Le cent vaut deux centimes
m'avancer trois florins sur la dentelle que j'ai commencée la semaine dernière sur mon carreau. Dès que vous pourrez sortir, j'irai chercher les trois florins, et avec cela vous pourrez encore acheter des moules et des crevettes, et gagner de l'argent pour vous et vos enfants, comme auparavant. Nelis, le charron, vous .prêtera une brouette pour cinq cents par jour.
— Ah! bon ange; si vous étiez ma propre mère, vous ne pourriez pas me témoigner plus d'affection. Comment ai-je mérité cela?
— Ta, ta, ta! ne sommes-nous pas tous des chrétiens, Annemie? et ne faut-il pas s'aider les uns les autres? Quand pensez-vous être assez forte pour aller chercher des crevettes, ne fût-ce que le soir?
— Dans cinq ou six jours, peut-être. Si le
propriétaire veut me donner encore une ou deux semaines de délai ; sans cela, cela finira mal.
— Il attendra, maintenant qu'il voit que vous guérissez; soyez-en sûre.
— Il est lui-même bien pauvre, Trinette. Il en a grand besoin aussi, et vous savez bien que samedi dernier il a menacé de nous mettre par force à la porte. Si du moins j'avais encore quelque chose à vendre ou à engager; mais tout ce qui avait quelque valeur est parti.
— J'irai parler demain à baas Nasselman. Soyez tranquille, de ce côté vous n'avez rien à craindre... Mais, dites-moi, Annemie, où sont vos enfants?
— Notre Jean est à sa boutique, chez M. Joos, le cordier, vous le savez bien...
— Oui, mais Mariette et Rosette?
LA FAMILLE DU MARIN. ITf
— J'ai envoyé les enfants à Téglise des Dominicains, afin qu'ils y prient pour le Saint-Sépulcre, Trinette, c'est aujourd'hui le 15 avril; l'anniversaire de son départ. Tenez, sur le seuil de cette porte, i! me donna le baiser d'adieu, et il me serra si étroitement et si fiévreusement dans ses bras, qu'il semblait avoir déjà le pressentiment que cet adieu serait éternel, hélas!... Je le suivis en silence et à son insu... Il était parti déjà depuis des heures, que j'étais encore assise là, mon enfant serré contre ma poitrine', le suivant des yeux...
— Encore des larmes dans vos yeux! s'écria la vieille femme.
— ^on, c'est fini, Trinette; je me sens beaucoup plus forte maintenant. C'était la volonté de Dieu, et nous. devons nous y soumettre.
— Il y a sept ans décela aujourd'hui, n'est-ce
pas?
— Huit ans, chère Trinette; depuis 1860. Il me semble que c'était hier.
— Et vous êtes sûre qu'il s'est noyé?
— Tout à fait sûre, Trinette. Tous les journaux ont rapporté que le trois-mâts anglais Milîon a péri corps et biens près d'unç île qui s'appelle Bornéo.
— Quelle idée de votre mari d'aller ainsi à travers la mer à l'autre bout du monde! Je ne comprends pas cela, Ânnemie. Êtes-vous bien sûre qu'il vous aimait?
— Ah! il n'y avait pas de meilleure âme, pas de meilleur cœur à vingt lieues à la ronde! Sa femme et ses enfants étaient toute sa joie et toute sa vie. C'est pour nous qu'il est parti sur
mer, et j'en suis la cause innocente. Lorsque notre famille s*accrut si rapidement, et que je commençais à m'apercevoir que le salaire que gagnait mon mari comme charpentier de navires n'était pas suffisant pour subvenir à Téducation de mes enfants, je souhaitai de louer une autre maison en ville, et d'y ouvrir une petite boutique d'épiceries et de légumes; mais, malgré tous nos efforts pour mettre quelque chose de côté, nous désespérions d'amasser jamais assez d'argent pour mettre ce projet à exécution. Il arriva alors que mon mari dut travailler à la charpente d'un trois-mâts anglais, et qu'il causa avec le capitaine; — car Jean Boots avait appris un peu d'anglais sur le chantier. — Le capitaine, qui devait partir immédiatement pour
Londres, et prendre ensuite la mer pour plu-
sieurs mois, proposa à mon mari de faire 1^ voyage sur son navire en qualité de maître charpentier. Le salaire qu'il lui promettait était si élevé, qu'avec la moitié payée d'avance, mes enfants et moi, nous pouvions vivre jusqu'à son retour, et l'autre moitié était suffisante pour nous permettre d'ouvrir la petite boutique qui
était notre rêve depuis si longtemps, Croj^ezmoi, Trinette, j'ai-faît tout ce que j'ai pu pour le retenir; mais la conviction qu'il allait assurer le bonheur de ses enfants le rendit inébranlable. Ahî mon pauvre Jean, mon cher mari; il a payé son amour de sa vie ! Ne faites pas attention à mes pleurs... C'est fini.
