‹ Le Regne de L'enfantChapitre 32 sur 36 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Ainsi pense M. Janet. D'après lui, l'enfant exerce sur ses proches une vertu de perfectionnement, développe en eux une puissance morale qu'ils ne se connaissaient pas. « Il les attendrit et les fortifie. Son sourire dilate Pâme la plus sèche ; ses besoins nous arrachent à Pé-

goïsme. . Ses souffrances nous déchirent et ouvrent en nous la source de la pitié et de la compassion. »

L'enfant fait plus encore: c'est un agent d'union et de concorde. Messager bien reçu, il tient dans ses petites mains le rameau d'espérance. « Il ramène la paix dans un ménage en discorde, la décence et l'honnêteté dans un ménage mal réglé, l'économie dans un ménage dissipateur. Devant cette créature innocente et pure, les passions se taisent, les vices se cachent, la famille se purifie. » D'où cette conclusion : « Souvent, l'enfant qui croit avoir reçu la sagesse de ses parents, ne sait pas que lui-même il est la source de leur sagesse (1). •

Après le foyer l'école.

Michelet raconte, à la fin du livre intitulé Nos fils, comment lui vint ridée de l'écrire. C'était sous le ministère de M. Duruy, si fécond en inspirations généreuses; l'illustre historien (je parle de Michelet ; l'erreur serait permise) visitait, en bonne et gracieuse compagnie, une école enfantine. Les jeux des enfants, leurs rondes, leurs chanls, clairs et bien rythmés, émurent profondément son vieux cœur. Ce fut bien autre chose, lorsqu'un de ces petits, « un enfant de six ans, de très charmante figure, du reste créature chétive, » se détacha du groupe, vint spontanément vers lui, la joie dans les yeux, les mains pleines de caresse, « J'eus

(1) Janet, La famille. — Ce livre est composé de leçons professées dans l'origine à la Faculté des lettres de Strasbourg. Il a fait beaucoup de bien ; il en fait encore. Lu des deux côtés des Vosges, il rappelle aux uns leur AlBace, aux autres leur France.

besoin d'un grand effort, dit Michelet, d'un peu de froideur apparente pour pouvoir dominer mon cœur. Je n'étais pas loin de me dire: Hoc est signum Dei (voilà le doigt de Dieu) : il me faut écrire pour l'enfance. Je fus ferme, et sans qu'une larme m'échappât, je baisai son front, sentant profondément qu'en lui, en ce moment, j'embrassais les générations à venir. »

Nul n'échappe à cette sympathie contagieuse et bienfaisante. L'idée de l'école émeut l'âme la plus ferme comme la plus tendre. Sans peine notre cœur laisse écouler sur ces enfants quelque chose de l'amour que nous inspirent nos propres enfants. Et s!ils souffrent, ces écoliers, si la vie leur est sévère, s'ils comptent parmi les déshérités de ce monde, l'affection devient pitié, une pitié active, efficace, mère des décisions généreuses et des œuvres fécondes.

« Quand, au cœur de l'hiver, dans les hauts quartiers de Paris, on voit s'acheminer vers récole'ces petits êtres chétifs, proprement tenus en général, mais grelottant sous un vêtement trop mince, le teint hâve et portant toutes les marques d'une faiblesse native, on ne peut penser sans tristesse à l'inégalité des conditions delà vie. La commisération pour ces souffrances devient plus pénétrante encore, lorsqu'on se rend compte que l'enfant en a conscience (1). »

Quand le moraliste fait de telles rencontres, en reçoit de telles impressions, la cause est gagnée. L'écolier devient son pupille, comme tout à l'heure l'hôte du foyer.

(1) Gréard, Education et lnstrvetion, 1, p. 312.

