CHAPITRE III
Le Règne social du CŒUR de JÉSUS *.
L’apôtre du Cœur de Jésus, saint' Jean, interrogé par sainte Gertrude pourquoi il n’avait rien dit, dans son Évangile, des trésors de grâce et de consolations qu’il avait découverts à la dernière Cène dans le Cœur de Jésus, lui répondit que cette révélation était réservée aux derniers âges de la société chrétienne, dont elle devait guérir les langueurs et réchauffer l’indifférence.
Si cette promesse n’est pas trompeuse, nous avons lieu de croire que le renouvellement des âmes et la régénération de la société tiennent à l’établissement du Règne du Cœur de Jésus.
C’est du reste ce dont nous n’aurions aucun droit de douter, alors même que cette révélation ne nous en donnerait pas l’assurance. Il nous suffit de nous rappeler ce que le Cœur de Jésus est en lui-même et ce qu’il est pour nous, et nous serons convaincus qu’il n’est pas d’autre source où les hommes et les peuples puissent aller puiser tous les secours dont ils ont besoin, pour être saints et pour être heureux !
Ce que les peuples, hélas! ne veulent pas compren-
1 Messager, t. III, p. 151.
dre, ce que tant d’hommes aveuglés par l’erreur s’obstinent à méconnaître, bous 4u moins, éclairs par la vérité, efforçons-nous de nous en pénétrer profondément. En attendant qu’une dure expérience contraigne la société à revenir vers cette source d’eaux vives, loin de laquelle elle s’agite dans de douloureuses convulsions, allons y puiser la force et la vie. Établissons en nous le règne du Cœur de Jésus, afin que ce divin Cœur puisse ensuite se servir de nous, pour étendre ce règne bienfaisant aux âmes qui nous entourent.
Mais exposons d’abord ce que nous entendons par le Règne du Cœur de Jésus. Pourquoi employer une expression qui sort des habitudes du langage, et ne pas dire tout simplement le règne de Jésus-Christ? Par une raison toute semblable à celle qui, dans la personne adorable du Sauveur, nous fait distinguer son Cœur pour en faire l’objet spécial de notre culte. En honorant le Cœur de Jésus, c’e6t bien Jésus-Christ, le Verbe incarné, le Fils du Dieu vivant devenu Fils de l’homme que nous prétendons honorer. Mais dans cette personne adorable et infinie, qui renferme, avec tous les attributs de la divinité, toutes les richesses de l’humanité, nous aimons à fixer nos regards sur un attribut spécial, par lequel il nous est plus facile et plus doux de la saisir et de nous unir à eRe ; nous considérons son amour, dont ce Cœur est l’organe ; et par ce Cœur, comme par une porte toujours ouverte, nous entrons dans ce temple auguste dont, sans lui,
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rentrée nous eût été interdite. Puisque le Fils de Dieu lui-même, dans tous ses rapports avec nous, n’a éGouté que son Cœur, et ne s’est attaché qu’à glorifier son amour, aux dépens même de ses autres attributs, nous ne taisons que l’imiter, en dirigeant spécialement nos pensées et notre culte vers cet amour si libéral et vers ce Cœur si miséricordieux. Voilà pourquoi nous aimons mieux penser au Cœur de Jésus et parler du Cœur de Jésus, que de faire simplement de Jésus-Christ l’objet de nos pensées et de nos discours.
Voilà pourquoi aussi, quand nous cherchons à établir entre nous et notre divin Sauveur cette union parfaite, qui le fera régner complètement sur nous et qui nous mettra en état d’accomplir dans toute leur étendue les desseins' de son amour, nous ne disons pas seulement le règne de Jésus-Christ, mais le règne du Cœur de Jésus.
Cette expression nous fait comprendre d’abord que le Fils de Dueu, lorsqu’il est descendu sur la terre pour faire la conquête de l’humanité, n’a pas voulu établir sur nous son empire par la force et par la crainte, mais uniquement par l’amour. Pour nous vaincre, ce divin Guerrier n’a pas voulu employer d’autre arme que son Cœur.
C’est ce qui a fait la difficulté de cette conquête ; mais c’est aussi ce qui en a fait la gloire !
S’il eût voulu régner par la force, rien ne lui était plus facile : les cœurs des hommes étaient entre ses mains ; il n’avait qu’à apparaître au monde avec cette majesté qui ébranle le ciel et fait trembler la terre ; il n’avait qu’à prononcer une parole, et tous les peuples se seraient prosternés à ses pieds. Il n’avait même pas besoin .d’intervenir par lui-même; une légion d’anges
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aurait eu un pouvoir plus que suffisant pour lui soumettre la terre.
