Le bois de Boulogne des Brozellols
Au retour de notre promenade, nous étions assis sous l'ombrage des tilleuls, devant la porte d'un cabaret, près de la chaussée de VIeurgat, pour nous reposer un peu et prendre un verre de bière.
Nous allions nous remettre en route vers Bruxelles, lorsque l'un de nous, — un jeune poëte.qui marchait à quelques pas en avant, — s'arrêta tout à coup en s' écriant :
— Quel étrange tableau! C'est comme un poëme vivant. Regardez...
Nous vîmes venir de notre côté, se tenant par le bras, et se traînant péniblement sur la route, deux très-vieilles gens, vêtus comme des bourgeois de la classe aisée. Ils ne nous avaient pas aperçus, ou du moins ils ne faisaient pas attention à nous.
LE REMPLAÇANT. 'à
Le plus âgé devait bien avoir quatre-vingt-dix ans^ il marchait profondément courbé, et sa tête ballottait sur sa poitrine, comme si son cou n'avait plus la force de porter le poids de son cerveau. Ses joues étaient creuses, ses os semblaient sur le point de percer la peau qui les couvrait, et son nez et son menton se touchaient presque.
Malgré l'élévation de la température, il portait une sorte de houppelande à doublé collet, en drap très-épais, et s'appuyait sur un long rotin dont le pommeau d'argent dépassait de beaucoup sa main décharnée.
Il était visible que la tombe attendait ce vieillard avec impatience; car son grand âge et sa faiblesse lui donnaient l'air d'un cadavre ambulant.
Son compagnon, quoiqu'il eût aussi des cheveux blancs comme neige et un visage couvert de rides, devait avoir quelques années de moins. Peut-être n'avait-il pas beaucoup plus de soixantedix ans, car son regard était encore plein de vie; il tenait la tête droite, et ses mouvements avaient encore une certaine vivacité.
Il portait une redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton. Un ruban rouge était noué à sa boutonnière.
Ces deux vieillards étaient remarquables et même de majestueux échantillons de la vieillesse humaine. Ce qui nous surprenait le plus» ce n'était pas tant le grand âge de ces deux promeneurs que les soins filiaux que l'homme au ruban rouge prodiguait à son vieux compagnon.
Peut-être était-ce son père? Cela semblait peu
probable, vu le peu de différence de leurs âges. Quoi qu'il en fût, si le plus jeune était le fils de Tautre, Tâge avait certainement interverti les rôles, car il soutenait, caressait et soignait son compagnon comme une tendre mère qui veille sur son enfant malade et languissant.
Les deux vieillards s'approchèrent du cabaret devant lequel nous étions encore arrêtés. Le plus jeune mena le vieux près d'une table, à l'ombre des tilleuls, et appela la cabaretière pour lui demander un verre de bière et un verre d'eau sucrée.
Muets et pleins de respect, nous tenions les yeux fixés sur ces deux étranges personnages; nous vîmes le plus jeune porter le verre aux lèvres de l'autre, puis les essuyer avec un mouchoir blanc, et enfin lui sourire amicalement et
l'aider à se placer commodément sur le banc
Mais ce qui nous alla au cœur, c'est Tamour qui brillait dans les yeux du plus jeune et la reconnaissance qu'exprimait le regard du plus vieux.
Après s'être reposés quelques instants, ils se levèrent, l'un aidant l'autre, et reprirent le chemin du faubourg d'Ixelles.
Nous interrogeâmes la cabaretière pour savoir quelles étaient ces deux personnes. Mais elle ne put nous renseigner ; il n'y avait pas longtemps qu'elle demeurait là; elle avait bien, à la vérité, vu plu?ieurs fois ces deux vieillards*à la promenade, et elle n'en savait pas davantage.
Nous quittâmes le cabaret sans avoir rien appris sur « les deux vieux amis », car c'est ainsi qu'on
les nommait dans les environs, à ce que disait la cabaretière.
Leur image me poursuivit toute la journée, et, le soir, quand je retournai à Anvers, je ne pus m'empêcher d'y penser encore.
Cependant , cette impression s'affaiblit graduellement et finit par s'effacer presque entièrement.
Seize ans plus tard, lorsque je vins habiter moi-même le faubourg d'Ixelles, je me trouvai un jour dans une famille de vieux Ixellois où, en parlant de choses et d'autres, on finit par raconter quelque chose qui me parut se rapporter aux « deux vieux amis » de 1854.
Je ne me trompais pas. Le narrateur, interrogé par moi en particulier, m'apprit quels
avaient été ces deux vieillards, et d'où venait
rimmense affection qu'ils avaient Tun pour l'autre.
Aujourd'hui, ils sont morts tous les deux, et leurs proches aussi. Je puis donc à mon tour, et sans indiscrétion, raconter à mes lecteurs, avec certaines précautions, l'histoire des « deux vieux amis ».
Par une des dernières soirées de juin de l'année 1812, M. Christiaans, plus connu alors sous le nom du bon docteur d'Ixelles, entra dans un cabaret de la commune d'Etterbeek, près dô Bruxelles.
Il y vit, dans un coin à demi éclairé, un de ses amis, Marck, le marchand de bestiaux, assis la tête cachée dans ses mains.
Il s'approcha de lui, lui frappa sur l'épaule,
et lui dit en plaisantant, avec un bon gros rire :
— Singulier endroit pour dormir, l'ami Jean! Pardonnez-moi d'interrompre vos doux rêves.
Il crut remarquer une profonde tristesse sur le visage de son ami, qui leva la tête.
— Avez-vous du chagrin? demanda-t-il.
— Je viens d'Auderghem et je suis fatigué» répondit le marchand. Il n'est pas bien amusant d'être ici tout seul, surtout quand on a peu de raisons d'être gai.
— Eh bien, je resterai une demi-heure avec vous ; nous causerons.
— Mais vous, docteur, vous paraissez de bien bonne humeur; la gaieté rayonne dans vos yeux.
— Il m'est arrivé un grand bonheur aujourd'hui, ami Marck.
— Encore?
— Comment, encore! demanda le docteur surpris.
— Oui, oui, dit l'autre avec une nuance de dépit : vous êtes Thomme le plus heureux que je connaisse. Depuis notre enfance, je ne sache pas que quelque chose vous ait contrarié; tandis que moi, hélas! je n'ai rencontré que des contrariétés et des tribulations dans ma vie laborieuse. Tenez, ami Christiaans, croyez-moi, il y a des moments où je voudrais être mort.
— Quoi! vos affaires vont si mal? repartit le docteur étonné : contez-moi cela, je vous aiderai selon mes moyens.
— Aider? Il n'y a pas d'aide à cela! dit le marchand en soupirant profondément. Pouvez-vous rendre la vie à ma fille aînée, morte tout récemment? Pouvez-vous me rendre mon fils Jacques,
traîné en Allemagne par ce bourreau de Napoléon, pour y trouver la mort dans la première bataille?
— Votre fils vit encore. Espérons que Dieu le protégera.
— Ah! ils étaient cent vingt mille jeunes gens qui partirent pour suivre l'empereur et faire la guerre à la Russie. Que restera-t-il de cet énorme tas de chair à canon? Ami Christiaans, quand je pense au sort de mon malheureux Jacques, j'en deviens fou. Savez-vous ce que j'ai rêvé cette nuit? l'étais devenu sorcier ; grâce à mon pouvoir magique, je rassemblais toutes les larmes versées par les mères des pauvres conscrits et tout le sang répandu par ce barbare antechrist. C'était une affreuse mare, profonde et large comme une mer, et dans cet abîme
fumant, je noyais en hurlant de joie le Corse sanguinaire qui a arraché mon fils de mes bras, pour le sacrifier au démon de son ambition.
— Je comprends votre inquiétude, ami Jean, dit le docteur; mais vous avez tort de vous désespérer ainsi. Il y a de bonnes nouvelles de là-bas. Avant de quitter la Pologne pour pénétrer en Russie, Napoléon a fait connaître à l'empereur de Russie son ultimatum et les conditions de la paix qu'il propose. On négocie sérieusement depuis plusieurs semaines, et il paraît qu'il y a beaucoup de chances de prévenir la terrible guerre que l'on redoute. Alors, les conscrits rentreraient immédiatement daas leurs foyers.
— Est-ce vrai, ce que vous dites? Ne me trompez-vous pas? s'écria Marck, dans les yeux duquel brilla la lueur d'une joie subite.
— J'ai vu, chezM. Wouters, une lettre de Varsovie, où la chose est expliquée tout au long. Les gazettes en parlent également.
— Oh! si cela pouvait réussir, je bénirais Dieu de sa bonté! Oui, ami Christiaans, vous ne savez pas combien un père est malheureux de rêver toujours qu'il voit le cadavre sanglant de son enfant couché sur un champ de bataille I
— Je le sens bien, dit le docteur en soupirant.
— Impossible! l'adversité ne vous a jamais atteint. Tenez, votre fils Bernard a tiré au sort le même jour que mon Jacques; Bernard a tiré un des plus gros numéros, et il a été exempt du service. Mais ce n'est pas assez : j'ai donné cinq mille francs pour un substituant, puis encore une fois sept mille francs. Tous les deux ont
déserté. J'ai voulu hypothéquer ma maison pour faire encore un sacrifice considérable ; mais je n'ai plus pu trouver de remplaçant, et mon Jacques a été forcé de partir pour la boucherie. Ma femme en a été trois mois malade, et j'en ai presque perdu l'esprit. Pareille chose ne peut pas vous arriver, ami Ghristiaans.
— Que j'aie eu du bonheur jusqu'à présent, je le reconnais et j'en remercie le ciel; mais pour ce qui regarde mon fils, je ne serais pas complètement rassuré, si les nouvelles favorables de Pologne ne me donnaient lieu de considérer le danger comme très-éloigné, sinon tout à fait disparu. Notre Bernard a bien tiré un très-haut numéro; mais si, en cas d'insuccès de l'armée, on devait ordonner une nouvelle levée d'une couple de cent mille hommes, qui vous a
dit que le numéro de mon fils ne devrait point partir aussi?
— Ha! ha! cela est impossible : on ne remontera jamais si haut ; et d'ailleurs, vous avez les moyens d'acheter un remplaçant.
— Puisqu'il n'y a déjà plus de remplaçants à trouver maintenant!
— Pour vous, docteur, on en trouverait, dussent-ils sortir de terre.
— Allons, allons, vous déraisonnez, ami Jean. On peut avoir été passablement heureux toute sa vie; mais un seul jour suffit pour nous apprendre à connaître l'adversité.
— Non, docteur, ne dites pas que vous n'êtes pas visiblement favorisé de la fortune. Votre fils Bernard n'a pas seulement été exempt du service, mais le voilà qui a fait la connaissance de
la fille de Wouters, le négociant millionnaire. — Vous voyez que je suis au courant. — S'il n'était pas votre fils, je douterais du succès de cette brillante affaire ; mais un mariage en sera probablement la suite.
Le docteur leva les épaules et murmura :
— Il n'en est rien encore, mon ami. Peut-être mon fils a-t-il une inplination pour mademoiselle Wouters; mais que pense-t-elle de lui? Et que dirait M. Wouters lui-même si nous osions lui parler d'une union aussi inégale?
— Laissez faire, docteur, vous avez une belle étoile au ciel : tout doit vous réussir. Lorsque vous êtes entré, vous disiez qu'un nouveau bonheur vous est arrivé aujourd'hui même. Une belle affaire d'argent, pas vrai ?
— Non, une affaire de cœur pour moi. J'ai
été appelé en toute hâte dans un hameau près de Wohiwe, pour donner mes soins à un enfant qui était en danger de mort. Mon cheval boite J'ai donc fait la route à pied, aussi vite que je pouvais marcher. A mon arrivée, je trouvai l'en fant presque mort. Il avait rongé un os, et un petit éclat avait pénétré dans sa gorge, où il s'était arrêté. Les parents, effrayés et fondant en larmes, me suppliaient, en levant vers moi leurs mains tremblantes, de leur conserver leur enfant» Après beaucoup d'efforts infructueux, je parvins à saisir le morceau d'os et à le tirer du gosier du petit patient. Lorsque je dis aux parents que le mal était guéri, et qu'ils n'avaient plus rien à craindre, ils tombèrent à genoux devant moi et appelèrent sur moi les bénédictions du ciel. Des larmes d'attendrissement et de bonheur jail-
LE REMPLAÇANT. i^
lirent de mes yeux. Oui, de bonheur, car bien qu'il ne m'a point fallu faire preuve de grande science, j'ai pourtant sauvé l'enfant d'une mort certaine, et cette conviction m'a rempli d'une joie inexprimable.
— Chacun sait que vous avez le cœur sensible et que vous êtes humain. Je comprends la joie que vous cause la guérîson de cet enfant ; mais cette guérison vous apportera aussi des avantages considérables au point de vue matériel. Les parents vanteront parlout votre habileté, et peut-être vous offriront-ils un riche présent pour gage de leur reconnaissance.
— Ce sont des ouvriers.
— De pauvres ouvriers?
— Très-pauvres. La misère qui règne dans leur chaumière m'a fait pitié.
— Et, selon votre coutume, vous leur avez laissé un témoignage de votre bienfaisance?
— Que voulez-vous, ami Marcus? Je n'ai pas d'autre moyen de remercier Dieu que de faire çà et là un peu de bien selon mes faibles ressources, quand l'occasion s'en présente. Je me fais payer largement par les gens riches, je soigne les pauvres par charité; et, que vous me croyiez ou non, chaque fois que j'ai pu aider les gens qui étaient dans le besoin, soit par mon art, soit
par un peu d'argent, je me sens heureux comme ce soir. Le docteur vida son verre et se leva; son
compagnon en fit autant.
Ils sortirent ensemble. Dans la rue obscure,
ils se serrèrent la main; M. Christiaans répéta
encore la bonne nouvelle qu'il avait lue dans la
lettre de Varsovie, et essaya de consoler son ami
en lui inspirant le ferme espoir du prochain retour de son fils.
Marck s'en montra reconnaissant, et quitta le docteur un peu réconforté. Il demeurait à Schaerbeek, tandis que M. Christiaans, pour rentrer chez lui, devait prendre le chemin de la porte de Namur.
Pour abréger sa route, le docteur devait couper en biais à travers une vallée et suivre des chemins de terre ou des sentiers qui se prolongeaient en replis nombreux sur cette plaine déserte où, depuis lors, on a établi la gare du chemin de fer du Luxembourg, et construit de nouveaux quartiers.
II faisait noir; à peine pouvait-on distinguer les objets à trois pas devant soi, comme des ombres noires.
Le médecin, qui était un homme solide et connaissait parfaitement le chemin, marchait avec assurance. Il avançait lentement, cependant, car il repassait dans son esprit sa conversation avec son ami Jean, et réfléchissait à tout ce que celui-ci lui avait dit. Comme il avait confiance dans les nouvelles de paix apportées par la lettre de Varsovie, les idées du docteur s'arrêtèrent bientôt sur des sujets plus gais. Si son fils réussissait à gagner les sympathies de mademoiselle Véronique Wouters et à obtenir sa main, Bernard deviendrait presque millionnaire; car M. Wouters n'avait que deux enfants. La réalisation d'une espérance si hardie était, il est vrai, peu probable pour le moment; mais qui pouvait savoir? Ainsi que l'avait dit son ami Marck, Dieu le favorisait visi-
blement, et tout, jusque aujourd'hui, lui avait réussi. Ce serait certes un grand bonheur pour lui si son cher fils pouvait devenir tout d'un coup très-riche; mais à cette espérance se mêlait cependant un sentiment égoïste. Il calculait que, Bernard une fois bien établi, et sa fille également dotée largement, il lui resterait encore assez de fortune pour assurer son propre repos. Il abandonnerait alors sa profession de médecin, et ne Texercerait plus que par charité, pour soigner les pauvres. Le reste de son temps serait consacré à la culture des fleurs et des plantes exotiques, à l'étude, et à des conversations et des causeries intimes avec quelques amis.
Il en était là de ses rêveries lorsqu'il arriva dans an chemin profondément encaissé entre deux côtés presque à pic.
Tout à coup il sauta en arrière et leva son bâton au-dessus de sa tête, pour se défendre. Il lui semblait voir, à quelques pas devant lui, dans les ténèbres du chemin, une ombre noire, — un animal ou un homme accroupi, — qui s'avançait vers lui.Qu'est-ce que ce pouvait être?
