‹ Le règne de Marie-Thérèse dans les Pays-Bas autrichiensChapitre 7 sur 71 · POLITIQUE INTÉRIEURE · texte numérisé non relu

POLITIQUE INTÉRIEURE

Si dabs ses combinaisons en fait de politique extérieure Marie-Thérèse hésitait souvent, elle suivait dans Tadministration de ses pays un système diamétralement opposé. Toutes les mesures prises par elles étaient le résultat d'une idée fixe, d'une combinaison adroite, d'une volonté ferme et bien arrêtée. Marchant la tête levée vers un but déterminé, elle ne vacillait jamais quand il s'agissait de mettre sa pensée à exécution (1). Bien souvent elle avait recours à la ruse, bien souvent aussi ses agents aimaient à faire usage dans les Pays-Bas de moyens hypocrites. Ils proscrivaient publiquement ce qu'ils encourageaient dans l'ombre.

Deux idées dominèrent constamment l'impératrice : procurer le bien-être matériel de ses sujets, sans rien sacrifier de son autorité, ni de son pouvoir; centraliser autant que possible ce pouvoir, de manière à faire partir toute initiative d'elle-même, substituer sa volonté à celle des autres et introduire le gouvernement personnel (2). L'admirable organi-

(1) Rapport de de Kaunitz du 14 avril 1766 dans les Comptes-rendus de la comm. d*hist., 3« série, t. X, p. 406.

(2) von Arneth, Maria-Theresia und Joseph //, t. I, p. 351.

sation intellectuelle de rimpératricé lui permit d'embrasser toutes les affaires de sa vaste monarchie, de les étudier dans leurs détails, de les combiner de manière à faire mettre ses idées à exécution.

Un pareil système était d'une application difficile dans un pays' ayant des États et de grandes communes. La puissance de celles-ci était singulièrement déchue ; mais des étincelles de ce feu qui avait brillé d'un éclat si vif dans le passé s'y montraient encore par intervalle. A Bruxelles, par exemple, les Nations refusèrent, en 1777, de ratifier le consentement donné par les États de Brabant aux dépenses nouvelles

destinées à la construction de la maison de force de Vil-

vorde (1). Elles allèrent même jusqu'à se mutiner et demander copie des comptes de la ville. Dans l'avis donné au Conseil de Brabant par le magistrat concernant cette demande, il avait exprimé des idées conformes à nos institutions. Cette manière de s'exprimer souleva l'indignation d'un gouvernement habitué à regarder les peuples comme s'ils étaient faits pour les souverains, tandis que le principe opposé prévalait dans nos lois. A ce propos, le gouverneur général eut avec le magistrat une correspondance, dans laquelle il relevait amèrement ses opinions au sujet du pouvoir du peuple (2). Quand il s'agissait de villes, le pouvoir était très- chatouilleux ; mais quand il avait à faire aux États, dispensateurs des aides et subsides, il y regardait de plus près. « Les États, disait de Kaunitz-Rittberg, ne sont pas assez dociles. Ils s'opposent à toute réforme d'abus et propre à augmenter les revenus. Pour y parvenir, il faudrait inspirer à chaque

(1) Henné et Wauters, Hist. de Bruxelles, 1. 11. p. 306.

(2) Gàchard, Documents inédits, t. III, p. 126. V. aussi Lettres historiques, p. 74, et dans les arch, du Conseil de Brabant la correspondance, reg. 232, p. 147,

membre en particulier autant de crainte pour ses propres intérêts (1). »

La pensée secrète du gouvernement était celle d'introduire dans les Pays-Bas les idées françaises d'individualisme, et de les substituer à l'esprit d'association et de corporation. Il voulait ainsi contrebalancer l'influence de la noblesse et du clergé, qui dans les grandes questions tenaient le parti du tiers état, toujours prêt à défendre ses droits contre la centralisation.

^ Jamais le gouvernement ne parvint à introduire la division dans les États, qui le regardaient comme leur adversaire commun. Jamais il ne lui fut possible de faire croire aux Belges que les criants abus de la France condamnés par nos

lois existaient chez eux (2).

En présence de cette impossibilité et de la nécesssité de conserver les privilèges des provinces, un des premiers soins de Marie-Thérèse fut d'établir de bonnes relations entre elle et les États, de promettre de respecter leurs lois et d'avoir égard à leurs représentations (3). Dès le mois

(1) Lettre du 3 janvier 1754. [Correspond, de cabinet, t. III, p. 9). On peut aussi consulter au sujet des efforts faits par de Kaunitz auprès de la reine dans le but de l'irriter contre les États de Brabant, son rapport du 25 juin 4763, imprimé à Leyde en 1797.

(2) Ces privilèges étaient le cauchemar de Marie-Thérèse. « Elle assura, dit Bentinck, que de son côté elle seroit raisonnable; mais qu'il falloit de la condescendance pour les Païs-Bas.... Je l'assurai que le maintien des privilèges étoit très compatible avec son service; que j'en appelois au prince Charles, qui connoissoit les peuples et le pais, que ceux qui lui représentoient la chose autrement la trompoient ; que ces païs là seroient faciles à mener et à gouverner, si l'on s'y prenoit comme il faut et qu'on alloit tout ouvertement et rondement en besoigne avec eux. » (Béer, Aufzeignungen, p. 85). Chose singulière, il fallait un Hollandais et un Anglais pour défendre nos institutions (Shaw, Essai, pp. 22 et suiv.).

(3) Comptes-rendus de la commission d'hist,, 2« série, 1. 1, p. 12?

de mars elle se fit inaugurer et jura, par l'intermédiaire d'un fondé de pouvoirs, d'observer les Joyeuses-Entrées (f). Celait le moyen le plus sur de manifester son désir de conserver les institutions nationales.

