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CHAPITRE XIV

La Confiance 1 (suite).

La confiance, mais une confiance aussi ferme, aussi constante, aussi illimitée, aussi invincible que l’amour de Celui dont nous sommes les serviteurs et les soldats, telle devrait être la qualité dominante de tous ceux qui se sont mis au service du Cœur de Jésus et qui combattent sous sa bannière.

C’est, en effet, surtout à l’heure des grandes épreuves, que notre confiance doit se déployer avec plus d’énergie et se montrer avec plus d’éclat. A cette condition seulement, la parole du divin Maître pourra avoir sa complète réalisation : « Vous aurez des tribulations dans le monde ; vous serez peut-être écrasés : in mundo pressurant habebitis ; mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde : sed confidite, ego vici mundum. » Par là Jésus-Christ nous a indiqué, tout à la fois, le signe et la condition du triomphe. Pour nous, comme pour lui, l’indice précurseur du triomphe, c’estl’épreuve, et l’épreuve qui va parfois jusqu’à l’écrasement : pressurant ; tel est le sens propre du texte original.

Et n’est-ce pas ainsi que Jésus-Christ lui-même a triomphé? N’avait-il pas été écrasé, foulé comme le

1 Messager , t. XXXVII, p. 641.

LA CONFIANCE

raisin sous le pressoir? N’est-ce pas en donnant ainsi au prince du monde tout pouvoir contre lui qu’il l’a complètement vaincu ? Eh bien ! cette destinée que son Père lui a faite, il veut la partager avec l’Église son épouse et avec ses enfants les plus dévoués. Plus il les aime, plus il veut qu’ils lui soient semblables : semblables d’abord dans la lutte, pour lui devenir semblables dans le triomphe. Il les avertit donc à l’avance, « afin que, lorsque l’heure sera venue, il se souviennent de ses prédictions » (Jo. xvi, 4), et ne s’étonnent pas de les voir se réaliser. Mais, en leur annonçant les combats qu’ils doivent livrer et les apparentes défaites qu’ils devront subir, il leur indique le moyen infaillible et indispensable de transformer les défaites en victoires : ayez confiance, confidite.

Et pourquoi?

Parce que l’ennemi que vous combattez est déjà vaincu. Moi, votre chef, j’ai déjà remporté sur lui une pleine victoire ; et, comme je me suis engagé à vous assister, vous êtes assurés de vaincre à votre tour, pourvu que, par votre manque de confiance, vous ne rendiez pas mon assistance inutile.

Tel est en effet dans ce moment, le grand devoir des chrétiens; telle est l’obligation spéciale de ceux qui font une spéciale profession d’honorer le Cœur de Jésus. La connaissance plus intime de sa bonté et de sa puissance infinie doit remplir leurs âmes d’une confiance qui se répandra dans les âmes de leurs frères.

comme la chaleur d’un loyer réchauffe l’atmosphère environnante.

En propageant autour d’eux cette bienfaisante contagion, ils délivreront l’armée de Dieu du péril le plus sérieux dont elle soit menacée, à l’heure présente. Car il faut le reconnaître, autant la confiance nous est nécessaire dans ces heures ténébreuses, autant elle est malaisée à conserver. Ce qui en fait le mérite en fait également la difficulté. Pour voir dans une défaite humainement inévitable une garantie certaine du triomphe, il faut qu’en nous-mêmes la foi triomphe des sens.

Or, toutes les âmes n’ont pas l’énergie nécessaire pour soutenir avec succès cette lutte intérieure, dont l’issue décide celle de la lutte extérieure : Hwc est Victoria, quœ vincit mundum , fides nostra. Notre infernal ennemi, qui mieux que nous en comprend l’importance, met tout en œuvre pour nous enlever cet avantage décisif ; et il fait encore plus d’efforts pour nous abattre au dedans, par le découragement, que pour nous renverser au dehors par la violence. Le découragement est, dans les moments d’épreuve, la grande tentation des chrétiens, comme la confiance est leur grand devoir.