Au même instant, il entendit une voix rauque et altérée qui lui criait :
— Sur votre vie, déposez tout ce que vous avez.
M, Christiaans, qui croyait que le voleur allait se jeter immédiatement sur lui, leva sa grosse canne et se mit en état de défense.
Mais le voleur se tenait hors de ses atteintes, et lui dit d'une voix étouffée, qui trahissait en même temps de Thésitation et une résolution fermement arrêtée :
— 0 monsieur, qui que vous soyez, ne me forcez pas à verser votre sang! Donnez tout ce que vous avez, sinon je vous tue !
Quoique le docteur ne fut pas à son aise, surtout parce qu'il croyait voir briller la lame d'un couteau dans la main de son agresseur, une idée lui traversa l'esprit : c'est qu'il avait affaire à un malheureux plutôt qu'à un assassin.
— Tenez-vous à distance, dit-il, je déposerai au pied de ce buisson d'épines ma bourse, qui contient environ trente francs.
— Non, cela ne sufSt pas : il me faut aussi votre montre. Tout, touti L'inexorable fatalité le veut. Je ne puis pas reculer. Vite, vite.
— Ma montre est un souvenir de feu mon père, dit le docteur d'un ton résolu. Je la défendrai au prix de ma vie. Venez donc, misérable!
et assassinez, si vous le pouvez, le bon docteur d'Ixelles.
Le voleur s'était élancé le couteau levé. Mais» lorsque le nom du bon docteur d'Ixelles frappa son oreille, il recula de trois pas, laissa tomber son couteau, et 5*écria avec horreur :
— Vous êtes M. Christiaans, le bon docteur d'Ixelles! 0 Dieu, qu'allais-je faire? Continuée votre chemin, monsieur. Ne craignez rien. Voyez, je vous demande pardon à genoux. Vous êtes sacré pour moi : quand bien même je pourrais échappsr à l'enfer en touchant à un seul cheveu de votre tête, je ne le ferais pas.
Et il se jeta réellement à genoux devant le docteur, les mains jointes.
Pendant quelques moments, M. Christiaans essaya de ramener un peu d'ordre dans ses
idées. Tout cela s'était passé avec la rapidité de réclair, et il se demandait s'il était bien éveillé. Il était convaincu que ce faux assassin devait être la victime d'une grande infortune; car sa voix, maintenant douce et suppliante, ne pouvait être que la voix d'un tout jeune homme.
M. Ghristiaans, ému subitement de pitié, s'avança vers son agresseur, qui s'était levé et qui restait maintenant la tête appuyée contre le talus qui bordait le chemin. Il lui prit la main, comme s'il voulait lui tâter le pouls, et lui dit doucement :
— Vous êtes malheureux?
— Terriblement malheureux! dit l'homme en soupirant.
— Vous avez la fièvre, une ûèvre chaude.
— Ma tête brûle comme si mon cerveau était
en feu. Tout tourne devant mes yeux... Vous tuer, vous, le bon docteur Christiaans! Ah ! quand j'étais enfant, j'ai si souvent béni votre nom dans mes prières... et j'irais tremper mes mains dans votre noble sang !
A ces mots, il se mit à soupirer et à sangloter; les larmes ruisselaient le long de ses joues.
Le docteur se sentait de plus en plus ému de compassion.
— Vous me connaissez? demanda-t-il. Vous me témoignez du respect et de la reconnaissance. Vous ai-je peut-être fait quelque bien?
— Vous avez sauvé la vie de ma mère, monsieur.
— Comment vous nommez-vous?
— Votre question me fait frémir. Mon nom?
Si je VOUS disais mon nom, je sacrifierais la vie de ma mère.
— Vous aimez donc bien tendrement votre mère?
-^ Dieu lit dans mon cœur : il le sait, dit le jeune homme d'un ton qui eût attendri des gens moins sensibles que le docteur.
— Gommentest-il possible? murmura M. Christîaans. Vous aimez votre mère, et vous pouvez...
— Par amour pour elle, monsieur.
— Voleur et assassin par amour pour votre mère?
— C'est sa vie, son honneur que je voulais vous arracher.
— Je ne vous comprends pas; vous me stupéfiez, murmura le docteur. Si votre cervelle
n'est pas dérangée, comment expliquer vos étranges paroles?
— Oui, j'étais insensé, j'étais en proie à une fièvre ardente, répondit le jeune homme qui pleurait toujours. Maintenant, cet accès est calmé... mais il reviendra, et alors, hélas!...
— Et alors?
— Il ne me reste qu'à mourir. Si Ton ne découvre pas mon cadavre, ma mère sera désespérée, elle mourra de chagrin. Mais du moins la honte ne lui rongera pas le cœur.
— Si je ne me trompe pas, votre malheur peut se réparer avec de l'argent, dit le docteur. Venez avec moi dans ma maison. Expliquez-moi ce qui vous rend si malheureux, et si je vous trouve digne d'assistance, je ferai ce que je puis pour vous sauver.
Il reprit la main du jeune homme, pour le faire avancer dans le chemin creux. Mais l'autre retira sa main en frémissant, sauta en arrière, et dit avec effroi :
— Vous suivre chez vous? Montrer mon visage à la lumière! Oh! je ne le puis pas, je ne le puis pas.
— Croyez-vous donc que je vous dénoncerai ?
— C'est égal, jamais, jamais I Laissez -moi aller, monsieur; soyez généreux et miséricordieux. Ne parlez jamais de ce qui vient de se passer, je vous en conjure. Abandonnez-moi à mon sort cruel... et que Dieu vous bénisse, sauveur de ma mère, et sauveur de son fils infortuné. Car maintenant du moins je ne paraîtrai pas couvert de sang devant le souverain juge^ Adieu I adieu !
Et il prit la direction d'Etterbeek.
Mais le docteur courut après lui et le retint.
— Vous m'êtes reconnaissant? dit-il. Vous prétendez que j'ai sauvé la vie à votre mère? Eh bien, rendez-moi un service pour ma récompense.
— Que peut un misérable dans ma position?
— Il est en votre pouvoir de m'accorder ce que je veux vous demander.
— S'il en est ainsi, parlez, monsieur, fallût-il verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang.
— Écoutez, dit le docteur, je ne dirai rien à personne, pas même à ma femme, de notre rencontre ici. Vous allez me promettre que, jusqu'à demain à midi, vous n'entreprendrez rien ni contre d'autres, ni contre vous-même... Eh bien?
— Jusqu'à demain à midi? répéta l'autre réfléchissant. Demain est le dernier jour...
— Je vous en prie, promettez-le-moi sincèrement.
— Soit, monsieur, je vivrai jusqu'à demain à midi. Quel service puis-je vous rendre?
— Je n'exige pas autre chose de vous que cette promesse. Et j'ajoute que je vous attendrai chez moi demain matin, à six heures, pour savoir de vous qui vous êtes, pour vous assister et vous sauver, si cela m'est possible. Viendrez-vous?
— Non, monsieur, je ne viendrai pas, je ne puis pas venir. Mon sort s'accomplira. Rien ne peut l'empêcher.
— C'est égal, je vous attendrai, vous vous calmerez et deviendrez raisonnable. A demain, à demain I
— Adieu pour réternité! balbutia le jeune homme, d'une voix qui semblait altérée par les larmes.
— N'oubliez pas qu'en venant vous rendrez heureux le sauveur de votre mère, répéta encore le docteur.
Tous d'eux s'éloignèrent dans des directions opposées.
Le lendemaîn, le docteur s'était levé plus tôt que de coutume. Le souvenir de son étrange rencontre avait troublé son sommeil.
Il s'était creusé la cervelle pour se rappeler quelles femmes, riches ou pauvres, il pouvait avoir sauvées d'une mort certaine, pour trouver parmi elles la mère de son agresseur; mais, dans le cours de sa longue carrière, il avait
guéri et secouru tant de personnes, que toutes ses recherches demeurèrent infructueuses.
!1 était assis maintenant dans son cabinet, la tête enfoncée dans ses mains, se demandant si celui qui avait été sur le point de le tuer d'un coup de couteau oserait bien paraître en sa présence. Viendrait-il à l'heure Qxée?
A en juger par les probabilités, la négative avait le plus de chances; car, si la crainte d'être reconnu avait empêché le coupable de suivre le docteur la veille au soir, comment oserait-il se montrer maintenant en plein jour?
Cette réflexion attrista M. Ghristiaans. Ce n'était pas la seule curiosité qui le poussait à s'enquérir du nom de son agresseur; il était presque convaincu que celui-ci devait être la victime d'une grande infortune, et qu'avec un
faible secours et un bon conseil on pourrait le ramener dans le droit chemin. Le bon docteur se réjouissait chaque fois qu'il pouvait rendre h un malade la santé du corps; mais combien il s'estimerait plus heureux s'il lui était accordé de sauver de la perdition éternelle une pauvre âme souffrante et malade!
Profondément enfoncé dans ces pensées, le docteur avait probablement oublié que Pheuro fixée approchait. La sonnerie dé la pendule le lui rappela.
— Six heures! murmura-t-il ; non, il ne viendra pas.
M. Christiaans se leva, s'approcha de la fenêtre, et regarda à travers le rideau, pour voir sans être vu.
Il regarda à droite et à gauche les gens qui
passaient, ou qui avaient Tair de venir du côté de sa demeure. Il vit beaucoup de paysans qui apportaient en ville des provisions, du beurre et du lait, et des ouvriers qui se rendaient à leur travail. Il vit aussi quelques personnes appartenant à la classe bourgeoise, mais dont les vêtements usés, les yeux enfoncés, le visage jauni et la marche lente trahissaient la misère, soit par suite d'infortunes, soit par leur propre faute.
C'est parmi ces derniers qu'il tâchait de reconnaître son agresseur. Chaque fois qu'il voyait arriver de loin un jeune homme dont Textérieur trahissait la pauvreté, le chagrin ou la honte, il s'attendait à entendre tinter la sonnette.
Enûn, fatigué d'attendre inutilement, il allait quitter son poste d'observation, en murmurant d'un ton désappointe :
— Déjà six heures! Allons, il ne viendra pas. Mais en ce moment il aperçut de fort loin un
jeune homme dont l'aspect le frappa tellement qu'il poussa un cri de surprise.
— Ah! c'est peut-être lui, dit-il.
Ce jeune homme portait des vêtements qui conservaient encore les traces d'une coupe élégante; mais ils étaient tachés de raies grises, et ils faisaient autour de son corps mille plis désordonnés, comme s'il était tombé dans l'eau ou qu'il eût dormi sur le sol humide.
D'abord le docteur ne put pas voir son visage, car il tenait la tête tout à fait baissée sur sa poitrine, et rasait les maisons en se détournant pour ne pas rencontrer le regard des passants.
Au moment où il approcha de la maison de M. Christiaans, il releva la tête pour reconnaître
Tendroit où il était, et montra ainsi son visage au médecin.
Celui-ci, en le voyant, se remit à douter; car» quoique le jeune homme fût très-pâle et que son visage portât les traces visibles de la souffrance, de la maladie et de Tinconduite, il y avait dans l'ensemble de ses traits quelque chose de si régulier, et même de si doux et de si noble, qu'il était impossible de supposer qu'il pouvait être un malfaiteur.
En effet, la première supposition du docteur devait être erronée, car le jeune homme, après avoir jeté un regard sur la maison, hâta le pas,^ et passa devant la porte.
Alors M. Christiaans cessa d'attendre et revint près de sa table : il tira son calepin et se mit à régler les visites qu'il avait à faire à ses
malades. De temps en temps il s'interrompait pour penser encore à son agresseur nocturne; mais il croyait fermement qu'il ne viendrait pas, puisque Theure fixée était depuis longtemps passée.
Tout à coup il entendit retentir un coup de sonnette. Cela frappa son attention; mais il sourit bientôt de sa propre émotion en se disant que ce coup de sonnette annonçait probablemen t la visite d'un de ses malades, comme il en recevait beaucoup tous les jours.
Une servante ouvrit la porte du cabinet et la referma après avoir introduit un visiteur. C'était le jeune homme aux vêtements souillés. Il était là muet, tremblant, pâle comme un mort, et les yeux obstinément baissés.
Ne sachant s'il voyait bien réellement devant
42 LE REMPLxVÇANT.
lui son agresseur, le docteur n'osa pas l'interroger directement.
— Que désirez-vous, mon ami? demanda-t-il.
— Ah î pardon ! cette nuit, cette affreuse nuit..., soupira l'autre d'une voix presque inintelligible.
— Cette nuit? répéta le docteur. Oh! vous êtes donc venu? Asseyez-vous; voilà un siège.
Le jeune homme, comme s'il n'avait pas la force de se tenir debout plus longtemps, posa sa main tremblante sur le dos d'une chaise* Mais avant qu'il eût le temps d'y arriver, ses jambes se dérobèrent sous lui, et il tomba presque évanoui sur un fauteuil, les joues blêmes et les yeux éteints.
Le docteur courut à lui, et demanda en lui tàtant le pouls :
— Qu'avez-vous? vous sentez-vous malade?
— J'ai faim!.,, je meurs de faim? bégaya le jeune homme.
Et, lorsqu'il vit le docteur étendre la main vers une sonnette posée sur la table pour appeler la servante, il réunit toutes ses forces et retint sa main.
— Je vous comprends! répondit M. Ghrlstîaans; soyez sans crainte, je reviens immédiatement.
Et il sortit de son cabinet en faisant au jeune homme un signe pour le rassurer.
Au bout de quelques minutes, il reparut avec une bouteille sous le bras et un verre à la main.
Il versa un verre de vin rouge et le porta aux lèvres du pauvre diable. Celui-ci, obéissant au sentiment de la conservation personnelle, avala
le breuvage fortifiant avec une fiévreuse avidité. Alors une étincelle subite se ralluma dans ses yeux, et il murmura des paroles de vive reconnaissance; mais le docteur ne lui laissa pas le temps d'exprimer ce qu'il éprouvait; il sortit de nouveau et lui rapporta une tranche de pain beurrée, avec une tranche de viande froide.
— Taisez-vous, dit-il, et mangez d'abord quelques bouchées; alors nous causerons. Ne craignez pas qu'on puisse nous entendre ou nous surprendre; j'ai donné Tordre de ne laisser entrer personne tant que vous serez ici. Je veux, s'il est possible, vous consoler et vous venir en aide. Pour me récompenser, soyez franc et sincère avec moi... Comme vous avalez ce pain! N'avez-vous donc pas mangé depuis longtemps?
— Depuis trois jours et trois nuits, rien que
des herbes, des racines et des écorces d'arbres, balbutia le jeune homme.
— C'est assez maintenant. Comment vous trouvez-vous?
— Tout à fait remis et fortifié, monsieur. Je baise vos mains charitables. Et cependant, je ne sais pas s'il n'eut pas mieux valu pour moi mourir de faim. Oui, oui, du moins j'eusse été délivré d'une terrible fatalité, et Dieu ne me
demanderait pas compte de ma propre mort.
— De votre propre mort? demanda le docteur
avec effroi. Et si je vous aidais? Le besoin d'argent vous a porté au crime. Si je vous le donnais, cet argent?
— Impossible, impossible ! répondit le jeune homme en laissant tomber sa tête sur sa poitrine avec désespoir.
— C'est ce que nous verrons. Commencez toujours par me raconter qui vous êtes et dans quelles circonstances j'ai sauvé la vie à votre mère, comme vous le prétendez.
Après avoir passé la main sur son front, comme pour rafraîchir ses idées, te jeune homme commença, d'abord d'une voix faible, puis peu à peu avec une sorte d'animation.
(( Je m'appelie Guillaume Hoofs, et je demeure à Ixelles, près du Keyenveld. Mon père était maître ouvrier chez un boulanger. J'étais son unique enfant, et il m'adorait. Son rêve était de faire de moi un ouvrier remarquable. Aussi, dès mon enfance, s'efforça-t-il de m'apprendre le peu de dessin qu'il savait lui-même; il se promettait plus tard de m' envoyer à TÉcole et ensuite à l'Académie des beaux-arts.