Dans les instructions secrètes données à son beau -frère, Marie-Thérèse recommandait surtout d'agir à l'égard des États des provinces avec la plus grande circonspection : a On » ne sauroit, dit-elle, réussir sans l'affection des États, de » laquelle dépend l'accord ordinaire des plus gros subsides, » de même que des extraordinaires, les avances et les em- » prunts, en un mot les plus forts moïens et secours de se » soutenir en tems même de paix et les uniques de faire la » guerre (2). » La question financière fut aux yeux de l'impératrice la principale; tirer des Pays-Bas les plus grosses

. sommes possibles était sa préoccupation et celle de son entourage. Ce système loin d'être désavantageux au bien-être matériel de notre pays fut, au contraire, le mobile d'un grand

• nombre de mesures prises par le gouvernement dans le but

(1) Van Ruckelingen, Behjie onder Maria- Theresia, pp. 23 et suiv.

(2) Instructions secrètes du 19 février 1744, ilansla Chancellerie des Pays-Bas, H. 92, A. Dans ces instructions l'impératrice continue au sujet des États de la manière suivante : « En échange le ministère, qui est toujours en butte aux États, doit être censé les gens du roi et de ses gouverneurs représentans. C'est par lui que vous aurez à soutenir les prérogatives et droits afférants à la souveraineté, contre lesquels anciennement ainsi que parfois aux derniers tems on a dû consentir à des conditions opposées aux consentemens des États et devenues ensuite des vrais privilèges, qu'ils ont grand soin de se faire conserver et même par serment à l'inauguration de chaque nouveau souverain. Ceci doit principalement s'entendre des États de Brabant, bien que ceux des autres provinces sçavent aussi opposer des conditions ou clausu- 1er leurs accords. Et quoiqu'il soit de la prudence de les supporter, lorsque par là on peut remédier à un mal urgent, il n'est pas moins prudent et nécessaire d'éviter ces conditions et concessions; lesquelles pour la plupart sont autant de liens et restrixtions du souverain pouvoir. »

d'y ramener l'activité commerciale, et l'économie dans les administrations.

L'idée d'unité poursuivait le gouvernement partout. A chaque instant il se plaignait des difficultés que rencontraient les différentes administrations établies dans chaque province. Ces difficultés étaient les mêmes pour le gouvernement et pour les particuliers. Leurs plaintes étaient fondées : et dans une lettre que le prince Charles de Lorraine adressa à sa belle-sœur, il disait : « V. M. verra par » une petite relation que j'envoye à S M. l'empereur du » petit voyage que je viens de faire, la joye que les flamands » ainsi que les brabançons ont marquée, et, je puis affirmer, » le vray attachement qu'ils ont pour V. M. Il n'y manque » qu'un peu d'intelligence entre les provinces, que j'espère » avec le tems que nous en viendrons à bout (1). » Jamais il n'y réussit. Le gouvernement voulait bien la bonne intelligence entre les différentes provinces sous le rapport des intérêts matériels ; mais il ne pouvait la vouloir sous le rapport des intérêts moraux, qui auraient profité exclusivement à la nation. Toujours prêt à vendre nos provinces en tout ou par partie, le gouvernement devait être hostile à l'idée de nationalité, véritable fondement de l'unification.

Trop centralisateur, trop gouvernemental pour comprendre que l'autonomie des provinces pouvait être conservée en établissant entre elles un simple lien d'union, il préférait les laisser dans leur isolement : Divide et régna. Sans esprit de confédération ni d'unité, sans langue particulière commune à toutes, ces provinces n'eurent d'autre lien que l'identité de la personne du souverain. Résidant à l'étranger, ignorant la

(1) Lettre du 23 mai 1749 dans la correspondance de LL. MM. avec le prince Charles.

langue de la majorité du pays, le prince ne connut ni l'esprit ni les besoins du pays. Ses agents ne les comprirent pas davantage.

Un moyen bien simple de faire disparaître ces causes de désunion s'offrait au gouvernement. C'était celui d'oi^aniser les États-Généraux, comme l'avaient fait les Provinces-Unies, moyen déjà essayé momentanément sous la domination de l'Espagne et sous le gouvernement des archiducs Albert et Isabelle; mais que la maison d'Autriche avait repoussé comme trop dangereux. L'Angleterre, dont les institutions ont tant d'analogie avec les nôtres, était parvenue à réunir les éléments épars de sa nationalité par le parlement Marie- Thérèse n'y songea jamais ou ne voulut pas y songer, de peur de voir son pouvoir attaqué dans sa base.

Il ne s'agissait pas des intérêts seuls de la reine; il fallait surtout songer à ceux du pays. Au lieu de le laisser se débattre entre des tendances diverses, mieux eut valu créer une nationalité à peu près inconnue dans des provinces, où par suite de la domination étrangère, les habitants avaient oublié qu'ils avaient une patrie commune. Mieux eut valu créer un esprit public au lieu de s'attacher à faire naître le dévouement dynastique, sentiment impossible dans un pays ou les dynasties changeaient si souvent. Depuis bien longtemps les habitants des Pays-Bas ne connaissaient leurs souverains que de nom. Chez les populations du comté de Flandre il y avait encore quelques vieux restes de ce patriotisme qui les animait pendant le moyen âge. Jamais le gouvernement autrichien ne put ni ne voulut le mettre à profit, pas même pour combattre la France , quand les Flamands s'y montrèrent disposés. Si l'Autriche n'aimait pas les nationalités, parce qu'elle en avait trop sur les bras, ce n'était pas le motif de se montrer indifférente à l'égard du Flamand, qui avait sa

langue à lui, une langue qui n*était pas^ il est vrai, celle de la cour de Bruxelles, mais qui était belle, riche, énergique, qui n*était ni l'allemand, ni l'italien, idiomes en usage à la cour de Vienne (1). Sous le rapport de la langue, comme sous plusieurs autres, le Flamand était traité à Vienne comme le Hongrois.