— Et les journaux ont rapporté que votre mari avait péri? demanda la vieille femme.
— Oui, tous les journaux. Mathieu le pilote
m'a lu une gazette, où il était dit que le navire s'était perdu corps et biens.
— Et vous ne doutez pas de sa mort? murmura la vieille femme d'un ton singulier.
— Mais, ô ciel! Trinette, pourquoi me demandez-vous cela si singulièrement? s'écria la veuve étonnée.
— C'est incompréhensible, Annemie. Cette nuit j'ai, pendant des heures, rêvé de votre mari, et je l'ai vu vivant devant mes yeux.
— Àhl pauvre amie, vous ne l'avez jamais vu. Comment pourriez- vous le reconnaître?
— Oui, vous avez raison, Annemie, et cependant je l'ai vu et lui ai parlé cette auit.
— Ah! Trinette, ne riez pas avec dépareilles choses.
— Vous en rirez peut-être vous-même, Aor
nemie; votre mari était roi chez les hommes noirs, dans une île, et il portait une couronne d'or; à ses bras et à ses jambes étincelaient de larges anneaux, également en or, et sur sa poitrine nue pendait une grande rivière de diamants... Mais les autres l'avaient noirci comme eux, pour qu'il ne fît pas trop contraste avec ses sujets. Lorsqu'il me vit, — comment il me connaissait, je n'en sais rien, — il me dit : « Trinette Spas, quand vous verrez mon Annemie, dites-lui qu'elle doit prendre patience encore un peu, car, avant que l'année ne soit écoulée, je serai à la maison... » Ne trouvez- vous pas cela merveilleux?
La veuve regarda un instant la vieille femme avec des yeux écarquillés; puis elle hocha la tête en souriant tristement, et répondit :
— Mais, Trinette, vous êtes encore plus superstitieuse que moi. Ne remarquez-vous pas que votre rêve n'est pas autre chose que le conte que notre Jean a raconté hier à ses petites sœurs en votre présence? Il y avait aussi là-dedans un matelot que les hommes noirs avaient fait roi de leur île.
— Tiens, tiens 1 En effet, je l'avais oublié, soupira Trinette à demi confuse. L'infirmité de l'âge. Tout s'use par le temps; l'homme comme le reste, et je sens bien, Annemie, que Trinette Spas est déjà fort usée; mais qu'y faire? 11 n'y
^ a rien d'éternSl que Dieu seul... Maintenant, je monte bien vite; la nuit tombe; je vais allumer ma petite lampe et continuer ma dentelle. Ayez bon courage; les choses iront encore mieux que nous ne pensons.
— Bonjour, ma chère Trinette, bonjour mon bon ange gardien! cria la veuve à la vieille femme qui s'éloignait.
Puis elle prit un autre sac et continua son ouvrage.
Annemie se sentait fortifiée, non pas seulement par la nourriture qu'elle avait prise, mais plus encore par les perspectives rassurantes que la vieille Trinette avait ouvertes devant elles- i'
Durant sa grave maladie, son tendre cœur de mère avait saigné souvent à l'idée pleine d'angoisse qu3 sa mort prochaine allait laisser ses pauvres enfants sans secours ef dans la plus, profonde misère. Oui, dans le délire de la fièvre, elles les avait vus errer comme des agneaux égarés, et tendre leurs petites mains pour demander un morceau de pain. Maintenant du
moins, croyait-elle, Dieu, dans sa miséricorde, avait éloigné de ses lèvres ce calice d'amertumer Ses forces revenaient : Trinette allait emprunte, pour elle trois florins... Elle pourrait donc, comme auparavant, colporter des crevettes et gagner de quoi vivre péniblement avec ses enfants I
En ce moment, deux petites filles entrèrent dans la chambre en se tenant par la main, et iîoururent vers la veuve, les bras ouverts.
— Ah! vous voilà, petites gamines! s'écriat-elle joyeusement. Vous vous êtes sans doute écarquillé les yeux à regarder les belles choses qui se trouvent sur le Calvaire?
— Non, chère mère, répondit la plus âgée des deux; nous sommes restées agenouillées devant le saint sépulcre.
— Oui, et devant les âmes qui brûlent là dans le purgatoire , ajouta la plus jeune avec un soupir de commisération.
— Et avez-vous bien prié, mes enfants?
— Oui, mère, cent pater au moins.
— Oh! chère petite mère, donnez-moi une tarline, dit la plus petite; j'ai bien faim!