S’il eût voulu régner par la crainte, cette entreprise ne lui aurait pas offert plus de difficultés. 11 n’est pas de sentiment auquel, avant sa venue, les cœurs des hommes fussent plus accessibles que la peur de Dieu. C’est surtout par la peur que Satan tenait un si grand nombre do peuples courbés sous sa tyrannie. Que les apôtres de Jésus-Christ, comme de nouveaux Moïses, se fussent mesurés corps à corps avec les ministres de Satan; qu’ils eussent reproduit, dans toutes les contrées du globe, les fléaux de l’Égypte et le miracle de la mer Rouge; et bientôt le monde entier aurait reconnu l’autorité de leur divin Maître.
Mais cette entreprise n’était pas assez digne d’un Dieu.
Soumettre les peuples par la force, c'est ce qu’ont fait des conquérants mortels; les dominer par la crainte, c’est ce que peut faire toute puissance supérieure, par la seule image des maux auxquels iis sont incapables de résister. Mais les soumettre par le seul pouvoir de l’amour, dompter tous leurs instincts féroces, par les faiblesses volontaires de la douceur ; éteindre toutes les convoitises honteuses, par le charme austère de la pureté; étouffer tous les égoïsmes par l’étreinte du dévouement ; vaincre la mollesse par l’héroïsme du sacrifice, et la cupidité par l’excès du dépouillement; laisser entre les mains de Satan toutes les armes dont le péché l’avait mis en possession, et dont il se servait avec tant d’habileté pour perdre les hommes, et opposer à ces armes une seule arme, l’amour ; laisser dans le cœur de l’homme toutes les blessures qu’avait faites la faute originelle, et sur
toutes ces plaies béantes ne mettre qu’un seul baume, l’amour; laisser dans la société toutes les influences perverses et tyranniques que les passions y avaient créées , que quarante siècles y avaient aflermies , et à toutes ces influences, jusque-là irrésistibles, n’opposer qu'une seule influence, l’amour ; et, avec cette seule influence, vaincre toutes les influences sociales ; avec ce seul remède, guérir toutes les plaies morales ; avec cette seule arme, triompher de toutes les malices infernales ; établir dans le monde le règne de l’amour, sur les ruines du règne de la haine satanique et de l’égoïsme humain; substituer à la loi de crainte qui, seule, avait pu jusque-là maintenir la société des croyants, une loi nouvelle qui se résumerait tout entière dans l’amour ; faire de cette divine charité, qui est la loi des Saints du ciel , l’unique loi des pèlerins de la terre, voilà une entreprise qu’un Dieu pouvait seul concevoir! C’est elle que Jésus-Christ a conçue et qu’il est, depuis dix-huit siècles, en voie d’exécuter ; c’est cette entreprise que nous nommons le règne du Cœur de Jésus.
Cette entreprise n’est pas achevée, nous ne le savons, hélas! que trop; mais elle s’achèvera, et il dépend de nous d’en hâter l’achèvement par la générosité de notre concours. Les retards qu’elle subit nous font comprendre la gravité des obstacles qu’elle rencontre. Mais d’un autre côté les triomphes déjà obtenus ne nous permettent pas de douter du résultat final.
Si une première manifestation de Jésus-Christ a suffi
pour renverser de leurs trônes les Césars païens, et lui attirer des adorateurs de toutes les contrées du monde, que laut-il pour généraliser ce triomphe, qu’une manifestation plus éclatante? €e que les premiers apôtres ont si glorieusement commencé sera complété par ces apôtres nouveaux, dont les saints nous ont depuis -si longtemps prédit la venue et qui seront, t un titre tout spécial, les apôtres du Cœur de Jésus. Ce divin soleil, qui a dissipé par l’éclart de ses premiers rayons les ténèbres de la nuit,, quand il aura atteint son midi dissipera le6 brouillards qui couvrent encore la terre.
