Culotte de goudron
sur une montagne si haute, si haute, qu'ils ont pu se laveries mains dans les nuages. Ils étaient parvenus très-près de la lune, et ils avaient Tintention de grimper encore plus haut pour voir un peu ce qui se passe là dedans. Mais il commença à faire si bigrement... holà! — si terriblement froid, veux-jedire — qu'ils furent obligés de redescendre au plus vite, car le bout de leur nez et le bord de leurs oreilles étaient déjà gelés.
— Bah! bah! Ce Jacob plaisante, dit la veuve en riant. Les matelots savent raconter un tas de choses dont il ne faut pas croire un mot.
— Gela ne serait pas vrai, mère? Mais il Ta vu lui-même : il y était. Et ce n'est rien encore: il a eu bien d'autres aventures qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête si vous les lui entendiez raconter.
— Oh! Jean, dis-nous-en quelques-unes, demanda Mariette.
— Je t'en prie, Jean, je te donnerai demain matin la moitié de ma tartine, ajouta Rosette.
— Eh bien, petites sœurs, ouvrez vos oreilles toutes grandes, et écoutez, reprit Jean en gesticulant vivement. Jacob était sur mer avec son navire. Il y avait eu une furieuse tempête, les vagues ballottaient le bâtiment deçà et delà, comme s'il allait à chaque instant s'abîmer dans le gouffre ; ils avaient, avec deux autres navires, perdu leur chemin, et ne savaient plus où ils étaient. Depuis trois semaines ils n'avaient plus rien vu que l'eau et les nuages. Bon. — Mais tout à couvris aperçurent une grande île; ils y abordent avec une chaloupe, et parcourent pendant quelque temps les côtes pour chercher un
endroit propre à amarrer leur vaisseau. Ils apportent un câble au rivage avec un long pieu, et se mettent à frapper à tour de bras sur ce pieu avec un lourd marteau de fer. Leur étonnement va croissant lorsqu'ils voient que le pieu s'enfonce dans le sol comme dans du beurre... Mais, ô ciel, au dixième coup de marteau, l'île pousse un cri terrible qui fait trembler le ciel, et le sol commence à se mouvoir et à se secouer tant et si bien que Jacob et ses compagnons sont culbutés sens dessus dessous, et qu'ils sont rincés en un clin-d'œil par les flots de la mer; car ce qu'ils avaient pris pour une île était un poisson long de plusieurs mille pieds; un poisson nommé krak ou kraken, je ne sais plus trop bien...
— Aïe! aïe! aïe, soupira Rosette toute tremblante. Et Jacob était-il mort?
— Pas encore, petite sœur; il nageait avec ses camarades vers le canot; mais il était le dernier, et les autres, qui atteignirent le canot les premiers, l'abandonnèrent dans l'eau et voguèrent vers le bateau.
— Méchantes gens! murmura Mariette..
— Oui, petite sœur, mais Dieu les châtia bientôt. A peine furent-ils sur le bateau, que le kraken, — qui voulait se venger du pieu qu'ils lui avaient enfoncé dans le corps, — revint sous le navire, et donna un si furieux coup de sa queue contre la quille, que le vaisseau vola en l'air et fit au moins quatre tours sur lui-même avant de retomber dans l'eau.
— Pauvres malheureux matelots! dit Rosette. ils furent tous noyés, n'est-ce pas, Jean?
— Vous allez l'apprendre. J'acob était encore
en train de se débattre dans la mer. Il aperçoit tout à coup le kraken qui nage vers lui en ouvrant une gueule grande comme la porte de Borgerhout, et des dents ! des dents comme des hachettes! Jacob fait le signe de la croix et dit une prière; mais cela ne lui servit guère, car le poisson ravala comme nous faisons d'une moule fraîche.
La petite Rosette se mit à pleurer.
— Et comment est-il sorti de là? demanda-t- €lle.
— C'est cela qui est le plus extraordinaire, reprit le conteur. L'intérieur de ce poisson était très-spacieux, et Jacob pouvait s'y tenir assis ou debout, à sa guise. Après avoir examiné ce nouveau séjour, il ne tarda pas à s'ennuyer terriblement, lorsqu'il se souvint qu'il avait du tabac
et une pipe dans sa poche, ainsi que des allumettes phosphoriques. Il en prit une, alluma ^ion brûle-gueule, et se mit à fumer comme la cheminée d'une usine à vapeur. Jamais le tabac ne lui avait fait plus de plaisir. — Bon. — Mais il n'avait pas songé que le poisson n'était peutêtre pas habitué au tabac, et que la fumée l'incommoderait. En effet, le kraken commença à se remuer, à sauter et à se démener, en faisant de violents efforts comme une personne qui souffre de crampes d'estomac. Jacob roula pendant quelque temps deçà delà dans le ventre du monstre, jusqu'à ce qu'enfin il fut lancé en l'air comme une bombe hors de la gueule d'un canon. Il se trouva qu'il retomba justement sur le grand mât de son vaisseau, et il se fût infailliblement rompu le cou, si Tun de ses pieds ne
s'était engagé dans les cordages, ce qui fait qu'il y demeura suspendu, la tête en bas. Ses '1 camarades...
La parole expira sur les lèvres du jeune garçon, et il regarda avec surprise du côté de la porte, où venait d'apparaître un visiteur. Cette visite inattendue ne devait pas être agréable à \ la veuve ni à ses enfants, car tous paraissaient frappés de tristesse et d'effroi.
L'homme était très-pauvrement vêtu, il avait l'air d'un vieux matelot. Il n'avait qu'un bras. La manche droite de sa veste était repliée contre son épaule.
Lorsqu'il entra, ses yeux brillaient et ses lèvres tremblaient de colère. Il s'arrêta à deux
pas de la veuve et lui cria d'un ton brutal : — Ah çà, femme Boots, c'est fini; entendez-
VOUS. Vous vous êtes jouée de moi assez longtemps, et vous allez me payer, me payer tout de suite, ou demain matin je vous fais jeter sur la rue avec vos cliques et vos claques. Oui, oui, vous pouvez étendre vos mains et crier : « Seigneur Dieu I » et miséricorde tant qu'il vous plaira, je suis sourd, inexorable, dur comme une pierre. De l'argent, il me faut de Targent.