» Malheureusement, lorsque j'atteignis ma septième année, mon père fut atteint d'une fluxion de poitrine qui, probablement mal soignée, dégénéra bientôt en une douloureuse maladie de langueur. Ma mère veilla nuit et jour auprès de son lit; cela dura bien des mois! Afin de pourvoir aux dépenses journalières du ménage et aux frais du médecin et du pharmacien, ma mère travaillait à en perdre la vue. Son métier consistait à nouer des franges de soie, et, quand l'ouvrage donnait, elle pouvait gagner une assez bonne journée. Mais la longue maladie de mon père rendit ce salaire bien insuffisant, de sorte que, quelques semaines avant sa triste fin, nous avions vendu ou mis en gage tout ce qui avait la moindre valeur : mobilier, habillement,- linge... tout, excepté une montre d'or qui, de père en
fils, avait été conservée comme un souvenir de famille avec un respect religieux.
)) A peine avais-je accompagné mon père à sa dernière demeure que ma mère, épuisée par ses longues veilles, par les soins qu'elle lui avait prodigués, et par son chagrin, tomba également malade. En peu de jours, elle avait tellement changé et niaigii, que je ne pouvais la regarder sans frémir et sans verser des larmes amères. Heureusement que lorsque Ton est enfant, on ne sait pas encore ce que c'est que la mort, sans cela, j'ai vu, dès cette époque-là, assez de douleur et de misère pour y succomber.
)) Une voisine, qui soignait ma mère par charité, répétait souvent que personne ne pouvait ia guérir, sinon le bon docteur d'Ixelles; mais Donc ne possédions plus rien pour payer le me-
decîn, et, si le boulanger et l'épicier n'avaient pas continué à nous fournir par commisération pure, nous n'aurions eu qu'à mourir de faim.
)) Ma mère, qui pensait à mon avenir avec effroi, se décida, après une longue lutte, à sacrifier la montre d'or de mon père pour payer le nouveau médecin. M. Christiaans fut appelé et vint le jour même. Sa parole aimable et consolante rendit à ma mère l'espoir et le courage. Il s'aperçut aisément de la misère qui régnait dans la maison et de l'impossibilité où nous étions d'acheter les choses nécessaires pour rendre des forces à la malade ; car, dès ce jourlà, le domestique ou la servante du docteur vint chaque jour nous apporter des aliments choisis, tantôt un fort consommé, tantôt un demi-poulet, tantôt une bouteille de vin, tantôt
des gâteaux ou des friandises. Et lorsque ma mère exprimait sa crainte de n'avoir jamais assez d'argent pour payer ces mets coûteux, le bon docteur disait en riant :
» — Nous gagnons du terrain sur la maladie, guérissez seulement, ma chère dame; nous parlerons du reste plus tard.
— Vous souvenez-vous de cela, monsieur?
Le docteur secoua la tête.
— Non? Vous oubliez. donc vos propres bienfaits? dit le jeune homme étonné. Dieu, du moins, ne les oubliera pas.
— J'ai aidé plus de gens dans ce triste état que... Et votre mère a été guérie?
— Oui, monsieur; vous êtes venu un jour que ma mère était levée et essayait si elle ne pouvait pas travailler un peu à nouer des franges
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de soie. Vous lui prîtes le bras pour lui tâter le pouls, en vous écriant :
)) — Je vous félicite, petite mère, la maladie est vaincue; vous êtes sauvée!
)) Ma mère tomba à genoux devant vous, et moi à côté d'elle. Nos mains se tendaient vers VOUS; nos visages ruisselaient de larmes de joie et de reconnaissance, et nous vous bénissions comme Tange de la délivrance qui, dans notre misère, nous... Pardonnez-moi, monsieur, le souvenir de vos bienfaits, le souvenir de ces temps de douleur mais d'innocence m'émeut si profondément que je n'ai presque pas la force de parler.
Le docteur ne répondait pas. Les paroles du jeune homme l'avaient vivement touché, et il regardait le ciel sans rien dire, comme pour
remercier Dieu qui lui avait accordé de faire çà et là un peu de bien dans sa vie.
« Ce n'est pas tout, poursuivit le jeune homme après une courte pause. Ma mère exprima au docteur la peine qu'elle éprouvait de ne pouvoir le rémunérer convenablement de ses soins.
)) — Vous voyez bien, disait-elle, que nous sommes très-pauvres,^ mais nous possédons du moins un objet d'une certaine valeur.
)) Et en disant ces mots, elle lui offrit la montre d'or de feu mon père. — Et lui, que fit-il, le noble cœur? Il répéta que nous ne lui devions rien, repoussa la montre, et mit un napoléon d'or dans la main de ma mère pour l'aider à vivre jusqu'à ce qu'elle eût la force de travailler... Alors vous êtes parti, monsieur, et, depuis ce jour, vous n'avez plus franchi le seuil de notre
porte; mais, dans cette maison d*où vous avez chassé la mort et la faim, pareil à un envoyé du ciel, une mère reconnaissante a maintes fois appris à son enfant à mêlera ses prières le nom de son bienfaiteur.
— Oui, oui, je me rappelle bien quelque chosa de la montre et de la bonne femme avec son petit garçon, interrompit le docteur avec attendrissement. Et ce petit garçon, c'est vous!... vous qui cette nuit avez dirigé un couteau contre ma poitrine.
Le jeune homme courba la tête.
— Pardon! s'écria-t-il d'un ton suppliant. J'avais le délire; j'étais malade, je ne savais pas ce que je faisais. Dieu m'a préservé de ce parricide.
— Mais qu'est-ce qui pouvait vous pousser
à un pareil crime? demanda le docteur. Racontez-le-moi sans réticence; donnez-moi la conviction que vous avez été poussé sur le bord de
l'abîme par un malheur, et non par votre propre faute ou par votre volonté ; et, si la chose est possible, celui qui a sauvé la mère éprouvera autant de joie à sauver le fils.
— Je vous suis reconnaissant plus que je ne puis le dire, répondrt le jeune homme en soupirant, mais je n'espère point de salut.
— Voyons, parlez. Un malheur, un grand malheur vous est arrivé, m'avez-vous dit?
— Je tâcherai d'être aussi bref que possible, monsieur.
— Non, non, je veux connaître tous les détails, vous m'inspirez un grand intérêt. Un jeune homme qui aime sa mère comme vous, et qui,
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comme vous, a été élevé dans la reconnaissance, ne peut pas devenir un malfaiteur par les voies ordinaires. Parlez donc et ne craignez pas d'être long.
— Soit, répondit le jeune homme; je reprends donc l'histoire de ma propre existence au point où je l'ai laissée tout à l'heure. — Ma bonne mère se rétablit tout à fait. En travaillant nuit et jour, en se privant du nécessaire, elle accomplit, en ce qui me concerne, le rêve de mon père. Elle m'envoya à l'école, et plus tard à l'Académie de dessin.
)) Avant que mon éducation artistique fût achevée, les yeux de ma mère s'affaiblirent de plus en plus, à tel point qu'elle fut obligée de cesser son travail habituel, pour ne pas perdre entièrement la vue.
» Ce fut mon tour alors de prendre sur mes épaules la charge de notre existence. Je quittai récole et l'Académie, et je m'efforçai de gagner un peu d'argent. D'abord nous souffrîmes de la misère, et plus d'une fois il nous arriva d'avoir faim. Mais notre affection réciproque était pour nous une source de consolation.
)) Maintenant, j'ai atteint l'âge de vingt-trois ans. Je suis aide-dessinateur chez un architecte à Bruxelles. Mes appointements sont modiques, m.ais nous vivions si économiquement! En une année, je n'ai pas mis une seule fois les pieds dans un cabaret; lorsque je n'étais pas à mon bureau, je travaillais à côté de ma mère, pour avancer mes études, ou gagner quelque chose en dehors de mes appointements. Cette existence tranquille suffisait à notre bonheur à tous
deux; nos cœurs étaient riches de notre mutuelle affection. Oh! croyez-moi, monsieur^ à mes yeux, c'est une créature céleste, quelque chose de saint que cette humble femme dont la vie n'a été qu'un long sacrifice et qui ne craignait pas de braver la cécité pour que son fils pût s'instruire.
— Vous avez bien raison de Taimer si tendrement, murmura le docteur en essuyant une larme. Votre mère est une digne femme. Oh! les vertus cachées sont presque toujours les plus nobles et les plus méritoires.
— Maintenant je vais vous avouer, monsieur, reprit le jeune homme, quel malheur, quelle coupable erreur anéantit tout à coup ce bonheur que nous goûtions, et nous plongea, ma mère et moi, dans un abîme de chagrin et de honte.
L'architecte, mon patron, est un homme trèsemporté, qui, dans ses accès de colère, injurie tout le monde, et se répand en paroles grossières. Les commis et les domestiques les plus patients ne pouvaient pas rester chez lui plus de quelques mois. Moi, j'avais cru découvrir, lorsque je fus depuis quelque temps dans son bureau, que sous cette rude écorce se cachait un bon cœur; aussi je supportais tout, et je montrais beaucoup de bonne volonté. Aussi ne tardat-il pas à me témoigner une estime particulière, et même une certaine affection, bien que cette affection ne me préservât point de ses paroles dures et souvent cruelles.
» Je servais donc mon patron avec zèle et fidélité; deux fois déjà il m'avait accordé de légères augmentations d'appointements. Je m'es-
îtmais heureux; car, si je gagnais à peine assez pour subvenir aux dépenses de notre ménage, du moins j'avais pu rendre la vie de ma mère moins pénible et plus facile.
» Un matin, mon patron me fit appeler dans son cabinet. Lorsque je parus devant lui, il me regarda en souriant et me demanda :
» — Guillaume, avez-vous quelquefois voyagé?
» — J'ai été une fois à Anvers, répondis-je, une fois à Alost, et une fois à Hal.
» — Pas plus loin? Ainsi vous n'êtes pas sorti du plat pays? Avez-vous vu beaucoup de montagnes en votre vie?
» — Jamais, dis-je en soupirant.
» — Et vous seriez content d'en voir?
» — C'était mon rêve depuis des années. )) — Eh bien, approchez et écoutez. II y a
trois ans j'ai fait quelques plans et croquis pour un gentilhomme liégeois qui voulait se construire une maison de campagne. Ce monsieur ne trouva pas mes dessins à son goût, et refusa de payer mes honoraires. Maintenant, je reçois de lui une lettre qui m'apprend qu'il a changé d'idée, et qu'il tient à ma disposition la somme de cinqcents francs qu'il me doit. Depuis un certain temps, vous avez, à diverses reprises, travaillé pour moi en dehors de vos heures de bureau» C'était trop peu de chose pour vous en payer à part; cependant le droit est le droit, et je ne l'ai pas oublié. Je suis quelquefois un peu rude, mais je vois pourtant bien, Guillaume, que vous êtes un garçon honnête et zélé. Il m'est venu dans ridée de vous donner un témoignage de ma confiance. Je pourrais faire encaisser les cinq
œnts francs à Liège à peu de frais, mais je préfère saisir cette occasion de vous laisser faire un petit voyage, comme récompense et comme distraction.
» — Oh! monsieur, répondis-je avec émotion, si vous saviez la joie que me cause votre généreuse proposition! Je pourrai donc visiter le beau pays de montagnes?
» — Tenez, reprit mon patron, voici une quittance que vous exhiberez à l'adresse indiquée. On vous remettra la somme. Voici, en outre, une somme de soixante francs pour vos frais de voyage, et je vous donne huit jours de congé. Vivez avec économie, et vou3 pourrez visiter non-seulement la belle ville de Liège» mais ses pittoresques environs; Chaudfontaine, par exemple, et même Verviers. Ah! pour qui
m LE REMPLAÇANT.
n'a pas vu des pays de plus hautes montagnes» la vallée de la Vesdreést vraiment quelque chose d'admirable! Je vous confie la recette d'une sommé de cinq cents francs. Il est inutile de vous recommander la prudence et la vigilance; vous êtes un garçon tranquille et intelligent. Allez maintenant, et partez le plus vite possible; il fait un temps délicieux, il faut en profiter avant qu'il ne change.
)) Je pris congé de mon patron avec les marques de la plus vive reconnaissance, et je courus faire part de cette bonne nouvelle à ma mère. Je lui dis que je ne ferais qu'aller à Liège et revenir, de façon à épargner vingt ou trente francs sur les soixante que l'architecte m'avait donnés, et que des huit jours de vacances qu'il m'accordait, j'en passerais quatre à travailler à
la maison. Outre le plaisir de voir Liège et le pays des montagnes, j'avais donc la perspective de gagner environ quarante ou cinquante francs. Nous en devions presque autant chez le boulanger, le boucher et l'épicier, et nous pourrions ainsi nous acquitter envers tout le monde.
)) Mais ma mère, touchée de la bonté de mon patron, prétendit que nous ne pouvions point, par économie, rendre vaines ses généreuses intentions. L'argent qu'il m'avait remis devait être entièrement employé à l'usage auquel il l'avait destiné. Je ne pouvais donc pas, d'après elle, faire autrement que de profiter de l'occasion qui m'était offerte de voir ce beau pays, et de me reposer, par ces huit jours de liberté, de près de dix années de travail incessant.
» Ma mère m'accompagna à la diligence, et, quoique cette première séparation fît couler ses larmes, elle était presque aussi heureuse que moi en pensant au plaisir que j'allais avoir.
» Je descendis à Liège dans une très-modeste auberge, et je me rendis immédiatement chez le gentilhomme débiteur de mon maître pour lui présenter sa quittance. Les cinq cents francs me furent comptés en napoléons d'or. Je les serrai dans une bourse de toile que j'enfermai dans ma valise. Alors, tranquille et délivré de tout autre soin, je me mis à me promener dans les rues de la ville de Liège, et à jouir des belles perspectives et des charmants points de vue de la reine de la Meuse.
)) En rentrant vers le soir à mon auberge pour souper, je trouvai assis à table un jeune mon-
sieur d'Anvers qui ne tarda pas à gagner mes sympathies par son extérieur aimable et son langage spirituel. Nous causâmes ensemble, jusqu'au moment de nous mettre au lit, des beautés de la contrée, et de l'admirable situation de la ville de Liège dans la jolie vallée do la Meuse.
5) Ce jeune homme était un voyageur de commerce. Il devait partir le lendemain pour Spa, 011 il avait quelques affaires à faire. Ce qu'il me raconta des pittoresques environs de Spa excita tellement ma curiosité, qu'avant d'aller nous coucher, nous résolûmes de faire le voyage de Spa de compagnie. Use dépêcherait, disait-il, de terminer ses affaires et me conduirait partout pour me montrer ce qu'il y avait de curieux à
voir, car il était allé souvent dars cette petite
ville de bains, et connaissait parfaitement les environs.
» Nous partîmes de très-bonne heure, et nous arrivâmes à Spa avant midi. Après avoir mangé un morceau, nous décidâmes de ne dîner que vers le soir, afin de pouvoir consacrer plus de temps à nos promenades. Là-dessus, mon ami entra en ville pour se dépêcher de finir ses affaires.
» Lorsqu'il me retrouva deux ou trois heures plus tard, il paraissait très-joyeux. Il avait eu du bonheur, disait-il. Non-seulement il avait obtenu pour son patron des commandes sur lesquelles celui-ci trouverait un bénéfice de mille francs au moins, mais il avait en outre gagné soixantedix francs pour lui-même. Aussi ne voulait-il pas vivre petitement ce jour-là, et m'engagea à aller
LE REMPLAÇANT, «î
avec lui dîner à table d'hôte dans un grand hôtel. Je n'avais pas à m'inquiéter de la dépense, puisqu'il voulait payer le tout sur son bénéfice.
)> Après quelques objections, je me laissai persuader ; r Anversois était si amusant, si spirituel et si entraînant, qu'il n'y avait pas rad^en de lui résister.
)) Après une longue et joyeuse promenade» nous allâmes prendre place à la table d'un magnifique hôtel. Je me sentais confus et gêné en présence des beaux messieurs et des belles dames qui étaient assis à table avec nous, et je n'osais pas dire un mot. Mon ami, au contraire, devait être habitué à semblable compagnie, car il parlait tout haut et ne paraissait pas embarrassé le moins du monde.
(( Naturellement, on ne buvait que du vin à cette table, et TAnversois me contraignit à vider quelques verres de bordeaux avec lui. Gomme je ne buvais chez ma mère que de Teau ou du café froid, je ne pouvais pas résister à l'influence du vin. Ma tête ne tarda pas à s'échauffer, et ma langue se délia. Je causais, je riais, je plaisantais, et la riche compagnie qui m'entourait ne m'imposait plus. Mon ami demanda une seconde bouteille, un vin rouge capiteux qui me brûlait la gorge et l'estomac...