Il importe donc de lutter de toutes nos forces, et dans nous-mêmes et dans les autres, contre cette funeste tendance. L’expression que nous venons d’employer est exacte ; c’est une vraie contagion de confiance qu’il faut créer par nos prières et par notre influence, au sein de l’armée de Dieu, pour lui assurer un prompt et complet triomphe.

N’est-ce pas une influence de ce genre qui, dans les luttes même de cette terre, décide le plus souvent de la victoire?

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Deux armées sont aux mains; et, après plusieurs engagements meurtriers, l’issue du combat est encore indécise. Tout à coup, un corps d’élite, tenu jusque-là en réserve, fait son entrée sur le champ de bataille. Son chef, aimé des soldats, plus brave que le plus brave d’entre eux, les a tous animés de son ardeur et fortifiés de sa confiance. 11 leur a promis la victoire, et, marchant à leur tète, il les invite à courir avec lui au-devant de la palme qui, bientôt, couronnera leur front. Leur irrésistible élan se communique bientôt à l’armée entière, c’est comme une commotion électrique qui, se propageant de rang en rang, centuple les forces des braves et rend le courage aux plus timides. Les bataillons qui commençaient à plier reviennent à la charge ; et l’armée ennemie, dominée par cet ascendant moral, bien plus puissant que celui de la force tqatérielle, se sent vaincue avant môme d’avoir été délogée de ses positions.

11 ne tient qu’à nous de puiser dans la dévotiohxau Cœur de Jésus une confiance bien plus ferme, bien mieux motivée, bien plus invincible, par conséquent, que celle dont la bravoure et l’habileté des plus illustres héros anima le cœur de leurs soldats. Il suffit pour cela de nous rappeler les vérités les plus élémentaires de notre foi. Oui, pour « surabonder de joie, comme saint Paul, au milieu des tribulations, » pour nous rire des dangers et conserver au milieu des plus furieuses tempêtes la plus inaltérable sérénité, nous avons un moyen aussi facile qu’efficace : jeter un regard sur le Cœur de Jésus ; nous rappeler sa bonté et sa puissance ; songer à ce que Dieu a fait pour lui, et à ce qu’il a fait lui-même pour nous.

Que manque-t-il, en effet, à notre divin Maître, pour

que nous attendions de lui, avec la certitude la plus complète, le triomphe qu’il nous promet.

Est-ce le dévouement qui peut-être lui ferait défaut? Craindrions-nous, qu’absorbé au ciel par l’enivrement de son bonheur, il soit moins touché des dangers auxquels nous sommes exposés sur la terre? Mais ces dangers ne les partage-t-il pas avec nous ? N’est-ce pas lui qu’on attaque dans la personne de ses serviteurs ? N’est-ce pas à lui qu’on en veut? N’est-ce pas son œuvre qu’on veut détruire? Les ennemis de son Église ne sont-ils pas les siens; et, en cherchant à renverser cette Église, qu’il a rachetée au prix de son sang, n’ont-ils pas en vue de rendre inutiles tous ses travaux et toutes ses souffrances stériles?

C’est, en effet, pour fonder cette Église, pour en faire son corps mystique, pour lui communiquer sa vie divine, qu’il est descendu du ciel, qu’il s’est incarné, qu’il est mort. Et, après s’être uni si intimement à elle, après avoir tant fait et tant souffert pour elle, il Fabandonnerait à la fureur de ses ennemis? Non, ce n’est pas possible. Si nous sommes chrétiens, si nous croyons à l’incarnation et à la mort du Fils de Dieu, nous devons croire, avec la même certitude, qu’à l’heure présente, ce divin Sauveur ne sépare en aucune manière ses destinées de celles de l’Église ; nous devons être assurés, par conséquent, que Dieu son Père prend aux destinées de cette sainte Église, à ses luttes, à ses humiliations, autant d’intérêt qu’il en portait jadis aux luttes et aux humiliations de son divin Chef.