La langue flamande fut, à la vérité, enseignée dans les établissements d'instruction publique érigés par l'État ; mais celui-ci la laissa se traîner dans l'ornière habituelle; il ne lui accorda jamais de faveur, pas même l'égalité comparativement à la langue française. En agissant ainsi, Marie- Thérèse ne prévit pas qu'en abondonnant les Flamands à leur triste sort, elle favorisait dans le pays l'introduction de la littérature française et de l'esprit français, dont Shaw constate la grande influence. Enfin elle favorisa ainsi, sans s'en douter, toutes les idées nouvelles de nos voisins du Midi, dont le résultat fut un cataclysme général, funeste surtout à la maison d'Autriche. Le gouvernement de Marie- Thérèse avait beau prohiber, pour la forme, les écrits des novateurs, ils pénétrèrent en Belgique (2). Elle oubliait que Vienne n'est pas Bruxelles, et que si la langue française pouvait impunément faire des progrès en Autriche, il n'en était pas de même en Belgique. Situé aux frontières d'une France, grande, forte et toujours prête à absorber les petites nationalités, notre pays devait nécessairement se ressentir davantage de ce voisinage. « Le français, dit Shaw, qui est le » seul langage des provinces wallonnes, a fait des progrès

(1) De Pôllnitz, Mémoires, t. I, p. 288. V. aussi Snellaert, Schets eener geschiedenis.

(2) Nous disons pour la forme avec intention. Tout en prohibant publiquement certains écrits, le gouvernement ne les laissa pas moins réimprimer dans l'imprimerie royale.

» rapides dans les autres provinces depuis la guerre de 1740 » pendant laquelle les armées françoises s'emparèrent des » Pays-Bas.... Avec la langue françoise, les coutumes et les » manières de la France sont entrées dans les provinces » belgiques. On y imite les mœurs des François, la politesse » et le ton de société de ce peuple, son goût pour la parure, » ses amusements mêmes. Les modes de France obt été » suivies de ce relâchement dans les mœurs, qui accompa- » gne toujours leur raffinement et la grande politesse.... La » conquête de Louis XV peut être regardée comme l'époque » du changement de ces provinces (1). » Et ce furent ce ton, ce goût, cette dénégation de l'esprit national que le gouvernement de Marie-Thérèse favorisa, sans se douter des conséquences auxquelles un pareil système devait le conduire un jour. Quelques années plus tard, ses descendants éprouvèrent les tristes résultats de cette politique. La France trouva en Belgique une route toute aplanie pour y faire passer ses idées. Elle y trouva même une armée prête à l'aider dans sa propagande révolutionnaire (2).

A l'exemple de ses prédécesseurs, Marie-Thérèse confia l'administration du pays à des gouverneurs-généraux. Il importe de faire connaître leur caractère et de définir leurs tendances.

A la mort de Marie-Elisabeth, gouvernante des Pays-Bas (29 août 1741), le comte de Harrach prit les rênes de l'ad-

(1) Shaw, Essai sûr les Pays-Bas autrichiens, p. 132. L'origine de cette influence remonte néanmoins plus haut. Knobbaert, dans son Jus civile Gandensium, p. 208, ridiculise la manie des Flamands de vouloir imiter les Français. Avant d'être mutilée par les conquêtes et la diplomatie étrangère, la Belgique avait une littérature française très-avancée dans les provinces wallonnes. V. à ce sujet : Chronique de Philippe Mousques, par de ReifTenberg, introduction, p. Lxxxvi.

(2) Borgnet, Hist. des Belycs, 1. 1, pp. 245 et suiv.

ministratioii, et reçut, en qualité de lieutenant-gouverneurgénéral, des instructions particulières.

C'était un honnête homme, estimable sous tous les rapports, 'généreux et délicat, au point de refuser les mille pistoles dont les États de Flandre lui voulurent faire don, à titre de vin d'honneur. Sa bonne foi et sa franchise déplurent au Conseil Suprême. Aux yeux des membres de ce corps, de Harrach était un personnage maladroit et incapable de dissimulation dans les affaires. Selon leur manière de voir, il avait le tort immense de trop divulguer la vérité, et de réprouver avec trop d'énergie le gaspillage des deniers publics. Lutter contre des préventions semblables était inutile. La chute de Harrach fut décidée.

Un jour le comte s'était permis de s'opposer à l'envoi à Vienne de deux millions de florins, qu'il voulait employer au paiement des dettes et à l'organisation de l'armée (1).

L'impératrice, faisant semblant de n'avoir rien compris à l'opposition du comte, lui adressa un joli compliment sur la façon dont il servait la cause de la maison d'Autriche. Après avoir ainsi essuyé refus sur refus, de Harrach s'irrita et adressa à Marie-Thérèse un mémoire dans lequel il justifiait sa conduite.

« J'ai essuyé, dit-il, tant de travers depuis que je suis aux » Pays-Bas en haine de mon zèle et application au bien du » service, que j'ay eu lieu de soupçonner plusieurs fois qu'il » y avoit un concert déterminé pour me perdre dans l'esprit » de feue S. M. comme dans celui de S. M. d'aujourd'hui » glorieusement régnante. Cet esprit de parti ne pouvant » découvrir la moindre prise sur ma conduite, s'est attaché » à avilir sans cesse les meilleures opérations du service.

Chancellerie des Pays-Bas, D. 8, P., dépêche du 27 nov. 1741.

