AVENIR DES COLONIES
Les fêtes mémorables que nous venons de décrire ayant mis en relief l'importance toujours grandissante des colonies, on s'est demandé tout naturellement quel avenir attend ces vastes dépendances de l'Empire britannique.
Dans les journaux, dans les clubs politiques, dans les banquets où des hommes
d'Etat ont pris la parole, la question a été posée et discutée. Diverses solutions ont été proposées, et les penseurs ont plongé des regards plus ou moins prophétiques dans nos destinées futures.
Parmi les discours de Sir Wilfrid Laurier en Angleterre le plus important peutêtre est celui qu'il a prononcé dans une réunion du Parti Colonial de la Chambre des Communes, présidée par Sir Charles Dilke.
Si le rapport qu'en ont fait les journaux est exact, Sir Wilfrid y aurait annoncé, comme devant s'imposer dans un avenir plus ou moins rapproché, la représentation directe des colonies dans le Parlement Impérial.
Il aurait soutenu que l'unité de l'Empire exige un changement dans les relations parlementaires entre la mère-patrie et les colonies ; qu'il devrait exister un grand Conseil national, ou un parlement fédéral, impérial de fait comme il l'est de nom ; et que cette représentation coloniale, dont
l'organisation serait peut-être difficile aujourd'hui, deviendra facile et simple quand l'Australie et l'Afrique du Sud auront formé des confédérations comme le Canada.
Quelques jours après, au banquet donné aux Premiers coloniaux par l'Honorable Compagnie des marchands de poisson (Fishmov gers) Sir Wilfrid donna une autre forme à ses idées. Il déclara qu'il n'aimait pas le nom de colonie ; que ce nom impliquait chez les habitants de la mère-patrie une supériorité à laquelle ils ne prétendaient pas, et que le temps était proche où ce mot serait remplacé par un autre...
Que les Canadiens étaient satisfaits de leurs relations présentes avec la mèrepatrie, mais que dans un avenir prochain ils demanderaient quelque chose de plus à l'Angleterre.
Au banquet du Club Libéral National, (Libéral National Club), Sir Wilfrid avait déjà dit : qu'il croyait à l'existence future d'un Parlement britannique agrandi (a parliamerit of Greater Britain).
Ces expressions diverses, tombées de la bouche de notre Premier Ministre, sont graves, et elles soulèvent un grave et difficile problême.
Faut-il y voir un programme défini, ou seulement de vagues aspirations vers des changements possibles et lointains ? — La seconde hypothèse nous parait la plus vraisemblable ; car il serait prématuré dans la situation actuelle des colonies, qui est satisfaisante pour tous, d'engager l'avenir inconnu dans les termes d'un programme déterminé.
Pour notre part, nous n'avons pas l'intention de chercher la solution de l'obscur problème de l'avenir colonial. Nous voulons seulement indiquer les difficultés de celle qu'on a vaguement proposée.
Tout le monde semble reconnaître que le statu quo est pleinement satisfaisant ; et je ne sache pas que ni les colonies ni la mère-patrie s'en plaignent.
Mais tout le monde reconnaît aussi que
cet état de choses ne saurait durer toujours ; et les hommes politiques anglais et coloniaux se préoccupent naturellement de ce qui pourra suivre.
Dans le discours, dont nous avons cité quelques phrases, Lord Salisbury disait en parlant de l'empire colonial : " Nous faisons une grande expérience, une expérience qui n'a jamais réussi chez les autres peuples."
Cette parole de l'éminent homme d'Etat a besoin d'explications. Le régime colonial n'a pas été un succès chez les Français, et chez quelques autres peuples. Mais il a été un succès remarquable, et qui a duré plusieurs siècles dans l'empire romain.
Sans doute, il a pris fin, comme toutes les institutions humaines; mais il a fini avec l'empire lui-même, et c'est quand Rome est tombée, victime de sa corruption et de ses abominations, que ses colonies sont devenues des nations.
Au point de vue exclusivement politique, Rome avait admirablement organisé son
système colonial, et ses nombreuses provinces lui étaient très attachées.
Tout autour de la Méditerranée, depuis la Syrie et la Grèce jusqu'à l'Espagne et l'Angleterre, alors nommée la Bretagne, sur la côte Africaine et jusqu'aux bords du Rhin, elle a posé lé pendant longtemps des colonies florissantes qui se disaient Hères d'être romaines.