De sentiment qu'il était, l'amour de l'enfance devient e'tude et science : grave étude et science profonde. Ne faut-il pas démêler les ressorts dé ces âmes pour les former? les facultés de ces esprits pour les instruire ? Donc le moraliste cherche d'abord le fil conducteur, la connaissance des natures enfantines : de cette connaissance dérive toute sa discipline :

« L'enfant naît avec le goût d'observer et de connaître. La vie extérieure n'étant pas encore éveillée en lui, il appartient tout entier aux phénomènes du monde qui l'entoure : tousses sens sont ouverts; tous les objets que son regard ou que sa main rencontre l'attirent, l'attachent, le ravissent. Sa faculté d'attention s'épuise vite, mais elle se renouvelle sans cesse ; encore, encore, est le mot expressif qu'il répète incessamment à ceux qui lui racontent une histoire. Pour peu qu'on manie avec habileté, disons mieux, avec bonté, les délicats ressorts de son intelligence, on peut lui faire suivre le fil d'une petite démonstration; dès qu'il est arrêté, il interroge, et de question en question, il arrive à pénétrer dans la mesure de ses forces le fond des choses. — A cette curiosité toujours prête, l'enfant joint le besoin de l'activité. Ce n'est pas assez qu'on lui montre, il faut qu'il touche, qu'il s'approprie. Voyez-le dans ses jeux : « les jeux des enfants, dit Montaigne, ne sont pas jeux, et les fault juger en eulx comme leurs plus sérieuses actions ; » ils briseront l'objet qui les amuse pour en connaître le secret. — L'enfant ne détruit d'ailleurs le plus souvent que pour essayer de reconstruire. Il fait, défait, refait, et ses créations sont parfois merveilleuses de rectitude

et de grâce ; il est naturellement géomètre et artiste. — Enfin le dernier trait qui le caractérise, c'est qu'il n'aime pas à se sentir perdu dans la foule. Il veut avoir sa place à lui, son occupation à lui, son maître à lui. Admirable ressource pour celui qui de ce sentiment saura faire sortir la première et naïve idée de la responsabilité morale (1). »

Ces principes une fois posés, que de Conséquences en découlent ! C'est l'enfant protégé dans toutes les parties de son être, développé selon les lois de sa nature, affranchi de plus d'une servitude séculaire, servitude du corps» servitude de l'esprit. À son corps, on rend la liberté, le mouvement, la vie; son esprit, on le délivre de cette cage, l'abstraction. On revient aux méthodes du vieux Coménins. On so souvient que Penfant est avant tout « un être de sensation ; » on se défend d'en faire « une machine à réflexion. » On se dit que a Dieu lui a donné pour premiers instituteurs les cinq sens, » et Ton n'a garde de les étoufTer ; que la curiosité est chez lui « un appétit, » et que l'appétit ne se contente pas avec des règles abstraites ni des formules ; bien loin de l'arracher « au libre et éclatant domaine de la nature qui est le sien (2) », on l'y ramène, on le lui explique, on l'invite à s'y promener dans tous les sens, on lui lâche la main ; de longtemps il ne s'était trouvé à pareille fête.

Voilà l'école telle que les moralistes de cet ordre s'efforcent de la réaliser. Elle est bonne pour tous ; mais

(1) Gréard, Enseignement primaire, Education de la première enfance , p. 4 et 6.

(2) Legouvé, Bèponte au discours de réception de M, Boissier.

elle est plus particulièrement tendre et secourable pour le pauvre. Celui-là y trouve ce que ne lui donne pas toujours le logis paternel, la pureté de l'air, la gaîté du soleil, la beauté de la lumière. Plus de caves, plus de greniers, plus de bouges sans forme et sans nom tenant lieu de classes. D'un coup de sa baguette longtemps oisive, l'architecte — stimule' par le moraliste, — fait sortir de terre ces logis attrayants et riants, non plus « geôles de jeunesse captive », mais demeures « appétissantes » de jeunesse heureuse, domiciles dignes de l'hôte qu'ils abritent, de l'œuvre qu'ils servent, des générations d'enfants qui s^y succèdent.

Le maître n'est plus l'homme rébarbatif ou ridicule des anciennes estampes. Vous l'avez vu et raillé en peinture, ce magister du vieux temps, bonnet fourré sur les oreilles, besicles en fer sur le nez, toujours criant, toujours grondant, toujours du doigt montrant les verges. Un personnage, ces verges de fâcheuse mémoire, le premier personnage de l'école, après le maître. Toute l'institution pédagogique repose sur elles. Elles figurent au premier rang sur la planchette enluminée qui sert d'enseigne à l'école. Le maître se fait peindre avec, en tire gloire : témoin certaine toile du musée de Bàle signée d'IIolhein. Témoin encore ces portails de nos cathédrales, ces stalles de chœur où la figure de la Grammaire marche flanquée d'une paire de verges. Témoin enfin ce précepteur royal qui eût cru déroger, si son élève l'eût vu désarmé : « Je n'ai jamais paru devant lui sans avoir des verges attachées à ma ceinture. Je ne me suis pas servi trois fois de ce genre de

correction ; mais je croyais utile de luiimprimer parles yeux la crainte du châtiment. » Ainsi parle le marquis de Brèves, gouverneur du duc d'Anjou, irère deLouîs XIII.