Qui n’a vu, aux jours du printemps, les brouillards s’épaissir et voiler presque complètement la clarté de l’astre du jour, au moment même où celui-ci s’apprête à déclarer ces voiles et à inonder la terre de ses feux bienfaisants? Le moment où la victoire couronne les efforts d’un vaillant général n’est-41 pas, souvent, celui où ses troupes supportent le plus violent assaut ? Ne craignons donc pas pour l’issue de la lutte. Celui sous le drapeau duquel nous combattons a pour nomic Victorieux; et c’est pour vaincre qu'il est sorti de son repos, non pas pour être vaincu : Exivit vincens vt mneeret. 11 a une armure à l’épreuve de tou6 les coups, un glaive qui perce les âmes, une flèche aiguë qui fait tomber à ses pieds ses ennemis. Cette arme, c’est son Cœur ; et il s’apprête à l’opposer, comme il a lait jadis, à tous les prestiges de Satan, à tous les égoïsmes et à toutes les tyrannies; pas plu6 aujourd’hui qu’il y a dixhuit siècles, le monde ne résistera aux coups de cette arme divine.
Mais nous l’avons dit : il dépend de nou6 de hâter, par la générosité de notre concours, ce triomphe du Cœur de Jésus, en nous hâtant d’établir en nous son
règne. Que faire pour cela? C’est ce que nous fait comprendre l’expression même dont ce chapitre est destiné à donner l’explication : le Rèffne {lu Cœur de Jésus.
Ces mots nous disent clairement que toutes les luttes livrées dans le monde par le Cœur d'un Dieu n’ont d'autre but que la conquête de noire cœur. Car le règne du cœur ne peut s’établir que sur les cœurs. Et voilà encore ce qui distingue l’entreprise de Jésus- Christ de toutes les autres entreprises; voilà ce qui élève la religion de Jésus-Christ au-dessus de toutes les autres religions, sans en excepter la religion judaïque ; voilà ce qui ne permet pas à l’homme de bonne foi de confondre l’Église véritable avec les sectes hérétiques.
Les conquérants qui se servent du glaive pour soumettre ies empires peuvent bien obtenir une obéissance passive; ils peuvent, comme Alexandre, faire taire devant eux tout V univers; mais gagner les cœurs, mais surtout guérir et régénérer les cœurs, c’est à quoi ils ne songent même pas.
Toutes les fausses religions de l’antiquité ont imposé à leurs sectateurs de durs sacrifices ; elles ont été jusqu'à exiger d'eux l'immolation de leurs enfants, et les hommes ont obéi à ces injonctions barbares ; mais aucune de ces religions si exigeantes n’a demandé à l’homme le sacrifice de son cœur, aucune n’a dit à l’homme ce qu’il avait à faire pour réformer son cœur, et pour en guérir les blessures cruelles.
Seule la religion vraie, celle que Dieu a révélée aux hommes sur la cime du Sinaï, leur a fait ce commandement et leur a enseigné cette grande science. Mais ce que la loi mosaïque enseignait, elle n’a pas eu la vertu de le faire comprendre et pratiquer des hommes.
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Sans cesse Dieu répétait à son peuple, par la bouche des prophètes, que les. sacrifices des animaux n’étaient d'aucun prix à ses yeux, s'ils n’étaient accompagnés par le sacrifice du cœur ; ce peuple grossier ne comprenait pas. Il croyait avoir rempli toutes ses obligations en offrant les prémices de ses champs, et en immolant les premiers-nés de ses troupeaux; et, si quelques âmes d’élite entraient mieux dans les pensées du divin législateur, c’est qu’elles ressentaient d’avance les influences du Cœur de Jésus.
Mais quand ce divin Cœur se sera révélé aux hommes, quand il leur aura manifesté son amour par les abaissements de Bethléem et les tortures du Calvaire, alors les cœurs se laisseront dominer ; on comprendra alors que le véritable règne de Dieu est à l'intérieur; que le dévouement filial d’un cœur qui se confie à son paternel amour lui est incomparablement plus agréable que les offrandes les plus riches et les sacrifices les plus sanglants.
Alors seulement la religion de l’amour s’est enfin établie sur la terre ; les observances pharisaïques ont été supprimées, et, à la place de ces fardeaux qui accablaient les âmes sans les rendre meilleures, un seul précepte, double dans son unité, a été donné aux hommes : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de toutes vos forces , et votre prochain comme vous-même.
De même donc que le caractère propre de l’œuvre de Jésus-Christ est d’avoir eu pour principe la seule ins-
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piration de l’amour, et la seule vertu du Cœur de Jésus pour instrument, ainsi le caractère propre de la religion de cet Homme-DiEU est d’avoir pour terme le don du cœur de l’homme, et pour effet la communication du divin amour.
