LA FÊTE DES ENFANTS
Eh ! bien, oui, les enfants aussi ont eu leur part de joie dans la grande fête nationale. Ils ont été l'objet d'une faveur toute spéciale de la part de Sa Majesté. A l'exemple du divin Maître, elle a voulu laisservenir à elle tous les petits, jeter sur eux des regards complaisants, entendre l'expression de leurs sentiments, et leur manifester son affection.
Rien ne fut plus touchant que cette rencontre entre les petits enfants des écoles élémentaires de Londres et la grande reineimpératrice, accompngnée de ses trois héritiers en ligne directe, formant trois générations, le prince de Galles, le duc d'York, et le petit prince Edouard d'York.
C'était au lendemain de la grande procession, le 23 juin. Durant la plus grande partie de cette journée, Sa Majesté avait donné en son palais de Buckingham une série d'audiences publiques.
Les maires des villes, accompagnés de leurs conseils, les membres de la chambre des Lords, les députés des Communes, plusieurs ambassadeurs et envoyés étrangers avaient défilé dans la vaste salle du trône, et présenté leurs hommages à la souveraine.
Elle était lasse, et ses yeux ennuyés avaient l'air de dire à son entourage : Ne serait-il pas temps de m 'offrir un spectacle un peu plus riant ?
On y avait songé ; et déjà dix mille enfants, petits garçons et petites filles, rangés sur la grande estrade de Constitution Hill, causaient, riaient, et soupiraient après le moment où ils verraient enfin de leurs yeux cette grande reine dont on parlait tant.
C'était une élite. Ils avaient été choisis dans les innombrables écoles de Londres, parmi ceux qui s'étaient le plus distingués par leur assiduité, leur bonne conduite et leur travail. Un grand nombre portaient une décoration, la médaille frappée en
1887, à la réquisition de Sa Majesté et à son effigie, que l'on distribue dans toutes les écoles, aux élèves qui ont assisté aux classes tous les jours pendant toute une année.
Pour abréger leur longue attente, Sa Majesté leur avait fait distribuer des médailles du jubilé, avec du lit et des gâteaux.
Enfin, vers les cinq heures, deux superbes équipages venant de Hyde Park descendirent la colline, et vinrent s'arrêter en face de l'estrade.
Dans l'un des landeaux étaient le prince de Galles et sa fille, la princesse Victoria de Galles; et dans l'autre le duc et la duchesse d'York, ayant en face d'eux leur fils Edouard d'York, et leur neveu Francis de Teck.
Inutile de dire avec quel enthousiasme les dix mille écoliers saluèrent de leurs acclamations les princes et les princesses, et surtout les enfants royaux, arrièrepetits-h'ls de Sa Majesté.
Quelques minutes après, un détachement
des Gardes-à-vie (Lit'e Quards) et un corps de cavalerie indienne, venant du palais de Buckingham, firent leur apparition ; et les trompettes annoncèrent l'approche du carosse royal, dans lequel les enfants purent enfin contempler de leurs yeux l'auguste Souveraine, ayant à son côté l'impératrice Frédéric, et en face la princesse Christian, et le duc de Connaught.
Dix mille voix d'enfants firent retentir l'air de leurs vivats tout vibrants d'allégresse, pendant que Sa Majesté, rassérénée et souriante, les saluait, et promenait ses regards attendris sur ce gracieux bouquet de jeunes têtes qui représentaient toute la fleur de la nation et tout l'espoir de l'avenir.
Plusieurs adresses furent alors présentées à Sa Majesté, et je veux citer quelques passages des deux plus remarquables — l'une lue par l'évêque de Londres au nom des écoles de l'église d'Angleterre, et l'autre présentée par le cardinal Vaughan au nom des écoles catholiques :
" Nous nous souvenons,disaient les élèves de l'église d'Angleterre, que le grand Roi de tous les rois a bien voulu recevoir les hosannas des enfants ; et nous savons que sa divine religion nous enseigne à honorer notre Souveraine parce qu'elle est notre souveraine. A plus forte raison désire-t-il que nous honorions une reine qui a toujours été sa servante fidèle. Votre Majesté s'est toujours appliquée à promouvoir les vertus que les enfants doivent pratiquer, et surtout la pureté, l'honnêteté, et la véracité ; et votre cœur, qui a tant d'êtres chers à aimer, a toujours gardé une place pour les petits enfants.
" Nous voulons à cet âge où notre vie comni' nce acclamer Votre Majesté, comblée d'années et d'honneurs. Peut-être un jour plusieurs de nous donneront leurs vies sur les champs de bataille, pour la patrie qui nous est chè e et pour le trône que nous vénérons !
" Qu'il vous plaise d'agréer nos acclamations d'enfants, et nous prierons Notre
Seigneur Jésus- Christ de prolonger encore ce règne, déjà si long et si digne d'éloges, et de le faire briller toujours dans l'histoire des rois comme une époque favorisée par les plus abondantes bénédictions du ciel ..."
De leur côté, les enfants catholiques disaient : t
" Nous sommes reconnaissants au Dieu Tout-puissant de vous avoir conservée sur le trône pendant une période de temps excédant le règne des autres souverains, et d'avoir répandu sur notre patrie tant de bénédictions, dont nous recevons nousmêmes une part.
" On nous dit que le nombre des enfants des écoles catholiques, qui s'élevait à quelques milliers au commencement de votre règne, dépasse aujourd'hui un quart de million. Nous espérons que les leçons d'obéissance aux lois et de loyauté à notre Souveraine, que notre religion nous donne, et que nos maîtres ont profondément gravées dans nos cœurs, ne seront jamais
oublié îs, et feront rie nous des sujets toujours fidèles et dévoués à Votre Majesté..
D'autres adresses furent encore présentée-. La reine remit une même réponse écrite à ceux qui 'es lui avaient lues, et les milliers de voix enfantines entonnèrent l'hymne national, accompagné par la fanfare des grenadiers Voyaux.
Des acclamations prolongées suivirent, pendant que le cortège royal reprenait sa marche, en route pour la station de Paddington.
Il se faisait tard, et Sa Majesté devait avoir grand besoin de repos. Cependant sa journée n'était pas finie. Sur la route qui devait la reconduire à son cher Windsor, qu'elle avait quitté depuis troïs jours, bien d'autres démonstrations l'attendaient.
A Paddington, des foules immenses lui faisaient une ovation. A Slough, tout pavoisé et décoré, une autre multitude l'attendait, et trois nouvelles a Iresses lui étaient présentées.
Et les mêmes scènes recommençaient au
collège Eton, à la grande joie des élèves. Partout, dans les bourgs et les villages, la pauvre reine était guettée par des foules enthousiastes, et accablée de témoignages d'admiration et de dévoûment.
La terrible corvée ne finit qu'aux portes de son château, où deux mille enfants des écoles de Windsor l'attendaient encore, et lui firent une dernière ovation.