» Aujourd'hui qu'il se montre à découvert et que par le trait > le plus noir que Ton puisse mettre en usage, il ne garde » plus de mesure dans le dessin de m'enlever toute la contt fiance de S. M.... (l).» Après avoir parlé de quelques faits antérieurs au règne de Marie-ThérèsCt le comte continue : « Je reçois la dépêche du IS octobre.... je la lis et relis. » J*y remarque plusieurs déterminations résolues par S. M. » qu'elle daigne me confier. » Par la première le comte est obligé de mettre les troupes en bon état et d'en augmenter le chiffre. Par la seconde ordre lui est donné de ne plus rien payer aux Hollandais de ce qui leur était dû, sans toutefois le dire. Par la troisième d'arrêter le payement des pensions, sans déclaration formelle. Toutes ces mesures, si contraires à l'honneur et à la bonne foi, répugnaient au comte. Il démontre ensuite l'impossibilité de les mettre à exécution, et surtout Tinsufiisance des moyens mis à sa disposition pour créer une armée, a La dépêche morti- » fiante pour moi, dit-il, et qui est du 20 novembre ne me » laisse aucun doute que mes adversaires ne m'ayent repré- » sente à S. M. comme un homme qui auroit manqué de » lumières pour comprendre le vrai sens et le vrai dessin » de sa royale délibération du IS octobre.,.. Dix-huit jours » après la dépêche du 20 novembre je reçois un rescript » que S. M. m'a fait adresser le 8 décembre. 1741 par le » canal de la chancellerie de cour, par laquelle elle destine » ce même fond de 500,000 écus destinés aux Hollandais » pour les besoins en Allemagne (2). » Enfin il démontre, dans cette note, tous les torts du gouvernement central à son égard, et l'oubli complet dans lequel il laissait le pays.

(i) ChanceUerie des Pays-Bas, D. 8, P., dépêche du 27 nov. i74i* (2) Mémoire du 9 janvier 1742. ChanceUerie des Pays-Bas, D. 9, G.

Le comte lui-même était abandonné, et pour faire face à ses propres besoins, il avait été obligé de dépenser la pension fournie par son père et tous les revenue que sa femme retirait de sa terre de Moravie.

Le Conseil suprême fit deux longs discours — c*est ainsi qu'il intitulait ses réponses — pour prouver combien il était pénible de recevoir de si graves reproches. Mais quant à de l'argent, quant à des secours, de Harracb n'en obtint pas.

Dégoûté des affaires, il demanda avec instance de pouvoir quitter les Pays-Bas. Il obtint enfin cette permission (31 janvier 1742) et quitta Bruxelles (23 mars suivant).

Pendant son administration, qui était calquée sur celle de Marie-Élisabeth, rien ne fut entrepris, faute de fonds nécessaires, et malgré tout son dévouement aux intérêts des Pays-Bas, il fut obligé de laisser marcher les affaires à l'abandon.

Le prince Charles de Lorraine, frère de l'empereur François P% avait épousé Marie- Anne d'Autriche, sœur de l'impératrice, et obtint conjointement avec la main de cette princesse la mission de gouverneur des Pays-Bas autrichiens (17 avril 1741) (1).

Au point de vue de ses intérêts personnels et de ceux du pays, Marie-Thérèse ne pouvait faire un meilleur choix. Intimement attachés à la famille impériale par les liens de la parenté la plus proche, les deux époux devaient nécessairement défendre les intérêts de la maison d'Autriche et lui montrer un dévouement sans bornes dans toutes les circonstances. C'est ce que fit Charles de Lorraine avec une abné-

(i) Revue nationale de Belgique, t. X, p. 310. Récit historique de la vie de S. A. le sérénissime duc Charles^ Alexandre. — Lettres historiques, p. 63.

gation complète, dans son cabinet comme sur le champ de bataille, lorsqu'il fut appelé du commandement militaire pendant la guerre avec la Prusse. Quant au caractère et aux habitudes du duc, ils convenaient parfaitement à l'esprit des Belges.

L'instruction du prince avait été singulièrement négligée pendant sa jeunesse. Mais un bon sens très-pratique, un esprit droit et sage, beaucoup d'activité et de bonne volonté, de la douceur et de la bienveillance suppléaient en partie à ce défaut. Sans avoir les capacités nécessaires à un réformateur, il se plaisait toutefois à tracer des plans destinés à l'administration, surtout des finances, du commerce et à l'état militaire. « V. M., disait-il dans une lettre du 23 mai » 1749, ne sauroit s'imaginer Iç peu d'arrangement qu'il » y a icy dans les finances et conseils collatéraux. J'avoue » qu'ils sont fort chargés d'ouvrage par la quantité d'écri- » tures qu'ils font, et dont quantités sont très inutiles (1). » Ses plans et ses propositions n'eurent pas toujours du succès auprès de sa belle-sœur. Celle-ci n'avait plus du prince cette bonne opinion qu'elle en avait au commencement de son règne. Ses revers sur le champ de bataille et le peu de perspicacité dont il avait donné des preuves avaient complètement désillusionné la princesse. Au surplus elle n'aimait pas les combinaisons, qui n'émanaient pas d'elle. A elle seule appartenait toute initiative. Dans une lettre adressée à de Kaunitz (20 octobre 1754), Charles de Lorraine se plaignait de ces refus « et, ajoute-t-il avec sa » bonhomie ordinaire, je n'ai rien fait qui puisse inspirer » des inquiétudes ; et si je demande des pouvoirs plus » étendus, c'est dans l'intérêt du service royal (2). »

(i) Correspondance avec LL. MM.

(2) Correspondance de cabinet, t. III, pp. 233 et suiv

Franc, juste et loyal même dans les afTaires de minime importance, il s*était attaché toutes les classes de la société (1). Vis à vis de la noblesse, qui était très-désunie, disait-il dans une de ses lettres adressée à l'impératrice (2), il était le gentilhomme le plus accompli. Il la recevait avec cordialité aux jours de gala, et lui donnait souvent Yappartmenty comme on appelait à cette époque les réunions intimes, où pendant les petits soupers à la parisienne, la décence n'était pas toujours respectée.

