CHAPITRE XV
L’Amour de l’Eucharistie i.
L’homme, ce petit monde qui nous offre en raccourci une image de l’univers, possède dans l’unité de son organisation deux centres de vie : la tête et le cœur ; la tête, qui domine le corps entier, qui en concentre en elle-même la majesté et la grâce, qui en fait mouvoir tous les membres et les gouverne tous comme une reine absolue; le cœur, qui, enseveli, en quelque sorte, dans les profondeurs du corps, ne se manifeste que par ses effets, vivifie tous les membres, les nourrit, les réchauffe, en les arrosant, sans cesse, des flots de cette liqueur vitale dont il est l’inépuisable réservoir.
Ainsi dans le grand corps de la création, nous trouvons avec un principe de vie unique, qui est Jésus- Christ, deux centres d’où cette vie se répand sur la création entière. Au ciel Jésus-Christ triomphe dans sa gloire et domine tous les mondes, comme la tête dominé tous les membres du corps. C’est de là qu’il commande à ses anges, qu’il modifie à son gré les lois de la nature, qu’il glorifie ses serviteurs et terrasse ses ennemis. C’est là que le lion de Juda triomphe, après les sanglantes luttes qu’il a livrées durant sa vie mortelle.
1 Messager, t. IV, p. 181.
Mais il a un trône où il règne plutôt comme T Agneau toujours vivant et toujours immolé : c’est le trône de son amour, l’autel eucharistique. Là, il est aussi caché et aussi invisible que le cœur est caché dans la poitrine ; mais, comme le cœur, il se révèle par les effets qu’il produit sur les membres de son Église. C’est de là, en effet, qu’il répand sur tous ces membres la liqueur vitale de sa grâce et qu’il renouvelle sans cesse leur chaleureuse vigueur.
L’autel eucharistique est donc le trône du Cœur de Jésus, ou, ce qui revient au même, c’est le trône où Jésus- Christ règne en tant qu’il est le cœur de l’Église, de même que le ciel est le trône où il règne en tant qu’il est le chef de ce corps divin.
C’est donc autour de l’autel que doivent se presser tous ceux qui veulent avoir une place dans ce règne, concourir à son plein établissement. Plus ils s’approcheront de l’autel, plus leur part sera large et leur place honorable. Pénétrons-nous de cette vérité aussi consolante qu’elle est salutaire. S’il nous a été utile, pour fixer notre intelligence, de ramener la religion entière au Cœur de Jésus comme à sa suprême unité, il ne sera pas moins utile, pour fixer notre imagination et notre cœur, de déterminer le point où nous pourrons trouver le Cœur de Jésus dans la plus complète manifestation de son amour.
Le point central de la dévotion au sacré Cœur, nous l’avons dit, c’est l’autel eucharistique ; et, pour le comprendre, il suffira de nous rappeler les trois éléments
l’amour de l’eucharistie.
du règne du Cœur de Jésus, et de les voir plus complètement développés dans sa vie sacramentelle que dans les autres états dans lesquels il lui a plu de se révéler à nous.
Le premier de ces éléments du règne du Cœur de Jésus, nous l’avons vu, c’est la vérité, la manifestation des grandeurs et des bontés de Dieu, des grandeurs et des misères de l’homme.
Jésus-Christ est pour nous vérité, d’abord par son existence même. En unissant en lui la nature divine et la nature humaine, il nous a montré, mieux que toutes les paroles n’eussent pu le faire, combien Dieu est grand et combien il est bon ; combien nous sommes misérables par nature et combien nous sommes élevés haut par la grâce.
Sa naissance à Bethléem, sa circoncision, les anéantissements de son enfance, les travaux obscurs de sa vie cachée ont ajouté un nouvel éclat à cette double manifestation des attributs de Dieu et de la condition de l’homme. Comment, en effet, un Dieu pourrait-il s’abaisser de la sorte pour notre amour, sans aucune diminution de sa gloire, s’il n’était à la fois bien grand et bien bon ? Comment l’homme pourrait-il être ainsi guéri de son orgueil, s’il n’était tout ensemble bien malade et bien hautement estimé de son Dieu ?
Les enseignements du divin Maître ont eu tous pour résultat de compléter notre instruction, et de nous faire pénétrer plus profondément dans la double science qu’il était venu nous enseigner. Quelles effrayantes peintures il nous a faites de la sainteté et de la justice de ce Juge sévère, qui ne laisse pas une parole oiseuse impunie, et qui condamne aux ténèbres éternelles le serviteur inutile I Mais aussi quels délicieux tableaux
ne nous a-t-il pas présentés de la bonté du Père céleste, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui ne refuse jamais le pardon au cœur repentant qui l’implore ! Gomme il nous fait bien comprendre notre misère, alors qu’il nous la représente sous l’image touchante du Prodigue ; mais comme il nous révèle notre grandeur, quand il se peint lui-mème sous les traits du bon Pasteur, qui s’expose à tous les dangers pour retrouver la brebis perdue !
Mais ce que la parole du Maître nous a déjà dit si éloquemment, la voix de son sang nous le dira plus éloquemment encore. C’est, lorsque nous le verrons au jardin des Olives, étendu comme un ver de terre sur le sol baigné de son sang; c’est, lorsque sur le Calvaire nous* le verrons mourir pour expier nos crimes, que nous pourrons comprendre combien Dieu est terrible dans sa justice, et combien il est infini dans sa miséricorde; combien est profond l’abîme où nous étions tombés, et sublime la hauteur où la mort de l’ Homme- Dieu nous élève.
La croix est donc une chaire, d’où notre Maître instruit bien mieux le monde par sa mort, qu’ils n’instruisait les foules qui entendirent son premier discours sur la montagne des Béatitudes.
Mais cette prédication de la croix serait-elle la dernière ; et les disciples de Jésus-Christ, jusqu’à la fin des siècles, n’auront-ils qu’à méditer sur les enseignements que reçut, en leur nom, la génération heureuse qui vit naître et mourir le Sauveur ? Non ; Jésus-Christ, qui est le Maître de tous, veut aussi parler à tous. Aux générations du peuple ancien, il n’avait parlé qye par ses prophètes ; mais à toutes les générations du peuple nouveau, il parlera par lui-même, et aucune ne sera
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privée de ses divins enseignements. Au moment où sa bouche se tait, son Cœur commence à parler. A la croix succède l’autel; et, du haut de l’autel, le divin •Maître ne cesse de redire au monde toutes les grandes vérités qu’il a enseignées du haut de la croix. Pour les entendre, il suffît d’avoir des oreilles : les oreilles de la foi qui, seules, peuvent saisir les vibrations de la voix de Dieu.
Là il nous fait comprendre, par des miracles bien plus étonnants encore que la résurrection des morts, l’étendue infinie de sa puissance. Il se joue des lois de la matière et de l’espace; il change à son gré les substances; il renferme son corps sous le voile mystique et presque imperceptible d’un pain qui n’est plus; il se rend présent en plusieurs lieux à la fois, et, tout en se laissant toucher et manier, il demeure insaisissable et incorruptible.
