportune par laquelle le poète échappe à la jouissance égoïste de son propre bonheur ; effort de l'âme pour sortir d'elle-même et se répandre dans lame d'autrui :
Seigneur ! préservez -moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis et mes ennemis même
Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants (1).
Mais il n'y a pas que le petit dernier, dans la maison; il y a les moyens et les grands. Pour eux aussi la journée suit son cours ; elle amène l'heure du jeu. Ne demandez pas s'ils s'en donnent à eomr joie. Pas n'est besoin de prendre le mot d'ordre en Angleterre. Nos bambins suivent simplement la nature Aussi revien-
(1) Feuilles d'Automne. — M. Vessiot, dans son livre intitulé la Récitation à V école, a donné de ces trois strophes une analyse émue et pénétrante. (Leccneet Oudin, éditeurs).
nent-ils du jardin, lassés, déchirés, contents. La mère les guette, pour essuyer au passage ces fronts en sueur, ranger ces cheveux en désordre, réparer les plus gros désastres, embrasser bien fort, gronder bien doucement :
Voyez comme ils sont faits, ces hommes!
Les monstres! Ils auront cueilli toutes nos pommes ;
Pourtant nous les aimons.
Madame, les garçons sont les soucis des mères, Car ils ont la fureur de courir dans les pierres,
Comme font les démons.
S'il pleut, s'il est nuit close, c'est la maison qui devient le théâtre des ébats. Vestibules, escaliers, corridors, cabinets clairs et cabinets noirs retentissent du bruit des pas, du bruit des voix. Les portes roulent et battent sur leurs gonds : c'est un vacarme ! • Silence! commande quelque gardien morose ; vous dérangez le père qui travaille : il va venir et vous châtier. » — Mais le p^re que ce bruit amuse et que ce voisinage enchante, le père parait sur le seuil de sa chambre entr'ouverte, et, tout aise , tout souriant, proteste contre ce rôle de croque-mitaine et de troublefête :
Laissez ! Tous ces enfants sont bien là. — Qui vous dit Que la bulle d'azur que mon souille agrandit A leur souffle indiscret s'écroule V Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris
Effarouchent la muse et chassent les péris —
Venez, enfants, venez en foule....
Venez, enfants ! — A vous jardins, cours, escaliers ! Ebranlez et planchers et plafonds et piliers !
Que le jour s'achève ou renaisse, Courez et bourdonnez comme l'abeille aux champs ! Ma joie et mon bonheur, et mon âme, et mes chante
Iront où vous irez, jeunesse !...
Pourtant on a ses mauvais jours ses jours d'humeur. Peut êlre aussi ces enfantsse sont-ils émancipés. Et on les a brusquement renvoyés. Et celui qui a fait cela, c'est le père lui-même, le père, tout à l'heure débonnaire, en ce moment méconnaissable : a Rauque, et tout hérissé de paroles moroses. »
Et qu'avaient-ils donc fait, ces « bandits aux lèvres roses ? »
Quel crime ? quel exploit ? quel forfait insensé V Quel vase du Japon en mille éclats brisé ?
Quel vieux portrait crevé? quel beau missel gothique Enrichi par vos mains d'un dessin fantastique?
Rien de tout cela. Ils avaient seulement pris sur la table de travail quelques feuillets noircis et puis jeté au feu ces ébauches de poème; le tout, sans malice, a pour jouer, pourvoir, pour regarder. » Rien que cela! Et le père les a chassés, et il est resté seul, et la gaité s'est envolée, et il s'est trouvé tête à tête avec l'ennui ; et c'est lui le puni, puisque c'est lui le captif et le solitaire. Donc il demande grâce, il capitule, il se livre, lui et ces beaux objets rares qui, dans son cabinet, font l'envie de tous, il se livre à la merci de ses petits notes : tout, pourvu qu'ils reviennent :
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J'ai donc eu tort. C'est dit ; mais c'est assez punir,
Mais il faut pardonner, mais il faut revenir.
Voyons, faisons la paix, je vous prie à raains jointes.
Tenez, crayons, papiers, mon vieux compas sans pointes,
Mes laques et mes grès qu'une vitre défend,
Tous ces hochets de l'homme enviés par l'enfant,
Mes gros Chinois ventrus, faits comme des concombres,
Mon vieux tableau trouvé sous d'antiques décombres,
Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout!
Vous pourrez sur ma table être assis et debout,
Et chanter, et traîner, sans que je me récrie,
Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie,
Et sur mon banc sculpté jeter tous à la fois
Vos jouets anguleux qui déchirent le bois!
Je vous laisserai même, et sans doute et sans crainte,
prodige, en vos mains tenir ma Bible peinte,
Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur,
Où l'on voit Dieu le Père en habit d'Empereur.
