‹ Le renégatChapitre 333 sur 334 · LIVRE XÎT. 3g · texte numérisé non relu

LIVRE XÎT. 3g

» époux expirant un premier.... lui dernier » baiser. »

Ézilda se penche vers lui.... Hélas! pour la première fois leurs lèvres se sont rencontrées. (( — A loi encore , vierge adorée !

» dit Glodomir avec effort. Maintenant à vous,

» o mon Dieu ! » L'infortuné n'existe

plus.

La princesse s'est relevée. . . . elle ne verse plus de larmes. La plus cruelle tlouleur et la plus entière résignation se peignent à la fois sur ses traits. Son regard éteint fixe encore le guerrier qu'elle a tant aimé Mais tout-àcoup elle chancelle ; presque égarée , elle retombe auprès du corps inanimé , trois fois appelle Glodomir , trois fois écoute s'il répond puis 5 d'une voix déchirante : —

Adieu ! dit-elle , 6 le plus malheureux des princes ! ton règne eut illustré ta patrie , si ta patrie t'eut pu connaître Où tu de-

3io LE RENÉGAT.

» vais avoir un trône , tu n'auras pas même » un tombeau. Cœur magnanime, mais trop » superbe ! moi seule j'ai pu te juger. Tu n'es

» plus ! tout est mort pour moi Gloire ,

)) puissance, patrie , adieu !.... mes destinées

» sont accomplies. »

Sa vue se trouble, sa voix meurt...... ses

souffrances inexprimables dépassent les forces humaines. Contre la muraille funèbre du monument de Fabius elle appuie sa tête abattue. Le sang s'arrête dans ses veines. Pour un instant ses yeux se ferment: puissent-ils ne plus se rouvrir î

FIN DU DOUZIEME ET DERJNIER LIVI\E

ÉPILOGDE. 3ii

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JL LUsiEORs mois setaient écoulés depuis la vicloire de Namorel. Les Sarrasins expulsés de France avaient repassé les Pyrénées. Charles gouvernait à Lutèce, et jouissait de son triomphe. Les peuples fêtaient le vainqueur par des réjouissances publiques. De toutes parts éclatait la joie. Une seule province, dans les Gaules y s'était défendu toute démonstration d'allégresse — les Gévennes pleuraient Ézilda. Un impénétrable mystère enveloppait sa destinée. Le jour du combat décisif , plusieurs des chefs de Ségorum avaient suivi le fougueux coursier qui leur enlevait l'héroïne ; mais lorsque au milieu des rochers , elle eut disparu à leurs yeux , en leur recherche ils

3i3 ÉPILOGUE,

s égarèrent le long d'une rive inconnue : ci les ténèbres succédant au jour , seuls, vers le milieu de la nuit, ils rentrèrent au camp français.

La victoire comme les revers a souvent ses confusions : le duc de France poursuivait les restes des cohortes d'Athime ; et le tumulte , le désordre régnaient en son arrière-garde. Espérant qu'Ezilda peut-être aurait rejoint l'armée royale, Léodat et ses chevaliers s'élancèrent le jour suivant sur les pas de Charles Martel. Après de pénibles efforts et de longues marches forcées, ils rejoignent les escadrons du héros sauveur de l'Europe. O surprise ! ô consternation î Charles n'a point vu l'héroïne , il la croyait à Namorel avec les chefs de Ségorum.

De nouvelles perquisitions furent faites , mais toujours inutilement. Hélas ! la vierge de Lutève avait disparu pour toujours. Le conquérant feignit d'en éprouver une profonde

douleur , et s'efforça secrètement de faire oublier l'iiëroïne. L'inconsolable Lëodat se •étirant dans les Avernes^ ne reparut jamais aux camps ; et le vieux de la roche noire, pleurant sa noble souveraine , fut mourir à Fontanias.

De tous côtes dans la Gaule narbonnaise les temples du Seigneur étaient relevés: les monastères abandonnes avaient rouvert leurs saints portiques. Et comme les fragiles mortels oublient que la foudre est tombée , sitôt que ses feux sont éteints , déjà s'effaçait du souvenir des peuples le nom terrible d'Agobar.