Là il nous manifeste l’amour divin mieux encore que lorsqu’il descendait des cieux pour prendre un corps semblable au nôtre. S’il sacrifiait alors les splendeurs de sa nature divine pour devenir semblable à nous, ici il sacrifie jusqu’à sa forme humaine pour devenir un avec nous. Là il se faisait notre frère, ici il se fait notre aliment ; là il unissait sa divinité à notre humanité comme l’époux s’unit à son épouse, ici il contracte avec nous une union qui surpasse tout ce que le langage humain peut exprimer : il confond sa vie avec notre vie et sa majesté avec notre misère, de telle sorte que lorsque nous quittons son autel, après avoir participé au sacrifice , ses Anges eux-mêmes sont contraints de se prosterner pour l’adorer en ce nouveau tabernacle.
C’est donc surtout ce sacrement d’amour qui révèle
dans toute leur étendue les abîmes que nous portons en nous : abîme de misère qui ne peut être comblé que par des miracles de grâce, abîme de grandéur qui renferme, à titre d’adoption, toutes les prérogatives que, Jésus-Christ lui-même possède par le droit de sa filiation divine.
De même donc que nous pouvons mieux connaître Dieu et nous connaître nous-mêmes qu’en nous mettant à l’école du Cœur de Jésus, de même nous ne pouvons mieux profiter à cette école, qu’en nous plaçant, pour en étudier les leçons, en présence du saint autel. C’est là que les accents du divin Cœur se font entendre plus distinctement ; c’est là qu’il révèle plus complètement tous ses secrets.
C’est là qu’il remplit mieux pour nous la première fonction de son règne, celle par laquelle il est pour nous la vérité ; mais c’est là aussi qu’il est pour nous la voie, et qu’il nous donne un plus touchant modèle de toutes les vertus que nous devons pratiquer.
Le Cœur de Jésus a toujours été le siège de toutes les vertus, et il les a toutes possédées, dès son origine, dans toute leur perfection. Aucun caractère de héros ou de saint ne nous ofïre une semblable harmonie de toutes les perfections ; aucun traité de morale n’exprime en paroles ce que la vie de Jésus nous révèle par les faits.
Mais ces vertus, que le Cœur de Jésus posséda toujours, il ne peut les manifester avec un même éclat
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dans toutes les circonstances de sa vie. Dans son enfance, il fit paraître surtout son humilité, plus tard son obéissance ; durant les trente premières années, il exerça surtout les vertus de la vie intérieure ; durant ses trois ans de sa vie publique, il donna à ses ministres l’exemple de toutes les vertus qui font l’apôtre ; enfin, durant sa passion, il nous révéla son courage, sa constance, son renoncement parfait, son dévouement pour la gloire de son Père et pour notre salut.
Mais voilà qu’après sa mort, lorsque tout sera consommé, lorsque sa vie nous aura offert, dans une série d’admirables tableaux, le parfait modèle de toutes les vertus qu’il propose à notre imitation, son amour lui suggérera un mystère qui résumera en lui-même tous les autres mystères, un dernier tableau qui condensera tous les traits et toutes les perfections répandues sur les tableaux précédents : c’est le sacrifice eucharistique.
Là, en effet, Jésus-Christ naît de nouveau comme il naissait à Bethléem ; il se laisse persécuter comme il fut persécuté par Hérode, trahir comme il fut trahi par Judas ; il s’anéantit comme à Nazareth ; il vit plus caché que dans l’atelier de son père : et pourtant il se montre à son peuple, il visite les malades, il console ses amis, il convertit ses ennemis, il meurt en quelque sorte de nouveau, il s’ensevelit dans le cœur des chrétiens et contracte, avec eux, une union toute semblable à celle qu’il contracta avec Marie, en s’incarnant dans son sein.
Il exerce donc au saint autel toutes les vertus de la vie intérieure, et il y pratique dans toute leur perfection tous les devoirs de la vie active.
Vous êtes touché de l’humilité qui le montre, à Bethléem, sous les traits d’un enfant, lui qui est le Dieu
fort; mais n’êtes-vous pas bien plus touché encore, quand vous le voyez sous les apparences d’un peu de pain?
Vous êtes étonné de le voir obéir à saint Joseph ; mais son obéissance n’est-elle pas plus étonnante, quand elle s’exerce à l’égard de tous les prêtres, quels qu’ils soient ?
Sa tendre compassion à l’égard des malades vous émeut ; mais ne leur donne-t-il pas aujourd’hui une plus grande marque d’amour et de zèle, quand il va les trouver dans leur lit de douleur et qu’il se fait leur viatique et leur soutien pour le voyage de l’éternité?
Quelle est la vertu que Jésus-Christ n’exerce pas dans ce sacrement avec autant de perfection que durant sa vie publique? Est-ce la douceur? Mais voyez comme il est débonnaire envers ceux qui n’entrent dans son sanctuaire que pour l’insulter ou le trahir. Est-ce le renoncement? Mais dites-nous quelle vue d’intérêt propre a pu le préoccuper, en instituant un mystère où il devait trouver incomparablement plus d’indifférence et d’ingratitude que de dévouement et de reconnaissance ? Est-ce la constance ? Mais voilà bien près de deux mille ans qu’il supporte, sans se lasser, nos délaissements et nos froideurs.
O Dieu des vertus, ô Cœur adorable de Jésus, que de leçons vous donnez à notre foi dans ce sacrement, où l’homme animal ne sait rien voir que des ténèbres ! O Cœur infiniment saint, voilà bien voire .chef-d’œuvre !
Désormais, je n’aurai plus besoin d’aller chercher dans les livres des méthodes et des secrets pour me sanctifier : je me placerai en présence de votre autel, et là vous me direz tout. Vous m’apprendrez comment je dois me renoncer moi-même, m’unir à Dieu et me
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dévouer pour le prochain ; vous m’enseignerez tous mes devoirs ; vous me révélerez tous vos secrets.
Je pourrai bien encore me mettre à l’école des saints. Puisqu’ils ont été vos plus fidèles disciples, ils pourront m’aider à mieux comprendre votre doctrine. Je pourrai lire les livres que votre Église approuve, et où les maîtres éclairés de votre lumière ont consigné le résultat de leurs méditations et de leur expérience ; mais toujours je retournerai à vous comme au livre des livres, au maître des maîtres, au saint des saints. J’écouterai tous les autres comme vos interprètes, mais souvent je les prierai de se taire pour me permettre de vous écouter vous-même, car, lorsque vous vous immolez sur votre autel, votre Cœur me parle avec des accents qu’aucune voix humaine et angélique ne saurait égaler.
C’est là que ce divin Cœur est notre voie, c’est là aussi qu’il est notre vie.