— Ah! cher homme, attendez encore une semaine, dit la veuve suppliante. Dans deux ou trois jours je pourrai aller vendre mes moules. et soyez sûr que ce que je gagnerai sera pour vous, jusqu'au dernier sou,
— Voilà six semaines que vous me chantez la même chanson, s'écria le propriétaire en frcppant du pied avec colère. Vendre des moules?
Mais, pauvre femme, comment pouvez-vous parler ainsi? Avant d'arriver au coin de la rue vous tomberez de faiblesse. Tout ça, ce sont des mots. Vous allez me donner de l'argent, des espèces sonnantes, ce soir, où le diable tiendra la chandelle. Vous volez sur la rue, vous dis-jeî
— Pour l'amour de Dieu, maître, ne parlez pas si durement. Voyez donc comme vous faites trembler mes pauvres enfants!... Rosette ne pleure pas si fort... Et toi, Jean, pourquoi fais-tu de si vilaines grimaces? Tiens-toi tranquille.
— Il est heureux que je ne sois pas encore assez grand, grommela à demi -voix le jeune garçon, sans cela je ne laisserais pas faire à ma mère de si cruels affronts. Je lui arracherais, sacrebleu ! sa seconde aile.
— Tais-toi, méchant garçon.
— Oui, mère, si cela peut vous faire plaisir; vous savez bien, n'est-ce pas?... mais, mais!... maintenant je suis muet comme un poisson.
— Tout cela ne signiQe rien, reprit le propriétaire. Les larmes et les prières sont inutiles. Il me faut de l'argent.
: — Mais vous êtes un chrétien comme nous, maître, dit la veuve en joignant les mains. Puis aller coucher sur le p ^vé, avec mes pauvres innocents petits enfants, et malade comme je suis? Prenez patience encore une semaine. Vous savez que je suis honnête. Il y a dix ans que je demeure dans votre maison. Ne vous ai-je pas toujours exactement payé?
— Et les six dernières semaines? Et la nouvelle semaine?
— Je parviendrai bien aussi à les payer avec
â!0 LA Ï'AMILLE DU MAlRll^.
le temps. Considérez que, dépuis la mott malheureuse de mon mari, j'ai travaillé comme une esclave pour élever mes enfants, et soyez un peu pitoyable pour une pauvre mère.
L'homme paraissait touché paT les instantes prières de la veuve, et secouait la tête d'un àilr incertain; mais tout à coup il se raidit contre sa propre émotion et s'écria :
— Non, pas de pitié; payez, ou déménagez demain matin!... Oui, femme Boots, je sais bien que vous êtes malheureuse; mais je ne puis pas le savoir, et je dois fermer mon cœur à la pitié. Suis-je riche? J'ai doii^e francs de revenu p»f semaine; moins que le salaire d'un ouvrier. Ma femme est idiote et percluse; je suis infirme et incapable de travailler. Depuis quinze jours nous mangeons du pain sec parce que vous ne nous
paye7 pas. Gela tte se peut pas, non... Non, femme Boots, quand vous vous traîneriez à mes genoux, je ne vous écouterais pas; car ma pauvre femme, hélas! est encore plus malheureuse que vous.
— Nom de nom ! s'écria le jeune garçon en se levant tout à coup avec vivacité; il y a assez
longtemps que cela dure! Dussé-je être mille fois dévoré par les poissons, vous allez cesser de tourmenter ma mère, ou...
Et il courut en agitant les bras jusque tout près du propriétaire, devant lequel il se campa
dans un3 attitude comîquemeat menaçante, et dit :
— Ainsi, mon maître, vous oseriez nous faire jeter à la porte?... Laissez-moi faire, ma mère... Eh bien, non, nous ne déménagerons pas.
— Va te coucher, méchant gamin, grommela
le propriétaire avec mépris. Comment m'empêcherais-tu de vous faire déguerpir?
— Gomment? je vous payerai!... Et qu'auriez-vous encore à dire, alors?
— Toi, me payer? de mieux en mieux! ricana le baas. En Tan un, quand les hiboux prêcheront, sans doute?
— Non, non, ce soir même, ou demain matin au plus tard. Le vapeur anglais est précisément à la côte. Je deviens aide-cuisinier; Adrien m*a promis dix francs d'à-compte, et je touche tous les mois...
La veuve, qui, avec la plus profonde anxiété, avait pénétré l'intention de son fils, s'était levée et lui mit la main sur la bouche.
Il se démenait pour pouvoir parler, et s'écria à mots entrecoupés :
— Oui, mère, c'est fini maintenant; je vais sur mer, et je gagnerai de Targent... pour vous et pour cet homme brutal qui est là, et...
- Fi, Jean! tais-toi, tais-toi! dit Annemie : cet homme est dans son plein droit; tu perds la tête, malheureux enfant!
— C'est égal, mère, je vais sur mer, vous dis-je encore une fois; et, dussé-je y périr, ça m'est égal, j'y vais tout de même. C'est pour ma mère que je veux le risquer. Oui, saperlipopette! demain je suis garçon de cambuse sur le steamer d'Adrien.
La veuve serra son fils sur son cœur avec un cri d'angoisse.
— Oh! mon cher Jean, répondit-elle en gémissant, ne me fais pas mourir de peur! songe à ton père et à sa malheureuse fin. Vois mes
larmes. Viens, sois brave, aie pitié de ta tîïère malade; allons, rassieds-toi sur ta chaise et reste tranquille, je t'en prie.
Le jeune garçon, vaincu par Tagitation de sa mère, retourna lentement vers la table, en murmurant à voix basse :
— Quand cela vous fera plaisir, vous savez bien, n'est-ce pas?... si j'étais seulement un peu plus grand!
Annemie se tourna vers le maître de la maison et demanda pardon pour toutes les hardiesses de son fils ; l'homme avait les larmes aux yeux, et répondit sans colère :
— Je ne suis pas fâché contre votre garçon, Annemie. Il y a un bon Cœur dans cette poitrine : je voudrais qu'il fût mon fils... Mais tout cela tfy fait rien. La nécessité, la dure nécessité me
LA FAMILLE DU MARIN. %ii
contraint... le ne peux pas faire autrement. De
l'argent, ou demain sur le pavé.