— C'était du bourgogne, dit le docteur qui avait écouté avec une attention soutenue.
» — Ah! je ne sais pas quel était le nom de cet infernal poison, dit le jeune homme en soupirant, mais celte bouteille fut pour moi une malédiction, un démon qui devait me pousser
irrésistiblement au crime et à la honte. Aptes avoir vidé quelques verres de cette seconde bouteille, je me sentis comme ensorcelé, j'étais grand et fort, heureux et fier, tout rayonnait autour de moi d'un éclat séducteur, et j'écoutais ma propre voix, étonné et ravi de mon admirable éloquence.
)) La bouteille de bourgogne fut suivie d'une autre... Mais mon ami, que le vin ne troublait pas autant que moi, m'empêcha d'en boire plus d^une couple de verres, et vida le reste tout seul... Alors, je le suivis dans un édifice d'où sortait une musique entraînante.
— Pauvre garçon, interrompit le docteur, vous étiez gris. Ah! je prévois avec effroi ce qui vous est arrivé. Vous vous êtes laissé entraîner à aller voir le jeu, la roulette, cet abîme infernal où
tant d'infortunés vont se perdre à jamais?
— Hélas! oui, monsieur.
— Et vous avez perdu beaucoup?
~ Tout !
— Cinq cents francs, ô ciel !
— Et mes frais de voyage.
— Malheureux! l'argent de votre patron!
Le jeune homme courba la tête et demeura silencieux.
— Mais vous aviez donc réellement perdu l'esprit? s'écria le docteur avec un accent de colère et d'indignation.
— J'étais fou et aveugle, à cause du vin qui me travaillait comme un poison.
— Peut-être vous a-t-on volé?
— Non, monsieur, je suis seul coupable.
— Votre conscience était donc tout à fait
morte? Aviez-vous oublié votre mère? Ce que vous faisiez là, c'était un vol.
— Oui, oui, un crime abominable.
— Vous! si honnête et si bon jusque- là,,, c'est incroyable! Comment cela est-il arrivé?
— C'est comme un rêve affreux, comme un cauchemar effroyable, répondit tristement le jeune homme. Je sais que d'abord, à l'exemple de mon ami, je ne mis au jeu qu'une pièce de cinq francs avec la résolution de ne pas risquer davantage. Malheureusement, je gagnai deux ou trois fois, puis je reperdis. Ces vicissitudes allumèrent ma passion, et je devins possédé du démon du jeu. Lorsque j'eus perdu tout l'argent de mon voyage, je luttai longtemps contre une inspiration infernale. Un monsieur, un joueur, m'expliqua qu'on était certain de gagner en
mettant toujours sur la même couleur et ea^ doublant chaque fois sa mise. Il prétendait que oette couleur devait sortir une fois, et qu'alors on regagnait tout son argent d'un seul coup. J'ouvris fiévreusement mon sac et je risquai un napoléon... et ainsi, poussé par une aveugle passion, je continuai à jouer et à perdre, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien dans ma bourse^ Alors, je la foulai aux pieds en proférant une malédiction.
» Mon ami, qui avait perdu également, mais pas autant que moi, me ramena à notre auberge, et essaya de me consoler chemin faisant. Je ne devais pas perdre courage, disait-il; il se chargerait de notre dépense à l'auberge; il lui restait encore de l'argent, et il recommencerait encore à jouer le lendemain. Il savait maintenant corn-
ment les chances se succédaient, et il était certain de gagner. Il ne doutait pas qu'il ne gagnât assez pour me rendre les cinq cents francs que j'avais perdus. J'avais la tête lourde: le grand air, l'agitation, la passion du jeu, augmentèrent encore mon ivresse et la surexcitation de mon cerveau. Acceptant comme vérité les paroles de mon compagnon, j'allai me coucher sans grand chagrin, et je dormis commue une brute. Le soleil était déjà bien haut dans le ciel lorsque l'Anversois me tira de mon lourd sommeil en me secouant violemment.
» J'avais un grand mal de tête, et je ne pouvais pas supporter l'éclat du jour. Mon cerveau brûlait comme du feu. Dès que je fus arrivé, par mes propres souvenirs, et par les explications de mon ami, à la conscience lucide de mon
n LE REMPLAÇANTt
crime et dG ma honte, je fondis en larmes, jô m'arrachai les cheveux et je me mis à pousser des cris de douleur et de désespoir. J'étais uû monstre à mes propres yeux; je voulais mourir pour étouffer le remords qui me rongeait le cœur,
» L'Anversois aussi était désolé et regrettait amèrement notre folie. Il maudissait également le vin et le jeu. Mais mon désespoir extrême lui fit oublier son propre chagrin. 11 essaya de me consoler, mais ses paroles ne pouvaient riOIl contre la terrible réalité.
» Je m'étais levé et habillé avec uno précipitation fébrile. Mon compagnon s'effraya de meâ paroles sans suite, mais de mauvais augure. Ja voulais fuir, disais-je, fuir loin, bien loin, danâ la solitude et, là, me punir de ma lâcheté. Il mo
retint, s'efforça de me calmer, et finit par me déclarer qu'il emploierait la violence pour m'empêcher de faire un malheur. Il ne voulait plus me quitter, et, si je refusais de l'écouter, il irait, disait-il, appeler les gens de l'auberge et même la police, s'il le fallait. Mon crime serait ainsi connu, et à Bruxelles même on apprendrait que moi, Guillaume Hoofs, le fils de la veuve, j'avais détourné cinq cents francs pour les jouer.
» Cette idée me consterna complètement. Un torrent de larmes jaillit de mes yeux et je tombai sur une chaise, anéanti et désespéré, me déclarant prêt à obéir aveuglément à mon compagnon. Dès ce moment, je me laissai aller à un désespoir sans bornes, et je n'entendis plus même ce que me disait TAnversois.
» Celui-ci devait retourner à Liège, et de là à
Namur et à Dinan. Il voulait m'emmener avec lui jusqu'à Namur, et payer pour moi la diligence. Pareil sacrifice était bien lourd pour lui en ce moment, car il avait aussi perdu beaucoup d'argent, et se trouvait dans un grand embarras. De Namur, je pourrais regagner Bruxelles à pied.
» Je n'avais pas la force de lui résister ; la crainte de voir mon crime divulgué me rendait docile comme un enfant. Je le suivis donc sans dire mot partout où il lui plut de me con duire.
*) Il faisait nuit quand nous approchâmes de la station de Namur. Mon compagnon, qui ne pouvait plus payer mon séjour dans une auberge, me conseilla de descendre dans le faubourg, attendu que les portes de la ville étaient
closes. Je pourrais me mettre tout de suite en route pour Bruxelles et atteindre Wavre dans la matinée.
» La diligence me descendit à une courte distance de la ville, et un instant plus tard je me trouvais tout seul sur la route obscure et solitaire, au milieu d'un, silence effrayant.
» Je restai là immobile, une demi-heure au 3noins, les bras croisés sur la poitrine. Maintenant, je pouvais peser librement les conséquences de mon crime. Ces sombres pensées me donnèrent la fièvre et le délire. Je retournai sur mes pas et me dirigeai vers la iMeuse... Les yeux fixés sur ses eaux murmurantes, je me laissai tomber à genoux et demandai pard^^n au ciel du nouveau crime auquel me poussait une inexorable fatalité... Et, me levant, je me préci-
pitaî vers la rivière, pour ensevelir avec moi mon forfait et ma honte...
)) Mais, au moment de me jeter à l'eau, je vis devant moi l'image de ma mère qui tendait vers moi ses mains tremblantes pour me retenir. Je i^oyais couler ses larmes, j'entendais sa voix suppliante... et cependant je voulus passer outre et je fis un pas de plus vers l'abîme! Mais alors, alors surgit du fond de l'eau l'image de mon père qui, le doigt étendu et les yeux enflammés, me repoussait... Je me mis à trembler, une indescriptible épouvante me saisit et je pris la fuite à travers champs, sans savoir ce que je faisais...
» Comme si mes pieds avaient gardé plus de conscience que mon cerveau, ils m'amenèrent sur la route de Bruxelles; je marchai, je courus
toute la nuit. Lorsque l'aube matinale parut, je me jetai dans les bois et continuai mon chemin, me cachant à tous les regards.
» Enfin, j'atteignis, dans le bois de la Cambre, un fourré très-épais et très-sombre, non loin de Boitsfort. Le sang coulait dans mes souliers, mes jambes se dérobeaienl sous moi, je n'avais plus d'haleine; j'étais à bout de forces et je tombai presque évanoui sur le gazon.
)) Peu de temps après je revins à moi. Qu'ailais-je faire maintenant? Retourner à Bruxelles? Pourquoi faire? Pour dire à mon patron que j'avais perdu au jeu les cinq cents francs? Lui, si emporté et si impitoyable sur le point d'honneur, me traduirait immédiatement en justice, ^t me ferait prendre comme un voleur.
» Et ma mère, à cette affreuse nouvelle, tora-
beraît morte de désespoir et de honte! Que la prison s'ouvrît pour moi, que la foudre vengeresse de Dieu m'écrasât, je Tavais mérité ; mais elle, pauvre femme innocente ! Ah! cette pensée me brisait le cœur, et pendant plusieurs heures j'arrosai le gazon de mes larmes brûlantes,.. Rentrer à Bruxelles ! ... Je n'osais même pas quitter la sombre profondeur des bois, de crainte qu'une créature vivante ne me vît. Il me semblait que mon crime était écrit en caractères lisibles sur mon visage.
)) J'avais pris mon dernier repas entre Liège et Namur en compagnie de TAnversois. Depuis lors, — il y avait deux nuits et un jour,. — jê n'avais rien mangé que des herbes, des racines et i'écorce de jeunes arbres. A la fin de cette fa'ale journée, épuisé par la faim, les larmes et
le désespoir, je fus pris d'une fièvre chaude et je
perdis tout à fait Tusage de mes sens. Quels
objets me sourirent dans mon délire, je n'en
sais rien; mais je me levai tout joyeux, et je
courus tout d'une traite à Ixelles, à travers la
chaussée, jusque devant la maison de ma mère.
Alors, la conscience de ma véritable situation me
revint comme un éclair, je vis ma mère endormie, souriant du plus doux sourire, et rêvant de
son fils, du plaisir qu'il avait à visiter le beau
pays de montagnes, et des charmants récits qu'i
ferait à son retour... Et j'irais la réveiller pour
lui dire : « Votre fils a volé, c'est un voleur, il
)) doit aller en prison, le nom de son père est
» déshonoré pour jamais ! n
)) Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine
oppressée. Je pris la fuite, me maudissant moi-
même, et en proie à une complète démence.
» Une voix, le démon du désespoir et du doute, criait sans cesse à mon oreille : « Meurs, « lâche; mais sauve ta pauvre mère innocente.»
)) Cette voix, ce mauvais esprit a armé ma main du couteau et m'a conduit sur votre chemin, monsieur. Me fit-il espérer que, par la violence, par l'assassinat, je pourrais me procurer cinq cents francs et rester inconnu? Je n'en sais rien : mon esprit était obscurci; j'étais aveugle et fou,., vous savez le reste, monsieur. Je suis venu chez vous pour satisfaire au désir de celui qui a sauvé la vie à ma mère. Demain matin, mes huit jours de congé sont expirés, et il faut que je retourne à mon bureau.
— Et vous irez? demanda le docteur étonné.
— Non, monsieur.
— On ne met pas les morts en prison, répondit le jeune homme avec l'accent d'une sombre résolution. Les arrêts de la justice ne frappent pas un cadavre. Ma mère pleurera la perte de son fils, elle ne pleurera pas la perte de son honneur.
— Affreuses pensées qui vous égarent, dit le docteur avec pitié. Allons, soyez plus caln?e, et ne désespérez pas ainsi ; il y a peut-être encore moyen de vous aider. Si j'allais parler à votre patron?
— Inutile, monsieur. Au premier mot que
vous lui diriez de mon crime, il se lèverait comme un lion furieux, et publierait ma honte dans ses bureaux et jusque dans la rue. Il ne sait pas maîtriser sa colère, et il est sans pitié pour la tromperie et Timprobité... Pardonnez à
un pauvre malheureux garçon les torts qu'il a eus envers vous, monsieur, et abandonnez-le à son inexorable sort.
M. Ghristiaans demeurait pensif, les yeux fixés au sol : il secouait la tête et murmurait des paroles inintelligibles.
— Ainsi, demanda-t-il tout à coup, vous êtes venu ici sans espoir dans ma générosité ?
— Cinq cents francs 1 soupira le jeune homme; donne-t-on une si forte somme à un inconnu?
— En effet, c'est presque un trésor, répondit le docteur. Malheureux! qu'avez-vous fait? Donner? Non, non, je ne la vous donnerai pas.
— Je le comprends, monsieur.
— Mais si je vous la prêtais?
— Vous pourriez me la prêter? s'écria lo jeune homme dans les yeux duquel brilla sou-
dain un rayon d'espérance. Cinq cents francs, ô ciel!
— Laissez- moi réfléchir encore... Vous remettriez les cinq cents francs à votre patron, sans souffler mot de votre malheur. Votre mère ne saurait donc rien, et vous serrerait avec joie dans ses bras. Votre honneur serait sauvé... Et vous, conservant dans votre mémoire le souvenir de votre faute, vous suivriez dorénavant, comme autrefois, le sentier de la vertu; vous soigneriez votre bonne mère, et tiendriez votre cœur, ainsi que votre nom, pur de toute tache. N'est-ce pas, vous seriez et vous resteriez un honnête homme?
— Oh ! monsieur, s'écria le jeune homme ému et les yeux pleins de larmes; vous avez rendu la vie à ma mère, vous nous sauveriez maintenant de la honte, de la mort, et ma pauvre âme de
réternelle malédiction? Et moi, moi, je serais capable d'abuser de votre bonté angélique et de méconnaître vos bienfaits? Ahl grâce, grâce, dites-moi que vous ne me croyez pas si mauvais ni si lâche.
Le docteur ouvrit son secrétaire, et aligna sur la table vingt-cinq napoléons d'or.
— Eh bien, oui, dit-il, je vous prête les cinq cents francs.
Alors seulement le jeune homme ajouta foi Il ce bonheur inespéré. Il poussa un cri de joie et se laissa tomber à genoux devant le docteur. Celui-ci essaya de se soustraire à ces démonstrations fiévreuses; mais le jeune homme se traîna derrière lui, embrassa ses genoux et mouilla ses pieds d'un torrent de larmes. Et en même temps il exprimait sa reconnaissance en des termes si
chaleureux et si enthousiastes, qu'on eût dit qu'il adorait l'homme qui lui rendait l'honneur et la vie.
Le docteur le releva, s'efforça (Je le calmer, et lui dit :
— Vous me rendrez les cinq cents francs comme vous pourrez.,.
— Tous les mois quelque chose, interrompit le jeune homme; nous vivrons de privations et nous travaillerons comme des esclaves, pour...
— Non, pas ainsi... Pas d'objections, vous devez m'obéir. Durant les deux premières années, vous vivrez économiquement et simplement, sans vous laisser manquer de rien, vous et votre mère, et vous mettrez de côté ce que vous pourrez. Retenez bien le jour du mois; je le marquerai aussi. Au bout de ces deux ans.
VOUS m'apporterez ce que vous auiez épargné, et si la somme n'est pas complète, nous prendrons des arrangements pour le règlement du reste. Allez, maintenant, et suivez courageusement votre carrière. Votre cœur est bon dans le fond, et votre amour pour votre mère m'inspire des sympathies pour vous. Si vous restez honnête et si vous remplissez bien vos devoirs, je vous donnerai aussi mon estime.
Le jeune homme marcha vers la porte, puis revint sur ses pas pour saisir la main de son bienfaiteur et la porter à ses lèvres. Alors, poussé par le docteur, il sortit du cabinet; son cœur battait à se rompre de bonheur et de reconnaissance.
— A.U revoir, Guillaume Hoofs; au revoir 1 lui cria M. Christiaans.
lY
Plusieurs nioîs s'écoulèrent sans que le docteur reçût des nouvelles de Guillaume Hoofs, et souvent il se demandait comment son protégé pouvait se comporter ; mais il ne fit cependant pas un pas pour satisfaire sa curiosité.
Dans le courant du quatrième mois, il aperçut un jour le jeune homme dans le lointain, sur la chaussée de Namur, et, comme il venait à sa rencontre, le docteiu' espéra qu'il allait le voir
de près et se disposait à échanger quelques paroles amicales, mais discrètes.