Cet attribut lui appartenait essentiellement, il lui appartient toujours, il lui appartient à l'égard de tous les hommes ; nous en avons dit la raison : c’est que" la grâce du Saint-Esprit, principe de la vie surnaturelle de nos âmes, ne nous est donnée qu'en vue des mérites de l’Homme-DiÈu, et ne nous est communiquée qu’en vertu d’un acte libre de sa volonté. 11 est donc vrai et rigoureusemeqt vrai que l’amour de Jésus, et par conséquent le Cœur de Jésus, organe de son amour, est pour nous la source de la vie surnaturelle, et que le corps entier de l’Église reçoit de ce divin Cœur la vie
divine, comme nos membres reçoivent de notre cœur la vie naturelle.
Les pécheurs, il est vrai, ne sont pas capables de recevoir les douces influences de cette vie, et pourtant pour eux aussi le Cœur de Jésus est la vie, puisqu’il ne cesse de les solliciter par des grâces actuelles à sortir de leur état de mort. Pour cesser d’être pécheurs et pour devenir justes ; pour revenir de la mort à la vie, ils n’ont qu’une chose à faire, se rendre aux attraits du Cœur de Jésus.
Mais, s’il est vraiment la vie de tous les hommes, de ceux-là même qui sont le plus éloignés de lui, s’il l’est surtout des justes dans lesquels il ne cesse de répandre, comme la vigne dans les sarments, la sève vivifiante de la grâce ; il l’est éminemment dans l’Eucharistie, à l’égard de tous ceux qui participent à son sacrifice.
En dehors de ce sacrement, il répand la vie dans les âmes, comme une source répand la fécondité dans un champ où ses eaux sont conduites par divers canaux ; dans l’Eucharistie, au contraire, c’est la source qui se transporte elle-même dans le champ de notre âme; nous y prenons possession de la vie, non par dérivation, mais en substance ; le Cœur de Jésus se donne à nous non par ses influences, mais par sa réalité même ; nous ne mangeons pas seulement le fruit de vie, mais nous transplantons dans notre jardin l’arbre de vie.
« Je suis venu, disait jadis le Sauveur, non seulement pour qu’ils aient la vie, mais pour qu’ils la possèdent avec une abondance toujours croissante. »
C’est surtout dans l’Eucharistie qu’il réalise pleinement ce but de sa venue sur la terre. Parle baptême, il nous avait déjà donné la vie surnaturelle, et dès lors
l’amour de l’eucharistie.
cette vie avait commencé à se développer en nous aux dépens de la vie animale , qui nous entraînait à l’éternelle mort. Mais les tendances de cette vie -sensuelle étaient si violentes, ses instincts grossiers étaient si puissamment aidés par l’influence des choses sensibles, qu’il y avait tout à craindre pour la vie divine, qu’elle tend sans cesse à étouffer.
Que fera donc le Cœur si généreux, si aimant de Jésus, pour prévenir ce malheur et assurer à la vie divine la supériorité qu’elle a tant de peine à conquérir? Il se transportera lui-même, lui qui est la source de la vie et qui en contient la plénitude, il se transportera sur ce champ de bataille de notre cœur, où la vie animale et la vie surnaturelle se livrent le mortel combat.
Combien ne va-t-il pas nous être facile, avec un pareil auxiliaire, de faire pencher la victoire du côté de la vie véritable et d’étouffer cette vie des sens qui n’est que la pire des morts ! Abreuvés et fortifiés à cette source divine, nous renouvellerons en nous le grand triomphe dont le tombeau de Jésus fut jadis témoin, et nous aurons le droit de chanter avec l’Église :
Mors et vita duello 9
Conflixere mirando,
Dux vitæ mortuus Régnât vivus.
Mais si une seule communion peut produire en nous de si grands effets, que ne feront pas cent communions ! Dans quelle abondance ne devront-ils pas posséder la vie, ceux qui s’unissent, chaque semaine, chaque jour, à la source de la vie I
Oui, sûrement nous posséderons la vie avec une plénitude toujours croissante, à cette seule condition que
nous saurons profiter de la présence du Cœur de Jésus auprès de notre cœur. C'est surtout dans ces moments bénis que nous devons nous souvenir qu'il est pour nous la vérité, la voie et la vie ; c’est alors que nous devons le prier de nous éclairer de sa lumière, de nous apprendre à imiter ses vertus, de nous animer de sa force, de son amour, de ses sentiments. C'est alors qu'il faut puiser à longs traits, aux sources du Sauveur, les eaux de la vie éternelle, qui nous rempliront de la joie véritable, de cette joie que le monde ne peut pas plus nous ravir qu’il ne peut nous la donner. Hau rietis aquas in gaudio de fontibus Salvatoris.
CONCLUSION 1
Nous arrivons donc à l’heure décisive, à la crise suprême qui doit fixer les destinées du monde. La grande conspiration qui, depuis un siècle et demi, travaille à détruire le règne de Dieu et de son Christ célèbre déjà son triomphe; et tout semble, en effet, lui en garantir la proximité. Elle embrasse dans son immense réseau l’humanité entière. Introduite par un coupable aveuglement dans les conseils des rois, dont elle sape les trônes, et dominant par ses intrigues les gouvernements qui ne lui sont pas docilement soumis, elle dispose de leurs trésors, de leurs armées, de leurs inépuisables ressources.
La presse reçoit ses inspirations; et, par ses innombrables organes, elle gouverne à son gré la vraie souveraine des peuples modernes, l’opinion publique. Elle a sous ses ordres toutes les sociétés secrètes, depuis la Franc-Maçonnerie bourgeoise jusqu’à l’Internationale ouvrière; et, si opposées qu’elles paraissent entre elles, elle sait les mettre d’accord pour l’accomplissement de son œuvre. Avec leur secours, elle est arrivée à bannir successivement Dieu et son Christ des lois, des insti-
1 Messager , t. XL, p. 642. — T. XXXIV, p. 605.
tutions publiques, de la science, de l’éducation supérieure, de l’industrie. La voilà maintenant qui les chasse également de l’instruction primaire et, par conséquent, de l’esprit et du cœur des générations naissantes. Qu’elle y réussisse, et Jésus-Christ ne sera plus rien pour les peuples, qui lui doivent tout; et les nations qui formaient jadis la chrétienté montreront à la terre un spectacle qu’elle n’a pas encore vu, celui d’une société sans Dieu.
En présence de ce résultat humainement inévitable, il semble que si Jésus -Christ ne veut pas abdiquer sa royauté terrestre, il est mis en demeure de frapper un grand coup pour la restaurer.
