M. LE PRÉFET DE SEINE-ET-M EU8E
et signait : a Les étudiants, ou « les écoles. » Ses parents, en se privant de tout, lui avaient fait longtemps une petite pension dont il mangeait la moitié' le jour qu'il la recevait ; avant de mourir, ils rayaient prudemment pourvu d'un conseil judiciaire, qui lui donnait tous les trois mois le qu8u*t d'un revenu de 2,400 francs dont il avait hérité à leur mort. — 11 n'avait pas renoncé à ses habitudes et à ses théories financières : le premier jour du trimestre il recevait six cents francs, payait à peu près deux centSf francs qu'il devait à « son café », dépensait trois cents francs dans la première semaine, et vivait comme il pouvait pendant les onze autres semaines avec les cent francs qui lui restaient, et en usant d'un nouveau crédit à « son café » ; il ne rentrait que pour se coucher, et encore pas toujours, dans une petite chambre de quinze francs par mois, tout en haut d'une maison. Le reste de son temps il le passait au café, ne faisant que de temps en temps un tour de promenade auLuxemborg; il était devenu d'une assez jolie force au billard et aux dominos pour y gagner autant de « consommations » qu'il en perdait ; il avait sa pipe à un râtelier dans l'arrièreboutique du café, et, après avoir lu le matin un journal d'opposition avancée, intransigeante et irréconciliable, il y prenait la provision d'idées et d'opinions de la journée et avait acquis une certaine facilité à réciter, à paraphraser les articles de « son
joarnal. » Il avait été mis au violon, puis condamné à huit jours de prison, à la suite d'un tumulte à rÉcole de médecine, ce qui lui donnait, du moins à ses yeux et à ceux de quelques jobeu^ds habitués de « son café, » le droit de dire qu'il avait souffert pour la République. Comme costume, il avait reculé les limites connuesjusqu'à lui du débraillement ; c'est donc tout naturellement que j'eus peine à. le reconnaître dans un monsieur correctement, cossument, quoique vulgairement vêtu, qui, au café d'Orsay, m'appelait par mon nom en me tutoyant. 11 fut obligé de se nommer, s'assit un moment à ma table, se versa un verre de chartreuse, et me dit : « Je suis enchanté de te rencontrer, il faut absolument que nous dînions ensemble aujourd'hui. Ce matin, je suis attendu au ministère, pour prendre mes dernières instructions, et je pars demain matin pour ma résidence. — Quelle résidence? — Ma préfecture, je suis préfet de Seine-et-Meuse. — Pas possible? — Pas possible, mais vrai, « c'est arrivé» ; je vais préparer les élections pour le conseil général. A ce soir, sept heures, devant Brébant. » Il se leva, me fît de la main un salut un peu protecteur, traversa le café d'un air digne, presque majestueux, et monta dans un coupé de louage qui l'attendait.