Sous l'administration de la gouvernante Marie-Élisabeth, la cour de Bruxelles était une copie en miniature de celle de Vienne ; tout s'y faisait avec cette étiquette raide, inexorable qui déplaisait si fort à la noblesse belge (3). A la cour du prince Charles de Lorraine, la raideur et la contrainte avaient fait place à la cordialité. Chez lui il aimait à afficher, comme ses ancêtres les ducs de Lorraine, un certain laisser-aller, et beaucoup de bonté. C'était ce qu'il fallait à notre noblesse.

(1) Béer, Aufzeignungen, p. 122 et suiv., où se trouve un exceUent portrait du {Mince.

(2) Voir au sujet de la cour de Marie-Élisabeth les Mém. du baron de Pôllnitz, t. III, p. 186.

(3) « L'honneur que j'eus d'assister quasi tous les jours aux rapports des affaires qui se font par le ministre au sérénissime gouverneur me met à portée de voir le train intérieur de la cour. Et quoique je ne me sois jamais appliqué à cette partie de la science du monde, je crois cependant 7 avoir apperçu des défauts tant dans le cérémonial, que dans rœconomique, dont le redressement exigeroit bien un grand maître entendu et actif. Je ne sais si Y. E. connoît personnellement M** le prince de Home. Mais tout charmant homme qu'il est, il ne paroît cependant qu'il ait cet esprit d'arrangement et les connoissances nécessaires à un grand maître. Comme premier officier de la cour il en fait actuellement les fonctions, de même que celle de grand chambellan. Mais il se trouve souvent embarassé dans le cérémonial, et je crois qu'il n'est pas plus fort dans le reste.... Je ne connois aucun des cavaliers d'ici qui put être capable de faire dignement les fonctions d'un grand maître de la cour. » (Grumpipen à Tarouca, 7 mai 1749.)

Le clergé voyait en Charles *un chrétien accomplissant régulièrement ses devoirs de religion, charitable et toujours respectueux envers les ecclésiastiques. Si parfois il était obligé de contrarier le clergé par suite de certaines mesures prises soit à Vienne , soit par les agents; du gouvernement à Bruxelles, ou suggérées par les ministœs plénipotentiaires, personne ne lui en voulait. Le clergé, connaissant parfaitement la cause du mal, savait que le prince n*avait aucune initiative. Celui-ci avait du reste pris le parti de ne pas signer les dépêches irritantes, et de les faire passer par le canal du ministre plénipotentiaire, ou du président du Conseil privé.

La bourgeoisie et le peuple voyaient en lui un prince bienveillant, aimant comme eux les fêtes et réjouissances publiques et s'y amusant de bon cœur. Point de fêtes — et elles étaient nombreuses sur tous les points du pays — sans la présence du gouverneur général. Les Belges avaient reconnu en lui un prince toujours prêt à se montrer en public sans faste , comme sans prétentions, en un mot un prince populaire, aux mœurs patriarcales et empreintes d*une grande bonhomie. II avait encore une autre vertu plus particulièrement recherchée par les Bruxellois. Loin d'être parcimonieux, comme feu la gouvernante Marie-Élisabeth d'Autriche, il aimait, au contraire, les dépenses, et il se laissait volontiers exploiter par les artistes, les marchands de curiosités, les amateurs de physique et de mécanique. Â sa mort, sa succession était tellement obérée, que la famille impériale y renonça, et la mit à charge de la Belgique, après en avoir retiré toutefois ce qu'elle renfermait de plus précieux. Comme son père, dont il avait les bonnes qualités, il aimait l'art , l'encourageait et se faisait un plaisir de protéger les artistes en leur conférant des titres. Après s'être complètement identifié au caractère belge, il fut tellement chéri , que

les États de Brabant lui élevèrent de son vivant une statue sur la place royale de Bruxelles.

Grâce à la manière d'agir du prince, mainte et mainte faute de Marie - Thérèse fut oubliée ou passa inaperçue. Mainte et mainte mesure adoptée par elle ou mise à exécution par son gouvernement ne rencontra pas d'opposition (1). Ayant survécu de quelques jours seulement à sa belle-sœur Marie-Thérèse, il mourut, pleuré par le pays entier.

Les ministres plénipotentiaires envoyés par l'Autriche dans les Pays-Bas étaient chargés d'y représenter le souverain auprès du gouverneur général, d'aider celui-ci dans l'administration, de lui fournir des conseils et parfois de le remplacer en cas d'absence.

« L'emploi de ministre plénipotentiaire pour le gouverne- » ment des Pays-Bas, dit de Neny, était inconnu avant l'an » 1716, lorsque feu le maréchal de Kœnigsegg, alors lieu- » tenant général qui prit possession des Pays-Bas pour l'em- » pereur Charles VI, fut revêtu de ce caractère. Il fut rem- » placé pendant la même année par le marquis de Prié, dont » le ministère cessa au commencement de l'année 1728. » Depuis lors il n'y eut point de ministre plénipotentiaire » jusqu'en 1743, que le comte de Kœnigsegg-Erps, neveu » du maréchal, fut nommé ministre plénipotentiaire pendant » l'absence du duc Charles de Lorraine (2). »

(i) « Je lui dis (à Timpératrice), écrivait Bentinck, qu'eUe étoit aimée et considérée encore tout de même, et que ce qu'il y avoit de mécontentement étoit contre ceux qu'elle employoit pour les affaires de ces provinces là, que tout cela passeroit si elle laissoit faire le prince Charles, qu'il n'y avoit peut-être pas au monde un homme plus propre par son caractère à plaire à ces peuples là, qu'il leur plaisoit beaucoup et qu'il y étoit prodigieusement aimé et chéri. » (Lettre du 27 juillet 1750, apud Béer, Aufzeignungen , p. 79. V. encore ib. 125, où Bentinck trace un portrait très-favorable du prince.)

