VISIONS DU PASSÉ
C'est à vol d'oiseau que je viens de décrire l'incomparable spectacle de la procession, et j'ai dit quelques-unes de mes impressions.
Mais quelles ont dû être alors les impressions de la grande reine ? Voilà une question que je me suis posée, et mon imagination m'a fourni une réponse, dans l'évocation du passé et dans ses contrastes avec le présent. Le lecteur comprendra que c'est naturellement un peu fantaisiste.
Nonchalamment assise au fond de son landau, la reine promenait ses regards sur les personnages qui composaient son escorte, sur les grands édifices et les monuments
de sa ville natale, la plus vaste du monde, sur les millions de spectateurs échelonnés, entassés, perchés sur toutes les hauteurs pour la voir et l'acclamer.
Il lui semblait qu'elle cheminait dans un étroit défilé entre deux hautes montagnes; mais ces montagnes étaient vivantes et
mobiles, de manière à présenter successivement tous les aspects de la grandeur. Etre le centre de tant d'honneurs réunis, le foyer d'un tel rayonnement, le zénith d'une pareille gloire d'apothéose, n'était-ce pas le comble des grandeurs terrestres ?
Mais dan-, cette longue route étoilée qu'elle suivait, et qui ressemblait à une voie lactée de la terre, il y avait des astres qui lui étaient plus chers, et quand ses yeux étaient las c'est sur eux qu'elle les fixait pour se reposer. C'étaient ses fils et ses filles.
En même temps,desrlotsdharmonie charmaient ses oreilles. Des cornemuses lointaines lui chantaient les vieilles mélodies de sa chère Ecosse. De nombreuses fan-
fares poussaient vers elle de toutes les directions les ondes sonores de leurs marches triomphales ; et de la haute futaie des clochers et «les tours descendaient des concerts plus sonores que ceux des oiseaux : c'étaient des carillons «le cloches et des acclamations humaines.
Cependant, toutes ces merveilles n'absorbaient pas entièrement son esprit, et, de temps en temps, il se reportait vers le passé. Au delà, ou audessus de tous ces admirateurs inconnus, sa mémoire évoquait le souvenir des amis d'autrefois, et de ses contemporains les plus illustres.
Quels contrastes entre sa destinée et celle de plusieurs d'entre eux ! Que d'hommes d'Etat fameux, que d'illustres diplomates, que d'orateurs et d'écrivains célèbres, que de guerriers renommés, que de princes puissants avaient plus ou moins longtemps poursuivi avec elle le chemin de la vie, et qui étaient maintenant disparus t Quel sort dramatique avaient eu quelques-
uns des souverains qu'elle avait le mieux connus !
C'était en septembre 1843 qu'elle était allée, avec son époux, rendre visite au roi de France Louis-Philippe, en son château d'Eu. Ils y avaient passé six jours au milieu de fêtes ravissantes. La jeune reine s'y était livrée à la joie avec toute la vivacité de ses 24 ans, et c'était avec un vrai chagrin qu'elle s'était séparée de la famille royale de France.
Elle s'en était toujours rappelé avec bonheur, et le roi de France avait lui-même gardé le plus cher souvenir de sa royale visiteuse, comme en témoignent ces lignes, qu'il écrivait peu après au maréchal Soult : " Tout ce que je vous dirai ne pourra vous donner une idée exacte de sa grâce, de son aménité, et <!e l'affection qu'elle nous a témoignée, à la reine, à ma sœur, à moi, et h tous les miens."
Et, quelques années après, elle avait vu arriver en Angleterre le bon vieux monarque proscrit. Elle avait été heureuse de
lui donner asile, ne voulant pas prévoir que cet asile allait être son tombeau, et que le trône de France ne reviendrait pas à ses descendants.
Et Napoléon III ? Tout jeune encore, il était aussi venu à Londres, exilé, puis échappé de sa prison de Ham, prétendant à ce même trône de France que Louis- Philippe avait perdu. Quelques années après, elle l'avait revu empereur, par un de ces coups de fortune qui sont un des jeux de la Providence. Il était venu la voir dans son château de Windsor, et elle était allée lui rendre sa visite dans son incomparable ville de Paris.