La veuve le considéra un instant avec inquiétude.
— Eh bien, soit, dit-elle, en poussant un profond soupir. Le sort cruel m'enlève mon dernier gage! — Attendez, maître, je vais vous donner un à-compte.
Et elle alla dans la chambre voisine et revint bientôt avec une bague d'or qu'elle lui tendit» en disant, les larmes aux yeux.
— Tenez, voilà ma bague de mariage, la seule chose que je possède sur la terre. Plutôt que de sacrifier ce souvenir, je vous eusse donné mon sang en payement; mais vous êtes malheureux aussi. Vendez la bague; elle vaut bien huit francs... Et la semaine prochaine ja
VOUS remettrai ce que je peux gagner à vendre des crevettes.
L'homme secoua la tête et demeura un moment silencieux.
— Prenez la bague, Thomme, dit la veuve très-calme. et- très-décidée en apparence. Gela vous permettra de me donner encore un petit délai.
Mais rtiomme repoussa sa main en disant d'une voix attendrie :
— Annemie, chère femme, vous croyez que j'ai un mauvais cœur, hein? Oui, j'étais venu ici avec la ferme résolution de ne plus rien entendre, mais rien, rien. Mais quant à votre bague de mariage, je n'en veux pas. Faites-moi une promesse : je vous accorde encore une semaine, — quand je devrais souffrir de la faim — mais
assurez-moi alors sincèrement que vous délogerez sans résistance, à moins que vous'ne puissiez me donner au moins cinq francs d'à-compte.
— Oui, je vous le promets. /\a \f^
— Bonsoir alors, Annemie ; j*esp|r^quA^Diei^ aura pitié de vous et de nous.
— Merci, merci, brave homme! Nouâspifefonâ^ m pour vous. ^•s'*
La veuve, délivrée de la frayeur qu'elle avait éprouvée pendant quelques jours, s'assit près de la table et reprit son travail; elle consola ses petites filles et gronda Jean avec des paroles qui trahissaient l'amour et l'admiration plus que h colère.
— Oui, mes enfants, liit-elle enfin; je me sens forte. Demain je commencerai à faire mon tour, et je gagnerai de l'argent comme auparavant.
— Pourrai-je aller avec vous alors, mère? demanda Mariette; je vous aiderai.
— Et moi aussi, hein, mère? demanda Rosette,
— Oui, mes enfants, vous pourro? venir avec moi toutes les deux; ce sera une promenade pour vous. Et maintenant, si vous alliez vous coucher?
— Oh ! chère mère, il est encore de bonne heure, murmura Mariette, Encore une petite histoire, une toute petite.
— Non, pas une petite, une longue, répondit Rosette. Allons, Jean, raconte-nous l'histoire de la petite paysanne de la montagne des Farfadets,
— Mais qu'est-il advenu plus tard de Jacob €ulotte-de-Poix? demanda Taînée des petites filles. Il est re.Ué pendu au mât de sonbâiiment, la tête eu bas?
LA FAMILLE DU MARIN, 2t9
Jean s'installa commodément sur sa chaise et répondît :
— Eh bien, ses camarades vinrent le délivrer, et avec cela ce fut fini; — mais si vous croyez que Jacob n'a pas vu d'autre choses étonnantes dans sa vie, vous vous trompez. — Écoutez bien : Jacob était un jour en mer sur le même bâtiment, loin, bien loin d'ici, lorsqu'un grand bateau à vapeur se jeta sur lui dans le brouillard de la nuit, et il en résulta une collision si violente que le navire de Jacob coula immédiatement. Lorsque celui-ci revint sur l'eau, il ne vit plus rien qu'une cage à poulets qui flottait à la surface. 11 se mit à cheval dessus, et il vogua ainsi sur la mer six semaines durant, sans manger autre chose que les poulets morts dans la cage, qu'il devait avaler avec plumes et
pattes, pour ne pas mourir de faim. — Bon, — Mais voilà qu'une belle nuit... il faisait beau temps, et il venait justement d'allumer sa pipe pour tirer quelques bouffées, lorsqu'il vit tout à coup, à trois ou quatre pas de sa cage à poulets, une sirène sortir de Teau.
— Une sirène? Qu'est-ce que c'est que cette bôte-là, Jean? interrompit la petite Rosette.
— C'est une femme des eaux, Rosette, avec des cheveux verts et une queue de poisson.. • Et elle se mit à chanter si bien et si gentiment, que Jacob faillit s'évanouir. Si elle parvenait à l'endormir, il était perdu. Jacob le savait bien; mais il eut beau se donner des coups de poing sur le front et se pincer les jambes pour rester éveillé, il s'endormit tout de môme.
— Malheureux Jacob I dit l'une do3 petites
filles avec un sourire. Le voilà mort, bien sûr.
— 11 faut se taire, Rosette. Laisse-moi continuer, ou je n'en finirai pas. Savez-vous où était Jacob lorsqu'il se réveilla? Il était dans les bras de la sirène, qui lui tenait sous le nez un flacon de vinaigre, pour le faire revenir à lui. Et il était sous la mer, dans un grand palais tout entier en or, en cristal et en diamants. La sirène lui dit qu'elle était fille d'un roi, ensorcelée, et qu'elle était prête à épouser Jacob, s'il pouvait vaincre son gardien et la délivrer. Son gardien était un hom rd, long comme un brick, et gros comme un éléphant; et il avait sept pinces, — vous savez bien, sept paires de ciseaux, — si grandes qu'il aurait pu facilement couper un veau en deux. — Bon. — Pour abréger, la sirène donna
à Jacob une épée bien tranchante, et il devait combattre le homard jusqu'à ce qu'il lui eût coupé toutes ses pinces, car sans cela le homard ne pouvait-pas mourir. Jacob, qui aurait bien voulu épouser la fille du roi, prit Tépée; mais voilà qu'il vit arriver de loin à la nage une espèce de montagne rouge avec sept pinces énormes qui s'ouvraient et se fermaient, et grinçaient et claquaient si fort qu'il en sortait des étincelles. Jacob commença à trembler de peur, et se cacha derrière un rocher de cristal ; mais le homard l'avait flairé et se précipita sur lui avec furie. Le pauvre Jacob courait de rocher en rocher et poussait des cris effroyables, jusqu'à ce qu'enfin le homard le saisit par le fond de sa culotte et le tira de derrière un rocher...
