‹ Le renégatChapitre 334 sur 334 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

s'est presque e'vanouie : celle qui la surveille sans cesse, aussitôt accourt auprès d'elle. La ramenant au monastère, elle cherche à distraire ses pensées, et dans l'espoir de l'intéresser, reprend l'entretien de la veille ; « - — Le duc de France , » dit-elle, a renoncé généreusement à la cou- » ronne depuis la victoire de Namorel. Il cher- » che en ce moment , parmi les princes du » sang de Thierri , le plus proche héritier du » Irône (i); il s'infox^me de tous côtés si le » dernier roi n'a point laissé quelque fils in- » connu. Fût- il même illégitime , il lui remet-

(i) Il mourut sans avoir rendu la couronne à aucun héritier de Thierri. Ses enfans Carlomaii et Pépin , forcés par les murmures des grands et du peuple de renoncer au pouvoir suprême , crurent devoir placer un nouveau fantôme sur le trône. Ils cherchèrent long^temps.... et finirent par couronner un Childéric III, dit V insensé, dont la filiation est incertaine. Il règne tant d'obscurité dans cette époque de notre histoire , que nos écrivains n'ont pu donner au juste la généalogie des rois surnommés Fainéans. Les uns font ce Childéric fils de Thierri II, d'autres de Thierri III, d'autres de Chilpéric II, d'autres enfin de Clotaire , roi d'Austrasie.

» trait le diadème. Ah ! pourquoi la patrie a-t- » elle perdu Clodomir!... »

A ce nom, rinconnue tressaille : « — Clo- » domirl... » rëpète-t-elle; et son accent a repris quelque force. Puis s'arrêtant, et joignant ses mains devant l'abbesse ; f( — O de » grâce! s'ëcrie-t-elle d'une voix suppliante 5 )■) ne prononcez plus tous ces noms ! . . . Vous » ne savez pas, non, vous ne pouvez savoir » le mal affreux que vous me faites!... par » pitié , ne me parlez plus ! »

La supérieure , désolée , demeure interdite.... c'est elle à son tour qui supplie : « — Ma sœur, confîez-moi vos peines ! je suis )) diffne de vous entendre.. . sur vos infortunes )j passées, laissez-moi pleurer avec vous ! »

L'étrangère semble attendrie, et sa compagne redouble ses prières : « — Eh ! pour- » quoi , dit l'infortunée , étendrais-je sur vous >) mes crêpes !... un cœur souffre ici, c'est as- » sez. Je n'ai plus que peu de jours à vivre ;

» ma fin approche : je le sens... dès demain, » peut-être , ma sœur, je ne pourrai plus » descendre à l'église...

» — Dès demain!... interrompt l'abbesse, » Eh, quoi! vous n'assisteriez point à notre » grande solennité!... c'est demain le huit de » septembre, l'anniversaire de Namoreî. »

L'inconnue pousse un gémissement lamentable... son agitation est extrême: a — De » grâce , laissez - moi ! reprend - elle.... En » votre saint temple, demain, avant le cou- » cher du soleil , S03 ez au pied du grand » autel, vous y retrouverez votre sœur. »

Parées de leurs plus beaux vêtemens , les illies de Sainte- Amalberge commencent à fêter dès l'aurore la nativité de la Vierge. L'église est tendue de magnifiques draperies. L'encens fume de toutes parts ; de grands tapis couvrent le pavé du sanctuaire ; i'autel est garni de ses plus riches ornemens ; et les

miiiistreiî du Seigneur célèbrent rolTicc divin. Mais parmi les religieuses , rétrangère n'a point paru. Presque mourante, il lui a été impossi])le de se rendre au lemple ; l'émotion de la veille lui a été fatale : ses membres sont à peine animés, et tout annonce que sa dernière heure est venue.

L'abbesse, à la chute du jour, est retournée a l'église. Aux marches de l'autel vuie femme est prosternée : ce ne peut être l'inconnue ^ car, entièrement vêtue de blanc, elle semble plutôt une vierge attendant la cérémonie nuptiale, quUne victime du malheur prête à descendre dans la tombe... A sa poitrine est une croix d'or qu'une chaîno en perles suspend. Mais que tient-elle entre ses mains?... une urne funèbre et voilée. Plus de doute, c'est l'étrangère.

(( — Approchez! dit-elle, je remplis ma » promesse , je vous altendaisi, »

do^ ÉPILOGUE.