(2) De Neny, Mém. hist., t. II, p. 114. Ses lettres patentes sont datées

- is -

Nous n*avons plus à apprécier le caractère de ce personnage politique. Il en a été suffisamment parlé à propos de son entrée en fonctions au Conseil suprême.

Le comte de Kaunitz-Rittberg, dont nous avons esquissé le portrait à propos de la Conférence ministérielle, fut désigné provisoirement, le 2 janvier 1745, à titre de ministre autœisé pendant l'absence du prince Charles de Lorraine, pour les affaires du gouvernement général des Pays-Bas (1). Les lettres patentes du ministre plénipotentiaire furent signées le 9 janvier de Tannée suivante (2).

Le marquis Antoine-Otton de Botta-Adomo fut nommé (6 juin 1746) lors de la retraite de Kaunitz-Rittberg. Outre ses instructions particulières et ostensibles, le marquis reçut le 16 juin 1746 des instructions secrètes, dans lesquelles Timpératrice lui recommandait, s*il devait entrer en campagne, de se faire accompagner d'une jointe formée des ministres, des conseils collatéraux et du secrétaire d'État et de guerre de Grumpipen. Cette jointe se composait des mêmes personnes qui y figurèrent pendant l'administration du prince Charles et de sa femme, sauf à y ajouter le vicomte de Patyn, et comme le duc d'Aremberg, était absent, le marquis devait y occuper la première place.« Cependant, est-il dit dans ces instructions, » et durant votre administration interne, ladite jointe sera » formée du chef et président qui a la garde des sceaux, et à » son défaut du conseiller d'état Obin, lequel en sa qualité y> de dolen du Conseil privé peut le remplacer durant la cam- » pagne ; du marquis d'Herzelles, surintendant et directeur

du 13 février 1743 (ChanceUerie des P.-P., H. 72, i . V. aussi Lettres historiques, p. 126). — • La Remie nationale de Belgique renferme, t. XVI, p. 251, un article intitulé : Les ministres de Marie-Thérèse,

(1) Chancellerie des Pays-Bas, D. 18, G.

(2) Ibid., H. 114.

» général des finances, et à son défaut par absence ou infir- » mité d'un des deux conseillers d*état et finances Bervoet » ou Gapon, à votre choix, et selon les avis que peut vous » donner le comte de Kaunitz-Rittberg , et du chancelier » Schockaert s'il peut vous suivre (1). » Il devait prendre les avis de cette jointe. Les autres points contenus dans ces instructions n'ont pas une grande importance au point de vue de l'administration générale.

Botta était un personnage actif, intelligent, travailleur infatigable. Sous plus d'un rapport il sympathisait avec le gouverneur général. Comme lui, il s'occupait beaucoup de redresser la situation financière; il voulait réformer l'état militaire et même la justice. Les finances ne permettaient pas de payer la solde aux militaires ; les ofiîciers recevaient seulement des à-compte. « Par ce seul rien, disait le prince Charles en » écrivant à sa belle-sœur, V. M. peut juger de l'état où » nous avons trouvé non seulement la caisse militaire, mais » toutes les finances et même les affaires de justice. Botta » et Crumpipen y travaillent. Celui-ci est un trésor (2), » Botta était aussi bienveillant que le gouverneur général. Sa mission avait surtout pour objet l'augmentation des revenus des Pays-Bas, dont il avait fait une étude spéciale (3).

Le comte Charles de Cobenzl, nommé (19 mai 1753) ministre de l'impératrice-reine auprès du duc de Lorraine, sous les ordres de ce prince, et ministre plénipotentiaire en cas d'absence de celui-ci, appartenait à une famille distinguée de l'Autriche. Ëlevé dans le goût du luxe, il aimait l'art et la littérature, et se plaisait dans la société des gens instruits.

(1) ChanceUerie des P.-B., H., 122.

(2) Lettre du 14 mai 1749 dans le recueil des lettres du prince Charles à LL. MM. T. II.

(3) von Arneth, Maria- Theresia nach den Lrbfolge Krige, p. 249.

C'est à lui que les Pays-Bas doivent le projet de formation de la première bibliothèque publique, c'est à lui qu'ils doivent la création d'une académie de lettres (1). Il aimait l'or, et le prodiguait volontiers, au point qu'il laissât sa veuve dans une position pénible (2). Malgré ces goûts, très-souvent contraires à la vie active, Gobenzl travaillait beaucoup et avec une grande facilité. « Mais, disait le gouverneur général, il » est quelque fois un peu vif, et, si j'ose le dire, même » quelque fois imprudent : je le lui ai même déjà fait sentir » quelquefois ; mais la vivacité l'emporte, et je dois avouer » à V. M. que je n'y vois point d'autre remède, que si V. M. » vouloit lui Caire écrire soit par le comte de Kaunitz ou par » Koch ; car il est sûr qu'il a un esprit supérieur, et qu'un » mot venant de V. M. lui fera faire beaucoup de réflexion. » Cependant je supplie V. M. qu'il ne sache pas que j'ai pris » la liberté de demander cela à V. M., ne proposant cela que » pour le bien du service et pour son propre bien à lui per- )) sonnellement, n'ayant de mon côté qu'à me louer de son » assiduité (3). » Ce jugement diffère de celui porté par le baron de Stassart sur ce personnage. Selon le biographe de Cobenzl, celui-ci avait un coup d'œil d'une justesse peu com-

(1) V. la lettre qu'il écrivit à ce sujet, dans Gachard, Aiialectes hisl., 1« à 4® série, p. 86. Il eut avec les savants de la Belgique une correspondance suivie.