Et ce n'est pas par la force des armes qu'elle les gardait, mais par les bienfaits de la liberté et de sa civilisation. Elle leur laissait dans une large mesure cette liberté administrative que la France n'a jamais su donner à ses colonies ; et en retour du tribut qu'elles lui payaient elle leur construisait des routes admirables, des ponts <jui subsistent encore en divers pays, des temples, des arènes, des théâtres, des thermes, des villes entières, faites à l'image de Rome.
Evidemment nous, chrétieens, savons tout ce qu'il y avait de pernicieux dans ces bienfaits de la civilisation païenne. Mais
ce vice était inhérent au paganisme, et quoiqu'il dût produire les fruits les plus funestes, et attirer le châtiment des Barbares, il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue païen la politique coloniale de Rome fut très habile, et longtemps couronnée de succès.
L'Espagne fut aussi une grande puissance coloniale, et elle a gardé ses colonies pendant plus de trois siècles. Mais elle a commis vis-à-vis d'elles la même faute que la France: elle ne leur a pas donné la liberté dont elles avaient besoin pour se développer et grandir, et c'est pour cela qu'elle les a perdues.
L'Angleterre a compris les leçons du passé sous ce rapport ; et elle s'efforce de faire mieux que la France, mieux que l'Espagne, mieux que l'ancienne Rome.
Son empire colonial est le plus vaste qui ait jamais existé. Il s'étend à travers les mers et les continents comme une immense ceinture autour du globe.
Son organisation est toute différente du régime colonial français qui est essentiellement centralisateur et autoritaire. Elle ressemble plutôt à celle de l'ancienne Rome.
Comme celle-ci, elle respecte, au moins dans une large mesure, la liberté, les mœurs, le culte et les lois de ses peuples coloniaux.
Comme Rome, qui avait un Préteur des étrangers jugeant les habitants des colonies suivant leurs lois nationales, Londres a son Conseil Privé qui nous juge d'après nos lois françaises et canadiennes, et qui juge les Indiens selon les lois de Manou.
Mais il y a entre l'Angleterre et Rome, au point de vue de leur politique coloniale deux différences fondamentales.
Comme nous l'avons dit plus haut la civilisation païenne que Rome donnait à ses colonies portait en elle-même un germe de mort, tandisque l'Angleterre porte aux nations africaines et asiatiques la civilisation chrétienne qui éclaire, assainit et revivifie.
En outre, elle donne à ses colonies une mesure de liberté politique que Rome n'aurait jamais cru possible. Les Coloniaux britanniques se gouvernent eux-mêmes, avec une indépendance qu'on peut dire complète à l'intérieur.
Comme le disait très bien Sir Wilfrid, dans un des di- cours qu'il a prononcés à Paris : " Le lien qui nous attache à la Grande-Bretagne n'est pas un lien imposé par la force ; c'est un lien maintenu par l'affection et la gratitude — par la gratitude pour la grande nation qui protège à la fois nos intérêts et notre liberté."
Dans ces conditions, le régime colonial anglais devrait durer plus longtemps que ceux dont nous venons de parler, et qui sont des choses du passé.
Mais il ne faut pas perdre de vue que la vie des peuples n'est plus la même qu'autrefois ; que leurs développements et leurs progrès sont aujourd'hui bien plus rapides que jadis ; qu'ils arrivent bien plus tôt à l'âge adulte ; or l'âge adulte marque gêné-
ralement la transition du régime colonial à l'indépendance.
L'évolution des peuples est d'ailleurs la grande loi de L'histoire, et rien ne peut enrayer ses transformations. Nulle force humaine ne peut empêcher un petit peuple de grandir, dès qu'il possède quelque vitalité, un territoire étendu, et des richesses naturelles à exploiter.
L'agrandissement du Canada est donc un des événements les plus certains de l'avenir, et les pronostics de sa grandeur future sont visibles aux yeux de tous.
Mais par quelles phases passerons-nous avant d'arriver à cet avenir glorieux ? Verrons-nous un régime colonial d'un nouveau genre, avant que les colonies ne forment des nations indépendantes ?
Voilà le point obscur.
On parle de fédération impériale. Mais une fédération n'exigerait-elle pas l'abandon par les colonies d'une part plus ou moins étendue de leur autonomie ? Or, le
Canada serait-il disposé à faire les concessions nécessaires sous ce rapport ?