Et comment Dieu le Père pourrait-il séparer dans son amour Jésus-Christ de l’Église, alors que, pour identifier plus complètement ses destinées avec les nôtres, Jésus-Christ, non content de son union spirituelle

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et morale avec ses serviteurs, a voulu être physiquement et réellement présent au milieu d’eux ? Afin que nos sens eux-mêmes pussent rendre témoignage contre le soupçon d’insensibilité que son éloignement eût pu faire naître dans notre esprit, il a voulu appliquer son Cœur contre notre cœur et nous en faire sensiblement ressentir les palpitations. Quel nouveau et puissant motif de confiance ne trouvons-nous pas dans cette présence réelle du Cœur de Jésus au milieu de nous!

Pour rendre les Hébreux invincibles, il suffisait que l’arche de Dieu fût apportée dans leur camp. Ils savaient que, devant elle, les eaux de la mer s’étaient retirées, et que les remparts des villes s’étaient écroulés d’eux-mêmes. Ils ne doutaient donc pas qu’en marchant à sa suite ils n’allassent à la victoire.

Si nous croyons que, dans le tabernacle, le Fils de Jéhova est présent, non plus en figure, mais en réalité; qu’il est là, combattant avec nous, partageant nos dangers, recevant les coups dirigés contre ses serviteurs, en butte autant et plus qu’eux aux outrages dont on les accable, comment douter qu’il n’identifie notre cause avec la sienne? Comment craindre que, lorsque l’heure sera venue de venger les outrages et de mettre un terme à l’épreuve, le Tout-Puissant hésite à étendre son bras, pour faire rentrer dans la poussière les ennemis de son divin Fils?

Mais non : c’est peut-être la puissance qui manquera au chef de l’armée sainte pour conduire ses soldats à la victoire? Les ennemis qui, en ce moment, lui livrent une si furieuse attaque, disposent peut-être, pour le vaincre, de quelque nouvelle arme, inconnue aux anciens persécuteurs; et l’humanité moderne est devenue si forte que le Tout-Puissant n’est plus en état de lutter

contre elle? — Une pareille crainte ne serait pas un crime seulement, ce serait une fôlie ; et on ferait au chrétien le plus lâche une grave et gratuite injure si on l’en soupçonnait capable. Mais si nous comprenons l’absurdité de ce doute, comment pouvons-nous laisser effleurer notre âme par le plus léger sentiment de frayeur? Comment ne pas voir que, dans les pensées de Dieu, l’apparente victoire des ennemis de Jésus- Christ n’est qu’une feinte, destinée à rehausser le triomphe de notre divin Chef !

Telle est, en effet, l’assurance que la foi et la raison s’accordent à nous donner, et que ne possédèrent jamais les armées des plus illustres conquérants. Si supérieurs qu’ils fussent à leurs ennemis, ils n’en étaient pourtant pas les maîtres avant de les combattre. Ce n’est qu’après les avoir vaincus qu’ils les ont assujettis à leur puissance.

Notre divin Chef, au contraire, Jésus-Christ, outre l’infinie supériôrité qu’il possède, comme Dieu, sur les vils mortels qui le combattent, est de plus leur Créateur et leur Maître souverains Comme ils n’ont pu recevoir l’être que de lui, ils ne le conservent que sous son bon plaisir ; et c’est de lui seul qu’ils tiennent la force dont ils abusent pour le combattre. On n,e peut pas dire qu’ils ne font que sa volonté, puisqu’ils violent au contraire ses préceptes et luttent contre son amour ; mais cette liberté dont ils font un si mauvais usage, c’est lui qui la leur a donnée ; et il ne tiendrait qu’à lui de la leur enlever avec l’existence. S’il ne le fait pas encore, s’il tolère pendant un peu de temps leur insolente révolte, c’est parce qu’il se réserve d’en tirer parti pour le parfait accomplissement de sa grande œuvre.

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Il est donc très vrai qu’ils font encore malgré eux sa volonté, tout en se révoltant contre lui. En renversant librement son premier dessein qui devait les rendre heureux, ils sont contraints de concourir, par leur perversité même, au succès de l’œuvre divine.

Et quelle est cette œuvre?