Lequel de ces deux partis .prendra-t-il ? — Il est libre, parfaitement libre. Car, au fond, que lui importe la terre? Que peut ajouter ou ôter à sa gloire la soumission ou la révolte de cette planète minuscule, perdue comme un grain de sable au milieu des soleils qui peuplent le firmament? Qu’est-ce que l’humanité, sinon la dernière entre les innombrables espèces d’êtres intelligents, la plus voisine des animaux, au-dessous desquels elle se plaît à s’abaisser. Puisqu’elle s’obstine à repousser les dons du Fils de Dieu, pourquoi le Fils de Dieu ne la repousserait-il pas à son tour? Pourquoi ne l’abandonnerait-il pas aux instincts dépravés qui ne tarderaient pas à la détruire, et à faire de la terre un second enfer? Là, comme dans l’enfer, il serait vengé de l’outrage fait à sa royauté, par les châtiments que s’infligeraient à eux- mêmes les rebelles; et il serait
CONCLUSION
dédommagé, par la glorification de sa justice, de l’impuissance où ils l’auraient mis de glorifier en eux sa bonté.
Qu’est-ce donc qui l’empêche d’accorder à l’impiété, comme son plus terrible châtiment, ce triomphe qu’elle rêve, et que toutes les apparences humaines semblent lui garantir?
Ce qui l’empêche, c’est son amour; son amour qui ne saurait se laisser vaincre par la malice des hommes.
S’il eût voulu nous traiter suivant nos mérites, il ne nous eût pas fait tant d’avances. Quand il a librement préféré cette humanité si misérable à la nature angélique, incomparablement plus parfaite ; quand il lui a fait l’insigne honneur de l'unir à sa divinité, de manière à ne faire avec elle qu’une même personne, il savait ce qu’il faisait ; il prévoyait toutes nos révoltes ; et, loin d’y trouver un motif pour nous abandonner, il y voyait un attrait de plus pour venir à nous, afin « de faire surabonder sa grâce dans l’abondance de notre iniquité. » (Rom, m, 20.)
Bien des siècles avant sa naissance, le spectacle qui attriste en ce moment nos yeux avait été révélé à David. Il avait vu «les nations frémissantes et les peuples formant de vains complots ; les rois de la terre et tous les chefs des États rassemblés dans une immense ligue, pour renverser de leur trône Dieu et son Christ. » Il avait entendu leur cri de guerre : « Brisons les chaînes dont le Très-Haut nous charge par ses préceptes, et secouons le joug qu’il nous impose en nous donnant son Fils pour Roi. »
Comment ne pas reconnaître là tous les traits de la grande conspiration dont nous sommes les témoins?
A aucune autre époque, cette première partie de la prophétie n’a été réalisée aussi complètement qu’elle l’est de nos jours. Nous avons donc le droit de nous attendre à la réalisation également fidèle de la seconde partie. Qu’est-ce qui va suivre? Que va faire le Très- Haut, en présence de cette conjuration de tous les puissants de la terre? Va-t-il abdiquer, et se contenter de dédommager son Christ, par les gloires dont il le couronne au ciel, de la perte de sa royauté terrestre?
Écoutez ce qu’ajoute le prophète, immédiatement après avoir rapporté le cri de révolte des conjurés : « Celui qui habite dans les cieux se rira d’eux, et le Seigneur se moquera d’eux. Il leur fera entendre le langage de sa colère et, dans sa fureur, il les confondra. »
Voilà le sort des révoltés : une confusion qui en fera pour le monde entier, comme pour Dieu lui- même, un objet de moquerie et de dérision.
Quant à Celui dont ils prétendent renverser le trône, écoutons-le parler lui-même, car le voici qui prend la parole : « Pour moi, j’ai été établi Roi par Lui sur Sion, sa montagne sainte; c’est delà que je promulgue sa loi. Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils; c’est moi qui, aujourd’hui, vous ai engendré. Demandez-moi, et je vous donnerai les nations en héritage, et votre apanage s’étendra jusqu’aux confins de la terre. Vous les gouvernerez avec une verge de fer, et vous les briserez comme un vase d’argile. »
Ce langage, avouons-le, ne ressemble guère à une abdication. Il nous prouve, au contraire, qu’à cette révolte universelle contre le divin Roi doit répondre une manifestation plus solennelle et un exercice plus irrésistible de sa royauté.
Cette royauté, en effet, ne doit pas avoir de fin. « Il
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régnera éternellement, dit à Marie l’Ange qui annonçait sa naissance, il régnera éternellement, non seulement au ciel, mais sur la terre, dans la maison de Jacob, sur cette montagne de Sion qui domine toutes les hauteurs de cette terre. » (Is., n, 2; Luc, i, 32.)
En l’appelant à venir s’asseoir à sa droite, Dieu son Père lui a promis de contraindre ses ennemis à venir, l’un après l’autre, se courber devant lui et lui servir de marche-pied. (Ps. cix, 1.) « Il faut donc qu’il règne, conclut saint Paul, oportei ilium regnare , » jusqu’à ce que tous ses ennemis ayant été par la mort jetés sous ses pieds, la mort elle-même sera détruite, et marquera par sa destruction le règne bienheureux du ciel, qui doit succéder au règne militant de la terre. (1 Cor., xv, 25.)
C’est l’avènement de ce double règne, dont l’un sera l’œuvre de Dieu seul, tandis que l’autre doit être en partie notre œuvre, que Jésus-Christ nous a ordonné de demander chaque jour, en disant : « Que votre règne arrive... sur la terre comme au ciel. »
En mettant sur les lèvres et dans le cœur de l’Église son épouse et de tous ses serviteurs cette demande, le divin Roi nous en garantit l’accomplissement : car il se contredirait lui-même, s’il nous ordonnait de demander ce qu’il saurait ne devoir pas nous être accordé.
Espérons donc, même pour la terre, l’avènement de ce bienheureux JEtègne, et ne nous laissons pas décourager par les apparentes impossibilités qui s’opposent à son établissement. 'De toutes les œuvres divines cellelà est la plus surnaturelle, c’est-à-dire la plus impossible naturellement. Ces impossibilités entrent donc dans son essence, et en se multipliant elles multiplient les probabilités en sa faveur. L’humanité ne fut jamais
plus éloignée de Dieu et dans un état plus désespéré que lorsque le Verbe de Dieu vint à elle, pour poser dans son sein les fondements de son règne. Ne nous étonnons pas qu’il lui plaise d’achever son œuvre dans des conditions semblables à celles dans lesquelles il l’a commencée. Espérons contre l’espérance; et, au milieu de l’incrédulité et du désespoir universel, imitons la foi et la confiance des saints personnages auxquels l’Évangile décerne ce glorieux éloge « qu’ils attendaient le règne de Dieu, la consolation d’Israël. » (Marc, xv, 43; Luc, ii, 25.)
Hâtons, par l’ardeur de nos désirs et la ferveur de nos prières, cette heure bénie, et ne cessons de répéter la devise de notre Apostolat : Adveniat regnum tuum ! « Que votre règne arrive ! »
Mais tous nos devoirs à l’égard de sa divine Royauté ne sauraient se borner à des vœux stériles. Si nos désirs sont sincères, ils produiront leurs fruits. Ce règne de Jésus-Christ dont nous demandons à Dieu l’avènenement, nous nous emploierons énergiquement à l’établir en nous-mêmes d’abord, et ensuite autour de nous; nous lui consacrerons tout ce que nous avons d’influence; nous y travaillerons par la parole, par l’exemple, par une action incessante.