— Aïe! aïe! aïe! s'écria Rosette, Non, cela ne
peut pas se passer comme ça. Jacob doit tuer la vilaine bête.
— Je frissonné de tout mon corps! soupira Mariette. Pauvre Jacob 1
— Heureusement sa culotte se déchira, reprit le conteur en riant, et il s'enfuit de nouveau derrière le rocher. Mais cet affront le rendit furieux; il leva son épée au-dessus de sa tête, courut et sauta autour du homard et s'escrima si bien qu'il finit par trancher la plus grosse pince de l'oppresseur de la sirène... Gela faisait une des sept.
— Dieu soit loué ! dirent les petites filles.
Le jeune garçon poursuivit son récit etHécrivit d'une manière palpitante le terrible combat de Jacob et du homard. Il agita ses bras dans les airs, tourna sur sa chaise, grinça des dents, pi-
qua, tailla et s'escrima avec tant de feu et de violence que la sueur perlait sur son front.
Cela dura si longtemps qu'à la chute de la cinquième pince, sa plus jeune sœur, assoupie, laissa tomber sa tête sur la table, et le conteur lui-même commençait à ne plus pouvoir retenir ses bâillements.
La veuve interrompit son récit en disant :
— Venez, mes enfants, nous devons nous lever de bonne heure demain, et j'ai besoin de repos pour être forte. Nous allons nous coucher,
— Oh! chère mère, encore deux pinces, alors le homard est mort ! dit Mariette d'un ton suppliant.
— Non, non; Jean vous racontera la suite demain. Vite, levez-vous. Réveillez Rosette.
Elle prit la lampe et passa dans une chambre
voisine, suivie de ses enfants. Ils s'y agenouillèrent pendant quelques instants devant un crucifix, et, après une muette prière, ils déposèrent un baiser sur le bord du chapeau de matelot.
— Bonne nuit, mère, dit le jeune garçon en embrassant la veuve.
Celle-ci serra son fils dans ses bras, et murmura avec un profond accent de tendresse et de fierté maternelles :
— Dors bien, Jean, dors bien, mon bon, mon brave enfant.
, Le jeune garçon passa dans la pièce voisine où se trouvait son lit.
Un instant après, la femme Boots soufflait sa petite lampe.
Sur le chemin de fer de Rotterdam à Anvers» un homme était assis tout seul dans un compartiment de deuxième classe.
>. Il avait l'air d'un matelot qui, pour ce voyage sur la terre ferme, avait mis ses habits de dimanche; car, malgré la simplicité de l'étoffe et de la coupe, ses habits étaient très-propres et très-convenables. A en juger par son visage for-
tement bruni par le soleil, il devait venir des Indes ou de quelque autre pays chaud,
A côté de lui, sur le banc, il y avait un objet carré, couvert d'un toile, et qui avait Tair d'être une cage.
Cet homme devait éprouver une joie profonde^
car ses yeux brillaient, un doux sourire se dessinait sur ses lèvres, et de temps en temps il étendait les mains comme pour embrasser quelqu'un. Le train marchait trop lentement au gré de son impatience : parfois il se levait et frappait du pied, comme si cela pouvait hâter sa marche.
Puis, quand il se rasseyait, une pensée pleine d'inquiétude venait quelquefois troubler son âme. Alors ses sourcils se fronçaient et son re* gard se faisait triste ; mais bientôt il secouait la
tête avec force; le gai sourire reparaissait sur ses lèvres, et il levait les yeux au ciel comme pour remercier Dieu de ses bienfaits.
On s'était arrêté à Esschen. Lorsque retentit le signal du départ, deux nouveaux voyageurs sautèrent dans le compartiment et s'assirent en face du matelot, qu*ils regardèrent un moment en silence.
Ces voyageurs étaient sans doute des marchands de bestiaux ou des éleveurs; du moins )leur sarrau de toile bleue et le bâton de néflier qui pendait à leur poing avec une courroie le faisaient supposer.
Ils commencèrent bientôt à causer; mais, pour ne pas être compris du matelot, ils causaient très-bas.
Tout à coup ils le regardèrent étonnés d'un air interrogateur.
Pourquoi criait-il : « Chère Annette? » Était-il gris, ou avait-il un coup de marteau?
Le matelot avait Tair de rire de leur étonnement.
— Vous rêvez tout haut, camarade, dit un des marchands. Il n'est pas probable que votre Annette se promène sur la haie qui longe le chemin de fer.
— C'est mon Jacquot qui se réveille, répond le matelot, en levant la toile qui couvrait la cage, et en découvrant à leurs regards un beau perroquet au plumage éclatant.
Dès que l'oiseau eut vu la vive lumière, il sauta sur le bâton de sa cage, leva le cou et cria d'une grosse voix d'homme :
— Bonjour, Annette!... Voici Jean.
— Bel oiseau!.,, et il parle vraiment comme
230 LA FAMJLLil DU MARIN,
un homme, dit un des marchands. Voulez-vous le vendre?
— Le vendre? Pas encore pour cinquante livres sterling.
— Je le comprends, dit le marchand en plaisantant. Petit matelot a rapporté Toiseau des Indes orientales pour sa chère petite Annette^
— Oui, oui, monsieur, répondit le matelot avec une étrange fierté dans le regard; mais ma chère Annette est ma femme, ma bonne et chère Anne-Marie, et le cœur me bat d'impatience et d'envie de la serrer dans mes bras; car il y a huit ans, huit longues années que je ne Tai plus vue. Oh ! que mes enfants doivent être devenus grands! Et mon Jean^ ce petit gamin, doit êtce assez fort pour aller en mer**. Et ma Mariette» et ma Rosette, avec sa petite tête frisée! Gomme
elles vont me regarder avec de grands yeux! Elles me croient mort sans doute. Huit ans sans recevoir de mes nouvelles! Dieu sait quel a été leur sort durant ce temps-làl Pourvu que tous soient bien portants.,,
— Oui, voilà la question, répondit le marchand qui seul, jusqu'à ce moment, lui avait adressé la parole. En huit ans il meurt tant de monde ; et ajctuellement, avec ces vilaines maladies : choléra, typhus et variole, personne n'est plus jamais sûr du lendemain. Mon plus proche voisin a perdu ainsi sa femme et trois enfants ea l'espace de six mois,,
Le marin poussa un profond soupir et baissa profondément la tête sur sa poitrine, comniô pour cacher Tangoisse dont il venait de se sentir atteint.