Mais M. Christiaans se trouva trompé dans son attente : Guillaume Hoofs disparut dans une rue latérale. Peut-être le jeune homme n'avait-il pas reconnu son bienfaiteur.
Quelques semaines plus tard, le docteur le rencontra de nouveau, comme il descendait la montagne de la Cour. Cette fois, Guillaume avait reconnu son protecteur; car, en rencontrant son regard, il devint tout confus, hésita un instant, puis se détourna pour s'arrêter devant une vitrine, où il resta immobile, le dos tourné vers la rue.
Le docteur, persuadé que Guillaume Hoofs l'avait évité avec intention, passa son chemin en grommelant. L'étrange conduite du jeun«
homme à son égard le froissait et ralïligeait. Il avait donc obligé un ingrat? N'avait-il point pardonné une attaque criminelle et sacriûé cinq cents francs pour sauver un homme sans cœur qui, maintenant, feignait de ne pas le reconnaître ?
Cependant, peu à peu sa générosité naturelle reprit le dessus sur son dépit. 11 réfléchit qu'an sentiment naturel de confusion pouvait être le mobile auquel Guillaume Hoofs obéissait; peutêtre était-ce la crainte que son sauveur ne lui parlât dans la rue et devant les passants d'un passé dont le mystère était nécessaire à son honneur et au bonheur de sa mère. Quoi qu'il en fût, si le jeune homme rapportait au docteur, dans le délai fixé, tout ou partie de la somme prêtée, il n'y avait rien à dire sur sa conduite.
Probablement vivait-il aujourd'hui honnêtement et laborieusement, et pourrait-il remplir les conditions arrêtées, car M. Christiaans avait remarqué qu'il était vêtu très-simplement et trèsproprement.
Depuis, le docteur ne rencontra plus son protégé, et il finit par l'oublier presque tout à fait. D'ailleurs, d'autres événements, d'une importance majeure, détournèrent son attention du passé pour la concentrer tout entière sur le présent.
Napoléon, l'empereur des Français, avait pénétré en Russie avec une armée de plus d'un demi-million de soldats et de trente mille chevaux, et, après un combat victorieux, il avait pris Moscou, la capitale du czar.
Les nouvelles de ces prodigieux succès arri-
vant coup sur coup avaient rempli toute rEiirope de crainte et d'admiration et, dans tous les cas, causé une émotion profonde.
Le docteur avait en outre une autre causer d'inquiétude, qui lui était tout à fait personnelle. Son fils Bernard avait réussi à se faire aimer de mademoiselle Véronique Wouters. Pendant longtemps, faute d'occasions de se voir, les deux jeunes gens étaient restés dans le doute sur kurs sentiments réciproques ; mais ils avaient fini par reconnaître qu'ils s'aimaient et ils s'étaient promis une fidélité éternelle, et alors Bernard avait supplié son père de demander pour lui à M. Wouters la main de sa fille aînée.
Lorsque le docteur fit cette demande, non sans crainte ni sans embarras, le négociant millionnaire ne manifesta aucun étonnement. Il convint
que Bernard était un jeune homme d'un excellent cœur et d'une vive intelligence, et capable de rendre Véronique parfaitement heureuse; mais, en sa qualité de négociant, connaissant la valeur et la puissance de l'argent, M. Wouters était habitué à envisager les choses de sangfroid, au point de vue matériel. Avant de répondre à la demande du docteur, il voulait savoir quelle dot celui-ci donnait à son ûls. Comme Véronique n'avait qu'une sœur, elle devait hériter de six à sept cent mille francs. Ea se mariant, elle recevrait une dot de cent mille francs, et, dans l'idée de M. Wouters, le docteur ne pouvait pas faire autrement que de donner la même dot à son fils.
A ces mots, M. Christiaans se sentit frappé d'un coup inattendu. Cent mille francs! Il n^étaitpas
bien sûr que tout ce qu'il possédait valût bien œnt mille francs. D'ailleurs, il ne pouvait pas déshériter la sœur de Bernard. Il ne pouvait pas se dépouiller ainsi que sa femme.
Malheureusement pour lui, le marchand de vins s'imaginait que lé docteur était beaucoup plus riche qu'il ne voulait en convenir. Ils se mirent à discuter sur ce point et se séparèrent très-mécontents l'un de l'autre. Le docteur retourna chez lui avec la triste nouvelle qu'il ne fallait pas songer à un mariage entre Bernard et Véronique, parce que la chose était tout à fait impossible.
Malgré toute la peine qu'il éprouvait de voir la tristesse de son excellent fils, il ne pouvait rien pour la dissiper. C'était un cruel coup du sort; mais, impuissants comme ils étaient, ils
devaient tâcher de le supporter avec patience.
La tristesse et les instances incessantes des deux jeunes gens amenèrent cependant, au bout de quelque temps, une nouvelle entrevue des deux pères. M. Wouters dit qu'il voulait faire un sacrifice pour être agréabe à sa fille, qui était désespérée de voir son mariage manqué. Il diminuait de vingt mille francs ses prétentions, et se contentait d'une dot de quatre-vingt mille.
Le docteur ne pouvait pas accepter davantage cette condition, même lorsque M. Wouters réduirait encore ses exigences. Il affirma et répéta qu'il ne pouvait donner à son fils plus de trente mille francs.
Cette offre parut ridicule au marchand de vins. Il n'était pas d'avis, disait-il, de permettre que sa fille se condamnât à une vie pénible et
gênée. Si le docteur ne voulait pas donner au moins soixante-dix mille francs, il pouvait considérer l'affaire comme définitivement rompue.
M. Christiaans aimait sincèrement son fils, qui le méritait bien d'ailleurs, car il était bon, et aimait beaucoup ses parents. Ils avaient mis en lui leurs plus chères espérances, et d'avance ils remerciaient Dieu de l'honneur et du bonheur que ce brillant mariage allait leur apporter à tous.
Aussi le docteur était-il désolé de porter à son pauvre Bernard une nouvelle qui allait de nouveau lui déchirer le cœur. Mais il ne pouvait pas faire l'impossible, et, quoique., en voyant les larmes de son fils, il se sentît prêt à se dépouiller de tout, son devoir d'époux et de père lui
défendait de condamner sa femme et sa fille à la
9g LE REMPLAÇANT.
pauvreté pour faire le bonheur de son fils. D'ailleurs celui-ci ne l'eût pas voulu.
Il ne voyait donc aucun espoir de voir rcussîr ce mariage si ardemment souhaité, et il avait fini par faire partager cette conviction à sa femme et à sa fille. Bernard seul ne désespérait pas, et il était fortifié dans cette pensée par Véronique elle-même, qui, le dimanche, à la sortie de la messe, lui avait donné l'assurance qu'elle deviendrait sa femme, ou qu'elle ne se marierait jamais.
Alors, il arriva tout à coup d'Allemagne des nouvelles surprenantes. On parlait secrètement de grands revers essuyés en Russie par l'armée française; d'un autre côté, on assurait que de nouveaux succès avaient été remportés par Napoléon sur ses ennemis. Toutes ces nouvelles
étaient si vagues et si contradictoires, que Ton ne savait que croire. Les populations de France et de Belgique étaient en proie à une profonde émotion, et Ton se réunissait par goupes sur les places publiques et dans les rues pour recueillir les moindres bruits,
La vérité encore inconnue était que Napoléon, contraint à la retraite par l'incendie de Moscou, était vaincu par le plus épouvantable des hivers. L'armée française, décimée par le froid, la neige, la faim, et harcelée sans cesse par un ennemi infatigable, semait ses morts par milliers sur le sol inhospitalier de ce pays désert, et bientôt il ne resta à ce demi-million d'hommes qu'un espoir de salut qui n'inspirait à ses ennemis que de la pitié.
Napoléon quitta son armée, traversa TAiie-
magne dans une mauvaise voiture, et arriva inopinément à Paris le 18 décembre 1812. Immédiatement Tempereur, battu mais non découragé, songea à réunir de nouveaux moyens de venger sa défaite. Le mois suivant, il fit voter par le sénat une nouvelle levée de 350,000 hommes, et, comme il était impossible de trouver autant de soldats dans les limites de la loi, on comprit dans cette levée les jeunes gens qui ne devaient tirer au sort que deux ans après. La frayeur et les plaintes furent générales ; car, après la dernière guerre, qui avait coûté la vie à près d'un demi-million d'hommes, personne ne doutait que les conscrits ne fussent tous menés à l'abattoir, et on prévoyait que pas un de ceux qui faisaient partie de ce qu'on appelait la chair à canon n'échapperait à une mort certaine.
LE REMPLAÇANT. iOt
Malgré Témotion générale, Bernard et Véronique continuaient à ne penser qu'à leur amour. Et dès que la première impression de ces grands événements fut un peu affaiblie, les jeunes gens recommencèrent à mettre tout en œuvre pour amener leurs parents à plus de condescendance. Bernard avait rencontré mademoiselle Wouters au ParCi il n'avait pas osé lui parler, car son père marchait à côté d'elle, mais il avait remarqué combien elle était pâlie et changée. La pauvre jeune fille menaçait de devenir malade.
Cette idée lui avait déchiré le cœur et il était rentré chez lui précipitamment, pour se jeter aux genoux de son père et l'implorer en sa faveur et en faveur de Véronique.
Le docteur, profondément ému, avait promis
102 tE REMPLAÇANT.
de tenter encore une visite à M. Wouters. Il ne pouvait pas accorder ce que celui-ci exigeait, mais il augmenterait encore un peu son sacrifice. Si cette marque suprême de sa bonne volonté ne parvenait pas à triompher de la résistance du père de Véronique, alors il fallait abandonner toute espérance.
Le docteur s'était donc rendu chez M. Wouters pour tenter ce dernier effort, et il y avait plus de deux heures qu'il était sorti de chez lui à cet effet.
Bernard était assis devant le feu avec sa jeune sœur, car c'était une froide journée de mars. Leur mère, assise auprès d'une table, s'occupait d'un ouvrage de couture ; mais souvent elle jetait un triste regard sur son fils.
Le jeune homme, en effet, ne paraissait pas
avoir grande confiance dans le résultat de la nouvelle démarche de son père. Il avait déjà repoussé les paroles consolantes et les aimables encouragements de sa sœur, et regardait d'un air pensif les flammes qui se tordaient capricieusement dans Tàtre.
Enfin, fléchissant sous le poids de ses aooloureuses pensées, il laissa échapper un cri étouffe, et dit avec un mouvement d'impatience :
— Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureux!
— Allons, mon fils ne te désole pas ainsi, dit sa mère. Sois raisonnable. Tu ne sais pas, n'est-ce pas, si ton père ne réussira pas cette fois-ci.
— Ah! ma chère mère, comment pouvez-vous parler ainsi? répliqua-t-il tristement. Nous con-
naissons les conditions immuables posées par M. Wouters. Mon père ne veut pas accepter ces conditions, et il est allé chez M. Wouters pour lui répéter son refus. Comment pourrait-il donc réussir?
— Mais, Bernard, ne fais pas l'affaire plus noire qu'elle n'est, interrompit madame Christiaans.Ton pèrefera encore un nouveau sacrifice, .•
— Mais ce sacrifice est tout à fait insuffisant, ma mère, soyez-en convaincue : M. Wouters haussera les épaules et répétera son cruel arrêt. Certes, mon père est le maître, et je dois me soumettre à sa décision ; mais croyez-vous, ma mère, qu'il fait bien tout ce qu'il peut pour préserver son fils d'un désespoir éternel?
Madame Christiaans, stupéfaite, se leva de son fauteuil*
— L'ai-je bien entendu? s'écrîa-t-elle avec un douloureux accent de reproche. Bernard, tu accuses ton excellent père? Pauvre garçon, le chagrin t'égare.
— Oh! mère, pardonnez-moi! C'est une pensée coupable sans doute. Je sais que mon père a un cœur généreux et qu'il m'aime tendrement... et cependant, pourquoi me condamne-t-il à une vie de douleur, tandis qu'il peut acheter mon bonheur à prix d'argent?
— On exige de lui l'impossible.
— C'est un lourd sacrifice, je le sais; cependant, ma mère, il peut le faire»
— C'est-à-dire, oui, cela lui serait possible, s'il pouvait consentir à se dépouiller de tout, — de tout, comprends-tu bien, mon fils! — de tout ce que nous possédons, et à nous condamner, ta
m t^ REMPLAÇANT.
sœur et moi, à la pauvreté. Pour ce qui me concerne, je l'ai supplié plus d'une fois, les larmes aux yeux, de ne pas penser à moi, et de ne s'occuper que de ton bonheur. Ta bonne sœur a fait de même. Mais il dit que Dieu lui a prescrit un devoir, celui d'assurer également notre bienêtre à tous,
— Hélas I il se déflé donc de mon cœur; il doute de ma reconnaissance et de mon amour! dit le jeune homme en secouant la tête avec un profond soupir. Je deviendrais riche en partie avec votre argent et au prix de votre bien-être, et je pourrais souffrir qu'il vous manquât quelque chose, qu'un de vos souhaits restât inaccompli? Vous craindriez le besoin, tandis que votre fils, dont vous auriez acheté le bonheur par le sacrifice de votre fortune, vivrait dans
LE REMPLAÇANT. IW
l'abondance? Mère, mère, douter ainsi de mon amour, c'est me percer le cœur I
— Ah! Bernard, répondit madame Chrîstiaans. Je sais bien que, si cela dépendait de toi seul, nous pourrions nous dépouiller de tout sans inquiétude; mais la douleur obscurcit ton esprit et t'empêche de voir clairement les choses comme elles sont. Une fois marié, tu ne serais pas seul maître, et tu ne pourrais pas, en conscience, disposer librement d'une fortune qui appartiendrait également à ta femme... Si, plus tard, tu devais nous prêter secours..» Ah! je n'ose pas dire de quel terme ton père se sert... ce serait quelque chose comme une aumône pour laquelle ta femme devrait donner chaque fois son consentement. Ton père a beaucoup travaillé depuis sa jeunesse pour s'assurer un
peu de bien-être ! Ne sens-tu pas, mon fils, combien son caractère noble et fier doit redouter un pareil danger? Maintenant son travail peut encore nous préserver de tout besoin ; mais si le • malheur voulait qu'il devînt malade...
— Vous avez raison, mère; c'est vrai, je suis foui murmura le jeune homme d'un air sombre.
— Et songe, Bernard, que, depuis des années, ton père rêvait pour lui une vie moins laborieuse. Il pensait se reposer dans ses vieux jours, et s'amuser à cultiver des fleurs et des plantes. Il a fait le sacrifice de ce rêve, et il accepte sans murmurer l'obligaftion de travailler jusqu'à la fin de ses jours... par amour, uniquement p?.r amour pour toi.
— Hélas! le désespoir m'aveugle, gémit Bernard. Je suis injuste envers mon père. Que Dieu
me pardonne mon égarement! Non, non, quel que soit mon sort, je reste reconnaissant à mon noble père de son inexprimable bonté.
— Ne te laisse pas abattre par le découragement, mon fils; qui peut savoir? Peut-être ton père reviendra-t-il avec une heureuse nouvelle.
— Non, mère, c'est impossible. Je n'espère plus rien. Peut-être accepterais-je mon malheur avec résignation, si je n'avais toujours devant les yeux l'image de la bonne, de la pauvre Véronique. Songer qu'elle peut en devenir malade, et en mourir! Oh! cette affreuse pensée me rend fou.
— Paix! paix! s'écria madame Christiaans : nous allons le savoir. Il me semble que j'entends ton père.
Le jeune homme se leva, tremblant de crainte
et d'espoir. Il entendait dans le vestibule un bruit étrange, au milieu duquel il croyait distinguer non-seulement la voix de son père, mais encore celle de Véronique. Ne se trompait-il pas? Que pouvait signifier la visite de son amie? Son cœur se mit à battre, et il était tellement ému, qu'il fut obligé de s'appuyer au dossier d'une chaise pour ne point tomber.
La porte s'ouvrit brusquement! Le docteur courut vers son fils les bras ouverts, le serra sur son cœur, et sécria joyeusement :
— Bernard, Bernard, remercie Dieu et sois., content. Véronique devient ta femme.
Le jeune homme fondii en larmes, embrassa son père avec une tendre violence, en balbutiant des mots confus do reconnaissance et d'amour.