Par la parole : à l’heure présente, la confession généreuse de la Royauté de l’Homme-DiEU est notre premier devoir. En présence de l’audacieuse négation de cette Royauté et de la conspiration universelle qui tend
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à la détruire, le silence ne nous est pas permis . Mais il faut le reconnaître : autant le devoir est rigoureux, autant la tentation de le violer est séduisante. Les premiers chrétiens, sommés par les persécuteurs de renier la divinité de Jésus-Christ, n’avaient à redouter que des tourments corporels ; aujourd’hui ceux qui persistent à maintenir les droits absolus du divin Sauveur, et à rappeler à la société moderne l’obligation de se soumettre à sa royauté, sont en butte à une persécution morale bien plus difficile à endurer. Ce sont eux qui sont qualifiés de cléricaux , et proclamés ennemis de la société moderne. Ils ont contre eux non seulement les ennemis déclarés du divin Sauveur, mais une foule d’honnêtes gens qui croient de bonne politique de dissimuler la vérité, pour ne pas l’exposer à l’hostilité de l’erreur. Ces faux sages oublient que leur politique est l’antipode de la vraie prudence évangélique. C’est en suivant une tactique tout opposée que les Apôtres ont rempli leur mission et fondé l’Église.
Jésus-Christ lui-même, à qui il était facile d’éviter la mort s’il eût voulu dissimuler sa Royauté, sur laquelle se fondaient ses accusateurs, n’a pas hésité, au contraire, à la confesser hautement. Vous êtes donc Roi? lui demande Pilate. — Vous le dites ; oui, je suis Roi, » répond le Sauveur, sachant bien que cette réponse lui vaudrait une condamnation à mort. Et Pilate, en. effet, lorsqu’il voulut écrire sur l’instrument du supplice, la cause de cette condamnation, causant ipsiusf n’en formula pas d’autre que la Royauté du divin Crucifié : « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. »
Ce courageux témoignage rendu par Jésus-Christ à sa Royauté, cette « bonne confession » comme rappelle saint Paul (1 Tim., vi, 13), les serviteurs de Jésus-
Christ sont aujourd'hui appelés à la reproduire : et c’est par là qu’ils commenceront à préparer la restauration du Règne du divin Sauveur. Comment, en effet, les droits de Dieu pourraient-ils être reconnus par ceux qui les nient ou les ignorent, si ceux qui les connaissent n’osent pas les proclamer? Cette proclamation ne pourra pas immédiatement produire son fruit; mais ce n’est pas un motif pour nous en dispenser.
Dût-elle être à jamais stérile, par rapport à la société, elle n’en serait pas pour nous moins obligatoire, et par conséquent elle n’en serait que plus féconde; car elle nous vaudrait pour l’éternité la récompense due à l’accomplissement du devoir, récompense d’autant plus glorieuse que le devoir rempli a été plus douloureux. Mais, même ici-bas, la proclamation de la vérité n’est jamais stérile ; car la vérité est la lumière de Dieu, et ce n’est jamais en vain qu’on la fait rayonner sur les intelligences.
Donc, pour tout chrétien capable de porter la parole ou de tenir une plume, c’est un devoir de confesser les droits méconnus de Jésus-Christ et de montrer à la société moderne, dans la négation de ces droits divins, la cause principale de ses incessantes agitations et de sa décadence morale.
A la parole il faut joindre l’action : car il n’est pas de chrétien qui ne puisse faire quelque chose, faire beaucoup, pour restaurer le Règne de Jésus-Christ.
Avant tout, c’est en nous-mêmes que nous devons établir ce règne. Ceci dépend de nous, uniquement de nous ; car la grâce divine, indispensable au succès de
CONCLUSION
cette entreprise, ne ne nous manque certainement pas. Faire régner complètement Jésus-Christ en nous, réaliser pleinement les désirs de son divin Cœur, nous mettre absolument à sa disposition, devenir les instruments parfaitement dociles de son amour, c’est l’œuvre de notre vie, c’est notre suprême devoir et notre suprême intérêt, c’est pour nous tout à la fois la sainteté consommée et le parfait bonheur. Comment donc se faflt-il que chez un trop grand nombre de serviteurs de Jésus-Christ, le succès de cette œuvre soit encore si imparfait? Puisse-t-il devenir désormais l’objet unique et constant de nos préoccupations et de nos ambitions ! C’est dans ce sens d’abord qu’il faut dire et redire sans cesse, de bouche ou de cœur, l’aspiration inscrite sur notre scapulaire du Sacré-Cœur : Adveniat regnum tuuml « Que votre règne arrive! » Que si ce règne s’établit parfaitement en nous, nous acquerrons, par là-même, une grande puissance pour l’établir autour de nous. Du moment que nous serons les instruments dociles du divin amour* il ne manquera pas de se servir de nous pour l’accomplissement de sa grande œuvre, de son œuvre unique, de celle qu’il a conçue dans l’éternité et qu’il poursuit dans tout le cours des siècles, « l’instauration » de toutes choses en Jésus-Christ : Instaurare omnia in Christo. Si faible que soit l’instrument, le tout-puissant ouvrier dont il subira doucement l’impulsion saura, par lui, réaliser de grandes choses. Nous aurons donc un pouvoir dont il nous est impossible de mesurer la portée, pour faire régner Jésus-Christ sur nos familles, dans les sociétés particulières auxquelles nous appartenons, et dans toute cette partie de la société sur laquelle s’étend notre influence.
Le point essentiel, c’est de nous dévouer entièrement à cette grande cause, de concentrer sur cet unique objet toutes nos pensées, de diriger vers ce but suprême toutes nos ambitions.
Adveniat regnum tuum : « Que votre règne arrive! » C’est dans cette aspiration que se résument les désirs du Cœur de Jésus ; c’est en elle aussi que doivent se résumer tous les soupirs de notre cœur. Plus que jamais, cette aspiration doit devenir la devise, le mot d’ordre, le cri de guerre des Associés de l’Apostolat de la Prière. Il faut nous unir dans un immense effort pour obtenir que, comme nous avons vu la Révolution s’ouvrir par la déclaration des Droits de l’homme et la proclamation de la déchéance sociale de Jésus- Christ, nous voyions cette même Révolution se clore par la reconnaissance des droits de Dieu et des devoirs de l’humanité envers son Sauveur et son Roi.
Mais nous voudrions plus encore : pour préparer et assurer ce grand résultat, il faudrait que toutes les Œuvres catholiques formassent une fédération qui, en laissant à chacun son indépendance dans la poursuite de son but spécial, les réunirait toutes dans la poursuite de leur but commun.