— Mais, Rosette, pourquoi restes-tu si longtemps dehors, aussi? Je le crois bien, que tu as faim! Asseyez-vous, mes enfants, vous allez avoir votre souper.
Elle entra dans la chambre voisine et revint bientôt avec un pain de seigle et un petit pot vert.
Tandis que les deux enfants levaient vers elle des- regards avides et des mains impatientes, elle coupa deux tranches épaisses, y étendit un
peu de graisse fondue, y répandit quelques grains f de sel, et les donna à ses enfants.
Celles-ci mordirent à belles dents dans le pain noir, les yeux brillants de plaisir. Elles semblaient avoir oublié le monde entier, et mangeaient avec une telle avidité, qu'elles n'écoutaient pas leur mère qui leur disait :
— Mes enfants, voulez allez vous étrangler en mangeant si vite.
Ce n'est que lorsque leur 'faim fut un peu apaisée qu'elles mangèrent plus lentement.
Comme il faisait déjà presque nuit, la veuve alluma une petite lampe à pétrole et reprit son travail, en jetant de temps en temps un regard de satisfaction sur ses enfants.
Mariette, Taînée, était blonde comme sa mère. Rosette avait une chevelure noire et bouclée
i^ LA FAMILLE DU MARIN.
comme son père. La misère avait été impuissante à mettre son empreinte sur leurs jolis visages; ils étaient frais et roses, et un sang généreux colorait leurs petites lèvres du corail de la santé.
A peine les enfants eurent-elles fini de souper, que Mariette alla chercher dans un coin un bout de corde qu'elle se mit à elTilo^her, pour servir aux calfats. Cela pouvait rapporter aussi •quelques cents par semaine.
Rosette l'aidait dans son travail; mais de temps en temps elle ramassait quelque chose qui ressemblait à une poupée informe, et lui déposait un baiser sur le front, en murmurant tout bas quelques mots bien tendres.
Tout à coup une discussion s'éleva entre les enfants, mais, comme elles parlaient très-bas,
la mère ne comprenait pas quelle était la cause de leur différend.
— Eh bien, eh bien, qu'est-ce que cela signifie? Allez-vous vous fâcher Tune contre l'autre? Des petites sœurs doivent toujours bien s^aimer.
- Ce n'est pas vrai, mère! s'écria Rosette avec indignation.
— Qu'est-ce qui n'est pas vrai, mon enfant?
— Mère, Mariette dit que notre père pourrait être dans le purgatoire. Les gens qui brûlent là-dedans d'une si vilaine façon ont fait du mal... et notre père n'a jamais fait de mal, n'est-ce pas, mère?
— Du mal? répéta la veuve en haussant les épaules. Tous les hommes pèchent quelquefois. Dieu seul le sait, mon enfant.
— Oui, mère ; mais vous ne pouvez pas parler ainsi, s'écria Rosette irritée. Notre père est au ciel. Vous l'avez dit vous-même plus de cent fois.
— Certainement, je le crois aussi, mon enfant; car il avait si bon cœur, et il nous aimait tous comme la prunelle de ses yeux; mais...
— Ah! voilà notre Jean; je l'entends! interrompit Mariette.
— Ah ! il va encore nous raconter des histoires, répondit Rosette toute joyeuse; l'histoire de la montagne des farfadets, et celle du vaisseau enchanté. On entendit résonner dans le vestibule le refrain d'une chanson populaire, et presque aussitôt un jeune garçon d'environ quinze ans, passablement fort pour son âge, entra gaiement dans la chambre. Il portait un bonnet
écossais, une veste bleue à boutons de cuivre, et un pantalon en toile à voile plein de taches de goudron et de poix, ce qui lui donnait tout à fait Textérieur d'un jeune matelot.
— Mère, mère, vite une tartine, cria-t-il, car si vous saviez comme j'ai faim ! un vrai loup. Je mordrais dans les pavés, nom de nom !
— Fi! Jean, qu'est-ce que c'est que ça? Voilà que tu jures! dit la veuve en lui passant le pain.
— Non, mère, ce n'est pas jurer; c'est un mot que je dis comme cela pour dire quelque chose.
— Non, non, je ne veux pas entendre de ces vilains mots-là. Il faut te défaire de cette mauvaise habitude, Jean.
— Eh bien, chère mère, si cela peut vous faire plaisir, vous le savez bien, n'est-ce pas? Cela suffit.
Il reçut sa tartine de pain noir et la regarda d'un air à moitié triste.
— Mère, mère, grommela-t-il, vous avez encore une fois frotté ma tartine contre Textérieur du pot à graisse, n'est-ce pas?... Mais vous ne les mangez pas grasses non plus. Je fermerai les yeux, et je penserai qu'il y a nm pouce de beurre dessus.