(2) Au lieu du vin d'honneur, les ecclésiastiques et membres des états de Flandre lui firent présent de mille pistoles, qu'il accepta du consentement de sa souveraine, lorsqu'il prit possesion de ses fonctions de ministre plénipotentiaire (Dépêche du 17 nov. 1753. Chancellerie des P.-B., D. 45, G.). Dans une lettre adressée au chevalier de Ghampigny le 21 août 1756, de Cobenzl dit : « Nous sommes à la fin du mois d'août. Je dois savoir à quoi j'en suis avec la commission que vous avez demandée à M. Du val : 1 •>.... 3° et pour combien il veut prendre la tabatière de ma femme en payement. »

(3) Gachard, Analecjtes historiques, t. II, 3« et 4« série, p. 88.

mune ; il était doué de ces agréments de Tesprit, qui non* seulement font le charme de la société, mais sont de puissants auxiliaires pour aplanir les difficultés de Tadministration (4). La vivacité, l'imprudence, et une grande propension à la tyrannie et à la violence, défauts inconnus à un bon administrateur, sont incontestables chez de Gobenzl (2). Le premier il souleva ouvertement, par des mesures intempestives ou arbitraires, le conflit qui éclata entre le clergé et le gouvernement de Marie-Thérèse. Enfin, pour tout dire, c'était l'ami de Kaunitz (3). Il était imprudent et même indélicat dans les questions d'argent (4).

(i) Nouvelle Biographie générale verbo de Ck)benzl. V. aussi la biographie de Cobenzl dans V Annuaire de V Académie, 1835.

(2) À propos du cadastre du Luxembourg, il eut avec le justicier des nobles de cette province une querelle, qui finit par un duel, dans lequel Gobenzl tua le justicier.

(3) Corresp. de Delederer avec Crumpipen, lettre du 2 février 1770.

(4) Voici les preuves de son indélicatesse, constatées par sa propre correspondance. Dans une lettre de de Neny adressée à de Cobenzl le 2D mai 1767, il disait : « M. V.... m'a prié de le recommander à V. E. pour la place de surintendant de la bibliothèque des bollandistes ; car il est fort persuadé que les bénits pères déménageront de nos provinces. Pour donner du poids à la supplication, il veut voler de cette bibliothèque et se propose de présenter à V. Ë. le plus beau Pline de Tunivers.... Il y a aussi quelque prix pour ma recommandation : c'est je ne sçai quel livre grec extrêmement rare. » Réponse de Gobenzl à de Neny du 30 mai 1767. « Quoique la demande de M. V.... soit une corruption pour vous et pour moi, j'accepte la proposition, bien entendu que je me réserve le beau tableau de Van Dyk qui est dans la salle de la sodalité. » Réponse de de Neny à de Cobenzl. « Je ferai part à M. V.... de ce que V. E. veut bien me dire pour lui, et je suis persuadé qu'il se chargera de la direction de la bibliothèque à teUes conditions quelconques que V. E. trouvera bon de lui imposer. » Réponse de Cobenzl à de Neny du l'^'' juin 1767. « Je suis bien persuadé que V.... ne me chicanera pas sur les conditions. » Il tenait aussi une correspondance très-singulière avec son ami le chevalier de Champigny , Français qui semble avoir joué un rôle très-problématique aux Pays-Bas. Celuici se vantait d'avoir rendu des services au gouvernement autrichien,

Mort à Bruxelles, le 20 janvier 1770, il fut remplacé par le prince Georges-Adam de Starhemberg, nommé le 31 mars

suivant.

Celui-ci continua le système de Gobenzl, dont il était en quelque sorte la doublure ; mais il fut moins cassant, plus prudent et plus probe. A la mort de Marie-Thérèse, il occupait encore le poste de ministre.

Le Conseil privé, l'un des corps consultatifs les plus importants du pays, était composé à Tavénement de Marie- Thérèse de : de Steenhault, président, et des conseillers Schockaert, Obin et de Figuerola. Ce corps était très-faible, selon l'expression de Cobenzl (1). De Steenhault, personnage actif, mais sans talent, souvent entêté, bien disposé à centraliser le pouvoir, était très-antipathique aux innovations, de quelque part qu'elles vinssent (3). A cause de son âge avancé, il fut aidé dans ses fonctions par Patrice- François de Neny, nommé le 8 juin 1787, qui le remplaça

toujours prêt à lui faire des avances sur les fonds belges. — Vanden Gruyce, curateur de la succession de Cobenzl, demanda, le 10 mai 1770, au gouvernement la permission de vendre les livres obscènes de la bibliothèque du comte.

(i) Correspondance de Cobenzl avec le prince Charles de Lorraine, lettre du 14 janvier 1757.

(2) Voici le jugement que Marie-Thérèse porte sur lui : « Quoique le chancelier de Brabant ait jusqu'ici mérité Tapprobation des trois derniers gouvernemens, il n'en est pas de même du chef et président du Conseil privé Steenhaut, l'emploi duquel étant le premier de la robe, étoit ci-devant considéré comme de la plus grande confiance. Or à présent, et selon les représentations du comte de Kônigsegg-Erps, il faudroit le congédier ou le placer autre part. Feue la sérénissime archiduchesse pensoit tout au contraire et fort avantageusement de lui. Le sentiment du comte de Harrach paroit tenir le milieu. Il croit qu'on peut se servir utilement de Steenhaut, pourvu qu'on sache forcer ses entêtements, et le brider sur le goût et ambition d'attirer à son Conseil privé une infinité d'affaires de judicature. » (Instruction secrète au prince Charles de lorraine. ChanceUerie, H. 92 A.)

dérmitivement en 1759. Nous avons déjà eu Toccasion dans ce travail de faire connaître son indélicatesse et le caractère du nouveau président du Conseil privé (1).