Représentez- vous les écoliers de ce temps, et placez en regard ceux du nôtre.

S'il^'agit du petit enfant à peine détaché du giron, l'école maternelle est là qui lui sourit. Sur le seuil,' moins une maîtresse qu'une mère ; elle lui tend les bras, elle lui fait fête. S'il a peur, elle le rassure; s'il pleure, elle le console; s'il a faim, elle le nourrit; s'il grelotte, elle le réchauffe et l'habille. Des jouets, elle lui en donne ; des chansons, elle lui en apprend, et des jeux, et des travaux et mille jolies choses, amies de l'enfance. Qu'est-ce en effet, pour le moraliste, que l'école maternelle ? a C'est d'abord un gîte, dans la grande et noble acception du mot, un gîte où l'enfant àe la classe travailleuse et celui dela'classe indigente sont à l'abri des éléments, à l'abri des accidents, à l'abri dès mauvais exemples, à l'abri de toutes les laideurs (1). » L'école maternelle, c'est aussi la réparation momentanée de Tinégalité sociale. Elle donne au bébé du pauvre ce qui fait aux autres a les joues roses, les yeux brillants, le rire clair. » Elle lui donne a la chaleur du nid, le soleil du bon Dieu, et cet autre soleil non moins indispensable : le bonheur des joyeux ébats, de la tendresse (2). »

(1) M me Kergomard, L'Education maternelle à Vècole. — N'oublions pas, à cette place, les noms d'Oberlin, de Cochin, de M m « Millet, de M m(J Pape- Carpantier, ni la Salle d'asile, mère vénérée de l'École maternelle.

(2) Ibidem.

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En face, de l'autre côté de la rue, Técole primaire réclame le frère aîné. Ne le plaignez pas trop, l'aîné. Son sort n'a rien de funeste. Cette classe n'est pas une prison, ni ce maître un geôlier.

« L'heure approche ; la porte est ouverte, le seuil est luisant de propreté ; de chaque côté, un arbuste ou un pot de fleurs ; à travers la porte, on voit la salle balayée, arrosée, les murs ornés de cartes, d'images. Le maître est là sur le seuil, il regarde les enfants venir, les uns plus lentement, les autres plus vite, selon leur allure habituelle, ou les dispositions du jour. Il lit sur les visages le plaisir ou l'ennui, l'espoir des récompenses ou la crainte des punitions. Au passage, il envoie à chacun un mot : — Bonjour, Pierre ; allons, tu sais ta leçon aujourd'hui; je vois cela dans tes yeux. — Jean, comment va ta mère ? Est-ce qu'elle souffre encore de ses maudites douleurs? — Eh bien, Henri, tu passes sans me regarder ? tu es encore honteux de tes sottises d'hier ; j'espère que la nuit t'aura porté conseil. — Touche-moi la main, Jacques; tues un brave garçon ; je sais que tu as gaillardement aidé ton père hier au f enil; c'est lui qui me Ta dit ce matin, en allant au labour (1). »

Voilà une journée scolaire bien commencée. On peut dire que durant tout son cours le moraliste ne quitte pas une minute de vue le maître et l'écolier. C'est le

(l) Vessiot, De V Enseignement à l'école, p. 374. Ce livre et celui qui l'a précédé {L'Education à V école) retracent le tableau jusqu'ici le plus complet de l'école telle qu'elle devrait être, — telle qu'ellesera. Ces deux ouvragesont été édités chez Le ce ne et Oudin.

moraliste qui dicte à l'instituteur les notions qu'il donne sur Dieu, l'àme immortelle, la vie future. C'est le moraliste qui enseigne à l'écolier, qui lui fait aimer ses devoirs envers lui-même, envers la famille, envers le prochain, envers la patrie. C'est le moraliste qui choisit la page à dicter, commente la page à apprendre, et jusqu'au modeste et familier modèle d'écriture.

