‹ Le reine Victoria et son JubiléChapitre 4 sur 28 · COURONNEMENT ET INVESTITURE · texte numérisé non relu

COURONNEMENT ET INVESTITURE

On dit que les nations ont les rois qu'elles méritent.

Si cela est vrai, on conviendra que le peuple anglais doit avoir des vertus ; car

La Reine Victoria en 1837.

la Providence lui a certainement donné durant ce siècle une grande et vertueuse reine.

C'est qu'en effet, — pour ne parler que des vertus publiques — aucun peuple n'a plus que l'Anglais le respect de la loi, de l'autorité, des traditions nationales. Aucun n'a plus que lui l'amour de son pays, et l'orgueil de sa race. Tout ce qui constitue la patrie britannique est pour lui l'objet d'une admiration sans réserve.

Sillonnez en tous sens le globe terrestre, côtoyez l'Afrique, parcourez l'Australie, les Indes et l'Amérique du Nord, et vous y rencontrerez des millions d'hommes dont chacun vous dira : " / am a britmh tmbject " avec la même fierté qu'on disiit ii y a vingt siècles : " civis ronianuts nu m."

On apprécie ce beau côté du caractère national anglais quand on vo t avec quel respect ému et quelle profonde sympathie les classes dirigeantes et les classes populaires accueillirent l'avènement au trône de notre jeune et candide princesse.

Quoiqu'elle ne fût qu'une enfant, elle était le chef légitime de l'Etat, et toutes les têtes les plus élevées de l'empire s'inclinèrent devant son front virginal.

Guillaume IV venait de rendre le dernier soupir quand le Conseil Privé se réunit pour reconnaître sa nouvelle souveraine et lui p'ésenter ses hommages.

Gréville, greffier du Conseil, a raconté cette scène solennelle et touchante. Nous résumons et traduisons librement son récit :

" La réunion était des plus imposantes, et comprenait une centaine des plus grands noms d'Angleterre, de ceux qu'on appelle les leaders de la nation Les plus en vue, étaient le grand, l'illustre, le tant célébré duc de Wellington, les ducs de Cumberland et de Sussex, oncles de la jeune reine, le duc d'Argyle, le marquis de Lansdowne, le marquis de Salisbury, Lord Melbourne, premier ministre, le comte de Grey, Lord Lindhurst, Lord Aberdeen,Sir Robert Peel, autant de noms dont les enfants et les

petits-enfants sont maintenant les hommes du jour.

La première impression que produisit la

jeune reine quand elle parut en simple toilette de deuil devant cette auguste assemblée fut irrésistible, et ce fut un c mcert de louanges et d'admiration pour la distinction de ses manières et de sa tenue, et pour la grâce de sa personne.

Avec toute la candeur d'une jeune fille, mais sans embarras ni timidité, elle salua les nobles Seigneurs, et d'une voix claire et distincte, elle leur lut ce discours :

" La mort de sa Majesté, mon oncle bienaimé, inflige à la nation une perte douloureuse, et m'impose, à moi, le grave devoir de présider au gouvernement de cet empire.

" Cette tâche redoutable m'est imposée si subitement, et dans un âge si précoce que je me sentirais écrasée sous le fardeau si je ne comptais sur la divine Providence. C'est elle qui m'a appelée ; c'est elle qui me donnera la force nécessaire et qui me fera puiser dans la pureté de mes intentions et

dans mon zèle pour le bien du pays l'appui et les ressources qui n'appartiennent généralement qu'à la maturité et à l'expérience.

" Je mets ma confiance absolue clans la sagesse du Parlement et dans la loyauté et l'affection de mon peuple. C'est d'ailleurs un grand avantage pour moi de succédera un souverain qui a toujours su respecter les droits et les libertés de ses sujets, et travailler au perfectionnement des lois et des institutions, de manière à mériter l'attachement et la vénération de tous.

" Elevée en Angleterre, sous les soins tendres et éclairés de la plus affectionnée des mères, j'ai appris dès mon enfance à respecter et aimer la constitution de mon pays natal.

" L'objet de mes constants efforts sera de maintenir la religion établie, et d'assurer à tous en même temps la pleine puissance de la liberté religieuse.

* Toutes les classes de la nation peuvent compter que je protégerai leurs droits, et

que je ferai tout en mon pouvoir pour promouvoir leur bien-être et leur bonheur."

Ce petit discours fut si bien dit que tous les grands Seigneurs furent étonnés et ravis. Ils ne pouvaient se lasser, dans les jours qui suivirent, de vanter à la fois la modestie et la distinction, la grâce et la dignité de la jeune .souveraine, et surtout cette calme possession d'elle-même, dont elle venait de faire preuve, et qui laissait pourtant deviner une profonde émotion intérieure.

Le lendemain eut lieu la proclamation en présence d'une immense multitude, assemblée devant le palais de St. James.

Debout dans une fenêtre ouverte du palais, vêtue de longs habits de deuil ornés de dentelle blanche, et entourée de toute sa Cour, elle fut alors proclamée " Notre seule légitime Souveraine Dame Victoria I, Reine de la Grande-Bretagne et d'Irlande, défenseur de la foi ! " Aussitôt toutes les fanfares firent résonner au loin l'hymne national, les canons du Parc et de la Tour

tonnèrent,et des milliers de voix remplirent l'air de leurs acclamations prolongées !

Cette fois, la jeune reine ne put contenir son émotion devant cette scène si grandiose et si pathétique. Elle se tourna vers sa mère, et se jeta dans ses bras en pleurant à chaudes larmes.

