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LA LITURGIE

Cependant un chemin antique, depuis longtemps déserté, ou moins suivi, s’ouvrait de nouveau pour accéder à la vie chrétienne. Des abbayes de l’ordre bénéditcin, voué avant tout à a V œuvre de Dieu », à la liturgie, s’élevaient sur divers points de la France; des revues et des livres en sortaient, destinés à faire connaître la prière officielle de l’Eglise; des écrivains qui vivaient au milieu du monde, dont les uns avaient gardé la foi et dont les autres l’avaient retrouvée, montraient ce qu’il y avait de beauté, de poésie, d’art, de force d’émotion dans

3es cérémonies de l’Eglise. Conviés par toutes ces voix à regarder de plus près les richesses contenues dans le trésor liturgique, chrétiens fidèles et indifférents curieux trouvaient là, pour leur piété et leur besoin d’admiration, un aliment insoupçonné : c’était, dans les rites et dans les chants, le beau qui attire, captive et enthousiasme; c’était dans les formules de prière, tout l’ensemble de la doctrine qui se révélait jour par jour, dogme et morale, et •éclairait l’esprit, en l’émerveillant; c’étaient, pour ceux qui allaient plus avant, jusqu’à la réception des sacrements, une vigueur pour la volonté et une flamme pour le cœur. Par là, un peu de la vitalité chrétienne qui avait circulé dans la chrétienté au temps des catacombes et au moyen âge quand les chrétiens ne connaissaient de prière que la prière de l’Eglise, animait de nouveau les âmes. On revenait à l’étude et à l’estime de la liturgie et, du même coup, les âmes bénéficiaient de cette rentrée en faveur d’une science « longtemps négligée ». Cette liturgie si dédaignée et qui est pourtant la moelle de l’Eglise, écrivait Huysmans. Le dédain cessant, la moelle se reprenait à fortifier l’organisme spirituel.

Il est à remarquer qu’il ^’est produit, aux deux extrémités du xix® siècle, une vigoureuse pousséâ^ liturgique. La première eut lieu en 1802, au moment de la promulgation du Concordat, grâce au Génie du Christianisme de Chateaubriand. Le Concordat rouvrait les églises; la lecture du Génie du Christianisme les fit se remplir. Œuvre d’un laïque récemment converti, approprié aux goûts du jour, plus poétique qeu doctrinal, le Génie du Christianisme entremêlait l’exposé de la croyance à la des-*

criptioB des beautés de la nature : son résultat fui plus grand que son mérite, D rappela que le christianisme était la beauté : c’était le premier pas pour amener à faire voir qu’il était aussi la vérité. On a dit que «ce livre donnait l’impression d’ « une croix ornée de fleurs ». La seconde pôussée liturgique s’est produite à la fin du siècle, quand il était question de rompre le iConcordat et de fermer les églises. Les auteurs de ce mouvement eurent peut-être moins de talent naturel^ mais ils creusèrent à des profondeurs plus grandes et toute la source d’eau vive jaillit, telle que le Christ l’a mise dans l’Eglise. On avait sur le même plan : beauté, vérité, bonté. C’était encore la croix avec ses fleurs, mais, de plus^ avec ses fruits.

Puisque notre dessein est d’étudier les principaux courants qui ont entraîné les jeunes âmes vers l’Eglise, nous ne pouvons manquer de nous arrêter un instant à considérer ce qu’est la liturgie, les livres où elle s’enclôt, le lieu où elle s’exprime, la fin qu’elle poursuit, l’objet ou les moyens qu’elle emploie, la personne du Christ qui l’a fondée et qui la remplit tout entière de sa présence et de son action.

La liturgie est le culte extérieur — d’autres disent : public — rendu à Dieu par l’Eglise. U y a un culte intérieur, il n’y a pas de liturgie intérieure. Bien entendu, le mot a extérieur » ne saurait être pris par opposition au mot « intérieur ». Ici, l’extérieur n’est que l’expression de l’intérieur. Quel hommage pourraient rendre à Dieu des cérémonies et des paroles, si sous ce qui frappe les regards et les oreilles, il n’y avait pas, au fond des âmes, les pensées et les sentiments d’adoration correspon-