— Allons, mon ami, il ne faut pas vous alarmer et prendre ainsi les choses au pis, dit l'autre marchand d'un ton compatissant. Vous trouverez probablement votre femme et vos enfants en bonne santé. Des malheurs tels que celui dor > mon camarade vous parlait ne sont que des exceptions.
— Ah! je vous remercie, monsieur, balbutia le matelot. Si vous saviez quel bien vous me faites!
— Mais, demanda le premier interlocuteur, comment se fait-il que, vous qui paraissez aimer votre femme et vos enfants, vous les ayez laissés pendant huit ans sans leur donner de vos nouvelles? Ce n'est pas là, me semble-t-il, une grande preuve d'affection.
— Et comment aurais-je pu le faire? J'ai été
pendant près de sept ans prisonnier dans Tîle de Bornéo! iNcus avions fait naufrage, et les sauvages m'ont vendu comme esclave à un roi de rintérieur du pays.
— Tout cela est très-bien, camarade; mais si votre femme, vous croyant mort, avait épousé un autre homme! On a vu des choses plus étonnantes que ça.
Le matelot lui jeta un regard perçant, et un sourire d'incrédulité se dessina sur ses lèvres.
— Mon Annemie, la mère de mes enfants, se marier avec un autre? s'écria-t-il. Parbleu! je croirais plutôt que TEscaut est asséché.
— II est po5sible que vous ayez raison, mon ami, mais qu'est-ce qui est arrivé à Anvers voilà tantôt deux ans? Il y avait une femme de marin... elle demeurait dans la rue delà Boutique...
— Dans la rue de la Boutique? répéta le matelot épouvanté.
— Comme je vous le dis, camarade.
— Je m'appelle Jean Boots. Ce n'est pas de ma femme que vous parlez, n'est-ce pas, monsieu.?
— Son nom m'est inconnu.
— Et elle s'est remariée?
— Son mari n'était parti que depuis quelques années, poursuivit le marchand. Elle n'avait appris de lui qu'une seule chose, c'est que le navire sur lequel il s'était embarqué avait péri corps et biens, quelque part dans les Indes orientales. Au lieu de pleurer toute sa vie, elle a choisi un autre homme, qu'elle a épousé...
— Eh ! eh ! camarade, que faites-vous? Prenez garde, si vous ne voulez pas que mon néflier vous casse la tête.
En achevant ces mots, le marchand sauta debout, dans une attitude menaçante.
Le matelot avait mis la maîn dans sa poche» et en avait tiré un grand couteau dans une gaîne de cuir. Sans faire attention aux deux marchands, il essaya la pointe du couteau sur son doigt, pui5 il remit Tarme terrible dans sa poche, et tint les yeux baissés en grommelant.
Les deux marchands se regardèrent d'un air inquiet, sans dire une parole.
Le train s'arrêta bientôt à Capellen. Les marchands, enchantés de pouvoir se soustraire à la dangereuse compagnie de ce matelot furieux, descendirent du convoi, qui reprit immédiatement sa course.
Jean Boots crispait ses poings avec colère;
puis des larmes lui montèrent aux yeux, et il murmura :
— Dans la rue de la Boutique? Une femme de matelot? Ah! ce n'est pas possible. Mon Annemie! si bonne, si aimante, si fidèle!... Et "i c'était elle, ô ciel! J'aurais donc aspiré pendant huit ans après le moment où je pourrais la serrer de nov^veau sur mon cœur, j'aurais vu dix fois la mort devant mes yeux, sans trembler,., pour la retrouver mariée avec un autre? Elle aurait donné un beau-père à mes enfants? Ce serait affreux! horrible!... Non, non, mon Annemie m'aimait trop... qui sait, qui sait?...
Il tira de nouveau son couteau de sa poche et le contempla longtemps avec un rire d'insensé. Enfin sa figure se détendit, il se frotta le front, et murmura en soupirant :
— De pareilles idées me rendraient fou. Da sang! Pourquoi? L'homme est innocent... Je C3uvrirais mes enfants d'une honte éternelle... Hélas! il ne me reste plus qu'à retourner en mer, et à naviguer sans cesse jusqu'à ce que Dieu me laisse mourir quelque part dans des contrées lointaines!
Des larmes roulaient dans ses yeux; mais il lutta contre ses propres idées, se donna un violent coup de poing sur la poitrine et s'écria :
— Mais, Jean Boots, deviens-tu sot ou fou? Vas-tu, sur un seul mot d'un inconnu, croire ta bonne Annemie capable d'une pareille action? Souviens-toi de ses promesses, de son amour, de ses larmes...
— Bonjour, chère Annette! s'écria le perroquet. '
— Oui, oui, chère Annette, répéta Jean Boots. Aujourd'iiui même je lui donnerai encore ce nom! Je sens déjà son cœur aimant et fidèle battre contre le mien. Et mes enfants, mes chers enfants, il me semble déjà les sentir grimper sur mes jambes, m'embrasser et me caresser, comme la soirée qui précéda mon départ!
Il étendit les bras en souriant, et ses yeux rayonnèrent de bonheur et de tendresse. Mais au bout d'un moment son visage s'assombrit de nouveau, et, courbant la tête, il murmura avec effroi :
— C'était dans la rue de la Boutique, une femme de matelot! 0 mon Dieu! si un pareil coup devait me frapper, pourquoi vivrais-je?
Il s'absorba dans de pénibles réflexions, d'où il fut tiré peu de temps après par les gardes-
convois qui venaient avertir les voyageurs que Ton arrivait à Anvers.
Jean Boots prit la cage à perroquet et sauta à terre. Poussé par sa fiévreuse impatience, il traversa la foule sans faire attention à rien, et se dirigea du côté de la ville.
Quelques minutes plus tard, après avoir passé par le marché aux Bœufs, il atteignit la rue de la Boutique.