Un soir à la porte du couvant de Samle- Amalberge , un bruit inaccoutumé s'est fait entendre. Une femme , une inconnue , demande un moment d'entretien à la supérieure, \L\le est seule , succombe à la fatigue , et demande l'hospitalité. Dans le cloître elle est introduite.

3i4 ÉPILOGUE.

De nouvelles sœurs hospitalières habitaient ces pieuses retraites. L'ancienne abbesse et ses religieuses s'étaient fixées à Loragniat. L'étrangère est accueillie avec un vif intérêt. De longs vêtemens noirs l'enveloppent. Un voile épais de même couleur cache ses traits à tous les regards. Sa main tient une urne de bronze que recouvre un crêpe funèbre. Une profonde douleur paraît l'accabler ; mais son abattement a quelque chose d'auguste , et son humilité d'imposant.

L'élégance de sa taille , la noblesse de sa démarche , et la dignité de son maintien révèlent une haute naissance. La tristesse de sa prière , le choix de ses expressions , et surtout la magie de sa voix ont pénétré d'attendrissement et de respect l'ame sensible de l'abbesse. L'inconnue désire être admise parmi les filles d'Amalberge , el voudrait prononcer ses vœux aussitôt l'année expirée. Remettant à la supérieure des pierreries d'une valeur inesli-

niable , elle dote le monastère qui consent h la recevoir.

L'abbesse s'est rendue à ses prières. Elle lui paraît uue victime du malheur , une femme d'un rang illustre , qui pour toujours renonce au monde , et qui , pour mieux s'y dérober , en secret choisit à dessein le couvent le plus solitaire de la province des Cèvennes.

La mystérieuse étrangère a obtenu tout ce qu'elle désirait — Pendant ime année entière, elle ne paraîtra parmi ses compagnes qu'à l'heure des prières et dans le temple. Aucune question relative à ses destins passés ne lui sera adressée. Le voile épais qui couvre son visage demeurera constamment baissé jusqu'à la fin de son noviciat ; et le tombeau qui lui sera destiné renfermera son urne chérie dont on ne la séparera jamais.

Elle est installée en sa nouvelle demeure ; et les promesses qui lui ont été faites sont

3iG EPILOGUE,

scrupuleusement remplies. Elle passe toutes ses journées ^ ou seule clans sa cellule , ou agenouillée à l'église. Jamais aucune plainte ne s'échappe de son sein. Rarement une parole sort de ses lèvres. Témoins de son entier détachement de toutes les choses de la terre , les filles d'Amalberge ne l'approchent qu'avec un saint respect : charmées de sa douceur et de sa piété , elles la contemplent avec une admiration toujours croissante. C'est en quelque sorte Fidéal des vertus religieuses sous la lorme d'une mortelle. Leur nouvelle com- {)aiine , silencieuse et voilée , leur semble un modèle divin des perfections évangéliques envoyé des cieux à leur cloître.

rille d'un suzerain d'Aquitaine, l'abbessejen ses premières années , habita les cours. Non moins éclairée que charitable , elle connaît le cœur humain : et facilement elle a jugé qu'une irréparable infortune a brisé l'ame de l'étrangère. Souvent sans être remarquée, elle

l'observe , elle suit ses pas ; et , la voyant au pied des autels , penchée sur son urne funéraire y elle admire sa résignation , et compatit à ses souffrances.

Quelquefois s'oubliant des nuits entières en présence de l'Eternel , la pieuse novice ne se retire à sa cellule qu'aux premiers rayons de l'aurore. Sans doute elle a baigné de ses pleurs l'airain sacré qu'elle pressait contre son cœur... Mais ce n'est qu'une conjecture ,* son visage est toujours caché. Ses larmes mêmes sont mystérieuses. Toute au ciel qui voit ses tourmens , elle ne confie rien à la terre. A peine appartient-elle à l'humanité. Par l'exaltation de la foi s'élevant aux régions célestes , ce n'est que par la douleur qu'elle redescend à la vie.

Les semaines, les mois s'écoulent. Affaiblie par ses longues souffrances, elle ne marche plus quavec peine; et déjà sa tombe s'entr 'ouvre.... son abattement chaque jour augmente. Chancelante, et souvent prête à de-

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faillir , elle se traîne péniblement de sa cellule aux saints parvis. Touche-t-elle a l'heureux moment qui doit être sa délivrance !