Derrière le docteur, M. Wouters et sa fille
étaient entrés aussi. Celle-ci s'était précipitée vers madame Christiaans, en poussant un cri de triomphe, lui avait jeté les bras autour du cou, et l'embrassait avec effusion en lui répétant ave(5 amour le doux nom de mère. Elle donna également l'accolade fraternelle à la jeune Catherine.
Bernard s'arracha de l'étreinte de son père,
i et s'écria, les mains tendues :
' — Véronique! Véronique!
— Bernard! Bernard! s'écria-t-elîe en venant vers lui jusqu'au milieu de la chambre. Ah! je suis folle de bonheur! Notre doux espoir va se réaliser. Que le ciel est bon pour nous!
Ils firent tous les deux un mouvement, comme pour se jeter dans les bras l'un de l'autre... mais un sentiment de pudeur retint la jeune
m LE REMPLAÇANT.
fille. Elle prit les mains de son fiancé, les étreignit fortement et le regarda en silence. Lears âmes rayonnaient dans leurs yeux; les regards qu'ils échangeaient en disaient plus que de longs discours.
Le marchand de vins, d'ordinaire si froid et si insensible aux choses du cœur, se sentit pro« fondement touché en voyant l'extrême joie de tous les assistants. Cette émotion l'embarrassait. Pour la cacher, et pour se donner une contenance, il s'approcha des deux jeunes gens et s'écria en plaisantant :
— Quoi, tonnerre! Gomment restez-vous là l'un devant l'autre à vous questionner du regard» comme si vous doutiez encore de votre bonheur? Allons, Bernard, montrez plus de confiance. Ma bonne Véronique deviendra votre femme dans
quelques semaines. Donnez-lui du moins le baiser des fiançailles.
Et il les poussa en riant dans les bras l'un de l'autre, et il battit des mains lorsqu'il les vit, heureux et tremblants, échanger le premier baiser.
— Qu'est ceci ?grommela-t-il; allez-vous pleurer maintenant, enfants?
Des larmes d'attendrissement avaient jailli en même temps des yeux de Bernard et de Véronique, et le jeune homme était tellement impressionné par ce bonheur inattendu qu'il alla tout chancelant jusqu'à une chaise, sur laquelle il se laissa tomber. La jeune fille, aussi presque défaillante, s'assit auprès de lui et lui prit la main en silence. Leurs larmes donnèrent envie de pleurer à leurs parents... et bientôt on ne
i%U LE REMPLAÇANT.
TÎt plus que des pleurs dans cette heureus^e famille. Le froid marchand de vins lui-même se frottait les yeux.
Mais cette disposition iriste ne dura pas longtemps. Un sourire se dessina sous les larmes et bientôt tous se livrèrent au bonheur dont leur cœur débordait.
La mère et la sœur avaîfot approché leurs chaises devant les fiancés, et tous ensemble, les jnaiûs entrelacées, et s'embrassant à Tenvi, avaientxommencé une interminable conversation sur l'heureuse existence qui attendait les deux jeunes gens, sur la noce, sur l'arrangement de leur demeure, sur ceci et sur cela, et sur les mille petits riens qui sont, pour des jeunes cœurs candides, comme les premières fleurs du bonheur.
LE REMPLAÇANT. fiS
Pendant ce temps-là, les deux pères étaient occupés ^ régler dans un coin les côtés matériels du mariage à venir. Et ils ne tardèrent pas, sang doute, à se mettre d'accord, car M. Wouters s'approcha des fiancés et leur dit à haute voix^
— Écoutez, enfants, ce que nous avons résolu. Dans ces temps incertains, il faut se hâter de saisir le bonheur lorsqu'il s'offre à nous. Nous allons nous empresser de réunir les papiers nécessaires et de faire publier les bans. Dans un bon mois vous serez mariés. Ce n'est pas en quatre semaines que vous pourriez vous arranger une maison; mais j'ai trouvé un moyen d'y pourvoir. Ma maison de campagne de Boendale e.^ abondamment garnie de beaux meubles et de tous les ustensiles nécessaires. Il y a même des vins choisis dans la cave. Eh bien, dès te jour
de votre mariage, vous partirez pour ma maison de Boendale, et vous y resterez tant qu'il vous plaira.
— Mon père, mon cher père, s'écria Véronique, que vous êtes bon et généreux !
— Merci, merci! vous me comblez de vos bienfaits, dit le jeune homme profondément ému.
— Nous réglerons cette affaire à l'amiable, reprit M. Wouters. Si vous voulez reprendre les
meubles, nous les ferons estimer au plus bas
prix possible. Quant au loyer de la maison, il devrait bien être de cinq mille francs; mais, comme vous ne faites que d'entrer en ménage, et que vous êtes mes enfants, je ne vous la porterai en compte que trois mille.
Les jeunes gens n'avaient pas d'oreilles pour
ces détails d'argent. L'idée d'aller habiter une belle villa à Boendale leur souriait tellement, qu'ils se levèrent pour combler le bon père de marques de gratitude.
Le docteur, qui était sorti pendant ce temps-là, revint avec une bouteille dans chaque main.
— Allons, la mère, s'écrîa-t-il gaiement, montrez que vous êtes encore ingambe ; mettez des verres et du dessert sur la table. J'ai là une couple de bouteilles de vin d'Espagne, que M. Wouters troursra excellent. Il m'a été envoyé par un comte que j'ai guéri d'une grave maladie d'estomac. Il faut que nous buvions un verre à la santé de M. Wouters et des fiancés.
— Oui, oui, et à la vôtre, docteur, dit M. Wouters, mais d'abord en l'honneur de nos enfants,
et à leur bonheur.
Les verres furent remplis, et chacun fut invité à en prendre un. Alors M. Christiaans dit d'un ton solennel :
— Le bon Dieu, qui m'a si visiblement protégé dans ma vie, m'accorde encore de voir accompli le vœu le plus doux de nos chers enfants. Élevons nos cœurs à Dieu et bénissons son saint nom. Puisse le créateur veiller aussi sur vous, mes enfants, et*..
11 fut interrompu par l'entrée de la servante qui lui tendit un papier plié, et lui dit avec une certaine agitation :
— Le garde-champêtre est venu avec cette lettre pour M. Bernard, Il dit que c'est trèspressé, et à remettre tout de suite.
Le jeune homme prit le papier, le déplia et y fixa les yeux...
LE REMPLAÇANT. m
Il poussa un cri affreux, et deviût pâle comrao un cadavre. Le papier échappa de sa main tremblante, et il s'affaissa sur une chaise, cacha son front dans ses mains et s'écria :
— Oh! mon Dieu, est-ce possible? Soldat! Je dois être soldat! Moi, chair à canon! Héla^I hélas! mon sang pour le tyran... La mort... la mort la plus horrible!.,.
Cette nouvelle tomba comme un coup de foudre
sur cette famille si heureuse auparavant. Les
verres se brisèrent; le vin coula sur la table; de
chaque poitrine s'échappa un cri de détresse, Ot
chaque visage devint également pâle..»
Le docteur sauta sur le papier, le ramassa, et se mit à lire. C'était un ordre du commissaire de milice, avertissant Bernard Christiaans que, son numéro étant atteint, il devrait se trouver le
i20 LE REMPLAÇANT.
jeudi suivant, — trois jours après par conséquent, — à neuf heures du matin, devant le conseil de révision pour, dans le cas où il serait reconnu bon, rejoindre immédiatement le dépôt du régiment qui lui serait désigné. On l'avertissait en même temps qu'il ne serait accordé de délai sous aucun prétexte, et que les retardataires, arrêtés par les gendarmes, seraient traités avec toute la rigueur des lois de la guerre.
Si courageux que fût le docteur d'ordinaire, il fléchit aussi sous le coup qui le frappait, et tomba sur une chaise en pleurant.
La chambre était remplie de plaintes; la mèroi les enfants, le frère et la sœur s'embrassaient en sanglotant et gémissaient tout haut, comme si la mort était là, présente, pour ravir ce fils à sa mère, ce fiancé à sa promise.
— Véronique, Véronique ! s^écrîaît le jeune homme en s'arrachant les cheveux avec désespoir. Quel brillant avenir s'ouvrait devant nous! Notre vie eût été un paradis d'amour, de paix, de bonheur... et voilà que le sort impitoyable fait évanouir pour jamais ce beau rêve! Il faut que je parte pour la guerre; mon sang coulera pour l'ennemi de notre patrie! Oh! affreuse certitude : je vais donc mourir oublié dans les déserts de la Russie, en prononçant votre nom si cher !
De nouveaux gémissements et de nouveaux sanglots répondirent à la plainte amère du pauvre Bernard.
— Sans doute, c'est une terrible nouvelle, dit le marchand de vins au docteur; mais je ne comprends pas pourtant qu'elle vous frappe d'un
122 LE REMPLAÇArrr.
si profond découragement. Ne nous reste-t-il pas un moyen assuré de sauver Bernard?
— Un moyen, vous connaissez un moyerî?
dit M. Christiaans, dont les yeux brillèrent de joie.
— Cherchez un remplaçant pour votre fils.
— Ahl monsieur Wouters, c'est cruel de me donner ainsi un faux espoir! La dernière levée a emmené tous les hommes disponibles. Je connais des centaines de fils de riches bourgeois qui ont été obligés de partir, quoique leurs parents fussent disposés ^aux plus grands sacrifices. Il n*y a pas de remplaçants à* trouver.
— C'est-à-dire, répondit M. Wouters, qu'ils 'sont très-rares, je le sais. Mais qu'on ne puisse pas en trouver du tout, cela n'est pas exact non plus : et la preuve c'est .que, il y. a huit jours à
XE RExMPLAÇAriT. ^S3
peine, le baron Van Cranings a pu acheter un Templaçant pour son Gis.
Tous s'étaient approchés et écoutaient ces affirmations avec des yeux pleins d'espoir.
— Et qui plus est, continua le marchand de vins, j'ai entendu dire, la semaine dernière, que Stoens, le marchand d'âmes qui demeure près de l'église de La Chapelle, avait encore deux remplaçants disponibles. Le temps qui nous reste est trop court pour qu'on le perde à geindre et à pleurer. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de refouler notre effroi et notre tristesse, de nous mettre en course chacun de notre côté, et de chercher sans trêve ni repos jusqu'à ce que nous ayons trouvé un remplaçant.
— Et vous croyez qu'il y a quelque espoir nie réussite? demanda le docteur.
— Je n'en doute nullement ; mais c'est une affaire de grand sacrifice. Le baron Van Cranings a donné quinze mille francs pour racheter son fils. Peut-être ne voudrez-vous pas donner autant; dans ce cas...
— Pour préserver mon fils, mon bon Bernard, d'une mort certaine? s'écria le docteur avec force. Pour arracher mon fils des mains du boucher, je suis prêt à donner tout, jusqu'à mon lit. N'est-ce pas, femme? n'est-ce pas, Catherine?
— Oui, oui, jusqu'à notre dernière chemise, répondit madame Christiaans.
— Eh bien, Bernard, reprit M. Christiaans, suivons donc le bon conseil de M. Wouters. Viens avec moi; courons sans relâche et cherchons toute la journée. Si nous trouvons un
remplaçant, n'importe ce qu'il coûte, nous remercierons Dieu à deux genoux. Viens, viens !..• Et le docteur, suivi de son fils et de M. Wouters, quitta sa demeure, le cœur palpitant d'un dernier espoir.
Pendant toute cette journée, jusqu'à la nuit» et le lendemain encore, le docteur, son fils et M. Wouters coururent partout, avec une anxiété croissante et une espérance qui s'amoindrissait sans cesse, dans Bruxelles et ses faubourgs pour trouver un remplaçant.
Souvent^ durant ces tristes efforts, un rayon de joie vint illuminer leur avenir, quand Tune
LE REMPLAÇANT. liT
OU l'autre personne leur annonçait que chez tel négociant en chair à canon, ou dans telle rue, il y avait un jeune homme libre et disposé à se vendre; mais chaque fois ils eurent la plus pénible désillusion; car tousces jeunes gens, rebut des précédentes levées, avaient des défauts corporels qui les rendaient inhabiles au service militaire, et la plupart d'entre eux avaient déjà été refusés par le conseil de révision.
Le docteur, pour pouvoir sauver son pauvre fils,, offrit jusqu'à quinze mille francs pour mi remplaçant, et, s'il l'avait fallu, il en aurait encore donné davantage; mais les deux dernières levées extraordinaires avaient complètement tari la source d'un pareil secours. Comme lo départ pour l'armée était alors considéré par tout le monde comme une condamnation à mort, les
i28 LE REMPLAÇANT.
plus pauvres mêmes refusaient de sacrifier leur existence pour de l'argent.
A mesure que le temps s'écoulait en démarches infructueuses et que la conviction leur venait que Bernard devrait partir, l'épouvante et le désespoir grandissaient de plus en plus dans la maison du docteur. Sa femme et sa fille pleuraient toute la journée et élevaient vers le ciel leurs mains suppliantes pour implorer le secours du Très-Haut. Véronique, accompagnée de sa jeune sœur, venait pendant quelques heures le matin et l'après-midi mêler ses larmes aux leurs, attendant toujours et aspirant après l'heureuse nouvelle que Bernard avait pu enfin acheter un remplaçant.
Mais cette nouvelle ne venait pas ; au contraire, lorsque Bernard ou son père rentraient
pour quelques instants au logis, et que chacun les interrogeait avec inquiétude, ils répondaient tristement :
— - Rien, hélas! rien encore.
Et alors les pauvres femaies retombaient en pleurant sur leurs chaises et remplissaient la chambre de cris à fendre le cœur, jusqu'à ce que celui qui avait donné ce nouvel aliment à leur désespoir sortît de nouveau pour continuer ses fiévreuses recherches.
Ainsi, dans la plus douloureuse incertitude, ballottés entre un faible espoir et une terrible inquiétude, on atteignit la moitié du troisième jour sans le moindre résultat. Dans la matinée du lendemain, Bernard devait paraître devant le conseil de révision, pour entendre prononcer son arrêt irrévocable.
Le docteur avait perdu toute espérance de trouver un remplaçant pendant la demi-journée qui leur restait. Il ne lui restait d'autre ressource que d'obtenir un délai; qui pouvait savoir si ses recherches ne uniraient point par réussir, dans le cas où on lui donnerait deux ou trois jours de temps?
Encouragé par cette pensée, il se rendit chez le préfet, chez le général commandant en chef, et chez le commissaire de milice. Il répandit l'argent à pleines mains pour pouvoir pénétrer auprès de ces hauts fonctionnaires, et, admis en leur présence, il implora, les larmes aux yeux, leur faveur et leur bienveillance. Il rappela les services qu'il avait rendus, dans sa longue carrière, à son pays et à l'humanité, décrivit le désespoir de sa femme, et parla même du bril-
îant mariage que son fils était sur le point de contracter, et qui allait être irrévocablement rompu.
Mais il eut beau prier et supplier, partout il fut repoussé avec une inexorable froideur. Les ordres de l'empereur étaient d'une sévérité extrême; il fallait envoyer immédiatement à l'armée tous les conscrits, et il était expressément défendu aux autorités d'accorder un. seul jour de retard, sous quelque prétexte que ce fût. Le temps était venu où chacun devait payer sa dette à la patrie, et puisque son fils était désigné par le sort, il pouvait chercher des consolations dans cette idée que des centaines de mille jeunes gens se trouvaient dans le même cas.
Le docteur eut donc la complète conviction qu'il fallait abandonner tout espoir. Son mal-
heureux fils devait être mené à la boucherie ; personne ne pouvait détourner ce calice d'amertume. Tout avait été essayé. Il ne leur restait plus qu'à courber la tête sous le coup de l'implacable fatalité.
Désolé, et comprimant avec effort ses larmes,
M. Ghristiaans remontait péniblement la rue d'Arenberg pour regagner le haut de la ville. Il
marchait les yeux baissés, murmurait tout bas des mots sans suite, et chancelait sur ses jambes comme un homme ivre.
Il fut tiré tout à coup de ses tristes réflexions par quelqu'un qui- lui frappa sur l'épaule en
disant :
— Bonjour, monsieur Ghristiaans; je suis bien aise de vous voir, car j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer.
LE REMPLAÇANT. 43i
— One heureuse nouvelle? répéta le docteur, dans les yeux duquel s'alluma une étincelle d'espérance. Si cela pouvait être vrai! Parlez^ parlez, mon bon Marck!