A quoi, en effet, tendent toutes ces Œuvres, sinon à établir, par les moyens propres à chacune d’elles, le règne de Jésus-Christ dans les différentes sphères de la vie sociale? Les unes par la piété et le zèle, les autres par l’exercice de la charité, celles-ci au sein du clergé, celles-là au sein des classes ouvrières ou des classes dirigeantes, toutes s’efforcent de coopérer à la grande œuvre de la Providence et de réaliser les desseins de Jésus-Christ. Loin donc de s’écarter de leurs buts spéciaux en excitant le zèle de leurs membres
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pour la complète restauration du règne de Jésus-Christ, elles ne feront que leur donner de nouvelles forces et un nouvel élan dans la poursuite de ces différentes fins.
UAdveniat regnum tuum , qui est la devise spéciale de notre Œuvre, peut donc devenir la devise commune de toutes les Œuvres catholiques ; et il n’en est pas une seule à laquelle cette devise ne convienne parfaitement. Aussi voyons-nous avec bonheur cette aspiration adoptée par plusieurs grandes Œuvres. 11 y a plus : le besoin d’opposer à la négation révolutionnaire des droits de Jésus-Christ une énergique et universelle protestation a fait naitre, dans ces derniers temps, des Œuvres spéciales. Sous des formes un peu différentes, c’est la même pensée ; son éclosion simultanée sur divers points montre que telle est bien la tendance imprimée aux âmes par le souffle du divin Esprit.
Nous pouvons donc espérer que cette tendance ira se généralisant de plus en plus ; et que bientôt il n’y aura plus une seule Œuvre, une seule communauté, un seul chrétien sincère qui ne se soient rangés sous le drapeau du Roi Jésus, et qui n’aient adopté pour devise la prière qu’il nous a lui-même mise sur les lèvres : Adveniat regnum tuum! Si nous pouvons arriver à cette unanimité de prières et d’efforts dans la poursuite de la grande œuvre de Dieu, avec son tout-puissant secours qui ne saurait nous manquer, et en dépit de tous les efforts des puissances infernales, nous obtiendrons le triomphe.
Le triomphe, oui, nous devons l’attendre, quelle que soit la nature des événements qui se déroulent à nos yeux. Un seul motif pourrait nous obliger à nous défaire de nos espérances : ce serait l’illusion qui nous aurait portés à attendre de la divine Providence que, pour nous délivrer, elle s’écartât des lois qu’elle s’est imposée dans la direction des sociétés humaines.
Si nous avions supposé que Dieu se chargerait de faire triompher sa cause sans aucun concours de notre part ; que, tout à coup, comme le jour succède à la nuit et le calme à la tempête, la société se trouverait transformée ; que les impies abjureraient d’eux-mêmes leurs infidélités ; que les hérétiques verraient les écailles tomber de leurs yeux et reviendraient spontanément à l’unité catholique ; que les esclaves du péché acquerraient sans aucun effort les habitudes de la vertu ; et qu’une force aussi irrésistible que celle à laquelle obéissent les êtres matériels pousserait, dans le bercail du Bon Pasteur, les brebis raisonnables et libres qui en sont éloignées; évidemment, de semblables espérances auraient été chimériques ; et, si nous les avons conservées jusqu’à ce jour, nous ne saurions trop tôt nous en défaire. Le pouvoir d’intercession accordé à la Vierge immaculée est sans bornes; mais cette toutepuissance suppliante ne saurait s’affranchir, dans son exercice, des lois que la divine sagesse impose à la toute-puissance efficace de Dieu. Tout ce que celle-ci peut faire, Marie peut le demander et l’obtenir ; mais
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elle ne saurait obtenir, et elle ne voudrait pas demander, ce que Dieu s’interdit à lui-même.
Or, en nous créant libres, le Tout-Puissant s’est interdit de violenter notre liberté. Il fait de nous, comme des êtres matériels, tout ce qu’il veut; mais il ne veut pas de nous le genre d’obéissance qu’il leur impose. Incapables de se mouvoir eux-mêmes, ces êtres suivent aveuglément l’impression qu’ils reçoivent du dehors; les hommes, au contraire, ne se déterminent que d’après les lumières de leur intelligence, et c’est en eux-mêmes qu’ils trouvent les motifs qui les poussent à agir. Quand donc Dieu fait un miracle de l’ordre moral, il ne s’adresse à la volonté que par l’intermédiaire de l’intelligence; il invite, mais il ne contraint pas ; il propose avec une force inusitée les motifs de s’éloigner du mal et d’embrasser le bien ; il montre à Saul le persécuteur combien il est dur de regimber contre l’aiguillon ; il lui fait envisager comme un crime cette persécution, qu’il s’imaginait exercer par zèle pour la justice; et, en dissipant ainsi les illusions qui l’égaraient, en lui manifestant la vérité qu’il méconnaissait, il obtient de sa volonté le libre assentiment sans lequel il n’y aurait pas de conversion véritable.
A l’égard des sociétés, la Providence ne saurait prendre une autre marche : car les sociétés ne sont que des agrégations d’âmes, qui, en s’unissant ensemble, conservent leur nature et par conséquent leur liberté. La conversion d’une société ne peut donc s’opérer que comme s’opère la conversion d’une âme. Le résultat à obtenir est le même en substance, mais il diffère considérablement dans ses proportions. Au lieu d’une seule âme, ce sont des milliers, des millions d’âmes qu’il s’agit de transformer ; et ces âmes sont
dans les dispositions les plus différentes , soit quant à leur éloignement du bien, soit quant à la puissance de saisir la vérité; elles sont en proie aux illusions les plus variées, à des entraînements désordonnés de toute sorte. Elles sont, de plus, liées les unes aux autres, de telle manière qu’elles s’entraînent mutuellement, soit dans la voie du bien, soit dans la voie du mal; les enfants sont liés aux parents, les familles aux familles, les simples citoyens aux gouvernants, les classes laborieuses aux classes dirigeantes, les nations ignorantes aux peuples plus éclairés.
A moins donc que Dieu ne veuille aller contre toutes les lois qu’il a établies, il faudra que le miracle par lequel il ramènera les sociétés égarées se conforme à leur nature ; qu’il prenne dans sa durée des proportions égales à leur étendue; qu’il n’agisse sur les millions de volontés que par la conviction imprimée dans les millions d’intelligences ; et qu’au lieu de s’accomplir immédiatement et instantanément sur chaque âme, il se propage successivement d’âme à âme, de famille à famille, de classe à classe, de peuple à peuple.
Ce que la raison nous démontre comme une nécessité résultant de notre nature, l’histoire le confirme comme un fait certain et comme une loi immuable de la Providence.
Nous voyons, dans la sainte Écriture, que le peuple d’Israël a été plus d’une fois converti et relevé par la miséricorde de Jéhovah. Mais comment? Par de salutaires châtiments et par la sévère leçon de l’expérience; car c’est ainsi que s’instruisent les peuples.
