‹ Le reine Victoria et son JubiléChapitre 5 sur 28 · SES DÉBUTS · texte numérisé non relu

SES DÉBUTS

A la date de son accession au trône, il ne manquait pas de points noirs à l'horizon, et les pessimistes se demandaient si la main d'une femme saurait bien tenir le sceptre avec la fermeté requise par les circonstances.

A tort ou à raison, la monarchie avait

perdu un peu de son prestige sous les rois précédents.

Des mécontentements intérieurs se manifestaient, et les pronostics de troubles extérieurs étaient menaçants.

Mais la jeune reine avait toutes les qualités qui pouvaient lui gagner la faveur populaire.

Elle était digne et sympathique. Elle était belle et sage. Elle était douce et ferme. Elle avait le sentiment de sa lourde responsabilité, et elle apportait dans l'accomplissement de ses hautes fonctions une intelligence et une maturité qui étonnaient les hommes d'Etat, en même temps que sa candeur et sa grâce captivaient les cœurs.

Les vétérans de l'armée se proclamaient ses chevaliers dévoués; ceux de la politique vantaient sa tenue, ses paroles et ses actes. Les poètes chantaient ses charmes personnels, et le grand orateur qui se nommait O'Connell disait que pour la défendre la verte Erin lui donnerait volontiers 500,- 000 Irlandais.

Un de ses premiers actes révéla toute la bonté de sa nature et la spontanéité de son tempéramment. Leduc de Wellington vint lui présenter à signer une sentence de mort prononcée par une Cour martiale contre un déserteur de l'armée :

— N'y a-t-il rien à dire en su faveur, demanda-t-elle ?

— Rien, répondit le duc de Fer, il a déserté trois fois.

— Oh! Je prie Votre Grâce d'y réfléchir encore.

— Eh! bien, Votre Majesté, il est certainement un mauvais soldat; mais on m'a dit que dans sa maison privée il avait un bon caractère.

— Oh ! merci, s'écria la jeune reine, et d'un trait rapide elle écrivit : " Pardonné " et signa.

Une année de règne était à peine écoulée qu'on lui reconnaissait un sens politique remarquable, de la discrétion, et une bienveillance qui ne dégénérait pas en faiblesse.

Car elle savait vouloir, et elle l'a prouvé bien des fois.

Elle a toujours su faire comprendre à ses ministres qu'elle n'était pas un automate propre à signer des ordres-en-conseil.

Un jour, son premier ministre, après l'avoir pressée vainement de sanctionner un certain document, lui dit :

iC Après tout, cela n'est pas d'une trèsgrande importance."

— Il est pour moi, répliqua-t-elle vivement, de la plus haute importance de ne pas signer un document avant de le connaître parfaitement."

La constitution anglaise est monarchique de nom, mais elle est démocratique ail fond.

Il ne faut pas perdre de vue ce double caractère, si l'on veut mesurer justement la place qu'y occupe le Souverain.

D'un côté, on jugerait que cette place est immense si l'on tenait compte du nombre des fonctions officielles que la pratique

constitutionnelle lui impose ; et ce serait une erreur.

Mais d'un autre côté, on se tromperait également si, posant Je principe que ce sont les ministres qui gouvernent, on en concluait que le souverain n'exerce aucun pouvoir, ni aucune influence.

Sans doute, il ne peut rien faire seul, sauf les coups d'autorité, ou les coups d'Etat. Mais aussi on ne peut rien faire sans lui ; et les occasions ne manquent pas où l'on est forcé d'admettre qu'il n'est pas un rouage inutile dans le mécanisme gouvernemental. A l'heure des conflits sociaux il est même de nécessité absolue ; car il devient alors le principal instrument de la paix et de l'harmonie sociales.

Observons encore qu'une des plus grandes qualités de la constitution britannique est son élasticité.

Or c'est au souverain qu'il appartient de mettre en action cette élasticité, dans l'application qu'il en doit faire aux variations des besoins populaires, au développe-

ment des idées, et à la marche des événements, tantôt pour étendre le champ de la liberté et tantôt pour le restreindre.

On comprend dès lors que les fonctions royales sont loin d'être une sinécure, ou une besogne de routine. On comprend à quels graves problêmes le souverain doit faire face dans certaines occurrences.

La nouvelle reine ne fut pas longtemps sans envisager toutes les difficultés du devoir de régner.

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