Il entra dans une allée et frappa sur une petite porte à gauche.
Personne ne lui répondit ; mais la porte s'ouvrit à une poussée de son épaule, et il pénétra dans la chambre qu'il avait habitée autrefois, et où il avait passé tant de jours heureux entre sa femme et ses enfants.
Haletant, et la main posée sur son cœur pour
en comprimer les battements, il jeta un lonj regard sur tout ce qui l'entourait. Il vit bien, pendus à la muraille, quelques habillements d'enfant et un mouchoir de femme; il y avait bien sous le lit une paire de souliers usés qui appartenaient évidemment à un jeune garçon; mais rien, rien absolument ne trahissait la présence d'un homme.
Il pouss:i un cri de joie, posa la cage à perroquet sur la table et, le rire du bonheur sur les lèvres, il sauta vers la muraille, toucha les vêtements de ses mains tremblantes-, et murmura tout hors de lui :
— Non, non; merci, mon Dieu! ce n'est pas vrai! Personne ici ne m'a fait oublier! Elle est pauvre, je le vois bien; elle a souffert; mais elle m'est restée fidèle. Ah! voici une petite jaquette
de ma Mariette! Et une jupe de ma jolie petite Rosette! Ces souliers usés, c'est à mon Jean! Ils sont tous en vie! Dieu me les a conservés!
Et il embrassait les vêtements, et il serrait les souliers sur son cœur, jusqu'à ce que, succombant à son émotion, il se laissa tomber sur une chaise en levant les mains au ciel.
Il ne resta pas longtemps assis. Il se leva et entra dans une autre chambre.
Mais là il fut frappé d'une émotion violente ; il recula de deux pas, ses cheveux se hérissèrent, et il murmura d'une voix étouffée, les yeux fixés sur l'alcôve :
— Son lit... son manteau?... et, tout auprès, un chapeau en toile goudronnée, un chapeau d'homme! Ah! elle m'a oublié, trahi! Je ne suis plus rien pour elle!
Mais une nouvelle idée lui traversa l'esprit; il prit le chapeau de marin, l'essaya, le jeta par terre avec fureur, et grommela avec l'accent du plus profond désespoir.
— Malédiction ! ce n'est pas le chapeau de mon fils. La tête est plus grosse que la mienne 1 Que faire? Mon couteau? Non, non, fuyons. Si je devais la voir, elle et son mari, je ferais un double malheur... Et mes pauvres enfants innocents, hélas!
Il entendit un bruit sur l'escalier et regarda en l'air.
— Quelqu'un vient : elle, peut-être! murmura-t-il. Vite, éloignons-nous.
On ouvrit la porte. Une petite vieille femme entra dans la chambre et le regarda avec étonnement.
— Qui êtes-vous? s'écria le matelot; que faitesvous ici ?
— Je m'appelle Trinette Spas et je demeure là-haut dans une chambre, répondit la vieille.
— Vous connaissez ma femme?
— Votre femme? Bon Dieu du ciel! alors vous êtes Jean Boots? — Si je connais Annemie? Mais je suis sa meilleure amie.
— Elle est remariée, n'est-ce pas?
Trinette secoua la tête en signe de dénégation.
— Non? quoi, elle a donc oublié en même temps ses devoirs de femme et ses devoirs de mère? Un homme demeure dans sa maison, et elle n'est pas remariée? Et voilà l'exemple qu'elle donne à mes innocents enfants I
— Quel homme? que voulez-vous dire? demanda la vieille femme stupéfaite.
Le matelot écrasa d'un coup de pied le chapeau de toile goudronnée qui gisait par terre, et grommela : ^.
— Là! voilà le signe de la honte!
Trinette ramassa le chapeau et dit avec indignation:
— Ce chapeau, c'est Jean Boots qui Ta oublié lors de son départ. Annemie Ta suspendu près du crucifix, comme un souvenir.
— Hein! quoi? Que dites-vous là, dit le matelot tremblant et riant d'un rire insensé.
— Et voyez, Jean Boots, voyez sur le bord du chapeau cette place usée. C'est là que, chaque soir, après une prière dite en votre mémoire, votre femme et vos enfants déposent un baiser
d'amour. Leurs lèvres ont usé le chapeau...
Le matelot s'élança vers la vieille femme en poussant un cri de joie, l'enlaça dans ses bras robustes, la serra contre sa poitrine à Tétouffer, l'embrassa avec effusion et bégaya des mots sans suite.
Mais bientôt ses bras se détendirent. Il paraissait succomber à sa vive émotion. Il se dirigea en chancelant vers une chaise, où il se laissa tomber tout hors d'haleine.
— Ah! vous avez bien tort, mon ami, dit
Trinette Spas, de soupçonner votre vertueuse
femme. Elle est l'honnêteté et la vertu mêmes,
€t il n'y a pas une mère au monde qui élève
mieux ses enfants, quoique souvent elle ait à
souffrir de la faim. Vous verrez bien, l'homme,
ce qu'elle a fait de vos enfants. Hier encore
votre Jean a voulu partir en mer, par amour pour elle... pour gagner de l'argent et pouvoir payer le loyer.
Jean Boots sauta debout.
— Payer le loyer? Ils sont pauvres? s'écriat-il. Ah! ahl je ne suis pas riche non plus: nous allons devoir travailler; mais j'ai tout de même un peu d'argent, et ma bonne Annemie aura sa petite boutique! Où est ma femme? Je veux la voir tout de suite !
— Elle est allée faire son tour avec sa brouette de moules. Mariette et Rosette sont avec elle.
— De quel côté! dites-le-moi, je vous en prie; je cours à sa rencontre, car j'ai la fièvre d'impatience.
-— Oui, mon ami, mais il m'est bien difficile de vous le dire. Je sais bien, à peu près, par
quelles rues elles doivent passer, mais... mieux que cela ; restez ici. Vous êtes trop agité, et vous pourriez peut-être la manquer. Laissez-moi aller la chercher. Je l'avertirai de votre heureux retour, et je courrai jusqu'à Tateliér où votre fils travaille comme apprenti cordier.
— Non, je n'ai pas la patience; je veux y
aller moi-même.