Tout à fait absorbé par sa douleur, il ne doutait pas que le marchand de bestiaux n'eût à lui annoncer qu'il avait trouvé un remplaçant pour Bernard.
Mais son ami, lui prenant la main, lui dit d'une voix vibrante d'enthousiasme :
— Vous savez bien, docteur, mon Jacques qui
était soldat, et qui était parti pour la Russie avec
la grande armée? Depuis des mois nous n'avions
plus reçu de lui ni lettres ni nouvelles; nous
le pleurions déjà comme mort, et nouî? avions
dit plus d'une prière pour le repos de son âme.
Eh bien, mon ami, partagez la joie que j'éprouve,
mon Jacques vit, et il revient samedi à Bruxelles, définitivement libéré du service! Eh bien, vous ne me félicitez pas?
— Sans doute, sans doute, balbutia le docteur, péniblement affecté par cette déception de i?on espérance. Libéré du service? Gomment est-ce possible?
— Ah ! on a bien raison de dire qu'il y a des malheurs heureux, répondit le marchand de bestiaux. Il y a deux mois, dans une bataille sanglante, mon fils a reçu une balle dans la jambe; on l'a porté à l'ambulance, et après de longues souffrances, il a été guéri. Il boite de la jambe gauche, qui est restée plus courte que l'autre. Il nous écrit que cette infirmité diminuera avec le temps, et disparaîtra peut-être complètement. Dans tous les cas, comme il n'est
plus capable de suivre T armée, on lui a donné son congé définitif. Maintenant je suis obligé de convenir, ami Christiaans^ que vous n'êtes pas le seul qui ait de la chance. Tenez, je suis si content que, dans l'excès de ma joie, il me prend des envies d'embrasser les passants! Venez avec moi, ami Christiaans; faites-moi le plaisir de venir boire un coup de via avec moi à l'heureux retour de mon fils Jacques. J'offre une bouteille de tout ce qn'il y a de meilleur, à votre choix.
En achevant ces mots, il prit le bras du docteur et remonta avec lui la rue d'Aren* berg.
— Boire du vin? moi, boire du vin? sour pira M. Christiaans avec une amère ironie. Noa> aissez-moi rentrer chez moÎM..
— Avez-vous du chagrin, demanda M. Marck étonné.
— Du chagrin? répéta le docteur. Mon cœur se serre d'inquiétude dans ma poitrine. Ah! mon ami Jean, vous m'avez dit un jour que j'étais l'homme le plus heureux de la terre, et je n'ai pas nié que Dieu ne m'accordât ses plus douces faveurs. Mais aujourd'hui, je ferais volontiers le sacrifice de tout le bonheur de ma vie, si je pouvais détourner par là l'horrible malheur qui me frappe!
— Un horrible malheur? Votre femme?..,
— Hélas! mon fils Bernard doit devenir soldat. Vous pouvez juger, par les douleurs que vous avez souffertes , ce que mon cœur paternel désespéré doit souffrir à son tour.
— Votre fils doit partir? s'écria le marchand
de bestiaux ému. A la guerre? ô ciel, qui eût jamais pensé cela? Pauvre ami Christiaans, je comprends votre chagrin; cette terrible nouvelle me gâte toute ma joie.
— C'est ainsi que la chance tourne dans la vie, murmura le docteur. Un seul jour suffit pour plonger le plus heureux dans l'abîme du désespoir. Vous , retrouverez le Ois que vous croyiez perdu, et je perds mon pauvre Bernard que je croyais exempt du service... au moment même où son mariage avec Véronique Wouters était décidé! [Maintenant je n'aurai plus de jours tranquilles; la douleur, les regrets, le désespoir, voilà tout ce qui me reste. — Et ma femme, ce coup de poignard qui lui perce le cœur, ne la tuera-t-il pas?
Ils marchèrent un instant en silence, M. Marck,
m LJE REMPLAÇANT.
se rappelant tout ce qu'il avait souffert luimême, était ému d'une profonde pitié.
— C'est affreux, dit-il, Bernard, votre fils, soldat! J'ai peine à le croire. Quand doit-il partir?
— 11 comparaît demain devant le conseil de révision, et immédiatement après il nous est enleva.
— Demain, déjà? N'avez-vous donc pas pu trouver de remplaçant?
— Ah! je donnerais vingt mille francs; mais» hélas! il n'y a plus de remplaçants.
^ Ils sont rares, en effet; mais qu'il n'y ea ait plus du tout...
— Si vous saviez comme, depuis trois jourSt j'ai couru et remué ciel et terre pour en découvrir un! Il n'y a presque pas une rue dans
Bruxelles que je n'aie parcourue deux ou trois fois, pas de bureaux de marchands d'âmes auxquels je n'aie frappé cinq ou six fois. Tout a été inutile. Maintenant je retourne à la maison, convaincu que tout espoir est perdu. Mon pauvre fils, mon boa Bernard, voué à la mort la plus affreuse! Ohl mon Dieu! nous avez-vous donc abandonné?
Le marchand de bestiaux garda un instant le silence, puis il reprit d'un ton consolant :
— Certes, votre malheur est grand, ami Chris-^ tiaans; Téternelle crainte qu'endure un père tandis qu'il suit son fils en idée sur les champs de bataille est une souffrance indescriptible; mais pourquoi penser que tous les jeunes soldats sans exception doivent mourir? Vous voyez biea que mon fils Jacques revient vivant et bien por-
tant. Pourquoi n'en serait-il pas de même de votre Bernard? C'est une loterie, et celui qui tire un bon numéro...
Le docteur secoua tristement la tête et murmura :
— Ah! le bonheur m'a tourné le dos. Plus d'espoir!
Ils arrivèrent au haut de la montagne, près du Parc.
Le marchand de bestiaux prenant le main du docteur pour lui dire adieu :
— Allons, ami Christiaans, fit-il, ne désespérez pas tout à fait. Qui sait si vous ne trouverez pas encore un remplaçant avant l'heure du conseil de révision. Peut-être à la séance même du conseil? Vous avez toujours été si heureux! Je ne puis croire que le ciel vous refuse tout à coup
•ses faveurs. Ayez confiance jusqu'à ce que le ^ort de votre fils soit définitivement décile. Ah! si je pouvais apprendre que vous avez trouvé le moyen de garder Bernard à la maison, il me semble que je danserais de joie! Du courage, un peu de courage, mon ami. Au revoir.
Le docteur se détourna et continua lentement son chemin. Il n'avait puisé dans les paroles de son ami ni consolation ni encouragement. La cruelle réalité était toujours devant ses yeux. Dans la sombre prostration de son esprit, il se sentait envahir par un sentiment d'envie. Le fils du marchand de bestiaux allait revenir le samedi suivant, libre et sauf, et Bernard, son fils adoré, serait peut-être le même jour loin de ses parents, en route pour l'un ou l'autre champ de carnage I
Mais il chassa bientôt ces mauvaises pensées^ courba la tête sous le poids de sa douleur, et «e traîna vers sa demeure d'un pas incertain.
Arrivé à la porte de Namur, il hésita on mo-ment et s'arrêta épouvanté. Quelle nouvelle apportait-il à sa famille désolée? Il entendait déjà les cris de désespoir de sa femme et de ses enfants; il voyait couler leurs larmes ; il voyait leurs mains suppliantes se tendre vers lui... et il n'avait à leur donner qu'une nouvelle qui devait anéantir leur dernière espérance.
Il n'y avait pourtant pas moyen d'échapper à cette fatale nécessité. M. Christiaans reprit te chemin de sa maison.
Au moment où il allait mettre la clef dans la serrure, la servante, qui épiait sans doute sa rentrée, ouvrit la porte et lui dit :
t.E RE^MPLAÇANT. 1^3
i— Monsieur, depuis plusieurs heures, il y a là, au parloir, cinq ou six personnes malades qui vous attendent.
— Des malades, des malades? grommela le docteur avec impatience. J'ai bien la tête à ça aujourd'hui : je suis plus malade qu'eux!
— Ils ne veulent pas s'en aller, monsieur, répondit la serv^ante»
— Eh bien, qu'ils attendent alors ! Tout à l'heure j'aurai peut-être la tête plus libre.
Et le docteur traversa le vestibule pour se rendre dans la pièce ofr sa famille se tenait à*habitude, et où se trouvaient réunis pour le moment, Bernard, sa mère, Véronique et la jeune sœur de cette dernière.
Tous se tenaient silencieux et pleuraient, la figure cachée dans leur mouchoir.
A Tapparition du docteur tout le monde se leva, et, comme il Tavait prévu, toutes les mains se tendirent vers lui, implorant un mot qui mît un terme à leurs angoisses.
— Pleurez, pleurez, enfants, répondit-il avec un accent désespéré. Rien, rien. Tout est perdu^ tout est fini!
Mme christiaans retomba sur sa chaise en pous* santun cri perçant; Véronique courut d'un bout à l'autre de la chambre en poussant des gémissements, et Bernard se jeta au cou de son père en pleurant sur sa poitrine.
Durant quelques minutes la chambre fut remplie d'un bruit confus de plaintes et de san* glots, à travers lesquels on distinguait les mots de « soldat, tyran, sang, mort. )>
Mais petit à petit les devoirs de père de
famille apparurent à l'esprit du docteur, et il s'efforça de rendre à sa famille éplorée l'espoir qu'il n'avait plus lui-même. Il leur apprit l'heureux retour du fils du marchand de bestiaux. C'était donc une exagération de croire que la plupart des conscrits ne devaient pas revoir leur pays natal.
D'ailleurs, il y avait encore dix à douze
personnes en course pour chercher un remplaçant, et on ne pouvait pas savoir si l'une
d'elles ne réussirait pas à en trouver un. Ce n'était qu'un faible espoir, à la vérité; mais aussi longtemps que l'arrêt définitif n'était pas prononcé, on ne devait pas désespérer de Taide du ciel. ■
Ses paroles avaient-elles réellement fait descendre un rayon d'espérance dans l'esprit de sa
famille, ou n'avaient-ils plus la force de gémir? Quoi qu'il en soit, ils s'étaient rassis et pleuraient eu silence*
M. Christiaans, épuisé, éprouvait l'irrésistible besoin de recueillir ses esprits et de prendre un instant de repos dans la solitude.
— Mes enfants, dit-il, il y a plusieurs malades qui m'attendent. Je ne puis pas me dispenser de leur donner mes soins ou mes conseils» Comprimez votre douleur tant que vous le pourrez. Peut-être y a-t-il encore de l'espoir» Jusqu'à tout à l'heure.
Il retraversa le vestibule, ouvrit la porte de son cabinet, et sonna la servante, à laquelle il donna ordre d'introduire les malades l'un après l'autre.
Ce fut avec une impatience et une préoccu-
pation visibles qu'il écouta leurs plaintes et leurs explications. Il écrivit à la hâte ses ordonnances, et congédia ses clients.
Alors, seul et délivré du fardeau de ses devoirs professionnels, il s'assit devant sa table, laissa tomber sa tête dans ses mains, et s'absorba tout entier dans la contemplation de son malheur. Qans sa rêverie sombre, il vit son malheureux fils, la poitrine trouée, tomber sur le champ de bataille au milieu de monceaux de cadavres sanglants, et cherchant, de sa main crispée, à arrêter son sang qui coulait à flots. Il entendit retentir son cri de détresse... mais les détonations de Tartillerie, les hennissements des chevaux et les mille bruits de la bataille étoufîèreni sa voix. Personne ne vint... et lui, le père, il assistait de loin, impuissant et navré, à l'agonie
de son fils, expirant sans secours au milieu d^une mare de sang!
M. Christiaans avait beau chercher à chasser cette effroyable vision, elle revenait Tassaillir malgré lui, et lui faisait dresser les cheveux comme s'il assistait réellement à cet épouvantable spectacle.
La servante entra, et lui dit :
— Monsieur le docteur, il y a dans l'antichambre un monsieur qui veut absolument vous parler. C'est très-pressé, à ce qu'il prétend.
M. Christiaans la regarda pendant quelques secondes d'un air égaré, comme s'il n'avait pas compris.
Elle répéta sa phrase.
— Qu'on mè laisse tranquille, grommela-t-il;
que ce monsieur choisisse mieux son temps. Je n'y suis pour personne.
Au bout d'un instant la servante rentra. Et, comme le docteur se fâchait, elle lui dit que le visiteur importun voulait parler au docteur d'un remplaçant pour son fils.
A peine eut-elle cessé de parler que M. Ghristiaans s'écria avec une joie soudaine :
— Oh ! Thérèse, Thérèse, introduis -le vite, vite! — Mes yeux ne me trompent-ils pas? balbutia-t-il avec étonnement, lorsque le visiteur entra dans son cabinet. Vous, Guillaume Hoofs, vous m'apportez des nouvelles d'un remplaçant pour mon fils?
— Oui , monsieur le docteur, répondit le jeune homme. Il n'y a qu'une couple d'heures
que j'ai appris dans quelles tristes circonstances vous vous trouviez.
— Et alors, vous souvenant que je vous fis un jour quelque bien, vous vous êtes mis en course pour me chercher un remplaçant? Vous en avez trouvé un? Vous souriez? Dieu, dans sa bonté, se serait-il servi de vous pour la libération de mon fils? Quelle récompense ce serait là!
— Que votre cœur se réjouisse, monsieur le docteur; c'est ainsi : votre fils ne deviendra pas soldat. Un autre partira à sa place pour la guerre.
— Est-ce im jeune homme sans infirmités?
— Sans la moindre infirmité. Il s'est déjà fait visiter et accepter par un médecin militaire.
— Quel est cet homme envoyé par le ciel? Où demeure-t-il?
— Il est devant vos yeux, docteur.
M. Chrisliaans fit deux pas en arrière, tellement étaient grandes sa surprise et son incrédulité.
— Vous, vous, Guillaume Hoofs, vous deviendriez soldat à la place de mon fils? Impossible... vous rendriez donc la vie et le bonheur à toute une famille?
— Pourquoi pas, monsieur le docteur?
— Vous avez une mère?
— En effet, une mère chérie.
— Vous ne pouvez pas l'abandonner. La loi défend à tous ceux qui sont exempts comme enfants uniques, de devenir soldats sans le consentement écrit de leurs parents.
— Ma mère m'a donné son consentement.
— Et elle vous aime? Comment cela se peut-il?
Guillaume Hoofs alla jusqu'à la porte, s'assura qu'elle était bien fermée, et dit à demi-voix^ d'un ton solennel :
— Voyez-vous, monsieur le docteur, lorsque j'appris votre malheur et votre chagrin, je me souvins de la bonté surhumaine avec laquelle vous m'avez sauvé, moi qui n'étais pour vous qu'un inconnu; bien plus, moi qui avais voulu attenter à vos jours en dirigeant un couteau contre votre poitrine. Alors Dieu m'inspira l'idée de saisir cette occasion unique de vous payer, non pas ma dette d'argent, mais ma dette morale. Je savais bien que ma mère en serait effrayée et désolée, mais je connais son cœur. Je lui ai
raconté, sans rien lui cacher, monsieur le docteur, tout ce qui m'a poussé au crime, tout ce qui s'est passé entre nous, toute la reconnaissance que je vous dois, à vous qui avez sauvé rtionneur du fils, après avoir sauvé la vie de la mère. Elle a pleuré longtemps et amèrement.
— Elle a pleuré, la pauvre mère?
— Oui, elle a pleuré; mais cependant, à travers ses larmes, elle s'est écriée : « Va, Guillaume, fais ton devoir envers notre bienfaiteur; va, mon enfant, je prierai pour toi, et Dieu te protégera! »
Le docteur avait envie de sauter au cou du jeune homme, mais il se retint.
— Ah! les nombreuses déceptions que j'ai éprouvées depuis trois jours m'ont rendu défiant.
Guillaume, n'est-ce pas une résolution précipitée?
454 LE RExMPLAÇANT.
N'hésiterez-vous pas? Savez-voiis bien ce que vous faites?
— Oh! très-bien, monsieur. Si vous refusiez mon offre, j'en serais très-malheureux.
— Et quelles conditions y mettez-vous?
— Aucune, absolument aucune.
— Comment? Je ne vous comprends peutêtre pas bien. J'ai offert quinze mille francs pour un remplaçant. Je vous donnerai également cette somme, et, en outre, je vous donnerai quittance de ce que vous me devez.