dants? L’âme manquerait et, par conséquent la vie : gestes et formules ne seraient plus que choses murtes. Donc, arrière toute piété formaliste ou purement extérieure; la piété de ceux qm prétendent honorer Dieu des lèvres, tout en ayant le cœur loin de lui. Mais Dieu veut que l’adoration intime ait une manifestation extérieure, parce qu’il veut l’hommage de tout l’homme, qui est esprit et sens. Et non seulement il veut l’hommage de l’homme en tant qu’être individuel, il veut l’hommage de l’homme en tant qu’être social et il veut i’hommage de la société. Mais cet hommage ne peut se rendre que par le moyen de la liturgie qui groupe les hommes et les fait communier entre eux et participer aux mêmes rites. Car la liturgie est le culte que l’Eglise rend au nom de tout le peuple chrétien avec tout le peuple chrétien et pour tout le peuple chrétien. Aucun acte extérieur de piété, émané d’un simple fidèle, ne peut recevoir ce nom;.

Par la liturgie, un échange incessant se fait entre le ciel et la terre : Dieu descend vers l’homme et l’homme monte vers Dieu.

Tous les documents liturgiques sont renfermés dans les six livres suivants : le missel, le bréviaire, le pontifical, le rituel, le cérémonial des évêques et le martyrologe.

Le missel contient l’ordinaire de la messe et toutes les messes de l’année, tant celles qui se disent dans le Propre du temps que pour les fêtes de Notre-Seigneur et des saints. C’est proprement le livre des prêtres, mais aussi celui des fidèles, puisque le sacrifice que célèbre le prêtre est aussi offert par les fidèles, rneum ac vestrnm sacrijicîjxm.

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Le bréviaire renferme Toffice qui se récite aux: différentes fêtes et fériés de Lannée. Entre le missel et le bréviaire il existe la plus grande harmonie^ Loffice correspond à la messe. Le bréviaire est le livre des clercs dans les ordres sacrés et des religieux, et religieuses.

Le pontifical et le cérémonial des évêques sont les livres liturgiques de l’évêque; le rituel renferme les prières qui accompagnent l’administration des sacrements qui appartiennent aux prêtres, les prières des funérailles, et de nombreuses bénédictions.

Le martyrologe, qui a plus d’extension que son titre ne semble l’indiquer au premier abord, renferme le nom de tous saints que l’Eglise a inscrits officiellement dans son catalogue.

La Sainte Ecriture se retrouve abondamment dans la liturgie. Elle est un des trois affluents qui forment ce beau fleuve de louanges, destiné à réjouir toutes les contrées de la chrétienté et toutes les âmes catholiques. Ici, la parole de Dieu est le fond même de l’enseignement. A elle se joignent comme dans une même trame les plus belles pages des Pères qui commentent la Sainte Ecriture, les prières de l’Eglise et la vie des saints, où l’Ecriture paraît encore, non plus seulement commentée avec toute l’éloquence de la foi et du talent, mais traduite en actes sublimes de vertu.

Comme en un écrin le joaillier renferme des perles et des pierres de prix, l’Eglise dans les gestes et ^ les paroles de sa liturgie, enclôt les actes et les enseignements du Sauveur, les mystères de la Viergo et des Saints. A sa manière toute vivante et toute poétique, elle fait repasser sous les yeux des fidèles^

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tout ce que Dieu a révélé pour eux : les beautés du dogme, les préceptes de la morale, les grandes scènes de rhistoire, la vie merveilleuse du Christ, avec les essais d’imitation qu’en font les âmes les plus héroïques.

Si, au XIII® et au xvii® siècle, les fidèles étaient plus instruits de leur religion que ceux de nos jours, ils étaient surtout redevables de leur science à la lecture des Livres saints et à la fréquentation plus assidue des offices, auxquels, d’ailleurs, ils prenaient souvent une part directe et active.

Quoique la liturgie soit une de sa nature, on peut la considérer sous un triple aspect : la liturgie sacrificielle, la liturgie de la louange et la liturgie 'Sacramentelle. De ces trois parties qui composent la liturgie, la plus importante est la liturgie sacrificielle : c’est le sacrifice de la messe. Jadis la messe portait seule le nom de liturgie. Elle continue et renouvelle sans cesse le sacrifice de la Croix qui est le sommet de la Rédemption. A elle seule, elle rend à Dieu un culte complet; à elle seule, elle sauve l’homme; à elle seule elle adore, elle expie, elle supplie, elle rend grâces. Elle est le sacrifice de Jésus. Elle l’est doublement, en quelque sorte, puisque c’est Jésus qui est la victime et Jésus qui est le prêtre. Elle demeure le grand événement du monde, puisqu’elle rappelle et reproduit le grand fait de la Rédemption, la mémorable histoire qui va de la Crèche à l’Ascension ou, plutôt, de l’Eden jusqu’à nos jours. Pour celui qui cherche à voir et à comprendre, le saint sacrifice est l’acte sublime par excellence, la révélation la plus manifeste des perfections divines, le plus grand hommage du plus.