— Prenez garde, l'homme, soyez prudent, dit Trinette très-sérieusement. Si vous vous montriez ainsi à Timproviste à votre femme, elle succomberait certainement à Texcès de sa joie, et elle pourrait tomber à la renverse au milieu de la rue. Elle vous croit mort, la pauvre femme ! Je la préparerai doucement et petit à petit. Cela est prudent, n'est-ce pas?
— Vous avez raison ; vous êtes bonne comn^
un ange, répondit le matelot. Allez, courez vite; je compte les minutes.
Trinette s'éloigna en toute hùte,
Jean Boots, les yeux levés au ciel, resta un moment absorbé dans la contemplation de l'immense bonheur que Dieu, après tant de souf-
frances, lui envoyait en ce jour. Mais bientôt il jeta les yeux autour de lui, et remarqua dans un coin de la chambre la poupée informe de Rosette.
Il la prit dans sa main et murmura :
— Pauvres enfants! c'est avec cela qu'ils jouent! Et ils souffrent parfois de la faim! Ciell moi qui, après huit ans, reviens de si loin, je n'ai pas apporté autre chose qu'un perroquet. Mais il est encore temps; dans quelques minutes je suis de retour!
En achevant ces mots, il posa la cage à perroquet dans Talcôve, derrière les rideaux, et sortit en courant.
A peine était-il sorti de la rue, qu'Annemie rentra dans la chambre avec une brouette. Chancelante sur ses jambes, elle roula sa brouette dans un coin, et s'assit auprès de la table, harassée et découragée. Elle ne fit d'abord aucune attention aux paroles de ses deux petites filles, qui essayaient de la consoler par leurs caresses.
Annemie secouait la tête avec l'expression d'un profond découragement; après s'être reposée un moment de sa fatigue, elle dit tristement :
— Ah! chers enfants, nous sommes bien malheureux! J'ai traîné pendant toute la matinée
ma brouette par les rues; il est près de midi, et je n'ai pas encore pu vendre la moitié de mes moules. Je n'en puis plus, hélas! Elles vont se gâter, et au lieu de gagner quelque chose... Non, mes enfants, laissez-moi un peu tranquille; vous êtes bonnes et sages, mais je dois être un peu tranquille.
— Bonjour, chère Annette, cria le perroquet derrière les rideaux de F alcôve.
— Encore cette voix! soupira Annemie en souriant amèrement. Cruelle erreur de mes sens!
— Mère, quelqu'un vous a appelée, dit Mariette.
— Oui, du dehors, je croîs, ajouta Rosette.
— Quoi? Comment! Vous l'avez entendu aussi? s'écria la veuve en se levant avec la plus
vive agitation. Mes enfants, mes enfants, ce n'est pas possible. Cette voix ! c'est la voix d3 votre père. A la porte, dites-vous?
Et, suivie de ses enfants, elle courait déjà vers la porte, lorsqu'elle entendit de nouveau retentir derrière elle ce cri :
-- Bonjour, chère Annette!
Ils se retournèrent stupéfaits et regardèrent de tous côtés autour d'eux, lorsque les mots : c( Voici Jean! » résonnèrent à leurs oreilles.
— Mère, mère, là, dans l'alcôve, bégayèrent les enfants, qui, effrayés de ce mystère, reculèrent en tremblant.
— Oh! mon Dieu! gémit Annemie en levant les bras au ciel. Sommes-nous devenues folles?
Elle fit quelques pas vers l'alcôve, puis elle hésita et s'arrêta. Elle était pâle et frissonnait.
Cependant elle rassembla son courage, s'clança vers Talcôve, écarta le rideau et leva la toile qui couvrait un objet à elle inconnu.
— Un perroquet! s'écria-t-elle en apportant la cage sur la table. Qu'est-ce que cela signiQe? Énigme indéchiffrable.
— Oh! le bel oiseau, mère! s'écria Mariette. — Voyez, voyez, il dresse ses plumes! dit
Rosette, et il veut donner la patte. Ah! comme c'est drôle.
— Bonjour, chère Annette! répéta le perroquet avec une grosse voix d'homme qui dut résonner violemment dans le cœur de la veuve, car elle tomba sur une chaise sans dire un mot, ouvrant de grands yeux et regardant fixement le sol, comme si elle voulait pénétrer le secret qui la faisait trembler d'espérance et d'angoisse.
— Bonjour, chère Annette!
Cette fois ce n'était plus la voix du perroquet, mais une voix humaine, qui avait prononcé ces paroles.
Elle se leva et regarda vers la porte. Un homme, qui déposa précipitamment un panier par terre, s'élança dans la chambre, et courut les bras ouverts vers la veuve; celle-ci lui sauta au cou en poussant un cri de joie. Elle eut à peine la force de murmurer : « Jean, oh! que Dieu, dans sa miséricorde, a de bonté pour nous! » et tomba évanouie, la tête appuyée sur la poitrine de son mari.
II la porta sur une chaise, l'embrassa, lui serra les mains et l'appela par son aom jusqu'à ce que ses tendres baisers Teussent rappelée à elle/
Alors Jean Boots se précipita vers ses enfants, les prit également dans ses bras, et déposa de gros baisers sur leurs joues roses.
Il serait difficile de décrire la joie de toute la famille et surtout de rapporter les paroles qu'ils échangèrent en riant et en pleurant à la fois, car ils ne prononçaient que des mots sans suite, et leur bonheur s'exprimait d'une façon presque inintelligible.
Enfm, quand les premiers épanchements furent un peu calmés, Jean Boots répondit à une question de sa femme :
— Oui, ma chère Annette, je sais tout. Tues une brave femme, une bonne mère, et tu as élevé mes enfants dans l'honneur et dans la vertu. Tu es pauvre, tu as souffert; mais sois contente, ton chagrin est fini. J'ai un peu d'ar-
gent : cent vingt livres sterling; cela fait bien trois mille francs. Tu auras une petite boutique; tu te tiendras derrière le comptoir; je travaillerai; nous aurons une belle existence; nos enfants iront à l'école... Nous ne verrons plus la fin de notre bonheur.
La seule réponse qu'Annemie put lui donner^ en apprenant ces heureuses nouvelles, fut un nouvel embrassement et de nouvelles larmes de joie.