Mais, plus tard encore, par une de ces vicissitudes rares dans l'histoire, chassé de sa patrie, fuyant devant la haine et le mépris d'un peuple furieux, il était revenu lui demander asile ; et il était mort avant le temps, loin de France, honni et méprisé, sans avoir compris hélas ! la catastrophe qui l'avait atteint, et le rêve prodigieux dont il avait été la plus insondable énigme.
Sa pensée se reportait alors vers l'Allemagne et la Prusse. Quatre des souverains qu'elle avait connus et qui s'étaient succédés sur ce trône puissant étaient morts. Le dernier était son gendre, et sa fin prématurée avait été un grand deuil pour elle. Mais maintenant c'était son petit-fils qui était empereur d'Allemagne, et sa petitefille qui était impératrice de Russie Et, voyageant ainsi dans toutes les cours de l'Europe, son esprit retraçait devant ses yeux les hommes et les choses du présent et du passé. Que de noms jadis célèbres et maintenant oubliés ! Que de vies brillamment commencées et fatalement brisées tout autour d'elle pendant ces soixante années de règne !
Mais il y avait une image plus chère que toutes les autres qui repassait sans cesse dans ses souvenirs. C'était celle du compagnon toujours tant regretté de sa fortune.
Que n'était-il à ses côtés, en ce jour, pour jouir de son triomphe et de l'apothéose de
l'Angleterre ! Son cœur se gonflait à cette pensée, et des pleurs montaient à ses yeux.
Mais alors elle regardait autour d'elle, et le bonheur lui souriait encore. Ces brillants cavaliers qui chevauchaient au près de son landau c'étaient ses fils et ses petits-fils. Quels beaux militaires ils faisaient tous ! Quelle garde d'honneur ils lui formaient ! Quel rempart de courage et de dévouaient filial ! Ou plutôt, quelle couronne de joyaux plus précieux que des diamants !
N'avait-elle pas droit d être fière de sa postérité ? Et ne pouvait-elle pas envisager avec sécurité l'avenir de sa dynastie ?
On raconte que Napoléon I, en présence du berceau de son fils, s'écria : " Maintenant l'avenir est à moi." Mais on sait par quelle intervention dramatique et souveraine Dieu sut lui faire comprendre que l'avenir ne lui appartenait pas.
Et pourquoi donc ? Parce que la dynastie napoléonienne avait été fondée sur la violation des lois divines et humaines. Parce
que, pour la fonder, le grand empereur avait répudié sa légitime épouse, et s'était imaginé qu'une dynastie régulière et permanente pouvait naître d'un concubinage.
Mais, grâce à Dieu, l'avenir de la dynastie royale d'Angleterre a de meilleurs gages de stabilité. Elle est fondée sur la léofitimité dynastique et sur la légitimité conjugale. Que dis-je ? Elle est fondée sur la vie chaste d'un prince et d'une princesse qui n'ont jamais méconnu ce qu'il y a de grand et de divin dans l'amour légitime, et qui n'ont foulé aux pieds ni les lois de la nature ni celles que Dieu a révélées aux hommes.
Si donc, en contemplant ses héritiers présomptifs, Notre glorieuse Reine se posait la question de l'avenir, elle pouvait répondre avec plus de certitude que Napoléon : " L'avenir est à moi. Qui sera roi d'Ano-leterre dans quelques années ? Ce sera mon fils. Qui le sera dans 25 ou 30 ans ? — ce sera mon petit-fils. Qui le sera dans 50 ans ? — Ce sera mon arrière-petit-fils, qui
fait aujourd'hui ses premiers pas, et qui balbutie à peine le nom de son aïeule."
En évoquant cette suave figure d'enfant la vénérable aïeule souriait. Et peu à peu ses propres souvenirs d'enfance lui revinrent en foule. C'est dans l'extrême vieillesse qu'ils redeviennent plus vivaces.
On dirait que nous faisons le tour de la vie, comme nous faisons celui du globe, et qu'à la fin du voyage nous nous retrouvons au point de départ, c'est-à-dire au pays natal, cherchant les amis d'autrefois, qui ne répondent plus à l'appel, et redemandant les joies naïves évanouies pour jamais.
La mélancolie de ces réflexions ne dura pas. Des acclamations plus étourdissantes éclatèrent. Toutes les fanfares jouèrent l'hymne national. Sa Majesté salua une dernière fois l'immense multitude et rentra dans son palais. La procession était finie. Elle avait duré trois heures.