Enflé par la prospérité ou amolli par le bien-être, Israël oubliait son Dieu et croyait pouvoir impuné-
CONCLUSION
ment s’écarter des sentiers de la justice. Le Seigneur alors appelait, pour le châtier, les peuples infidèles, qui servaient d’instrument à sa justice. Les Philistins remplirent longtemps ce rôle; vaincus par les fils de Juda, aussi longtemps que ceux-ci méritaient d’avoir l’appui de Dieu, ils redevenaient victorieux aussitôt que de nouvelles infidélités appelaient de nouveaux châtiments. Israël alors ouvrait les yeux ; il reconnaissait humblement sa faute, appelait Jéhovah à son secours, et il ne tardait pas à être délivré du joug qui l’écrasait. Lorsque, plus tard, une prévarication plus générale et plus persévérante eût rendu nécessaire une cure plus radicale, ce furent les Assyriens qui reçurent mission de l’opérer; et soixante-dix ans de captivité à Babylone produisirent sur ce peuple, jusque-là incorrigible, une si profonde impression, qu’à partir de ce moment il n’éprouva plus le penchant si violent qui l’avait si souvent fait tomber dans l’idolâtrie.
La divine Providence n’a pas agi autrement à l’égard des peuples chrétiens. Elle a donné à ces peuples un pouvoir merveilleux que nous chercherions vainement chez les nations païennes : le pouvoir de se régénérer eux-mêmes, grâce au principe de vie que le christianisme a déposé dans leur sein. Pour ne parler que de la France, elle a retrouvé trois fois, à quatre siècles d’intervalle, toute la vigueur de la jeunesse : sous Charlemagne, sous saint Louis et sous Louis XIII.
Mais à ces trois époques, la régénération de notre pays fut une œuvre éminemment sociale. Dieu en fut manifestement le premier auteur; mais il eut les hommes pour instruments. Les peuples, fatigués par les guerres, mal gouvernés et mal défendus, appelaient de tous leurs vœux des sauveurs, et Dieu leur envoyait
des lieutenants de sa miséricorde, des héros et des saints. Mais ce n’est pas en une seule année que l’œuvre du salut peut être accomplie. Dans la vie des peuples, les années sont des jours.
Partons de ces données, et nous comprendrons que les événements dont nous sommes les témoins sont loin de donner un démenti à nos espérances. Les peuples, avons-nous dit, s’instruisent par l’expérience, et ils ne se désabusent guère de leurs erreurs que lorsqu’ils en savourent les fruits amers. Or, l’erreur qui, depuis un siècle, s’est emparée de la société chrétienne, est le plus subtil et le plus meurtrier des poisons qui ont été, depuis l’origine, inoculés à l’humanité. 11 n’en est pas qui pénètre plus profondément dans les entrailles du corps social et qui en vicie plus irrémédiablement*les organes vitaux. Pour la première fois, depuis que l’humanité existe, la société a osé afficher la prétention de se passer de Dieu, de vivre séparée du principe de la vie. S’il fut jamais un crime social digne de mort, c’est assurément celui-là ; et ce ne peut être que par le plus grand de tous les miracles que des peuples coupables de ce crime ne sont pas détruits comme l’ont été tant de nations bien moins criminelles.
Or, ce n’est pas seulement un peuple ou deux, ce ne sont *>as les nations barbares et sauvages, qui se sont rendues coupables de ce crime de lèse-majesté divine : ce sont les peuples que Jésus-Christ a éclairés de sa
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lumière, réchauffés sur le sein de son Église, affranchis de rescia vage, élevés au-dessus de tous les autres peuples de la terre; ce sont les peuples chrétiens qui, seuls, ont osé faire ce qu’aucune nation païenne n’osa jamais : mettre Dieu hors la loi et se constituer en dehors de lui.
Ne parlons pas des prévarications individuelles et sociales qui accompagnent nécessairement cette horrible apostasie. Elle suffirait certainement, à elle seule, pour faire tomber sur nous les flammes vengeresses qui détruisirent jadis Sodome et Gomorrhe; pour déchaîner sur la terre les eaux qui la purifièrent lorsqu’elle était moins souillée.
Que si, par l’intercession de la Vierge immaculée, nous échappons à ces fléaux que nous ne cessons d’appeler sus nos têtes; si la mort que nous nous donnons à nous-mêmes est suivie de la résurrection; si, des ruines de l’édifice social que nous avons renversé par la base, Dieu consent à construire un édifice nouveau, plus solide et plus magnifique, ne sera-ce pas un miracle et le plus grand de tous les miracles ?
Eh bien ! ce grand prodige de la droite du Très-Haut, les événements présents nous autorisent à l’espérer ; et il suffit d’ouvrir les yeux pour en voir la préparation dans tout ce qui s’est fait en Europe, depuis la proclamation de la Conception immaculée de Marie.
Pour régénérer la société, jadis chrétienne et aujourd’hui apostate, deux conditions sont indispensables : il faut que, dans son sein, les éléments de mort achèvent de se dissoudre, et que les éléments de vie se développent; que les âmes soient désabusées de leur coupable erreur, et contraintes d’ouvrir les yeux à la vérité ; que les funestes résultats de l’athéisme social
disposent les peuples à suivre les sauveurs qui se préparent à les ramener vers Dieu.
Cette double préparation ne s’accomplit-elle pas sous nos yeux avec une activité merveilleuse? Ne voyons-nous pas, d’un côté, la mort, de l’autre, la vie, rivaliser d’ardeur dans la poursuite de leur œuvre, et 's’entr’aider ainsi, par leur opposition même, dans la réalisation du dessein providentiel? Ne nous laissons pas tromper par les apparences. Ce qui, naguère, nous apparaissait comme la destruction, est, de lait, un acheminement nécessaire à la résurrection. Pour que la vie puisse s’épanouir complètement, il faut que tout ce qui appartient à la mort aille à la mort. La société ne pouvait être à tout jamais affranchie de l’antichristianisme maçonnique qu’après avoir savouré les horreurs de son règne et comparé son joug avec celui de Jésus-Christ : l’expérience seule pouvait lui faire assez comprendre la criminelle erreur de l’athéisme social, pour la ramener avec une force suffisante vers son Dieu.
C’est à quoi travaillent de toutes leurs forces les révolutionnaires conséquents ; et, par chacune des victoires qu’ils remportent sur l’Église, ils préparent son futur triomphe. Ne les voyez-vous pas faire tout ce qu’ils peuyent pour démontrer l’absurdité du principe révolutionnaire par les conclusions antisociales qu’ils en déduisent? On dirait qu’ils se sont partagé les rôles pour démolir, en vertu de ce principe, tous les appuis de l’ordre social : la magistrature, l’armée, la famille, la propriété, le respect de la loi, la sainteté de la morale, le patriotisme, l’honneur. Tous les liens qui unissent ensemble les hommes, ils s’acharnent à les briser ; tout ce qui distingue la société humaine d’une arène
CONCLUSION
de bêtes féroces, ils s’attachent à le détruire. Et ils font tout cela savamment, logiquement, en justifiant leurs actes par les principes que tous les ennemis de Jésus-Christ professent de concert avec eux. Pourraientils mieux s’y prendre pour désabuser de ces principes les peuples qui ne se sont pas résignés à périr?
