‹ Le Regne de L'enfantChapitre 31 sur 36 · LE DERNIER MOT DU MORALISTE · texte numérisé non relu

LE DERNIER MOT DU MORALISTE

Bob, sauve-toi, voilà le moraliste. Us sont entre eux comme le maraudeur et le gendarme.

Et pourtant il est plein de tendresse, ce moraliste contemporain. L'enfant l'a conquis, comme il a conquis le poète, et de son berceau, il entend tout un concert en son honneur. « Aimable créature! ditl'un. Sa première apparition dans le monde, son premier sourire, son premier regard est un signe de paix, un présage de sérénité pour tous. Voyez-le ; il n'y a pas un nuage sur ce front ; il ignore le passe, il sourit au présent, il marche vers l'avenir et semble y transporter tout le monde avec lui (1). » — Un autre : a Le visage de votre enfant est un spectacle d'un intérêt inépuisable!... Chaque jour développe en lui de nouvelles grâces... Vous ne vieillissez plus, au contraire vous rajeunissez. L'enfant vousôte les années qu'il prend. Toutes les tristes-

(1) Mgr Dupanloup, L 1 Education, tome I, VEnfant.

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ses de votre cœur se dissipent à son regard comme les neiges au soleil. — Les petites mains de. l'enfant soulèvent le poids sous lequel vous étiez accablé. Elles l'emportent sans le savoir, en se jouant. Lorsque vous portez votre enfant, — doux fardeau qui vous rend léger, — il met ses petits bras autour de vous : c'est lui qui vous porte. 11 vous enlève dans les espaces bleus de l'espérance, au-dessus des nuages, au-dessus des douleurs (1). »

Un troisième, penché sur ce berceau, interprète les signes de la vie morale. Le premier sourire lui annonce a l'éclosion d'une âme raisonnable. » Le premier mouvement des bras vers la mère, c'est l'indice « de l'attachement » dans cette créature faite pour aimer. Ce petit être, ce n'est point « une machine, ni une plante, ni même un animal. . . Il aune âme, et une âme douée de sentiment et de volonté. A ce titre, il ne doit pas être seulement un jouet pour les parents, un objet à parer, à montrer, mais une créature digne d'amour, qu'il faut traiter avec les soins les plus délicats (2). »

Voilà le moraliste à l'œuvre. Par définition il est l'ennemi de l'enfant gâté. Educateur, il sait le prix du respect et de l'autorité ; l'enfant gâté ruine l'un et l'autre. Aux yeux du philosophe, c'est quelque chose d'effroyable, « effroyable dans le présent, effroyable dans 1'av.enir. » — « Que faites-vous toute la journée? deman-

(1; Desehanel. Le Bien et le Mal qu'on a dits des Enfants. Cette gentille anthologie est devenue introuvable ; on devrait bien la réimprimer.

(2) Paul Janet, la Famille — 5° leçon : V Enfant.

dait-on à une jeune femme. — Je gâte mes enfants, d On rit de la saillie. L'éducateur en gémit. Il voit les conséquences etsonne l'alarme. A cette imprudente, il montre son fils gâté dans son esprit, — gâté dans son cœur, — gâté dans sa volonté : l'être entier dévié et perverti (i). A ce type il oppose celui de l'adolescent grandi sous une forte discipline, dans la saine atmosphère du bien et du beau (Bob mon fils, écoute et profite) : « Il croit tout, il espère tout, il recherche tout ce qui est aimable et bon; il admire tout ce qui est grand et noble, il ne soupçonne pas le mal; il ne s'attriste pas du bien. Il se réjouit de tout ce qui est heureux. Vous l'aimez, il vous aime. Au récit d'une action généreuse, son cœur bat ^ son regard s'enflamme. A la vue du malheur ses larmes coulent, il n'attend pas qu'on lui expose, il comprend, il devine les besoins de la misère. Son regard est toujours le plus prompt à découvrir le pauvre qui s'attache en tremblant à ses pas; sa main toujours la première à s'ouvrir pour le soulager. Non, je ne m'étonne pas que Jésus-Christ, un jour que ses disciples se disputaient entre eux pour savoir qui serait le plus grand dans le royaume des cieux, ait appelé un jeune enfant, et après l'avoir embrassé, le plaçant au milieu de la foule attentive, leur ait dit : En vérité, je vous le dis, si vous ne devenez semblable à ce petit enfant, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux (2). »

(1) Mgr Dupanloup, ouvrage cité. Il y a dans ces pages une vraie monographie de l'enfant gâté.

(2) Mgr Dupanloup, Education, tome I, V Enfant.

Le moraliste s'attache avec sollicitude au sort de l'enfant dans la famille dont il est membre. Il lui trace ses devoirs, il lui explique les articles du décalogue domestique, il forme son cœur à toutes les vertus de fils, de petit-lils et de frère. Réciproquement, il décrit les devoirs de tous envers l'enfant. De belles figures de mères revivent sous son pinceau : car, en un tel sujet, si le poète se fait moraliste, le moraliste devient poète. Lisez le volume de Michelet, Nos fils : à chaque instant vous reviennent en mémoire des pages de Brizeux, de Sully- Prudhomme, de Coppée. « La mère est bien payée de tous ses sacrifices. Elle a l'enfant à elle et le jour et la nuit, et surtout (c'est sa fête) pour le repas du soir. Vers dix heures du matin, quand il revient de classe, ou vers quatre heures encore, elle est à la fenêtre, l'aperçoit de loin et palpite. Elle s'étonne un peu de le voir qui revient à petits pas, si lent, musant à toute chose. »

La mère est la tendresse, le père est l'autorité et la force, parce qu'il est l'action. « Le père, dit Michelet, est pour l'enfant une révélation de justice. » Et plus loin: « Le père le plus aimé (pour le garçon surtout) est un homme et un personnage avec qui il faut bien compter, avec qui l'on comprend le rapport du devoir. C'est une morale très complète qu'il trouve en ce devoir vivant. »

Notion du devoir, grave et nécessaire notion. Mais qui la dégage, qui la rend sensible, qui l'imprime dansl'àme? La mère, cette admirable institutrice, ce moraliste sans pareil, cette créatrice première delà conscience en-

LK KKONE DE L'ENF. Il

fantine. Voyez ce qui se passe dans le ménage populaire où nous introduit Michelet; le père est à l'atelier, la mère interpelle son garçon :

« Ton père travaille. Si tu travaillais, mon petit I » — Il ne demande pas mieux. Il touche volontiers, manie les outils de son père. Ils sont trop lourds. On lui donne de légers objets. Pour jouer? Oui, sans doute; mais le jeu est plus beau s'il laisse un résultat. Plus beau, s'il est long, patient. Plus beau, s^l n'est plus jeu, mais un travail voulu, comme celui du père. La mère lui donne ainsi une idée haute : le mérite du labeur. — Mais pour qui travaille le père? pour lui seul ? Nullement : pour sa femme et pour son petit. Il leur gagne le pain, et le lait et les fruits.... Voilà ridée du sacrifice. L'enfant le plus léger l'entend parfaitement, et je n'en ai guère vu qui n'en parût touché. »

Mais voici quelque chose de plus nouveau et de plus rare. Cet enfant, objet d'une si tendre instruction maternelle, devient instituteur à son tour, instituteur sans le savoir, instituteur de ses proches.

Mères, l'enfant qui joue à votre seuil joyeux, Plus frêle que les fleurs, plus serein que les cieux, Vous conseille l'amour, la pudeur, la sagesse.

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