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grand amour qu’il y ait eu au ciel et sur la terre. Majorent caritatem nemo hobet. u L’éternité de la Passion s’accomplissait dans la série des heures par cette infatigable perpétuité des holocaustes; toute la terre était ceinte d’un seul torrent sacré; le sang du Christ courait dans ses veines... » Aucun rite qui ne soit émouvant : « Ce geste effacé du célébrant, touchant de ses lèvres le bord de l’autel, Daniel y apercevait une magnificence égale à tout l’enivrement du Gloria et aux pompes du Credo. L’autel touchait la terre, et, par elle, le monde mystérieux des défunts, les reliques des saints, et les prémices de la communion sans termes des élus (i). »

Aussi la liturgie sacrificielle est-elle le foyer d’où partent et où aboutissent les deux autres : la liturgie de louange et la liturgie sacramentelle. Cellesci sont en dépendance ou en fonction de la première.

Autour du sacrifice réel qui se consomme sur Tau tel, pour le préparer ou pour rendre grâces, il y a « le sacrifice de louange, le fruit de nos lèvres qui glorifient le nom divin. » Depuis dix-neuf siècles, l’Eglise, par l’entremise de ses ministres, rend ainsi hommage au Dieu du tabernacle. Si Jésus ne s’immolait pas sur l’autel et ne se fixait pas ensuite dans le tabernacle, le sacrifice de louange n’aurait plus sa raison d’être : aussi le Protestant, qui n’a pas la messe, n’a pas non plus le bréviaire. D’ailleurs, l’office et la messe concordent dans leurs parties mobiles, et manifestent ainsi, une fois de plus, en quelle dépendance ils se trouvent.

(J) Emile Baumann, L'Immolé, p. 274-275.

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L’Office est la prière de l’Eglise, parce qu’elle en a la garde, parce qu’elle la récite et aussi parce qu’elle l’a composée. Sur ce dernier point, il faut du moins remarquer que le Christ, fondateur de l’Eglise, époux de l’Eglise, a fourni le thème et les éléments de la liturgie de louange.

Le Christ a commencé par sanctifier les anciennes formules de prière, il en a créé de nouvelles, il a établi des rites; bref, il a dit comment prier : Sic ergo vos orabitis, La liturgie de louange se compose surtout des passages scripturaires, empruntés à l’Ancien Testament et au Nouveau. Or, l’Ancien Testament prophétisait le Christ, et le Nouveau le raconte.

Chacun des soixante-treize livres de la Bible apporte son tribut. Et, contribuant tous, dans l’agencement du Bréviaire, à représenter la physionomie morale de Jésus, ils arrivent plus facilement par cette nouvelle disposition à former un tout plus harmonieux que dans la suite telle que de la Bible.

Ensuite viennent les homélies des Pères et des Docteurs qui commentent l’Ex^rittire, et font écho à la parole de Moïse, de Jésus, de Paul et des autres; ensuite le récit de la vie des saints, autre commentaire, en action cette fois, de l’Ecriture. Parce qu’ils reparaissent chaque semaine dans leur ensemble et par la place considérable qu’ils occupent chaque jour, les psaumes constituent le fonds de la prière de l’Eglise Dès le iv® siècle, saint Jean Chrysostome en faisait la remarque sous cette forme typique : Ef primus, et médius, et novissîmus David. Le commencement, le milieu et la fin, ce sont les psaumes de David.

Et les psaumes eux-mêmes ne racontent que le Christ, soit qu’il s’agisse des psaumes messianiques qui prophétisent le Messie et son royaume, soit qu’il s’agisse de tous ces autres psaumes qui expriment les états d’âme futurs du Christ comme individu et comme chef de l’humanité. Comme individu, il éprouvera des joies, des douleurs, des craintes et des espérances, des deuils et des allégresses, toutes nos grandeurs et toutes nos misères, une seule exceptée : le péché. Comme chef de l’humanité, et « premier-né de beaucoup de frères », il ressentira de nouveau ces mêmes émotions, et, en plus, nos combats, nos chutes, nos repentirs, nos châtiments.

