‹ Le Règne de Philippe III le HardiChapitre 17 sur 447 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au xiii° siècle, les rois de France ont été des personnag-es très puissants : parleurs vertus, parleurs qualités d'esprit, par leur caractère même, quelques-uns d'entre eux ont exercé personnellement la plus grande influence sur la marche des événements historiques. Philippe-Auguste, Louis IX ont modelé leur règne à leur image : l'un, par son énergie, a précipité, l'autre, par ses scrupules, a suspendu pendant quelque temps la transformation de la royauté féodale ; et c'est une question très grave de savoir si Philippe IV, qui a accompli la révolution préparée par ses ancêtres, a agi d'une façon consciente, ou s'il n'a été qu'un instrument aveugle entre les mains de ses conseillers. Rien n'est donc plus important que de restituer, autant que possible, la psychologie des princes de cet âge telle que l'avaient faite leur éducation et leurs habitudes; car, même à cette époque, connaître la personne du roi, c'est parfois avoir la clef de la politique de son temps. — Avant d'aborder le récit des faits qui se sont passés de 1270 à 1285, il convient donc de rechercher quel homme a été Philippe III, Lançlois. 1

s'il a eu des qualités de roi, ou si, trop faible pour gouverner, il a délégué ses pouvoirs à son entourage.

Or, dans la g-alerie des rois de France, il n'y a guère de figure plus effacée et plus sacrifiée que celle de Philippe III. Les chroniqueurs du moyen âge sont discrets sur son compte ; les écrivains modernes lui ont reproché en passant son « incurable incapacité ^ ». Il n'est connu que par son surnom énigmatique, qui a fait le désespoir des commentateurs, car on n'attribue à ce prince aucun trait marqué d'héroïsme ou de témérité. Surnom fort ancien, du reste % puisqu'il est antérieur à la fin du xni'' siècle % et que le roi a gagné peut-être par sa conduite honorable sous les murs de Tunis, après la mort de son père *. Genebrard a proposé de l'appeler plutôt le Doux ou le Débonnaire; on pourrait lui laisser aussi le sobriquet de Philippe sa?is désastre, dont le qualifiait jadis, pour la rime, l'inscription d'un vitrail de l'église Saint-Gervais et Saint-Protais de Paris ^.

Philippe le Hardi naquit en 1245, la veilie de la Saint-Jacques, et Louis IX lui fit donner le nom de Philippe en mémoire de son grand-père. La mort de son frère aîné, arrivée en 1260, le rendit, à quinze ans, héritier présomptif de la couronne. Dès qu'il eut été armé chevalier ^, Louis IX lui constitua en apa-

1. Voy. notamment Amari, La Guerva dei Vesperi Siciliani, I, 344, et SrsjroWDi, Histoire des Français, V, 7.

2. Paul-Emile pensait que Philippe III ne portait pas d'épithète de son vivant (B. N., lai., 6958, f" 1) ; et Génébrard croit que l'origine du surnom vient d'une confusion récente avec Philippe le Hardi, duc de Bourgogne (Genebrardi Chronicon, IV, 390). C'est une erreur; car le surnom usuel, si peu justifié qu'il semble, se trouve déjà dans une généalogie des rois de France, rédigée entre 1293 et la publication de la canonisation de Louis IX (H. F., XXIII, 146) : « Morut [li rois] el service de sainte Église... et disoit-on que il étoit li plus hardiz de tous. »

3. 11 est souvent mentionné au xiv» siècle, par exemple dans le roman de Fanvel (1310) (P. Paris, Man. franc, de la Bihl. royale, I, 313), dans l'obituaire de Notre-Dame de Chartres, en 1321 {Cartulaire de N.-D. de Charti-es, III, 18), etc. — Corn. Zantlliet (Martène, Ampliss. Collect., V, 109) donne au roi le nom de <i Corleonis », mais ce n'est qu'un synonyme ambitieux du mot « audax ».

4. Voy. la chronique d'un anonyme de Padoue, qui a cessé d'écrire eu 1210 : « Et rex novus illustris Philippus et rex Navarre, moventes a Carthagine, audac/ler antc muros Tunicii produxerunt » (SS. RK. IL, VIII, 132).

5. Doublet, Anliquitez de l'abhai/e de Sainl-Denys, p. 398. « L'an mil deux cens septante quatre, après la mort de saint Loys, soubz son fils Philippe sans désastre, advint le miracle icy mis. »

6. II. F.. XXI, 393. Rôle des dépenses faites à cette occasion. On trouve

Page 1