Dieu n’en a qu’une : la glorification de son Fils ; l’achèvement et la perfection du corps mystique de ce divin Sauveur; le complet triomphe de son Église. Voilà l’éternel dessein dont le Tout-Puissant poursuit dans le cours des siècles la réalisation; l’intérêt suprême auquel il subordonne tout ce que sa providence ordonne ou permet, les maux comme les biens, les révoltes de ses ennemis comme les bonnes œuvres de ses serviteurs.

En appliquant aux circonstances présentes ce principe indubitable, nous pouvons faire, à ce sujet, un acte de foi aussi certain que celui par lequel nous affirmons l’existence de Dieu. Oui, nous pouvons affirmer avec une pleine certitude, que toute la puissance dont les ennemis de Dieu se prévalent en ce moment, les attaques qu’ils livrent à l’Église, les avantages qu’ils remportent sur elle, doivent aboutir infailliblement à rehausser la gloire de Jésus-Christ, la gloire de l’Église, et, par conséquent, la gloire de chacun des membres du corps mystique du divin Sauveur. C’est pour nous que nos ennemis travaillent ; et, pourvu que nous sachions tirer parti du concours qu’ils nous prêtent malgré eux, la peine qu’ils se donnent nous procurera au-

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tant d’avantages qu’elle attirera sur eux de malheurs.

La guerre acharnée que nous soutenons est semblable, en quelque manière, aux luttes simulées que se livrent parfois les armées de ce monde, pour s’exercer aux guerres sérieuses. Si les spectateurs de ces grandes manœuvres n’étaient pas dans le secret, ils croiraient voir deux armées ennemies cherchant à s’entredétruire, tandis qu’en réalité ce sont deux corps soumis au même chef, qui exécutent, l’un en livrant l’attaque, l’autre en la repoussant, un plan concerté d’avance. Quelle que soit la violence de l’attaque, ceux auxquels dans le dessein du chef doit demeurer la victoire ne se laissent nullement émouvoir. Ils savent qu’à l’heure convenue les assaillants battront en retraite; ils se résignent donc de bonne grâce à supporter, quand la consigne l’exige, un échec momentané ; et ils ne s’inquiètent que d’une seule chose : faire leur devoir et mériter les éloges du chef, par la fidélité avec laquelle ils auront exécuté son plan.

Nous avons là une image très exacte de notre situation et de nos devoirs.

Nos ennemis, il est vrai, si acharnés à notre perte, prennent leurs attaques très au sérieux. Ils croient n’exécuter que leur plan et celui de leur infernal inspirateur. En réalité, ils n’exécuteront, malgré eux, que le plan de notre divin Roi. Quand Dieu le Père a mis la création tout entière à la disposition de Jésus- Christ, omnia dédit ei Pater in manns, il n’a pas excepté l’enfer et ses terribles suppôts. Il a, au contraire, expressément ordonné que les puissances infernales, aussi bien que les puissances célestes, ploieraient le genou au nom de Jésus-Christ, et coopéreraient, malgré elles, à sa glorification.

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Nous en sommes donc assurés : toutes les conditions du combat que nous soutenons dépendent du Cœur de Jésus. C’est lui qui mesure la violence des assauts que nous livrent ses ennemis sur la splendeur de la couronne qu’il nous destine, et qui proportionne à cette violence l’efficacité des secours.

Nous devrions, par conséquent, être aussi exempts de crainte que les soldats employés aux grandes manœuvres, et n’avoir comme eux qu’un souci : bien remplir notre rôle, exécuter les plans du divin Chef, et mériter sa récompense. Lorsque l’heure sera venue, il donnera le signal de la retraite, et la lutte cessera. Les assaillants, après s’être efforcés de renverser le plan divin, expieront la folle illusion de leur apparente victoire, par la trop réelle ignominie d’une éternelle défaite ; et les soldats fidèles, qu’une criminelle lâcheté n’aura pas portés à se livrer eux-mêmes à l’ennemi, seront dédommagés des passagères humiliations de leur apparente défaite, par les gloires et les joies de leur éternel triomphe.