Comment ne pas remarquer que la prière de l’Eglise ne se parle pas, mais se chante Le chant est l’expression de l’enthousiasme et de l’amour. Cantal amor, disait samt Augustin. Et en écrivant ce mot, il pensait sans doute au chant sacré, lui qui s’écriait un autre jour : « Mon Dieu, que j’ai pleuré au son de tes hymnes et de tes cantiques et que j’étais profondément troublé des suaves accents de ton Eglise! » Qui dira le rôle du chant sacré, dans la conversion d’Augustin

Emotion profonde, larmes saintes, retour à Dieu n’ont pas cessé de se renouveler à l’audition des psaumes. La longue histoire des conversions en fait foi. Recueillons, entre autres, cet aveu de Paul Claudel :

« Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et

il me semblait que dans les cérémonies catholiques^ considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand ’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise, en robes blanches et les élèves du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat...

(c Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion,, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude, ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, de l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable... a Que les gens qui croient sont heureux 1 (pensais-je). — Si c’était vrai pourtant — C'est vrai! — Dieu existe, il est là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi! — Il m’aime, il m’appelle. »

(( L’étude de la religion était devenue mon intérêt dominant... Mais le grand livre qui m’était ouvert et où je fis mes classes, c’était l’Eglise. Louée soit à jamais cette grande Mère majestueuse aux genoux de qui j’ai tout appris. Je passais tous mes dimanches à Notre-Dame et j’y allais le plus souvent possible en semaine. J’étais alors aussi ignorant de ma religion qu’on peut l’être du bouddhisme, et voilà que le drame sacré se déployait devant moi avec une magnificence qui surpassait toutes mes imaginations'! Ah! ce n’était

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plus le pauvre langage des livres de dévotion ! C’était la plus profonde et la plus grandiose poésie, les gestes les plus augustes qui aient jamais été confiés à des êtres humains. Je ne pouvais me rassasier du spectacle de la messe et chaque mouvement du prêtre s’inscrivait profondément dans mon esprit et dans mon cœur. La lecture de l’Office des Morts, de celui de Noël, le spectacle des jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de VExultet, auprès duquel les accents les plus enivrés de Sophocle et de Pindare me paraissaient fades, tout cela m’écrasait de respect, de joie, de reconnaissance, de repentir et d’adoration! Peu à peu, lentement et péniblement, se faisait jour dans mon cœur cette idée que l’art et la poésie sont aussi des choses divines, et que les plaisirs de la chair, loin de leur être indispensables, leur sont au contraire un détriment. (Revue des Jeunes, Ma conversion, Paul Claudel.)

Sans vouloir m’étendre sur la liturgie sacramentelle, comment ne pas dire, au moins, qu’elle aussi dépend du sacrifice Tantôt elle purifie les fidèles qui doivent participer au sacrifice, et tantôt elle leur applique les fruits du sacrifice. Mais, ici encore, le Christ domine tout et commande tout : car les sacrements donnent la grâce du Christ ou donnent le Christ lui-même.

A qui la liturgie doit-elle son unité et, plus que son unité, son existence? Au Christ. Dans son sens le plus général, la liturgie est le culte rendu à Dieu par les hommes. Mais le culte catholique tire toute son origine et toute la force de Jésus. Il n y a qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes. « Le Verbe s’est fait chair w : Voilà tout le résumé du Christianisme; et nous confessons n’aller à Dieu

qu-e (( par Jésus-Christ, avec lui et en lui ». Par ipsum et cum ipso et in ipso. Jésus est le principe, le centre et la fin de la liturgie. Nous lui devons le sacrifice et la prière, autour de lui gravitent toutes les formules de louanges et tous les rites; à lui nous conduisent les paroles et les choses saintes. Au fond, il n’y a que lui dans la liturgie. Les saints, même les plus grands et la reine des saints, n’y paraissent qu'à titre accessoire, comme des satellites autour du soleil; comme des disciples et des imitateurs, dont le mérite est de l’avoir approché de plus près et d’avoir eu avec lui des relations plus intimes.

Quoique passé par la mort et disparu du milieu de nous, quant à sa présence sensible, le Christ est un éternel vivant, et il habite toujours parmi les hommes. Il y habite avec « délices ». De même que saint Paul l’a vu au ciel « toujours vivant et intercédant pour nous », de même est-il sur la terre. Toujours vivant au milieu de nous, il prie pour nous, il s’immole pour nous, il s’offre en nourriture à nous, il nous enseigne, il nous édifie. Que signifierait l’Eglise sans cette présence Que pourrait l’homme sans cette action? Cette présence et cette action sont hautement rappelées et illustrées par le triple aspect de la liturgie. Nous avons déjà dit que la liturgie sacrificielle le fait venir et demeurer au milieu de nous; la liturgie sacramentelle le met à notre disposition, nous applique les mérites de sa vie et de sa mort, et nous le donne réellement et substantiellement dans l’Eucharistie; la liturgie de louange nous prête la puissance et le charme de ses

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accents pour rendre à Dieu des hommages qui, autrement, seraient si imparfaits.