La matinée était belle; le ciel était pur et serein. I/étrangère a paru recouvrer quelques forces. Seule, et couverte de ses crêpes, elle est au portail de l'église : là, debout, immobile comme la mort, hélas ! elle semble accablée par le plus affreux souvenir. La supérieure l'aborde : rarement elle ose lui parler ; elle craint d'ajouter à ses peines; cependant, émue de pitié , elle hasarde ces paroles : « — Ma » sœur, vous l'ignorez peut-être; la pierre » que foulent vos pieds est un monument im- )) mortel pour le saint cloître d'Amalberge. »

L'inconnue relève la tête , et , surprise , semble écouter. Ravie de ce signe encourageant, l'abbesse poursuit en ces mots : (c — C'est » sur ce marbre, c'est ici que la libératrice » des Gaules , l'héroïne de Ségorum, sauva

» le temple du Seigneur de la fureur des Sar- )) rasins. Là, sur sa bannière appuyée, ëblouis- » santé de beauté, de jeunesse et dlnspira- » tions, Ezilda, fille des merveilles, apparais- » sant aux infidèles , dit h leur chef superbe : . . )) Arrête ! »

La supérieure s'interrompt. Elle a vu chanceler sa compagne ; elle s'approche, et la soutient. D'une voix douce et compatissante : (( — Ma sœur, vous souffrez, lui dit-elle. — » Non, répond l'inconnue plus calme; non, » poursuivez votre récit.

)) — Jusqu'aux marches de ce perron , l'ex- » terminateur des Chrétiens, Agobar, s'était » avancé... Voilà la place mémorable où le » farouche Renégat recula , saisi d'admira- » tion, devant la vierge des Cévennes, Tii- » lustre et l'heureuse Ezilda !

» — L'heureuse Èzilda!..,. » répète l'étrangère de Taccent le plus douloureux : et ses larmes coulent, sans doute, car, portant sa

maiîi à ses yeux, elle appuie contre sou visage

les nombreux replis de son voile.

jN'ayant point remarqué son trouble :

« — Eh! qui jamais, reprend l'abbesse, mérita » mieux le nom d'heureuse ! Qui s'offrit parmi » les humains plus favorisée par les cieux que )) la princesse de Lutève ! Ézilda , guidée par )) Dieu même , affranchit la Gaule et l'Europe. )) Sa vie fut une suite de triomphes; son cœur » était le temple des vertus. Au-dessus des hu- » maines faiblesses , elle n'a connu que les sen- » timens sublimes; oui, tout en elle fut divin, » tout en elle dut être heureux. »

Pour la première fois une plainte déchirante échappe au cœur de l'inconnue , et sa tête languissamment se penche sur le sein de l'abbesse.

Charmée d'avoir enfin obtenu de sa compagne une marque de sensibilité, d'avoir pu s'attirer son attention par quelques souvenirs de la terre, d'être parvenue à la retirer de son habituelle impassibilité, la supérieure continue :

ff — Je n'ai pu counaitre Ezilda, mais une » fois je l'aperçus... et sa figure enchanteresse » est encore présente à ma vue. Aussi merveil- )) leuse dans sa mort que dans sa vie , elle dis- » parut après sa dernière victoire , comme » n'étant point de la terre , et ne lui devant )) point sa dépouille. 11 n'est resté d'elle à la » France que le souvenir de sa gloire.

» — Et sait-on, reprend l'étrangère , quelle » fut la mort d'Agobar ?, . . — Que nous fait le )) sort de ce monstre I . . . Ah î lorsqu'on vient » de prononcer le nom de l'inspirée des Gaules , )) c'est souiller ses lèvres, ma sœur, que de » nommer le Renégat, n

L'inconnue se dégage à l'instant des bras de l'abbesse : doucement elle la repousse, et rentre en silence à l'église.

Le lendemain, vers les jardins du cloître elle se dirige avec effort ; mais bientôt les forces lui manquent.... et sous un bosquet solitaire , elle

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