Vous souvient-il du fripon d'enfant d'une fable de La Fontaine? Vous souvient-il de l'écolier si vertement tancé pour quelques dégâts commis, un jour de maraude, sur les branches d'un arbre en fleurs? C'était l'âge de fer de l'enfance. Avec Victor Hugo s'ouvre son âge d'or; nous voici, sans plus attendre, en plein règne de l'enfant Désormais plus de contrainte, plus de sermons gênants, plus de regards sévères, plus de réprimandes, plus de châtiments. L'enfant est passé roi, et roi qui règne, et roi qui gouverne. Toute la maison lui est soumise, père en tête : il est l'idole.
D'aucuns trouvent que c'est aller loin. Ces moralistes moroses tirent les conséquences et tremblent pour l'avenir. A quoi les autres répondent par ce vers que Victor Hugo dut envier à son auteur :
C'est mon opinion de gâter les enfants (1).
Je passe sur mille choses exquises concernant le jeu, l'étude, le repas en famille, que sais-je ? Et pour ne pas trop m'attarder, j'arrive à la lin de la journée. Elle se termine comme elle a commencé : devant un berceau.
Avant de poser sa tête sur l'oreiller, l'enfant dit sa prière :
sommeil du berceau ! prière de l'enfance, Voix qui toujours caresse et qui jamais n'offense ! Douce religion qui s'égaie et qui rit !
Prélude du concert de la nuit solennelle !
Ainsi que l'oiseau met sa tête sous son aile, L'enfant dans la prière endort son jeune esprit.
C'est quand il prie que l'enfant acquiert sa plus grande beauté morale. Dans beaucoup de ses autres actes, l'instinct le domine ; il obéit à un égoïsme innocent et aimable; il jouit de tout ce qui se donne à lui, sans en avoir conscience : il reçoit et ne donne guère.
Quand il prie, son âme s'élève, la réflexion naissante agrandit, étend son être, le sentiment désintéressé l'épure, il sort delui-mome, il se communique, il se répand. Bon par instinct, il devient meilleur par un acte de volonté rélléchie.
Il se fait l'intermédiaire naïf entre la divinité et ceux qu'il aime, entre la divinité et ceux qui souffrent, entre
(1) Alfred de Musset, Une bonne fortune.
la divinité et son propre cœur. Le sens du respect, le goût sincère et passionné du bien, la clarté de l'idéal entrent en lui par cette porte ouverte sur l'infini ; cette beauté dont sa jeune nature est affamée le délecte et le contente.
Voilà ce que Victor Hugo a senti et rendu dans son poème célèbre: La prière pour tous.
Le père s'adresse à sa fille et la convie à prier. C'est l'heure où la nuit calme succède aux agilations de la journée. La nature elle-môme conseille à l'homme le recueillement :
Ma fille, va prier ! — Vois, la nuit est venue,
Une planète d'or là-bas perce la nue,
La brume des coteaux fait trembler le contour.
A peine un char lointain glisse dans l'ombre... Ecoute !
Tout rentre et se repose, et l'arbre de la route
Secoue au vent du soir la poussière du jour.
C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges.
Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges,
Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel,
Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre,
Disant à la môme heure une même prière,
Demandent pour nous grâce au Père universel.
Le père ayant ainsi croisé les mains de son enfant, lui dicté sa prière, ou tout au moins en inspire l'idée, en guide la marche. L'enfant priera d'abord pour sa mère: acte de justice et de gratitude :
Ma fille, va prier ! — D'abord, surtout, pour celle Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle, Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel,
Et qui te mit au monde, et depuis, tendre mère, Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère, Toujours a bu l'absinthe et t'a laissé le miel.
Elle priera pour son père, et la naïve oraison emportera, dissipera dans les airs le fardeau de soucis ou de remords que toute àme d'homme porte avec elle : l'enfant sera, parla vertu de sa prière, la douce libératrice paternelle :
Lorsque pour moi vers Dieu sa voix s'est envolée, Je suis comme l'esclave assis dans la vallée, Qui dépose sa charge aux bornes du chemin ; Je me sens plus léger, car ce fardeau de peine, De fautes et d'erreurs qu'en gémissant je traîne, Ta prière en chantant l'emporte dans sa main.
Elle priera pour tous, bons et méchants, amis connus et inconnus, ennemis même. Tel est le rôle auguste que sa foi et son innocence assignent à l'enfant ; il est l'universel médiateur.
Prière philosophique, qui déborde et sort du cadre. Dominé par la poésie du sujet, l'auteur oublie un moment ce que la donnée première a d'humble et de naïf, et substitue au dialogue du père avec son enfant, le monologue d'une âme d'homme familière avec la pensée.