Madame Browning a commémoré ce touchant épisode dans les vers suivants, que nous traduisons : 0)

" Que Dieu te garde, ô reine qui pieu es ! Tu seras notre souveraine bien-aimée ; cartes douces larmes nous ont touchés plus qu'un sceptre tyrannique n'aurait pi le

(J ) Grocl save thee, weeping Queen !

Thou shnlt be well beloved ; The tyrant sceptre cannot move As those pure tears hâve moved !

The nature in thy eyes we see Which tyrants cannot own, I he love that guardeth liberties.

Strange blessing on the nation lies Whose Sovereign wept, Yea, wept to wear a crown !

faire. Nous voyons dans tes yeux cette nature aimante, que les tyrans n'ont pas, et qui protégera nos libertés. Bienheureuse la nation dont la souveraine pleure, oui, pleure de porter une couronne ! "

('était un début de règne plein de grandeur, et il témoignait éloquemment de la vénération qu'inspire l'autorité à cette noble aristocratie anglaise, la plus Hère qui existe au monde.

Rappelons une autre manifestation populaire le jour où sa Majesté alla pour la première fois dissoudre le Parlement. Il nous semble intéressant d'évoquer ces souvenirs lointains à cause du contraste qu'ils présentent naturellement à l'esprit.

Donc, il y a soixante ans, par un beau jour de la tin de juin, une immense multitude encombrait les rues de Londres qui cou luisent du palais de Buckingham au palais de Westminster, et des milliers de voix poussaient jusqu'au ciel leurs acclamations de joie et de triomphe. Une longue procession dans laquelle étaient représentés

tous les grands corps de l'Etat, et toutes les classes de la nation défilait en cadence au son des fanfares éclatantes. Mais dans cet océan de têtes il y avait une figure vers laquelle tous les regards convergeaient et qui était évidemment l'unique centre d'attraction de cette nébuleuse humaine en mouvement !

C'était une jeune tille resplendissante de jeunesse et de beauté que toute la nation saluait comme l'honneur et l'espérance de la patrie et proclamait sa légitime souveraine.

Et voici qu'après soixante ans des foules innombrables envahissent toutes les grandes rues de la plus grande ville du monde, et regardent émerveillées défiler un cortège, tel qu'on n'en a jamais vu, accompagnant encore et acclamant la même souveraine t Et ce n'est pas eeulement la nation anglaise qui compose cette suite incomparable ; presque tous les peuples du monde y sont représentés.

Mais l'auguste souveraine cherche vaine-

ment dans son entourage les figures d'autrefois.

Où sont donc les grands généraux qui caracollaient il y a soixante ans autour du carosse royal ? Où sont les ministres illustres qui l'avisaient alors, et ceux qui leur ont succédé dans cette longue suite d'années ? Où sont les diplomates étrangers, les ambassadeurs et les princes qui vinrent alors lui présenter leurs hommages ?

Tous sont allés dans un monde meilleur. Elle seule vit et règne encore, et les grands personnages qui sont aujourd'hui à ses côtés n'étaient pas nés, pour la plupart, quand elle était déjà reine !

Que d'enseignements dans les rapprochements à faire entre ces deux âges de la vie de notre héroïne : 18 ans, et 78 ans !

Quelles leçons ne trouvons-nous pas, par exemple, dans les cérémonies du couronnement et de l'investiture de Notre Auguste Souveraine !

C'est dans l'antique et splendide abbaye

de Westminster que cette grande solennité eut lieu avec une pompe et une magnificence indescriptibles.

C'était l'archevêque de Cantorberry, primat d'Angleterre, qui officiait, et voici les paroles pleines de mystère et de grandeur qu'il prononçait pendant qu'il oignait d'huile sainte la tête et les mains de la jeune reine :

" Recevez l'onction sainte comme les rois et les prêtres et les prophètes la recevaient jadis.

'• Comme Salomon fut sacré roi par le prêtre Zadoc et le prophète Nathan, soyez vous-même par la vertu de cette onctionbénie consacrée Reine de ce peuple que le Seigneur Votre Dieu vous donne à gouverner.

" Au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit, Amen ! "

Quel sublime langage que ces antiques formules du sacre des rois ! Et qui donc osera dire qu'il n'y a là que des mots ? Qui donc n'attachera aucune importance à ce

pacte solennel entre le peuple et le souverain, avec Dieu pour témoin, pour garant, et pour vengeur de la foi violée !

Et après le sacre venait l'investiture. Après l'avoir consacrée au service de la nation, Dieu, agissant toujours par son ministre, revêtait la reine de tous les signes sensibles du pouvoir souverain. Il la ceignait de 1 epée d'Etat, instrument de la justice ; il mettait à son doigt l'anneau royal, symbole de son alliance avec le peuple ; Il plaçait dans sa main le sceptre, emblème de l'autorité, et sur sa tête la couronne, insigne de la souveraineté !

En admirant le symbolisme de ces cérémonies dont j'abrège le récit, je me rappelle le cérémonial différent dicté par Napoléon I pour son propre sacre. Le grand empereur n'avait pas voulu accepter celui de l'Eglise, et il en avait lui-même réglé certains détails dont le plus important était l'investiture du diadème.

Au lieu de laisser le Souverain-Pontife poser la couronne sur son front, il l'avait

prise dans ses mains et posée lui-même sur sa tête, comme pour attester aux yeux du peuple qu'il est lui-même la source du pouvoir et de la souveraineté.

Notre Auguste Souveraine fut plus chrétienne, et, reconnaissant que le pouvoir vient de Dieu, elle avait voulu en recevoir tous les emblèmes de celui qui était à ses yeux le représentant de Dieu sur la terre.

Aussi la couronne fut-elle plus solide à son front ; et jamais elle ne le fut plus qu'aujourd'hui, après soixante ans de règne î

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