C'est lui qui interprète avec effusion le livre de lecture qu'il a composé avec amour, pour ses enfants, avant de le récrire « pour nos enfants. » Œuvre souvent exquise, ce petit livre, quand celui qui s'y consacre, écrit vraiment et de bonne foi pour les petits, daigne condescendre à leur faiblesse, et n'ambitionne d'autre gloire que de former des consciences, d'éclairer des âmes, d'affermir des volontés.

C'est le moraliste qui met la dernière main au devoir de style, à la leçon d'histoire. C'est lui qui préside aux récréations, attentif à surprendre et à comprendre ces mouvements de l'Ame, par où se découvrent le fond des mœurs et les nuances du caractère. C'est lui qui donne leur prix aux récompenses, une forme affectueuse et persuasive aux reproches, je ne sais quoi de bienveillant même aux punitions. Tout lui sert d'instrument, tout se fait son auxiliaire dans cette œuvre incessante et complexe de l'éducation : le livre, l'image, la leçon orale et la leçon écrite, la parole et le silence, — tout, jusqu'au cahier de devoirs mensuels qui, subitement doué de vie, saisit le quart d'heure où l'écolier a le front penché sur les blancs feuillets pour murmurer à son oreille ces amicales « recommandations • : — « Enfant!

ce cahier vous est remis pour être le compagnon et le témoin de vos études durant tout le temps que vous passerez à l'école.... Faites en sorte de pouvoir un jour regarder cet abrégé de votre vie scolaire sans avoir à

en rougir Appliquez- vous, enfant! Le cahier est là

sous vos yeux, encore tout blanc, prêt à recevoir tout ce que vous saurez y mettre de bon, tout ce qui peut vous faire honneur, et en même temps faire plaisir à

vos parents et à vos maîtres Faire toujours des

efforts, afin de faire toujours des progrès, c'est la loi de l'école, parce que c'est la loi de la vie; les hommes y sont soumis tout comme les enfants. Ce cahier vous aidera peut-être à vous le rappeler, en vous invitant à vous examiner vous-même fréquemment. — Enfant ! songez encore à ceci : on ne travaille pas pour soi seul dans ce monde, on travaille aussi pour les autres. Les petits enfants eux-mêmes, sans y penser, travaillent pour leur pays. Caries bons écoliers feront les bons citoyens ... La France a besoin de travailleurs et de gens de bien ; vous serez un de ceux-là Si vous traversez quelque moment de faiblesse et de découragement, enfant, ne vous laissez pas abattre, et pour reprendre courage, dites-vous tout bas à vous-même : Non, je ne veux pas être un inutile sur la terre, un ingrat envers ma famille, un ingrat envers la France. Je veux travailler, je veux devenir meilleur, non pas seulement parce que c'est mon intérêt, mais parce que

C'est MON DEVOIR. »

Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien être près d'un petit enfant de nos écoles et lire dans son

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cœur le jour où pour la première fois ces lignes tombent sous ses regards. J'imagine qu'un monde s'éclaire à ses yeux. Ce monde, il y fit le premier pas sous la tutelle de sa m»'»re; il en fait un plus décisif encore sous la tutelle du moraliste. Qui que tu sois, pasteur d'enfants, qui as dicté cette page, tu as bien mérité de ceux que tu aimes ; tu avais, ce jour-là, l'âme pénétrée « du respect dû à l'enfance et à la dignité de sa nature. »

Je ne pousserai pas plus avant cette esquisse du monde scolaire. C'est moins le dernier chapitre d'un livre à clore que la préface d'un livre à faire, le livre des Œuvres consacrées à VEnfance. Œuvres de protection et de sauvetage qui planent sur la tête de l'enfant à la ville, à la campagne, sur la voie publique, à l'atelier, à l'hôpital, dans la prison, aux colonies pénitentiaires et jusque sous la tente du nomade et du saltimbanque, — partout enfin où trouve à s'exercer cette vertu de charité et d'amour qui est l'âme généreuse de notre siècle et qui sera son meilleur titre au respect de l'avenir.

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