Et pendant que ce travail de mort se poursuit avec une épouvantable activité, la vie ne reste pas oisive. Il faudrait être aveugle pour ne pas discerner, au milieu du chaos, les germes vitaux que l’Esprit de Dieu .prépare, comme aux premiers jours du monde, par sa féconde incubation. Tous les esprits droits se dépouillent des illusions, auxquelles les meilleurs n’avaient pas échappé jusqu’à ce jour. On ne craint plus d'aflirmer, dans leur intégrité, les principes sauveurs qu’une fausse prudence nous avait trop longtemps portés à dissimuler; les droits sociaux de Jésus-Christ sont hautement proclamés; et le nombre va toujours croissant des intelligences d’élite qui, au milieu des désastres de la Révolution, préparent la restauration de l'ordre chrétien.
Entre ces deux tendances contraires, les esprits indifférents se voient contraints de prendre un parti. La neutralité n’est plus possible, les positions intermédiaires ne sont plus tenables et l’illusion devient de plus en plus inexcusable. Il faut choisir entre la vie et la mort, entre l’ordre et le désordre, entre Dieu et le néant. Aussi, voyez comme, en religion, tous les esprits qui réfléchissent abandonnent les symboles inconséquents du protestantisme pour se jeter, soit dans la complète vérité du catholicisme, soit dans la complète incrédulité. Voyez comme, en fait de théories sociales, les hommes qui étaient à l’origine les plus éloignés
des idées chrétiennes en sont rapprochés, de plus en plus, par l’étude impartiale des faits ! Ce retour, il est vrai, n’est encore perceptible que dans les intelligences d’élite, dont le nombre est toujours peu considérable. Mais nous n’en avons pas moins le droit d’y voir un signe consolant. Quand la lumière vient chasser les ténèbres de la nuit, elle commence par dorer le sommet des montagnes, et n’en descend que par degrés dans les vallées profondes.
Ce serait donc bien à tort que nous renoncerions à nos espérances et que nous croirions voir, dans la défaite apparente que subit en ce moment la cause de Dieu, un motif de ne plus croire à son prochain triomphe. Ce n’est pas assurément des forces humaines que nous pouvons attendre ce revirement. Mais ne seraitce pas une contradiction que d’appuyer exclusivement sur les forces humaines nos conjectures, pour l’avenir d’une œuvre essentiellement divine ? Établi en dépit de tous les pouvoirs de la terre, le Règne social de Jésus- Christ ne peut être restauré que par un prodige semblable. Mais en tenant compte de cette loi première, nous trouvons, dans les indices que nous offre l’état présent de la société, les pronostics les plus capables de confirmer nos espérances. Non, nous n’avons pas été trompés quand nous avons cru qu’en entrant, icibas, en pleine possession du privilège qui l’a rendue victorieuse du serpent infernal, la Vierge immaculée briserait la tête du monstre ; par les efforts qu’il tente pour mordre le talon victorieux qui l’écrase, Satan ne fait qu’accomplir la part de la prophétie qui le concerne.
Mais ne craignons pas ; alors môme que la lutte deviendrait plus violente et que la défaite paraîtrait plus irrémédiable ; alors même que l’infernal dragon
CONCLUSION
entraînerait avec lui, dans l’abîme, un nombre plus considérable de victimes, nous devrions nous rappeler que les prophéties qui nous annoncent ces défaites momentanées nous prédisent le triomphe définitif de la femme qui a le soleil pour ceinture et le croissant de la lune sous les pieds. N’ayons donc qu’un souci : mériter la participation aux fruits et aux gloires de ce triomphe, par la fermeté de nos espérances et l’activité de notre coopération à l’œuvre de Dieu.
Nous ne saurions, en effet, l’oublier : pour triompher de ses ennemis, soit par leur conversion, soit par leur confusion, Dieu demande le concours de ses amis.
Pour que la divine miséricorde puisse remettre aux peuples leurs iniquités, il faut que les âmes d’élite offrent à la divine justice leurs expiations unies à celles du Sauveur. Le Cœur de Jésus ne veut pas mettre de mesure à l’abondance de ses grâces, mais il veut que nous en hâtions l’effusion par la ferveur de nos prières. La considération des lois de la Providence nous permettrait déjà de l’affirmer, et les révélations les plus autorisées nous le confirment : si nous n’avons pas obtenu plus tôt le triomphe promis, c’est que nous n’avons pas encore assez expié ni assez prié. Des victimes et des suppliants, des cœurs qui s’immolent et qui prient, en union avec le Cœur de Jésus toujours priant et toujours immolé, voilà les sauveurs que l’Église appelle et que la société réclame. Voilà les intercesseurs qui obtiendront aux soldats de Dieu le pouvoir de vaincre ses ennemis ; voilà les vrais Machabées, qui triompheront des armées liguées contre Jésus-Christ, et qui parviendront à établir sur la terre le Règne social du Cœur de notre souverain Roi, à qui est-dû amour, honneur et gloire dans tous les siècles des siècles î
APPENDICE
Consécrations sociales et nationales au divin Cœur de JÉSUS
En 1870, au lendemain de nos premières et sanglantes défaites, le Messager du Cœur de Jésus conviait la France vaincue à se réfugier dans le sacré Cœur ; et, pour l’amener peu à peu à une Consécration nationale , il l’invitait tout d’abord à se consacrer à ce divin Cœur par groupes sociaux : Familles, Écoles, Paroisses, Diocèses, Armée, Magistrature, etc. *.
A la suite et sous l’influence de nos appels pressants, le R. P. de Boylesve, S. J., écrivait à son tour dans le Messager du Cœur de Jésus (janvier 1871) :
« Que chaque Français prépare donc les voies à une Consécration sociale par des consécrations partielles. Que chacun se consacre lui-même, que chaque chef de famille consacre sa famille, chaque chef de communauté sa communauté, chaque curé sa paroisse, chaque évêque son diocèse. Dieu, touché de notre bon vouloir, viendra à notre secours et nous délivrera de nos ennemis. »
Cette idée de consécrations partielles par groupes sociaux était vraiment belle, vraiment féconde et, ajouterons-nous, très chère au P. Ramière, qui, sa vie du-
1 Voir Messager du mois d’août 1891, p. 151-167.
APPENDICE
rant, la propagea de son mieux. Aussi le Messager du Cœur de Jésus n’a-t-il jamais cessé de l’exploiter et de la promouvoir sous des formes diverses, non seulement en France, mais encore dans toutes les contrées de l’univers où fleurit Y Apostolat de la Prière . Les résultats en ont déjà été magnifiques; car toutes ce6 consécrations successives et sociales n’ont pas peu contribué à propager, en tout pays, le culte du sacré Cœur et à le rendre de plus en plus populaire dans tous les milieux.
Couronnons donc le beau livre du R. P. Ramière sur le Règne social du Cœur de Jésus par un chapitre additionnel sur les Consécrations sociales à ce divin Cœur.