Éternel ! — Méditons ce mot ; il suffira pour écarter les réclamations de notre impatience, et pour préserver la fermeté de notre confiance des ébranlements auxquels pourrait donner lieu la prolongation de l’épreuve. Toujours aveuglés par nos sens, ne voyant de l’existence de l’Église que la très courte période, qui s’accomplit ici -bas, nous nous étonnons que cette existence soit remplie tout entière par les défaites, et adoucie uniquement par l’attente d’un triomphe qui ne vient jamais.

En serait-il ainsi, nous n’aurions aucun sujet de nous décourager. Du moment que la terre est un champ de manœuvres, nous ne devons pas nous étonner que

les soldats de Dieu soient appelés à l’arroser de leur sueur, et que les attaques s’y succèdent sans interruption. Puisque à chaque combat, livré durant ce temps si court, doit répondre un triomphe aussi durable que l’éternité, nous sommes infiniment redevables aux ~ ennemis qui, en ne perdant aucun moment pour nous attaquer, ne nous laissent perdre aucune occasion d’acquérir les éternelles couronnes.

Sachons donc voir les choses dans leur vérité, et nous ne serons pas tentés de nous plaindre de la durée des épreuves.

Que sont dix-neuf siècles comparés à l’éternité?

Mais est-ce bien là réellement la mesure des assauts livrés aux serviteurs de Dieu ? Il est vrai que, durant ces dix-neuf siècles, l’Église a dû soutenir des luttes rarement interrompues par de courts intervalles de tranquillité. Mais, pour chaque membre de l’Église, ce n’est pas durant des siècles que s’est prolongé le combat. Renfermé, pour chacun d’eux, dans l’étroit espace d’une vie d’homme, il a été suivi d’un repos éternel.

Or, qu’est-ce que l’Église, sinon la réunion de tous les fidèles ? Quand donc nous nous laissons abattre par la prolongation de ces luttes, nous sommes semblables à l’homme qui, voyant, dans un champ de manœuvres, des soldats se livrer depuis l’aurore jusqu’à la nuit à de pénibles exercices, se plaindrait de la dureté du chef qui ne donnerait à ses troupes aucun relâche. Ses plaintes cesseraient, s’il s’apercevait que les régiments se succèdent, et que chacun d’eux, après quelques heures de fatigue, va goûter les douceurs du repos. Mais que dirait-il, s’il avait l’assurance que chaque soldat peut acheter, par une heure de fatigue, un repos qui dure autant que sa vie ?

LA CONFIANCE

Le Chef de l’armée sainte, Jésus-Christ, traite bien plus bénignement encore ses soldats, puisque la durée de l’exercice, comparée à celle du repos, est infiniment moindre qu’une heure comparée à des siècles.

Ainsi en sera-t-il de nous. L’épreuve nous semble longue, parce qu’elle remplit les étroites dimensions de notre existence présente; mais, si nous savions lui appliquer la mesure vraie de toute durée, qui est l’éternité divine, nous ne serions pas plus tentés que saint Paul de perdre courage et, comme lui, nous bénirions Dieu de ce qu’ « aux tribulations si courtes et si légères de la vie présente, il attache le poids éternel d’une sublime et incomparable gloire. » (2 Cor., iv, 17.)

Ces considérations sont assurément bien suffisantes pour soutenir notre confiance au mileu des plus cruelles épreuves. Quand le Cœur de Jésus ne nous offrirait en perspective d’autre triomphe que celui dont il savoure les immortelles délices, nous n’aurions pas lieu de nous croire trop mal partagés.

Cependant, nous pouvons attendre et demander pour l’Église quelque chose de plus. Avec son triomphe éternel, nous pouvons et nous devons désirer son triomphe temporel.

Mais quel triomphe?

Sont-ce les richesses dont jadis elle fut dotée par les princes de la terre, les honneurs et* les prérogatives dont ses ministres fuient décorés? Non, tel n’est pas

l’objet des ambitions de l’Église ; si ces avantages terrestres peuvent l’aider à remplir sa céleste mission, ils peuvent aussi se changer en entraves. Elle ne les refusera donc pas, lorsque ses enfants lui en feront librement l’offrande ; elle en usera comme dispensatrice des biens de Dieu ; et, s’ils sont injustement attaqués, elle se fera un devoir de les défendre ; mais quand ils auront été criminellement ravis, elle saura se résigner à en supporter la perte.