De la liturgie ainsi considérée, on peut dire ce que Lacordaire disait à son Emmanuel de « l’Evangile, qui est Jésus-Christ vivant. Là, dans sa chaire, expression de son âme et voile transparent de sa divinité, vous le verrez lui-même. C’est sa propre bouche qui vous dira sa pensée, ses regards qui vous diront son amour, sa main qui pressera la vôtre pour vous encourager en vous bénissant (i). » Changez également un mot dans cette phrase de Bossuet, mettez Liturgie à la place d'Evangile : « Ce Jésus qui a conversé avec les apôtres, vit encore pour nous (et au milieu de nous) dans son évangile; et il répand encore pour notre salut la parole de la Vie éternelle (2). »

Fixée dans ses formes séculaires la liturgie sacramentelle demeure la même à toutes les époques de l’année; mais les deux autres liturgies, en se combinant ensemble nous donnent cette merveille de prière et d’instruction qu’est VAnnêe liturgique et qui, grâce à la succession des fêtes, renouvelle mystiquement, dans la chrétienté, les diverses phases de la vie de Jésus, telle qu’elle se déploya jadis au pays de Judée.

L’ (( année liturgique )) se divise en deux parties^ La première a trait à la personne même de Jésus; la seconde, à son œuvre, l’Eglise. La première rappelle et reproduit en quelque sorte, l’existence terrestre de Jésus. Jésus est attendu pendant les qua-

(1) Lettre à un jeune homme sur la vie chrétienne.

(2) Panégyrique de saint Paul, 2* p.

tre semaines de VAmnt comme il le fut jadis avant sa naissance, par Thumanité; il vient à Noël. Alors rhistoire, tracée dans l’Evangile recommence : Circoncision, Epiphanie, Présentation au temple... Chaque dimanche, chaque fête est un pas nouveau dans la marche de Jésus au milieu du monde. Jésus passe, il enseigne, il ordonne, il persuade, il relève et il guérit. Les paroles et les actes anciens reparaissent : (( Je suis avec vous; suivez-moi; je vous referai. Après sa vie, sa mort, sa résurrection, son ascension.

Ensuite vient la vie de l’Eglise, avec ses luttes et ses triomphes. Mais la liturgie s’occupe toujours de Jésus. Si elle ne parcourt plus les phases de sa vie terrestre, elle nous le montre toujours parlant et agissant, et, par là, travaillant au salut des âmes.

Dans l’une et dans l’autre partie de l’Année liturgique, Jésus s’avance escorté de ses saints qui nous redisent, sous une forme plus accessible, les enseignements du commun maître. Fleurs délicates, cueillies dans toutes les fractions de l’humanité; cortège glorieux, qui, mieux que dans la fresque d’Hippolyte Fîandrin, rend gloire à Dieu et appelle sur ses traces les faibles êtres que nous sommes. (( Pense que chaque jour est dédié à un saint qui s’avance sur le thème de V Introït avec son lis, son épée ou sa rose, au chant des hymnes et des antiennes; que sa gloire illumine et parfume la terre tant que dure la course du soleil (i). »

Sont-ce seulement des paroles et des symboles que l’Eglise emploie pour reconstituer la vie terres-

(1) A. VaUery-RaUot, L'homme de désir, p. 22

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tro de Jésus? Non, Elle recourt encore, pour rendre plus saisissantes et plus présentes les vérités qu’elle rappelle, à des manifestations dramatiques. A Noël, elle célèbre les saints mystères à minuit, qui est l’heure de la Nativité de JésusJ à la Purification, elle met en marche une procession qui représente le pieux cortège formé jadis dans le temple par Jésus, sa mère, Joseph, Siméon et Anne; au premier jour du Carême, elle verse des cendres sur le front de l’homme, poussière qui retournera en poussière... Et dans les trois derniers jours de la Semaine Sainte, quel art du drame ne révèle-t-elle pas, dans toutes ses admirables cérémonies?

