DE SEINË-ET-MEUSE
Un de mes voisinB arrive de Paris, il ne m'a pas dit s'il y avait été appelé pour des plaisirs ou pour des affaires ; tout, ce que je sais, c'est qu'il parait enchanté d'être rentré dans sa petite maison et dans son petit jardin.
— Je n'ai pas vu fleurir mes glaïeuls cette année, me dit-il, et, quand j'ai pensé qu'en prolongeant mon séjonr dans « la capitale », je manquerais la floraison de mes amaryllis belladones aux fleurs roses SI parfumées, je me suis enfui, d'autant plus vite ?Qe Paris, en cette saison, est loin de sentir bon.
Il me trouva dans mon jardin assis sous les grands lauriers-roses, qui forment un bois autour delà mare alimentée par une source ; il me demanda si j'étais occupé et s'il ne me dérangeait pas ; je lui répondis que j'avais travaillé le matin, que j'avais
déjà été lever mes palanques à la mer, et que je ne comptais, tout le reste du jour, m'occuper que de mon jardin.
— Sil en est ainsi, dit mon voisin, j'espère ne pas vous ennuyer en vous, racontant un dîner que j'ai fait à Paris quelques jours avant mon départ. Ne vous ai-je jamais parlé de mon camarade Cabassol?
— Je ne m'en souviens pas.
— N'importe, c'est lui que je rencontrai un matin au café d'Orsay où j'étais entré déjeuner. D'abord, je ne le reconnus pas. Le Gabassol que j'avais connu autrefois était étudiant de vingtième année. Depuis plus de vingt ans, il prenait des inscriptions à l'École de droit, n'y écoutait rien, n'y apprenait rien, n'avait aucune prétention d'être ultérieurement reçu n'importe quoi qui le menât à l'exercice d'une profession ; la profession était trouvée, il était étudiant et comptait rester toujours étudiant. Pour ce qui est des cours, on n'était sôr de l'y rencontrer que quand il devait y avoir du tapage, aux séances où il s'agissait pour les élèves de « donner une leçon » à la fois au professeur et au gouvernement, * en chantant la Marseillaise et en imitant des cris d'animaux, et, ces jours-là, il allait indifféremment aussi bien à l'École de médecine qu'à l'École de droit: c'était le plus souvent Gabassol qui écrivait aux journaux pour se plaindre de n'importe quoi.