Il se dégagea doucement d^ son étreinte, et reprit :
— J'allais oublier que j'ai apporté quelque chose pour toi!
11 alla prendre le panier et donna à chacune de ses petites filles une poupée avec des cheveux frisés et une belle robe. Mariette et Rosette
étaient tellement stupéfaites d'un si magnifique cadeau, qu'elles se regardèrent Tune l'autre la bouche béante, sans dire un mot, comme si elles ne pouvaient pas en croire leurs yeux.
Pendant ce temps Jean Boots était en train de passer au cou de sa femme une chaîne d'or avec une croix, en accompagnant d'un long baiser ce gage de soa amour.
— Ce n'est pas encore tout! s'écria-t-il en se penchant sur son panier. Il faut que ce soit fête aujourd'hui. J*ai là deux bouteilles de vin, du rouge et du blanc; des conques au beurre, du jambon, de la langue fumée, des sucreries, et enfin... mais personne ne peut y toucher avant que notre Jean soit de retour.
— Voici Jean! voici Jean! hourra! cria quelqu'un près de la porte, en jetant son chapeau en
Tair. Père ! père! sacrebleu ! qui l'eût jamais cru ou espéré?
Et d'un bond il sauta au cou de son père qui le serra sur sa poitrine, en versant un torrent de larmes.
— Jean, Jean, mon fils. Tenez, je crois vraiment qu'on peut mourir de bonheur. Finis, mon enfant, car si fort que je sois, il me semble que je tomberais en syncope. Oui, oui, mon cher enfant, je sais bien que tu m'aimes. Vite, viens te mettre à table... Dieu! que tu es devenu un beau et grand garçon!... Nous allons boire un verre de vin à mon heureux retour... Et là, cette brave femme, cet ange, qui m'a mis ce baume sur le cœur, partagera notre allégresse. Oh! que ne puis-je la récompenser de sa bonté !
— Tu le peux, Jean, dit Annemie. Trinette
Spas m'a aimée et aidée comme une sœur, lorsque j'étais pauvre. Maintenant qu'une vie meilleure s'ouvre devant nous, permettez qu'elle reste ma sœur; qu'elle demeure avec nous dans notre nouvelle maison !
Le matelot prit la main de la vieille femme qui était entrée avec le petit Jean. r
— Demeurer avec nous, être de la famille» cela vous va-t-il, bonne Trinette, demanda-t-il. - Je ne mérite pas tant de bonheur, murmura la vieille femme.
^ — Eh bien, c'est bon! s'écria Jean Boots tout joyeux. Mettez-vous à table; vous ne nous quitterez plus. Je verse du rouge pour nous et du blanc pour les enfants. Voilà des conques, du jambon et de la langue fumée; chacun choisit selon son goût. Et maintenant, haut les verres!
— Mère, mère, s'écria le jeune garçon, allonsnous nous mettre à manger sans prier Dieu? Le jour même où Dieu!,,. Mais sacrebleu!...
— Jean, mon garçon, c'est bien à toi, dit le matelot profondément ému. Oui, oui, pensons au Seigneur tout-puissant qui nous a protégés les uns et les autres.
Tout le monde avait déjà les mains jointes et la tête baissée.
Lorsque la courte mais fervente prière fut achevée, tout le monde leva son verre et but à l'heureux retour du père de famille, après quoi ils se mirent à manger d'excellent appétit les bonnes choses qui couvraient la table.
Le perroquet qui le voyait et qui espérait avoir un morceau ne cessait pas de crier :
— Bonjour, chère Annette. Voici Jean!
Mariette et Rosette lui donnèrent tant de petits morceaux, que leur père fut obligé de remettre la cage dans Talcôve, de crainte qu'on ne fît mourir d'indigestion son compagnon de voyage.
Lorsqu'il eut repris sa place à table, son fils lui demanda : «
— Mais, cher père, comment donc se fait-il que vous êtes resté parti pendant huit ans, sans que nous ayons reçu une seule fois de vos nouvelles? Vous avez eu sans doute de terribles aventures?
— Pas beaucoup d'aventures, mon garçon, répondit Jean Boots; mais une seule suffit pour plonger un homme dans le malheur. Nous étions partis pour Hong-Kong sur notre bâtiment. Au retour, nous fûmes assaillis par une terrible
tempête qui nous jeta sur la côte de Bornéo, et brisa notre vaisseau contre les rochers. Je ne sais rien de mes camarades; ils furent probablement noyés. Je nageai jusqu'à la côte et je tombai, après avoir erré longtemps, entre les mains des insulaires qui m'attachèrent avec des cordes et me traînèrent, ainsi garrotté, par monts et par vaux, pour me vendre enfln comme esclave à un roi de l'intérieur du pays. Là mon sort ne fut pas trop malheureux ; mais je fus surveillé de près, et je ne pouvais pas songer à prendre la fuite à travers des déserts qui avaient dès centaines de lieues d'étendue.
« Il y a un an à peu près, mon roi se mit en guerre contre un autre roi du pays. J'appris l'art de la guerre à ces sauvages, autant que je le
pouvais; je leur fabriquai des armes, et je fis si
5i62 LA FAMILLE DU MARIN.
bien que mon roi triompha complètement de ses ennemis. Lui, qui était au fond un bon diable de prince, me témoigna sa reconnaissance en me permettant de retourner dans ^on pays. Il me donna des guides pour me conduire jusqu'à la côte, et me donna une petite boîte avec de petits diamants que j'ai vendus à Londres pour cent vingt-cinq livres sterling... Mais, demain, après-ndemain et les jours suivants, je vous en raconterai tant, mes enfants, tant et tant qu'à la fin vous en saurez plus que moi.
« Maintenant venez tous près de moi.. Je sais encore comment j'étais assis ici même, à cette place, le soir qui précéda mon départ. Je veux m'asseoir encore de la même façon. Ici, Mariette et Rosette, à cheval sur chacun de mes genoux; ma chère Annette dans mon bras droit, et mon
brave Jean dans mon bras gauche. Voyez, voyez,
c'est un bonheur inexprimable. Maintenant,
hue! en avant les chevaux, et entonnons tous
ensemble le refrain connu.
Et il entonna d'une voix joyeuse une chanson que tous les autres répétèrent en chœur.