Et ce caractère est tellement propre à la société dont Jésus-Christ est le Chef, qu’il ne saurait être imité par les sociétés rivales qui essaient d’usurper le nom et les prérogatives de l’Église véritable. Voyez les sectes hérétiques ou schismatiques qui ont le plus soigneusement conservé les anciennes traditions : l’Église anglicane, l’Église russe... Que leur manque-t-il pour qu’on puisse les confondre avec la véritable Église? Elles ont comme nous une hiérarchie, et les prélats qui la composent sont bien plus richement dotés que nos prélats; elles ont des tempftes magnifiques, de splendides cérémonies, des sacrements; elles récitent le Symbole, enseignent l’Évangile et le Décalogue.
Que leur manque- 1- il donc? Il leur manque ce que l’iniluence du Cœur de Jésus pourrait seule leur donner : il leur manque la chaleur, l’onction, la piété, le don du cœur. Aussi est-ce cette absence de vie, cette sécheresse douloureuse qui pousse les plus nobles âmes à quitter ces rameaux brisés, pour se réunir au tronc di vin, à la sainte Église, ^ui reçoit la sève vivifiante du Cœur de Jésus.
Ecoutons l’une de ces âmes généreuses nous raconter l’histoire de son retour, dans un style qui porte avec lui la preuve de sa sincérité. « Il serait trop long, trop difficile d’énumérer toutes les raisons qui persuadèrent mon esprit. Quant à mon cœur, oh! il comprit bientôt que la pratique caithdlique pouvait seule le satisfaire ; il comprit que, pour l’homme qui a besoin de
vous, mon Dieu! pour l’homme qui sent qu’il vient de vous, qu'il doit aller à vous, que vous seul devez être son but et sa vie, que pour le vrai chrétien, en <on mot, la religion catholique est la seule possible, qu'elle seule entre dans l’existence de l'homme, qu'elle seule s’identifie avec cette existence et en devient une partie intégrante, tandis que les autres religions sont tout au plus à côté de la vie... Ah! comment ne serait-elle pas vraie, cette religion qui seule peut consoler et guérir?... Elle seule nous initie au mystère de la vie, c’est-à-dire à la vraie existence, qui est l'union avec vous, ô mon Dieu ; elle seule nous apprend à vivre par l'âme, à oublier le corps, à vivre spirituellement. Oh! qui dira les délices d'une âme catholique ! Qui dira avec quel amour vous vous découvrez à elle? »
Sans doute la véritable Église, l'Épouse légitime de Jésus^Ghrist, a plusieurs notes qui lui sont exclusivement propres et la distinguent de toutes l.es sectes adultères ; mais, de toutes ces notes, il n’en est point qui soit plus capable de toucher un cœur qui a le sens de Dieu que celle-là : c’est que cette vraie Épouse du Sauveur possède seule le Cœur de son céleste Époux, et que seule elle lui est attachée par le cœur. C'est son privilège, que personne n’essaie même de lui ravir, et ce privilège, peut lui suffire. Que les autres prennent, tant qu'elles Je voudront, le nom d’Églises chrétiennes, pourvu qu'il soit bien compris qu'il n’y a qu’une seule Église du Cœur de Jésus.
Que conclure de là, sinon que si nous voulons développer en nous l'Esprit de l'Église, nous attacher à elle plus étroitement, devenir plus catholiques, il faut établir en nous plus complètement le Règne du Cœur de Jésus? Plus notre cœur s’unira à ce divin Cœur et su-
bira ses douces influences, plus aussi le but qui attira le Fils de Dieu sur la terre se réalisera en nous, plus la volonté du Père céleste s’accomplira, et plus nous deviendrons capables d’accomplir cette volonté miséricordieuse autour de nous.
Oh! si les hommes voulaient être sauvés, combien lé salut leur serait facile! S’ils voulaient arracher de la terre les épines les plus douloureuses dont elle est semée, et délivrer leur pèlerinage de ses plus amères épreuves, qu’auraient-ils à faire? Jeter les yeux sur le Cœur de Jésus, qui est là tout près d’eux ; mettre dans ce divin Cœur leur confiance, s’efforcer de l’imiter, recevoir les grâces qu’il est si désireux de répandre sur eux, se laisser subjuguer par son amour et lui permettre d'établir en eux son règne. Il n’en faudrait pas davantage pour ramener sur la terre, sinon les délices, au moins la paix, l’union et la sérénité de l’Éden.