II s'est formé et développé dans notre population un sentiment national très prononcé Ce sentiment national s'accommoderait-il d'un pacte fédéral qui le diminuerait ou le mettrait en péril ?
Dans son discours au banquet du Lord Maire de Londres, Sir Wilfrid disait, avec avec cette Hère allure qui n'exclut pas la loyauté ■ " Nous sommes une nation."
C'est en effet notre prétention d'être une nation, quoique nous ne possédions qu'une demi-souveraineté.
Mais quelle nation sommes-nous ? Nous sommes bien des sujets anglais ; mais nous ne sommes pas la nation anglaise. Nous en faisons partie cependant ; mais ce n'est pas Sa Majesté, ni son ministère qui nous gouvernent. Nous avons la souveraineté intérieure, et c'est pourquoi nous prétendons déjà être une nation.
Or cette souveraineté devra s'élargir
au lieu de se rétrécir dans un avenir plus ou moins éloigné, jusqu'à ce que nous devenions indépendants de jure, comme nous le sommes de facto dans une mesure satisfaisante.
Voilà le sentiment national dont l'existence est incontestable en Canada, et qui nourrit de hautes aspirations. Serait-il sage de proposer au peuple d'y renoncer ?
Sins doute, nous désirons tous voir la mère-patrie grandir ; et quand ses hommes d'Etat parlent d'une Angleterre agrandie, a greater Eiigland, nous entendons les nôtres avec plaisir faire écho à ce sentiment patriotique.
Mais nous ne voudrions pas d'un agrandissement accompli par l'absorption ou l'effacement de l'autonomie coloniale.
Quand donc on parle de l'unité de l'Empire, et de représentation coloniale dans un parlement britannique agrandi, on se demande naturellement quelle pourrait être la forme de l'union projetée, et bien des difficultés surgissent.
Non seulement la suppression même partielle de l'autonomie coloniale rencontrerait une vive opposition ; mais les législatures provinciales elles-mêmes ne renonceraient pas volontiers à leurs attributions.
Serait-il question de former un grand Conseil National, en dehors du Parlement Impérial, avec une jurisdiction particulière ? Mais croit-on que la Chambre des Communes et la Chambre des Lords abandonneraient leurs attributions sur des matières d'intérêt généml ?
Mais supposons une institution de ce genre établie n'entraînerai t-el le pas des charges l
La mère-patrie ne dirait-elle pas aux colonies: "si vous prenez part au gouvernement de mes affaires intérieures, vous aurez à payer votre part d'impôts; et si c'est dans mes relations extérieures que vous voulez intervenir vous devrez contribuer au soutien de l'armée et de la marine " ?
Le droit de représentation entraine l'obli-
gation de l'impôt, comme le paiement de l'impôt donne droit à la représentation,
Nous ne faisons qu'indiquer quelquesunes des difficultés que pourraient faire naître des modifications constitutionnelles du régime colonial.
Nous ne disons pas qu'elles sont insolubles. Nous ne soutenons pas non plus que des relations plus étroites ne puissent pas être établies entre les colonies et la mère-patrie, et que celle-ci ne puisse pas élargir encore le champ des attributions et des libertés coloniales. Nous constatons seulement que le problême est posé, qu'il est compliqué et qu'il sera, tôt ou tard, pour nos hommes politiques un grave sujet d'étude.
Les monnaies anglaises donnent à notre souveraine le titre de Reine des Bretagnes, Regina Britanniarwm. Les différentes contrées qui forment l'Empire britannique sont donc autant de Bretagnes. La première, mère des autres, est surnommée la Grande Bretagne ; mail ses filles sont, au
physique, bien plus grandes que leur mère, et il n'est pas téméraire de prédire qu'elles vont devenir des puissances et jouer un rôle important dans le monde.
Pour le moment, elles sont des colonies libres dans l'Empire libre, sous une seule Reine-Impératrice, et cette formule est assez large pour ne pas gêner leur essor.
Si des modifications deviennent nécessaires, elles se feront graduellement, d'une façon insensible, et probablement sans pacte écrit.
Les constitutions non écrites sont les plus élastiques et les plus favorables au développement normal des peuples, et aa progrès régulier de la civilisation.