La supérieure la presse contre son sein : « — Daignerez-vous enfin , ô ma sœur ! ver- » ser en mon cœur vos chagrins î

» — Oui, mais au nom de rÉternel, jurez » le plus profond secret!

)) — Au nom de l'Eternel , je le jure !

)) — 11 suffit, reprend l'inconnue. Ma » sœur î vous avez vu jadis la souveraine de » Lutève ; sa figure , m'avez - vous dit , est » pre'sente encore à vos yeux : eh bien! celle » qui vous parut éblouissante de beauté, de » jeunesse et d'inspirations , essayez de la » reconnaître !... »

Elle lève son voile : « — Je suis Ezilda , » puis avec un sourire amer : « — L'illustre et )) l'heure us 3 Ezilda ! »

A ce grand nom, confondue détonnement et saisie de respect, l'abbesse recule de quelques pas; et reconnaissant, malgré leur affreux changement, les traits de l'auguste princesse, elle allait se prosterner, lorsque lui tendant la mam :

« — Ma sœur, dit Ézilda, je ne suis plus l'ins- » pirée de Ségorum , je suis la fille de Sainte- » Amalberge. »

Elle dit; la supérieure la contemple avec un mélange de vénération, d'effroi, d'enthousiasme et de compassion. Le visage enchanteur d'Ezilda , entièrement décoloré , ressemble à ces modèles d'albâtre qui offriraient la perfection de labeauté s'il ne leur manquait la vie. Ses regards, si brillans naguères, sont abattus et presque éteints; sa belle chevelure est coupée : de tous les présens réunis dont l'avait comblée ia nature, hélas ! il ne lui rest^ plus que son harmonieuse voix et ses grâces enchanteresses. Cependant ses charmes divins n'ont point totalement disparu; ils ont, s'effaçant en partie, laissé des traces vaporeuses. Mélancolique vision , elle se présente aux regards comme l'aperçu vague d'un ange que voile une nuée incertaine. Ce n'est plus qu'une ombre, il est vrai; mais cette ombre est encore céleste.

« — Eh quoi! s'est écriée l'abbesse; la cëlè- )) bre inspirée des Gaules, cette héroïne de » Lutève devant qui les armées chrétiennes se » prosternaient avec ivresse , la voilà , mou- M rante , oubliée , dans l'abandon le plus com- » plet, au fond d'un couvent inconnu, sans )) rang, sans honneurs et sans nom!...

« Ah ! quand le monde entier la pleure , » pourquoi donc en ces solitudes s'est-elle con- )) damnée à l'exil , s'est-elle vouée aux souf- » f rances ?

» — Qu'osez-vous dire ! interrompt la » vierge ; est-ce se condamner à l'exil que de » préférer une paisible retraite à d'orageuses » demeures ! Est-ce donc se vouer aux souf- » frances que se consacrer à son Dieu ! »

La supérieure rougit : (( — Tant que ma )) vie a été utile, reprend la fille de Théo- » bert , je me suis sacrifiée à mon pays. Du » jour oii je n'ai plus été nécessaire à la France, )) je me suis rendue à moi-même ; c'est à re-

» gret, c'est malgré moi qu'ici-bas j'apparus » jadis sur le the'âtre de la gloire. Le ciel le )) voulut, j'obéis. Mais ce fut par devoir que » je reçus les applaudissemens des hommes; » et c'est par inclination que j'ai rejeté les va- » nités de la terre. Vous pouvez m'en croire, )) ma sœur : après la victoire de Namorel, » s'il m'eût fallu rester encore au milieu des » pompes de la grandeur, l'existence pour » moi n'eût été qu'un affreux supplice au- » dessus des forces humaines... tandis qu'en » ce cloître isolé , j'ai coulé de paisibles jours, )) et j'ai pu supporter la vie.

>^ — Mais vos souffrances cependant, ici » même, ont flétri vos charmes, ont moissonné » votre jeunesse.

» — L'autre jour, poursuit la princesse, » vous représentiez Ezilda comme au-dessus » des faiblesses humaines : en vous laissant de » moi cette idée , je me serais trouvée cou- )) pable. Que nul sentiment d'orgueil ne souille

33o ÉPILOGUE.

)) mes derniers instans. Vos paroles montdé- » cidëe à vous révéler mes secrets : celle que » l'on a crue, peut-être, exempte des passions » humaines , et uniquement à son Dieu , )) était l'amante d'un mortel.