— Jean, mon garçon, encore un peu de patience. Dans quelques jours, je recommencerai ma ronde avec des moules et des crevettes.
— Tiens, tiens, j'allais presque oublier ceci, dit Jean en tirant quelque chose de la poche de sa veste. J'ai été chargé de porter une corde de sonde à bord du vapeur anglais, et le maître d'hôtel, le cuisinier, vous savez bien, Adrien du Kauwenberg m'a donné un biscuit de mer.
Voyez donc comme il est blanc! Du pur froment... Oh! c'est si bon, mère!
— Eh bien, tu disais que tu mourais de faim; pourquoi ne Tas-tu pas mangé ce biscuit?
— Moi? halte-là! j'étais heureux comme un roi, quand je le reçus, parce que je savais, mère, que toi qui es malade... Tenez, prenez-le; mangez-en un morceau, et mettez le reste de côté pour demain.
— Ah! mère, donnez-moi un morceau, dirent les petites filles d'une voix suppliante.
La veuve, les yeux mouillés de larmes d'attendrissement, rompit le biscuit en quatre parts, en donna une à chacune des petites filles, et en tendit une autre à Jean. Mais celui-ci refusa absolument.
— Ces avale-tont I grommeîa-t-il en regardant
ses sœurs avec colère; cela est rouge comme des cerises, et cela prendrait les morceaux de biscuit dans la bouche de sa mère!
— Non, Jean, dit la veuve, n'accuse pas tes
innocentes petites sœurs. De toute la journée
elles n'ont eu qu'un peu de pain de seigle. Ma
maladie nous a terriblement appauvris; mais les choses vont aller mieux, dès que je serai assez
forte pour traîner ma charge de moules. •
— Une charge de moules? Ah! mère, vous pouvez à peine vous tenir debout. Pourquoi ne me laissez-vous pas aller sur le bateau à vapeur? Je gagnerais au mois quatre fois autant que comme apprenti cordier.
— Sur mer? Toi, Jean, sur mer? Oh! mon enfant, mon enfant, ne me parle plus de cela.
— C'est seulement d'ici jusqu'à Londres,
LA FAMILLE DU MARIiN. 197
— Non, tais-toi, tu me fais trembler.
— Oui, mère, je le comprends bien : c'est
parce qu'il est arrivé malheur sur mer à mon père. Mais savez-vous ce que le cuisinier du steamer répond à cela? 11 dit qu'on devrait avoir bien plus peur de coucher dans un lit, attendu qu'il y a beaucoup plus de gens qui meurent dans leur lit que sur mer. Adrien m'a encore demandé aujourd'hui si je veux être aide-cuisinier à bord de son bâtiment. 11 m'aime beaucoup; il a été le meilleur ami de mon père. Outre de beaux appointements, il y a, dit-il, beaucoup de pourboires et de temps en temps les restes de la table, que je pourrais rapporter pour vous et pour mes sœurs. Cela serait beau tout de même, mère... Et puis, sur mer, on a une si belle viel
— Jean, mon enfant, tu me fais venir Jes larmes aux yeux, répondit la veuve d'une voix plaintive. La se-ule idée que tu pourrais jamais parlir sur un navke me fait frémir et me rend malade. Ah! tais- toi, pour l'amour de Dieu, ae parle plus de ces terribles choses!
— Si cela peut vous faire plaisir, mère, vous savez bien que cela me sulBt... Je n'en parle
plus... Mais que j'aie peur de l'eau, ne le croyez
pas. Moi, peur, mille sabords!
— Fi ! encore ces vilains mots !
— Ah! cela m'a échappé; ce n'est pas ma faute... mère, Tiste Snock, mon camarade d'atelier, dit que la chanson du quartier des bateliers est très-longue. Quand feu mon père me faisait chevaucher sur son genou, n'en chantait-il pas plus long que je n'en sais?
— Oh ! si, mon fils; mais je n'en ai pas retenu davantage non plus.
— Viens, Jean, assieds-toi ici près de nous, et raconte-nous l'histoire du vaisseau enchanté, demanda Mariette.
— Oui, cher Jean, ou l'histoire du revenant de la rue des Crabes. Je t'aimerai tant! s'écria Rosette.
— A propos d'histoires, répondit Jean, il faut savoir, mère, qu'il y a un nouvel ouvrier dans notre atelier. Il s'appelle Jacob Pekbrock ^, et il a été si loin en mer sur un trois-mâts américain, (ju'il a vu le bout du monde. Il sait raconter de telles histoires, que vous l'écouteriez des heures durant la bouche béante. Il a été, avec ses camarades, dans le pays des hommes noirs,