LYie expression de tristesse assombrit le visage du jeune homme, qui secoua la tête en signe do refus*
— Ce n'est peut-être pas assez? demanda le docteur. Dites-le, je suis prêt aux plus grands sacriflces.
LE REMPLAÇANT. iSS
— Vos paroles m'attristent, dit Guillaume Hoofs en soupirant. Quel mérite mon action aurait-elle aux yeux de Dieu et aux vôtres, si j'en acceptais le payement en argent? Ahl je vous en supplie, ne me parlez pas d'une récompense matérielle. Yendrais-je ma vie pour de l'argent? Non, je la rends à qui je la dois. Laissez-moi sauver votre fils, et penser que je puis faire le bonheur de mon bienfaiteur. Estimezmoi assez pour accepter mon offre, et je vous en serai reconnaissant comme d'un nouveau bienfait.
Le docteur ne sut plus contenir sa joie et son admiration. 11 sauta au cou du jeune homme et le pressa sur son cœur en versant des larmes d'attendrissement. En même temps il levait les yeux au ciel et bénissait Dieu qui, par des voies
mystérieuses et détournées, lui avait permis de guérir une femme malade et de tirer son fils d'une situation désespérée, pour lui préparer ensuite l'inexprimable bonheur qui venait de lui échoir.
Après cette étreinte fiévreuse, il prit la main du jeune Hoofs, et s'écria :
— Allons, allons, courons apprendre cette bonne nouvelle à ma femme et à mes enfants. Comme ils vont sauter de joie!
Mais Guillaume Hoofs le retint en disant :
— Monsieur le docteur, accordez-moi encore quelques instants, et écoutez-moi patiemment. Je ne vous pose pas de conditions, mais j'ai cependant une prière à vous adresser : ma mère va rester toute seule maintenant...
— Ah! j'ai déjà pensé à votre mèrel iuter-
rompit M. Christiaans. Vous ne voulez pas d'argent, mais...
— Elle aussi le refusera, du moins si vous le lui offrez comme la rémunération de ce que je fais en ce moment.
— Elle refusera! répéta le docteur étonné. Quelles gens êtes-vous donc? Elle est pauvre, n'est-il pas vrai? De quoi vivra-t-elle?
— J'avais, à force d'économies et de travaux extraordinaires, épargné trois cents francs pour vous payer ma dette. — Non, je vous en prie» monsieur, laissez-moi parler et ne m'interrompez pas.— Cet argent, que je n'ose plus vous offrir, la mettra pour quelque temps à l'abri du besoin. Elle peut encore travailler un peu. Ma prière tend à un autre but : ma mère va penser à moi jour et nuit maintenant. Ce triste isolement
m'épouvante pour elle. Ce que je vous demande, et je connais assez la bonté de votre cœur pour être sûr que vous exaucerez ma prière, c'est d'aller de temps en temps, tous les jours si c'est possible, lui faire visite, la consoler, lui donner du courage et lui parler de moi, jusqu'à ce que je revienne.
— Continuez, continuez, murmura le docteur en souriant d'un sourire étrange. Est-ce tout?
— Assurez-moi, monsieur, que vous veillerez sur ma bonne mère... Et si ses forces étaient insuffisantes pour lui permetre de gagner son pain quotidien, soyez son protecteur. Faites-moi cette promesse, et je pars heureux et tranquille.
— Ah! ah! s'écria M. Ghristiaans, c'est là tout ce que le sauveur de son fils ose demander au bon docteur d'Ixelles? Non, votre mère ne
sera pas seule, elle ne travaillera pas, elle n'aura pas 5 redouter le besoin. Il y a donc une lutte de générosité entre nous? Je dois plier pour vous, je le reconnais; mais pourtant je dois résister autant que possible. Dès aujourd'hui voire mère devient pour moi une sœur chérie; elle fera partie de ma famille, elle demeurera avec nous, et nous Tentourerons de soin?, de reconnaissance et d'amour. Êtes-vous content?
Guillaume Hoofs prit la main du docteur, la porta à ses lèvres et l'arrosa de ses larmes.
M. Christiaans s'élança vers la porte.
— Venez à présent, dit il, vous devez voir le bonheur qui est votre œuvre.
— Mon secret! mon secret! murmura le jeune homme avec angoisse,
— Ne craignez rien. Pas un mot là-dessus!
ICO LE REMPLAÇANT.
Et il entraîna Guillaum7 Hoofs jusque dans la chambre où toute sa famille se livrait encore à une douleur muette.
— Louez Dieu ! s'écria-t-il ; Bernard est sauvé. Il ne doit plus être soldat. Voici son remplaçant. Ne doutez pas ; la fatalité a cessé de s'appesantir sur nous. Au lieu de pleurer ton départ, Bernard, nous célébrerons bientôt ton heureux mariage.
Cette nouvelle fut accueillie par les manifestations de la joie la plus vive. Tous les visages s'illuminèrent comme par enchantement. Mais en même temps la surprise s'y peignit, à l'aspect de ce jeune monsieur à la mise convenable, qui ne paraissait pas appartenir à la classe des gens qui sont capables de se vendre.
— Je comprends votre étonnement, mes enfants, dit le docteur. M. Guillaume Hoofs n'est
pas un remplaçant ordinaire. Un jour, j'ai eu le bonheur de sauver la vie à sa mère, et de leur faire à tous les deux un peu de bien. C'est par pure reconnaissance qu'il prend ta place, Bernard. Il ne veut même pas une rémunération pécuniaire. Bénissez-le pour sa générosité et pour son inappréciable bienfait.
Bernard sauta au cou du jeune Hoofs et l'embrassa avec effusion. 11 l'appela son libérateur, son bienfaiteur, son frère, et le serra à différentes reprises sur son cœur reconnaissant. Véronique, puis les autres, eurent leur part de ces étreintes. Bientôt des actions de grâces s'élevèrent vers le ciel et des larmes de bonheur coulèrent de tous les yeux. Madame Christiaans sanglotait d'attendrissement. Catherine dansait de joie.
— Écoutez, enfants, s'écria enfin le docteur. Notre gratitude ne doit pas se borner à des paroles. Il est bien vrai que le bon Guillaume Hoofs refuse toute récompense, mais nous avons un moyen de lui payer une faible partie de notre dette. Il a une vieille mère, une noble et vertueuse femme, et ce qui lui fait le plus de peine, c'est que cette bonne mère va rester toute seule et languir dans sa solitude désolée. Je lui ai promis que sa mère viendra demeurer avec nous, et que nous la chérirons comme ^ elle était de la famille.
— Oui, oui, c'est ça, répondit-on en chœur. Nous nous évertuerons à luî rendre la vie douce.
Elle sera une sœur pour moi, dit madame Christiaans.
— Jô l'aimerai comme une seconde mère, ajouta Catherine.
— Laissez-la venir demeurer avec nous dans la villa de Bocndale, s'écria Ve'ronique,
— Non pas, dit le docteur. Elle a besoin d'une compagne de son âge. Ma bonne femme causera avec elle, ira se promener avec elle, ne la quittera jamais, et la protégera contre le moindre chagrin. Là-haut, du côté du levant, vers le jardin, est notre plus belle chambre, la plus gaie et la mieux aérée. Ce sera celle de la mère de notre sauveur. Qu'elle soit toujours honorée et aimée de nous tous plus que tout autre membre de la famille.
Guillaume Hoofs était debout au milieu de Tappartement, pleurant de joie et d'attendrissement. Quoil il pensait ne remplir qu'un do-
voir, et son action allait assurer l'avenir et le bonheur de sa mère.
11 comprima ses larmes, maîtrisa son émotion, et dit :
— Il faut que je sorte pour aller chercher mes papiers à l'hôtel de ville. Soyez bien convaincus que demain, à l'heure fixée, je serai au conseil de révision pour me présenter comme le remplaçant de Bernard Christiaans. A demain, monsieur le docteur !
Tout le monde lui souhaita le bonjour en l'accablant de nouveaux témoignages de reconnaissance.
— Ahl vous attachez trop de prix à mon sacrifice, répondit-il. Le plus heureux de nous tous, c'est moi.
Madame Christiaans lui cria ;
— Monsieur Guillaume, dites à votre bonne mère que j'irai la chercher tout à l'heure dans la voiture du docteur. Elle passera la soirée avec nous, pour faire connaissance avec ses nouveaux amis et avec sa nouvelle demeure.
— Merci, merci! à demain! murmura le jeune homme, en s'éloignant rapidement.
Le lendemain, il comparut devant le conseil de révision, fut accepté et partit pour l'armée. Il resta de longues années au service, devint officier, et obtint même la croix d'honneur pour sa bravoure sur le champ de bataille.
Que Dieu récompense les nobles actions et accorde une longue vie aux bons cœurs, c'est ce que prouve le commencement de notre récit, où nous avons vu Guillaume Hoofs, toujours dévoué
et charitable, donnant le bras au nonagénaire docteur Christiaans.
Et maintenant nous savons que lé lien qui unissait si étroitement les deux vieux amis n'était pas autre chose que le doux et saint lien de la reconnaissance.
LA
Dans une chambre au rez-de-chaussée d'une petite maison de la rue de la Boutique, à Anvers, était assise Annemie S la pauvre veuve de Jean Boots le naufragé, occupée à raccommoder et à rapiécer des sacs à grain endommagés.
Le triste vide de la petite chambre attestait la misère des habitants. Tout le mobilier se composait d'une couple de chaises boiteuses, d'un bmc de bois, et d'une tablé. Dans un coin, il y
1« Àbiéyiatioji de « Âuno-Morie i.
avait une alcôve close de rideaux de calicot bleu rayé. Quelques vêtements usés et passés, pendus çà et là à la muraille, semblaient indiquer que cette alcôve servait de chambre à coucher à des enfants.
Annemie avait été malade pendant six semaines. Elle avait repris à peine assez de forces pour se tenir sur ses jambes; et la transparence de ses joues creuses, Téclat vitreux de ses yeux profondément enfoncés sous l'orbite, pouvaient faire craindre que la mort ne la menaçât encore.
Elle devait être plongée dans des pensées lointaines, car tout en travaillant, elle secouait souvent la tête et poussait un profond soupir. Parfois son œil se mouillait de larmes contenues à grand'peine; parfois aussi une étincelle d'amour et d'enthousiasme s'allumait dans son regard.
Mais ce qui semblait la surprendre elle-même, c'était une agitation nerveuse qui lui faisait quelquefois tourner la tête et regarder avec effarement autour de la chambre, comme si ell croyait entendre quelqu'un.
Pour la troisième fois, elle fut troublée dans sa rêverie par des sons mystérieux qui s'élevaient sans doute de son propre cœur.
Elle porta les deux mains à ses tempes e murmura avec effroi :
— Sa voix! Mon nom! Chère Annette! Ah! c'est ainsi qu'il m'appelait quand il était gai... Et il rétait presque toujours, le bon... Dieu miséricordieux, protégez-moi; ma tête estencort si malade!
La même émotion la saisit pour la quatrième
fois.
— Encore! raurraura-t-elle avec une angoisse croissante. « Priez pour mon âme ! )> soupire sa voix. Son esprit serait-il invisible à côté de moi? Qui sait? en ce jour-ci!
Elle se leva, se dirigea lentement et en chancelant vers un des coins de la pièce, et ouvrit la porte qui donnait accès à une seconde chambre encore plus petite.
Là aussi, il y avait une espèce d' alcôve. Audessus d'un prie-Dieu, un crucifix en bois noir était fixé à la muraille, et à côté, près du lit, un chapeau de matelot en toile goudronnée, nommé sudouest, était suspendu à un clou.
La femme se laissa tomber sur le petit banc» éleva les mains vers le cruciûx, remua les lèvres et pria à voix basse en tournant vers le ciel ses yeux suppliants.
LA FAMILLE DU MARIN. i7l
Ainsi élevée vers Dieu, et le regard brillant du feu de l'enthousiasme, la pauvre veuve semblait encore être belle. Le soleil à son déclin, pénétrant à travers la fenêtre, frappait ses joues pâlies de ses rayons rougissants, et les parait de cette teinte rosée que le printemps de la vie donne aux jeunes filles. La délicatesse de ses membres, la légèreté de ses vêtements, sa taille élancée, tout en elle contribuait à lui rendre l'aspect de la jeunesse et les attraits qu'elle avait perdus. Oui, certes, Annemie devait avoir été autrefois une jolie fille.
Pendant qu'elle était absorbée dans sa prière, quelqu'un parut sur le seuil de la porte de la petite chambre, et secoua la tête en la regardant avec pitié, mais sans la troubler dans sa prière.
C'était une toute petite vieille, tout à fait de
travers, et avec une épaule plus hante que l'autre. Mais ses yeux étaient encore pleins de vie, et un sourire d'une bonté rare était comme stéréotypé sur ses lèvres. Elle avait les bras passés dans l'anse d'un grand panier.
La veuve avait achevé sa prière, car elle fit le signe de la croix, se leva et se retourna. Ses yeux étaient pleins de larmes.
— x\nnemie, Annemie, vous ne faites pas bien, dit la petite vieille d'un ton de reproche. Vous allez là, toute seule, vous lamenter devant le crucifix. Sans doute, mon enfant, prier est salutaire; mais vous ne pouvez pas supporter de pareilles émotions. Voulez-vous redevenir malade?... mourir peut-être? Pensez du moins à vos pauvres enfants.
— Ah! ma chère Trinette, ne soyez pas fâchée
contre moi, répondit la veuve en rentrant dans la première chambre. Je n'y puis rien, il se passe en moi quelquQ chose d'incompréhensible. A chaque instant, j'entends sa voix qui m'appelle par mon nom; tout à l'heure encore il me suppliait de prier pour sa pauvre âme.
— Taisez-vous donc, Annemie, avec vos superstitions, car, tandis que vous parlez ainsi, tout frémit dans votre corps. Ce sont les nerfs, parce que vous êtes encore si faible à cause de cette vilaine fièvre. Mais asseyez-vous. J'ai ici quelque chose pour vous qui vous fortifiera beaucoup.
Elle tira un petit pot de grès de son panier, et le posa sur la table.
— Voyez, cela calmera vos nerfs, continuât-elle. De la soupe chaude avec un morceau de
viande dedans. J'ai eu cela chez M. Joris, le marchand; mais vous devinez bien, Annemie, pour qui je Tai demandé.
— Bien, bien, ma bonne Trinette; comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés? soupira la veuve. Sans vous, sans votre assistance, il y a des semaines que je serais morte et enterrée.
— Bah, bah! pas tant de paroles. Voici une cuiller, commencez bien vite à manger.
La veuve prit une partie du bouillon; elte haletait, elle souriait de plaisir, et la couleur revenait à ses joues, comme si réellement cette nourriture bienfaisante lui donnait de nouvelles forces.
Tout à coup elle cessa de manger et dit :
— J'en ai assez, Trinette; laissez-moi maintenant mettre le petit pot de côté jusqu'à ce soin
— Non, non! s'écria la vieille femme. Pas comme cela. Vous voulez encore me tromper, et garder la soupe pour vos enfants. Ils n'en ont pas besoin; ils sont bien portants, et leur estomac peut supporter une nourriture plus pesante.
— Oh ! s'il vous plaît, Trinette ! notre pauvre Mariette devient toute pâle, et Rosette est à demi morte de faim.
— Sornettes que tout cela, Annemie! Vos enfants sont rouges comme des pommes d'api. Pfétendez-vous me faire croire que vous êtes rassasiée avec cinq ou six cuillerées de soupe? Vous la mangerez tout entière jusqu'à la dernière goutte, ou je me fâche et je l'emporte. Allez-vous manger, oui ou non?
— Puisque vous l'exigez! soupira la veuve en reprenant sa cuiller.
Lorsqu'elle eut tout avalé, ses yeux devinrent b illanls, et elle dit en passant la main sur son estomac :
— Ciel! Trinette, c'est bon tout de même, cette soupe fortifiante. Il me semble que je serais capable de sortir tout de suite et de brouetter une pleine charge de moules. Merci, merci; Dieu vous bénira, chère Trinette. Maintenant, je me remets bien vite à raccommoder mes sacs; je n'y gagne que quelques cents ^ par jour; mais tout fait farine au moulin, n'est-ce pas? Asseyez- vous encore un petit moment. Votre présence seule me rend heureuse.
— Vous parlez de moules, Annemie, s'écria la vieille femme en riant. Eh bien, j'ai de bonnes nouvelles pour vous. M"« Dooms m'a promis de