‹ Le Règne de Philippe III le HardiChapitre 377 sur 447 · LE CAS DE JEAN DE NUEVI · texte numérisé non relu

LE CAS DE JEAN DE NUEVI

Nuevi violait coiiliriucllement son serment professionnel en acceptant de toutes mains des cadeaux de toute sorte. Ce Verres de haute Normandie aimait les objets d'art : Jean Oil de Beuf, pour prix de complaisances inavouables, lui donna « un lianap d'argent à pié » de la valeur de sept livres tournois; il en reçut un pareil de madame de la Londe. Un jour, il manda à l'abbé de Préaux qu'il irait, à telle date, diner à l'abbaye avec sa femme ; or, il était alors excommunié par l'évèque de Lisieux; l'abbé s'excusa de ne pouvoir l'héberger, et, pour l'apaiser, lui envoya aussi « un lianap d'argent », Une autre fois, le maire de Pont-Audemer lui fit porter par son sergent un gant où il y avait cent grands tournois. Il allait encore contre son serment en gardant pour lui les amendes qui revenaient au roi. Il était si dur qu'une femme de Brionne, venue pour lui demander l'élargissement de son mari, qui était en désaccord avec le prévôt de Brionne, fut épouvantée de ses paroles et accoucha d'un enfant qui mourut sans baptême.

Dans le mémoire justificatif que Jean de Nuevi remit aux enquêteurs chargés d'examiner ces griefs, tout en se disant prêt à repousser la calomnie, il argumenta avec une singulière subtilité pour se dispenser de répondre de ces cas « desquieix périls de cors ou de membres se pourroient ensuivre ». — « Ils ont été dénoncés, dit-il, par tieux gens qui n'en devroient été oïs par droit ne par coustume » ; et il ajoute, non sans désinvolture, que « la coutume de Normandie est tele que nul qui est acusé de tel cas, e l'an et jour est passé avant l'acusement, ne peut estro contraint à atendre enqueste, ne la gent le roy ne sont mie de pire condition que autres ». Qui discute si bien la forme d'une accusation serait peut-être bien embarrassé de la réfuter au fond.

Certes, il était impossible que, malgré les sages prescriptions de l'ordonnance de 1254 sur l'organisation des bailliages,il ne se trouvât pas des sujets indignes, comme Jean de Nuevi, surtout dans les rangs inférieurs de la hiérarchie ^ L'honneur du gouvernement de Philippe III est d'avoir tra-

1. V. Olim, II, 243 (Pentecôte 1283); arrêt pour prohiber les exactions illégales des prévôts-fermiers : « Quia, clamorc insinuante, ad nos devenerat... •

vaille consciencieusement à surveiller son personnel. Il prit soin à cet effet de se réserver la connaissance directe et le droit de chrilier lui-même toutes les contraventions commises dans l'exercice d'une fonction administrative. Même, comme, si ce n'est « en serjantant », les sergents du roi qui étaient hôtes d'un seigneur haut justicier n'échappaient pas à la juridiction de ce seigneur, il fut commandé <( que tuit serjant le roi demourassent en la terre le roi * ».

Néanmoins, un concert de réclamations s'élevait de tous les points de la France, à chaque session du Parlement, contre la conduite des haillis, des sénéchaux, des vicomtes et des prévôts. On protestait surtout contre les usurpations violentes qu'ils commettaient, au nom de leur maître, au préjudice des souverainetés féodales.

C'était là un genre de plaintes qui se perpétuait depuis les origines de la dynastie %• et rien n'était plus naturel, car comment imaginer le « hon hailli » dont parle Beaumanoir « qui la tere croist son segneur sans autrui fere tort ^ » ? Comment les gens du roi, en contact quotidien avec une société antagoniste, persuadés de leur hon droit, soldats d'avant-garde de la centralisation monarchique, n'auraient-ils pas été amenés à prendre hardiment l'offensive? Les mêmes hommes, siégeant au Palais de la Cité ou délégués à l'administration d'un hailliage, ne pouvaient pas voir les mêmes choses avec la même modération impartiale. Il est si vrai que l'excès de zèle était une conséquence nécessaire de la situation où les agents de la couronne étaient placés au moyen âge que, sous tous les règnes, les officiers chargés de l'administration locale s'en sont rendus coupahles. Les listes de haillis et de sénéchaux ont beau offrir des noms nouveaux sous chaque règne *, tous les baillis ont agi de la même manière.

1. Tanon, op. cit. — Registre criminel de Saint-Germaiu des Prés, 1280, p. 418.

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