Hélas ! la sainte Église a, aux époques de persécution, de bien plus réels sujets de regret : ce sont les âmes faibles qui se perdent; ce sont les entraves mises à l’exercice de sa mission; c’est l’impuissance où se trouvent ses ministres de propager la vérité ; c’est la licence effrénée donnée au mensonge pour pervertir les peuples. Il n’est pas une seule de ces âmes, trompées par l’erreur et perverties par le scandale, que l’Église n’ait mission de conduire au ciel. Elle manquerait donc à son divin mandat, si elle se résignait passivement à leur perte, et à l’ impuissance où elle est réduite de les sauver. C’est pour elle un devoir de désirer que son indépendance lui soit rendue, de demander à Dieu cette liberté par d’incessantes supplications, de la réclamer énergiquement auprès des pouvoirs de ce monde.

Tel est le triomphe temporel que l’Église ambitionne, et que tout vrai chrétien doit ambitionner pour elle.

Si nous comprenons ce qu’elle est pour nous, si nous l’aimons comme notre mère, nous devons désirer qu’elle soit également connue et aimée par tous ses enfants ; que sa maternelle autorité cesse d’être combattue par les peuples dont elle est l’unique sauvegarde, et qu’elle arrive enfin au terme de ses travaux, en réunissant l’humanité entière dans l’étreinte de son maternel amour.

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Ainsi compris, le triomphe temporel de l’Église est assurément, avec le triomphe de l’éternité, le plus digne objet des ambitions du chrétien.

Aussi, le divin Maître nous a-t-il ordonné d’unir ensemble ces deux triomphes dans nos désirs et nos supplications. Demander, en effet, que le nom de Dieu soit sanctifié, que son règne arrive, que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel, c’est demander, en d’autres termes, qu’avant de régner au ciel avec Jésus-Christ, l’Église le fasse régner sur la terre, en soumettant tous les hommes à l’autorité dont il l’a investie. Dieu, en effet, ne peut régner sur la terre, qu’autant que la terre obéit à l’autorité divine de l’Église. Jésus-Christ ne peut prendre pleinement possession de cette partie inférieure de son empire, sans que l’Église, son épouse, monte avec lui sur son trône.

Mais de ce que Jésus-Christ nous fait un devoir de demander ce double triomphe, n’est-il pas permis de conclure qu’il a dessein d’exaucer cette prière? Pouvonsnous croire qu’investi par Dieu son Père d’une autorité spéciale à l’égard de la terre (Ps. n, 8), il ait renoncé à prendre jamais pleine possession de cet apanage ; et que, content de triompher dans l’éternité, il se soit résigné à être toujours vaincu dans le temps? Si l’Église doit reproduire, dans son existence séculaire, les épreuves et les douleurs qui remplissent la vie mortelle du Sauveur, n’est-il pas juste que, comme lui, elle soit dédommagée, sur la terre même, des ignominies de sa passion avant d’aller prendre possession de ses gloires célestes.

Oui, sans doute, ce second triomphe peut être, comme le premier, l’objet de nos espérances ; mais ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il doit être, avec le

premier, le but de nos désirs et de nos efforts. Que disje? C’est vers le triomphe temporel de l’Église que nos efforts doivent être surtout dirigés. Son triomphe éternel est infaillible. C’est l’affaire de Dieu ; et l’immensité de son amour pour son divin Fils nous est une garantie suffisante des magnificences dont il se dispose à revêtir son Épouse bien-aimée. Mais, pour assurer le triomphe temporel de cette sainte Église, pour opérer sa complète délivrance, pour hâter l’heure si désirable où elle sera connue et aimée de tous ses enfants, il attend notre concours ; et, en nous garantissant sa toutepuissante assistance, il veut que le succès de cette grande œuvre dépende de notre générosité.