» — Vous avez aimél.... dit l'abbesse. — » Et voici, reprend Ezilda soulevant l'urne » funéraire, oui, voici tout ce qui me reste du » seul être qui sur la terre ait jamais fait battre » mon cœur!...

» Ne me demandez ni son nom, ni quelle » fut sa destinée... ajoute-t-elle d'une voix )) étouffée. Mais que ses cendres , selon vos » promesses , reposent avec moi dans la » tombe î...

» — 11 fut sans doute votre époux, dit la » supérieure attendrie : près de lui , lors de » son trépas, lui fermâtes-vous la paupière? » — Ma mission fut plus sublime , répond la )) vierge des Cévennes : au jour ténébreux de » la mort j'ouvris ses yeux à la lumière.

» Ce fut, continue-telle, de tous les triom- » plies de ma vie celui que j'avais le plus dé- » sire. C'est le huit septembre que je l'obtins; » et par ces vélemens blancs, par cette parure » solennelle, j'en célèbre l'anniversaire. Puisse » ce même jour , ainsi que j'en ai l'heureux » pressentiment, m'appeler près de mon époux » aux félicites éternelles î »

Sa voix s'est affaiblie graduellement : pressant doucement la main de l'abbesse : (c — Je » vous remercie , poursuit-elle ^ des jours » tranquilles que j'ai passés en ce couvent. A » mesure que mon corps s'y est aflaibli , mon » ame s'y est fortifiée. Et j'ose espérer m'étre » ici rendue digne de comparaître au tribunal » céleste. Je vous ai peut-être importunée de » l'aspect de mes souffrances ; ma sœur, vous » me le pardonnez ?... ma sœur , je vous ré- « mercie. »

Un doux sourire accompagne ces derniers mots , mais il est en quelque sorte aussi pâle

que son visage... il ranime pourtant ses traits :

e'est un souvenir triste et vague des jours

fortunés de la vie ^ un angéliquc adieu a la

terre.

Son amie pleure , et ne peut répondre. Un rayon du soleil couchant darde en ce moment sur Fautel... Ezilda tourne les yeux vers le portail ouvert. La voûte éternelle parsemée de nuages d'or s^ofiVaît resplendissante et pure. L'air était doux et caressant , la nature calme et riante. Elle aperçoit l'astre des cieux disparaissant à riiorizon : « — Une soirée de Fou- » tanias ! — » s'écrie-t-elle d'une voix plaintive.

L'abbesse n'a pu comprendre tout ce que ces mots lui rappellent de souvenirs, et tout

ce qu'ils ont de déchirant « — L'infortuné ,

» reprend la vierge , s'éteignit à cette même » heure avec les rayons du soleil. Voici la » croix d'or qu'à ses lèvres!... Mon Dieu! ne » m'appelez-vous pas?... »

Elle dit; et comme ayant entendu une voix céleste , elle étend ses bras faibles et languissans vers les feux pourprés du couchant. (( — Me trompé-je ! dit la princesse , sur les » nuées je l'aperçois... Oui , c'est lui-même î » il m'attendait.... il habite le véritable Fon-

» tanias Dieu puissant! mes vœux sont

» comblés. »

A ces mots, sa tête mourante est tombée sur l'urne funèbre la vierge s'est évanouie.

Tous les secours de l'art lui furent prodigués... Vains efforts! elle ne rouvrit plus la paupière , et dans la nuit elle expira.

Son corps , en un cercueil de plomb , fut déposé dans le caveau de Sainte - Amalberge. Tandis qu'auprès de la dépouille mortelle, la supérieure , selon sa promesse , plaçait l'urne mystérieuse, le couvercle s'en détacha. Deux anneaux s'offrirent à sa vue. Ils étaient unis et posés sur un tissu de laine noire qui recouvrait

sans doute les restes d'un époux malheureux. Elle les prit, les ouvint, avec soin les examina; et sa surprise fut extrême en y trouvant joints les deux noms de Clodomir et à'Ezilda.

Les deux anneaux remis à leur place , ellemême dans le cercueil enferma l'urne cinéraire. Aucune pompe fastueuse ne suivit au dernier séjour le plus valeureux des mortels , et la plus sublime des femmes ; une simple et modeste pierre sans nom et sans inscriptions recouvrit leur tombe ignorée... L'abbesse de Sainte- Amalberge, seule et constamment chaque soir, vint se prosterner et pleurer au monument silencieux.

Page 1