Irlandais d'origine, il avait conservé tout le feu de cette race passionnée. A l'université de Louvain, oh il apprit à connaître les doctrines de Van Espen, il fut, en matière politique et religieuse, le plus ardent défenseur de la doctrine nouvelle préconisée par le célèbre professeur de droit. Â l'admiration de Van Espen il joignait celle de la nouvelle philosophie française, et il avait voué un culte fervent au despotisme antireligieux. Sous ce rapport, il effrayait de Kaunilz lui-même (2). Profondément instruit, il sut fournir à la cour de Vienne des arguments puisés dans le droit canon et dans les constitutions du pays contre les États et le clergé, décidés de part et d'autre à défendre leurs droits et leurs prérogatives (2). Il finit toujours par l'emporter, et exerça sur

(1) « Pour M. de Neny, dit Charles de Lorraine, je dois lui rendre la justice que c'est la meilleure tête que nous avons ici, et que jusqu'à cette heure je n*ai nul sujet de m'en plaindre/» (Lettre à l'impératrice du 8 avril 1755, dans Gacliard, Analectes historiques,]

(2) Voici le passage d'une lettre adressée par de Kaunitz au comte de Cobenzl (23 déc. 1758) à propos du projet du placard concernant les mariages, dont le nonce s'était plaint : « M. de Neny^ chef président, me paroit vouloir absolument signaler son ministère. Cela est bien ; mais le choix des objets dans lesquels il semble vouloir briller, n'est pas fort heureux. Il paroit vouloir essaïer ses talents et son savoir contre le clergé. Il a décelé ses vues en mainte occasion. Il a pris de l'humeur contre ce corps, et il n'a pas sçu la supprimer dans son rapport sur le choix d'un évêque d'Anvers. 11 sera peut être plus habile, plus adroit et plus souple dans les autres occasions; mais il n'en seroit que plus à craindre. La nouvelle loy peut bien être une de ses batteries, et il en prépare, sans doute, bien d'autres qu'il masque encore. Je lui fais grâce du motif. Je ne veux point l'aprofondir ; mais j'ai cru devoir vous garantir de Teffet. M. de Neny est dans les mains d'un habile homme, un exceUent instrument passif. Actif il est dangereux. V. E. doit continuellement éclairer sa marche et la diriger, » (Chancellerie, P. 69, M)

le Conseil privé et sur les jointes dont il faisait partie une grande influence. Partout il était le maitre, partout il fit triompher ses idées. Les conseillers Obin, de Figuerola, St-Vaast de Denterghem, Pycke, Bossart, de Robiano, Arnoul- Gautier de Limpens, Maloteau, Streithagen, Yan Volden, de Wavrans, Stassart, de Gulberg, Grumpipeh, de Gock, Plubeau, de Grysperre , Le Glerc , de Fierlant, Philippe-Gossuin de Neny, Sanchez d'Aguilar, Gaspar-Joseph-Ferdinand de Limpens et de Patyn, se succédèrent au Gonseil privé. Si tous n'étaient pas précisément du bord de de Neny, ils en subissaient du moins Tinfluence, de manière que le président résumait pour ainsi dire en sa personne toutes les idées de son Gonseil. Ge caractère et ces allures devaient plaire à Marie-Thérèse. Elle trouva dans le Gonseil privé un instrument docile, toujours prêt à la seconder dans la direction de son gouvernement, toujours disposé à favoriser ses vues. Les attributions de ce Gonseil ont été trop bien définies pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans des explications à ce sujet (1). A différentes reprises le prince Gharles de Lorraine avait fait entendre que ce corps, comme les autres conseils collatéraux, faisait trop d'écritures. Ge système était trop autrichien pour qu'on voulut y renoncer. Dès 1754 , l'usage de tenir un protocole des délibérations, fut prescrit au Gonseil et augmenta encore les écritures, mais d'une manière utile. Les protocoles du Gonseil privé renferment des matériaux très-importants pour l'histoire du droit et l'administration du pays (2). Ge fut le seul changement introduit dans ce corps.

(1) V. à ce sujet de Neny, Mémoires hist.

(2) Décret du 2 nov. 1754.

Le Conseil des nuances, ayant dans ses attributions les affaires des aides et subsides, des domaines, des droits d'entrée et de sortie, des palais et autres bâtiments royaux, des fortifications, magasins et arsenaux, n'avait pas la même importance que le Conseil privé. A partir de 1754, il tint également des protocoles des délibérations (1),

Sous le règne de Marie-Thérèse, le secrétaire d'état et de guerre rédigea les correspondances du gouvernement avec les ministres étrangers, avec la cour de Vienne, avec les conseils collatéraux, états, villes, etc. Enfin il traitait toutes les affaires du pays et les affaires étrangères. Le secrétaire d'état tenait les protocoles des jointes assemblées soit chez le gouverneur, soit chez le ministre pénipotentiaire (2). On comprend dès lors l'importance du secrétaire d'état chargé de la direction d'une pareille administration. Crumpipen, qui avait succédé à de Neny dans ces fonctions, était en quelque sorte sa doublure ; même activité, même capacité, mêmes idées, mêmes façons d'agir. Dans une de ses lettres à l'impératrice, Charles de Lorraine le fit passer comme un trésor. On le voit, Marie-Thérèse avait placé à peu près partout des fonctionnaires de la même trempe.

(1) Nous aurions dû commencer ce § par le Conseil d'État, en suivant les rangs de la hiérarchie ; mais depuis 1740 ce corps n'existait plus pour ainsi dire que nominalement. Rarement il était consulté, si ce n'est à propos d'affaires d'aides et subsides, inaugurations, etc. A partir de 1740 l'influence du Conseil d'État avoit disparu. Par conséquent nous avons cru pouvoir nous dispenser d'en parler.

(2) Archives de la secrétairerie d'État et de guerre, liasse intitulée : Prérogatives du secrétaire d'État. De Neny, t. II, p. 116. Lettres historiques, p. 129.

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