‹ Le Règne de Philippe III le HardiChapitre 1 sur 447 · Le Règne de Philippe III le Hardi · texte numérisé non relu

Le Règne de Philippe III le Hardi

Le règne de Philippe III le Hardi, qui occupe quinze années du xiiF siècle, n'a pas eu jusqu'ici d'historien; si bien qu'il existe dans nos connaissances comme une brusque solution de continuité entre la mort de saint Louis et l'avènement de Philippe le Bel. Et personne assurément ne croira que celte lacune se trouve comblée soit par les médiocres compilations de D. Aubery * et de l'abbé de Camps ^, soit par quelques chapitres détachés des ouvrages généraux du P. Daniel, de Sismondi, de Henri Martin ou de Dareste 'K

C'est pour deux grandes raisons que la critique a dédaigné ainsi le règne de Philippe III. En premier lieu, les documents de ce temps qui nous ont été conservés sont assez rares, peu connus et très dispersés; le Trésor des Chartes ne possède point de registres spéciaux où les actes du gouvernement royal, de 1270 à 1285, aient été régulièrement consignés, tandis que nous avons encore les registres officiels de Philippe-Auguste, de Louis IX et de Philippe IV; en outre, les archives administratives et judiciaires du règne ont été très gravement mutilées par deux catastrophes successives : l'incendie qui détruisit en 1G18 le greffe du Parlement

1. Dan. Aubery a composé un « journal » du règne de Philippe IIF, en découpant dans l'ordre des mois de l'année les récits juxtaposés des principales chroniques. Son travail est resté manuscrit : 15. 1^., franc., n" G9:J8, et Archives fia ministère des Affaires étrangères, fonds franc., n" H. Le P. Lelong signale un exemplaire qui portait des annotations de Boulainvilliers.

2. V. le volume intitulé : « Philippe le Hardi », dans la collection des journaux historiques de Tabbé de Camps à la Bibliotlièque Nationale.

3. Le P. Damf.l, Histoire de France, IV, 2"I1-.'J36; Sismondi, Histoire des Français, partie IV, chap. xm, xiv, xv; IlKNni Maimin, Histoire de France, IV, 3i7-3S4; Dareste, livre XI, ch. i-vi.

Langlois. a

Il INTRODUCTION

et celui qui anéantit, en 1737, le richie dépôt de la Chambre des Comptes. — En second lieu, on a estimé sans doute que, si c'était un travail malaisé de recueillir et de classer les matériaux encore bruts de l'histoire de Philippe III, c'était aussi une besogne fort peu utile. Le développement des institutions monarchiques, au xiii" siècle, ayant été régulier et continu, rien n'est plus artificiel, à ce qu'il semble, que de s'enfermer pour l'étudier dans les limites chronologiques très étroites que fixent arbitrairement deux accidents fortuits, l'avènement et la mort d'un prince; on s'expose ainsi à ne saisir qu'un moment trop court de l'évolution générale pour se mettre en état d'en discerner la direction. Et puis, le règne de Philippe le Hardi, resserré et comme écrasé entre les deux plus grands règnes de l'histoire de France, dépourvu d'originalité, vide de faits en apparence, et parsemé seulement de quelques anecdotes, offrait-il matière à monographie, quelque opinion qu'on eût d'ailleurs sur la valeur des monographies de cette espèce?

La seconde de ces deux raisons est certainement très faible. On n'arrive à connaître l'ensemble d'une région qu'après avoir visité, décrit et mesuré chacun des cantons qui la composent; de même, le seul moyen de préciser nos connaissances sur l'histoire de France est de la diviser en tranches chronologiques et de les étudier séparément. Cette vérité a été fort bien comprise de nos jours, et sur quelques-uns de nos rois du moyen âge, comme sur la plupart des princes d'Allemagne, il existe déjà des travaux considérables. Nous avons dès maintenant des regestes de Robert le Pieux, de Louis VII, de Philippe-Auguste; outre le beau livre de M. Luchaire sur les premiers Capétiens, nous avons des ouvrages spéciaux sur les règnes d'Hugues Capet et de Robert, sur ceux de Louis IX et de Philippe le Bel; d'autres travaux sont en préparation sur les actes de Henri I""", sur le gouvernement de Philippe le Long, sur l'histoire de Charles IV le Bel. Toutes ces monographies ont apporté d'utiles contributions à l'histoire des institutions monarchiques; elles ont mis au jour une foule de faits et de documents qui étaient restés douteux ou inédits; elles ont restauré à leur place véritable des règnes qu'on jugeait mal parce qu'on ne les connaissait pas. De pareils résultats démontrent amplement l'excellence de la méthode dont il s'agit; s'il fallait encore une preuve de l'utilité des études partielles, le règne de Philippe III la fournirait, car c'est faute d'avoir consulté avec soin tous les monuments qui en restent, qu'on l'a toujours représenté dans les

INTRODUCTION m

livres comme effacé et insignifiant. Au contraire, de graves événements l'ont marqué ; non seulement son histoire extérieure a été compliquée et tragique, mais, pendant les quinze années qu'il recouvre, ni la France ni la royauté ne sont restées immobiles. Des réformes ont été faites; certaines institutions ont pris naissance. La vie polili([ue, loin d'être suspendue, a été fort active ; et, après en avoir recherché toutes les manifestations, on se trouve à môme de résoudre la question fondamentale de savoir si le règne de Philippe le Hardi n'a été que la continuation du précédent ou s'il a été la préface du règne suivant. Or, la solution de cette question, qui n'a pas même été posée clairement jusqu'ici, est de grande conséijuence pour l'histoire générale du xiii^ siècle. Il importe de savoir que le temps de Philippe III a été, comme nous espérons le prouver, tout illuminé d'un reflet du règne de saint Louis; et que si l'on veut opérer entre l'histoire de la royauté féodale et celle de la monarchie moderne une coupure, qui sera d'ailleurs toujours arbitraire, c'est en 1283, et non en 1270, qu'il convient de la pratiquer.

Il est donc utile d'écrire l'histoire de Philippe III, comme il a été utile d'écrire celle de tous les autres princes de sa race. Ajoutons que cela est possible, malgré la pauvreté relative des sources. Bien que, depuis six siècles, beaucoup de documents précieux aient été détruits, il subsiste, en effet, assez de chroniques et de pièces d'archives pour que, en les comparant, il soit possible d'arriver sur presque tous les points à des conclusions authentiques.

I. Les curoniques. — La chronique générale et presque officielle du règne a été rédigée à l'abbaye de Saint-Denis, où se trouvait « un fonds de notes et de mémoires historiques, classés et dégrossis de manière à former comme une ébauche des annales nationales * ». C'est à ce fonds que Guillaume de Nangis a emprunté les renseignements qu'il a consignés dans sa « Vie de Philippe le Hardi ^ » et dans sa « Chronique abrégée ^ ». — Primat, d'après les mêmes sources, avait composé aussi, en appendice à sa « Vie de saint Louis », une chronique du règne de Philippe III; elle est perdue, mais nous possédons encore la traduction française qu'en fit, au xiv^ siècle, frère Jean du Vignay ". Entre l'ouvrage de G. de Nangis et l'ouvrage de Primat, il y a naturellement des ressemblances

1. L. Delisle, Mémoire sur les ouvrages de G. de Nangis. Extr. des Mém. de rAcad. des Inscript., XXVII, 2^ partie, p. 8.

2. H. F., « Gesta Philippi III, régis Francie, auctore G. de Nangiaco », XX, 466 ss.

Page 1