Un mouvement d'un charme infini le ramène vers sa fille. On dirait que, l'ayant oubliée, il se retourne vers elle, l'aperçoit dans le demi-jour d'une vision, et nous la montre d'un geste où l'adoration le dispute à la tendresse.
Quand elle prie, un ange est debout auprès d'elle, Caressant ses cheveux des plumes de son aile, Essuyant d'un baiser son œil de pleurs terni, Venu pour l'écouter sans que l'enfant l'appelle, Esprit qui tient le livre où l'innocence épèle, Et qui, pour remonter, attend qu'elle ait fini.
Une dernière prière termine cette Prière pour tous, celle du père pour sa lille, et les strophes finales de l'hymne magnifique n'en sont pas les moins touchantes. — « Reste innocente. (Lis, garde ta blancheur.) — Sois humble — Aime la solitude. — Aime la pauvreté. — Cultive la pureté de l'âme. »
Ici qu'on nous permette d'anticiper sur le cours de cet ouvrage, et de ne pas remettre à plus tard un souvenir de Lamartine, qu'appelle le poème de Victor Hugo.
Lamartine a redit, lui aussi, la prière de l'enfant, et ses strophes harmonieuses chantent au fond de toutes
les mémoires.
Dans le poème de Lamartine, le petit entant est seul devant Dieu, les mains jointes, les yeux levés au ciel, livré aux inspirations de son âme ingénue et pieuse. Ce n'est pas le soir, heure où la fatigue de la journée et les assauts du sommeil envahissent la pensée, et la disputent à la prière. C'est au réveil de toutes choses, dans la fraîcheur des impressions matinales, quand tout rit aux yeux et à l'âme. La prière du matin est réellement, dans un jeune cœur, l'effusion pleine d'allégresse d'une âme* qui recommence à vivre ; la prière du soir est plutôt le reinerciment un peu alangui
30 le r£gne de l'enfant.
d'une créature contente et lassée. La première est l'acte du voyageur qui fait provision de force et d'ardeur pour reprendre son voyage, la seconde marque l'arrivée du pèlerin à l'étape, la suspension momentanée des travaux et des peines.
Chez Lamartine la scène se passe non à la ville, mais en pleine campagne, dans quelque rustique demeure, dans un cadre de verdure et de fleurs, près d'une fenêtre entr'ouverte qui laisse pénétrer le parfum des plantes et le chant des oiseaux. Le premier mot de l'enfant est une invocation à celui devant qui s'inclinent, chacun dans son attitude propre, les deux êtres desquels il apprend à aimer, à penser, à croire :
Père, qu'adore mon père, Toi qu'on ne nomme qu'à genoux, Toi dont le nom terrible et doux Fait courber le front de ma mère !
Suit un acte de foi fondé sur le spectacle de la nature : c'est comme une page détachée du Traité de l'Existence de Dieu et mise à la portée d'une intelligence d'enfant. La puissance divine estattestée par ce soleil qui luit aux cieux, par ces oiseaux qui chantent dans les airs, par la fleur du jardin, parles fruits du verger, par l'agneau et la chèvre, compagnons de l'enfant, par l'alouette et le passereau, enfin par l'enfant lui-même, à qui la présence de Dieu se révèle dans la tendresse de sa mère.
Je ne sais quelle émotion croissante se fait sentir à chaque degré que parcourt cette p'ensée d'enfant, en sorte que l'hymne se résout en une supplication uni-
verselle : c'est la Prière pour tous, avec moins de magnificence et d'éclat que dans Hugo, avec je ne sais quoi de naïf et de doux, dont le charme est infiniment persuasif et pénétrant.
Mon Dieu, donne Tonde aux fontaines, Donne la plume aux passereaux, Et la laine aux petits agneaux, Et l'ombre et la rosée aux plaines.
Donne au malade la santé, Au mendiant le pain qu'il pleure, A l'orphelin une demeure, Au prisonnier la liberté.
Donne une famille nombreuse Au père qui craint le Seigneur ; Donne à moi sagesse et bonheur, Pour que ma mère soit heureuse !
Mets dans mon âme la justice, Sur mes lèvres la vérité ; Qu'avec crainte et docilité Ta parole en mon cœur mûrisse ;
Et que ma voix s'élève à toi, Comme cette douce fumée Que balance l'urne embaumée Dans la main d'enfants comme moi !
Ainsi, en ces années déjà lointaines du dix-neuvième siècle commençant, deux des plus grands poètes de notre âge se faisaient pasteurs de jeunes aines ; ils exerçaient avec allégresse, simplicité, bonne foi, la mission
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que le maître antique assigne au poète sacré : « Façonner la bouche tendre et balbutiante du petit enfant. »
Os tenerum pueri balbumque figurât.
(Horace.) Cette tâche en valait une autre.