Oh ! si nous pouvions enfin comprendre la grandeur de cette mission confiée par le Cœur de Jésus à tous ses serviteurs! si nous pouvions nous faire une juste idée de notre puissance!... De quoi ne sommes-nous pas capables, quand nous l’avons pour auxiliaire? Et comment pourrait-il ne pas nous aider de tout son pouvoir, lorsque nous n’aurons d’autre ambition que de réaliser ses plus ardents désirs?

Nous ne saurions en douter : si ces désirs du Cœur de Jésus n’ont pas été plus complètement réalisés jusqu’à ce jour, c’est que son amour n’a pas trouvé parmi les hommes le concours qui, d’après l’ordre de la Providence, lui est indispensable. Et pourquoi les chrétiens lui ont-ils refusé ce concours? — Chez quelquesuns, la raison de ce refus a été une infidélité positive;

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chez beaucoup d’autres ç’a été le manque de confiance.

N’est-ce pas surtout par là que nous péchons tous, plus ou moins, nous qui faisons profession de nous approprier les intérêts et les désirs du Cœur de Jésus? Portons-nous dans nos prières, et portons-nous ensuite dans nos œuvres ce courage, cette fermeté, cette sainte audace qui convient aux coopérateurs de Dieu ? Si nous étions intimement pénétrés de la conviction que nous faisons son œuvre, qu’il travaille avec nous, que ses ennemis sont les nôtres, et que, pour les vaincre, dans la mesure dans laquelle cette victoire est avantageuse, son tout-puissant secours nous est assuré, que pourrions-nous craindre; devant quel obstacle pourrionsnoûs reculer ; quel sacrifice n’accomplirions-nous pas joyeusement; quel insuccès apparent pourrait nous abattre?

Nos prières, alors, ne seraient plus ce qu’elles sont trop souvent : les prières des lèvres ; nous y mettrions tout notre cœur; au besoin, nous y mettrions notre sang. Après avoir triomphé en nous-mêmes de toutes les illusions des sens et de toutes les résistances de l’égoïsme, notre foi dans l’amour du Cœur de Jésus nous rendrait victorieux de toutes les oppositions du dehors : Hœc est Victoria , quœ vincit mundum , fides nostra.

Cette foi nous mettrait en état de dissiper les illusions des malheureuses dupes du sophisme, de ces infortunés qui ne combattent Jésus-Christ et son Église que parce qu’ils ne les connaissent pas. N’est-ce pas de beaucoup le plus grand nombre? Les plus ignorants et les plus faibles parmi nous, un enfant, une pauvre femme trouveraient dans cette union intime avec le Cœur de Jésus assez de lumière pour éclairer ces aveugles,

assez d’éloquence pour les persuader, assez d’autorité pour les entraîner. Nous acquerrions une vraie puissance d’attraction, à l’aide de laquelle nous grouperions ensemble les forces que divisent les intérêts et les opinions, et que la division paralyse. Nous relèverions toutes ces âmes abattues qui, en présence des périls effroyables dont la société est menacée, ne savent que gémir et récriminer. Nous sauverions la société de la ruine qui semble inévitable.

Oui, les serviteurs du Cœur de Jésus auront ce pouvoir du moment qu’ils se donneront à lui avec cette générosité sans bornes, et qu’ils s’appuieront sur lui avec cette confiance sans réserve, dont l’infinie bonté et l’infinie puissance de ce divin Cœur leur font un devoir. Mais, pour cela, il faut un miracle, le miracle de la Pentecôte. Que le Cœur de Jésus transforme les âmes qui lui sont sincèrement dévouées, comme les apôtres furent transformés au Cénacle. Il n’en faudrait pas davantage pour opérer, dans le monde entier, une transformation semblable à celle qui suivit la première diffusion de l’Évangile.

Reprenons la sainte habitude de répéter souvent de bouche, et plus souvent encore de cœur, cette aspiration qui résume tous les désirs du Cœur de Jésus : Adveniat regnum tuum! Que votre règne arrive! Puisse-t-elle résumer également tous les nôtres. Notre cœur sera parfaitement semblable au Cœur de Jésus, lorsque, comme lui, nous dirigerons toutes nos pensées, tous nos sentiments, toutes nos paroles, toutes nos œuvres vers le parfait établissement de son Règne en nous et autour de nous.

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