L’Eglise sait tout ce que peut une sensibilité frappée et émue pour intensifier et prolonger la clarté autour d’une idée, pour rendre la volonté ardente et forte; elle sait qu’il faut saisir l’homme tout entier pour l’arracher plus facilement aux emprises mauvaises et le soulever en haut, dans la contemplation des hautes pensées, pour l’accomplissement des actes nobles. Toujours elle se souvient de la maxime que saint Paul lui donnait, au commencement, pour mettre les âmes sur le chemin qui conduit à Dieu : Invisibilia enîm îpsîus, a creatara mundi, per ea quœ facta mnt, intell&cta, conspiciuntur (i). Création, rédemption, liturgie : choses visibles qui nous révèlent l’invisible et nous font monter vers lui.

Un des écrivains les plus qualifiés pour traiter le sujet qui nous intéresse dans ces pages a écrit :

« Dans la liturgie, il y a de la vérité, et elle fait vi-

(1) Rom., I, 20.

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vre notre intelligence; il y a un pouvoir de moralisation, et elle contribue à Véducation de notre volonté; il y a des biens précieux, des objets et des motifs d’amour, et elle alimente d’une façon très réelle nos besoins d’affection; il y a, à profusion, de la beauté, et elle se sert des âmes pour conduire les âmes à l’idéal évangélique; il y a une haute sagesse pratique, et, grâce à ce don, elle devient la modératrice de notre péché; il y a enfin une admirable méthode d’ascése, et elle trace aux chrétiens l’itinéraire annuel de leur rénovation morale et spirituelle (i). »

Ajoutez que toutes ces paroles, toutes ces cérémonies, tous ces symboles, ont leur demeure particulière qui est vraiment faite pour eux, qui est inspirée par eux et qui leur ressemble : T église, M. Barrés a décrit merveilleusement Taspect et le rôle intérieurs de T église; il a même essayé d’en exprimer Tâme, lorsqu’il a parlé de « cette maison qui, par sa porte ouverte à toute heure au milieu du village, crée une communication avec le divin et le mêle à la réalité quotidienne )). L’église est le « lieu de notre formation, le bel endroit qui contente notre âme. Sous le porche de l’église, chacun laisse le fardeau que la vie lui mspire. Ici, le plus pauvre homme s’élève au rang des grands intellectuels, des poètes, que dis-je? au rang des esprits... Rien de fastidieux ni de bas n’ose plus l’approcher, et tant qu’il demeure sous cette voûte, il jouit des plus magnifiques loisirs de l’humanité. Même la do.uleur s’efface dans le cœur des mères en deuil et fait place aux enchantements de l’espérance (2). »

Voilà ce qu’est l’église pour une âme qui n’a pas

(1) Dom Festiigière.

<2) Rtvue des Deux Mondes, l*r février 1914.

encore confessé le Christ; et cependant il y a dans ce^ sentiments de quoi confondre plus d’un chrétien qui vient nonchalamment à Téglise, y demeure distraitement, s’en éloigne rapidement. C’est à l’église que le Christ nous a communiqué sa vie par le baptême; à l’église qu’il a entretenu, fortifie et réparé cette vie, au moyen des sacrements; à l’Eglise qu’il l’a nommée directement, par l’Eucharistie; à l’église qu’il nous a parlé et exhortés; à l’église qu’il a reçu nos serments et accueilli nos larmes...

Un autre service que nous rend une église catholique, c’est que, en aucun pays, nous ne nous y sentons étrangers. C’est ce qu’éprouvait un ancien élève de Polytechnique durant un séjour en Amérique.

(( Je suis en contact intime avec la civilisation nouvelle qui est en train de conquérir un nouveau et immense débouché à la race blanche... et quelles que soient les qualités d’énergie que cette civilisation met en jeu, je ne l’aime pas. Elle est trop inesthétique, trop brutale. Je contraste trop étrangement avec les gens d’ici. Je le sens. Je me sens irrémédiablement ÉTRANGER parmi eux. Tout me sépare d’eux, et ma propre nature et le fait que je ne poursuis pas ici le but unique et commun à tous : faire de l’argent, âprement, rudement, inlassablement.

Mon genre de travail est, en somme, un peu un travail d’amateur, et cela détonne dans le milieu!... Alors je me sens vraiment très seul.

Dans cette solitude, j’ai découvert une nouvelle face de la religion catholique, et j’ai contracté une nouvelle dette de reconnaissance vis-à-vis d’elle. L’Eglise catholique est pour moi un endroit où chaque diman-

che je me retrouve dans une communauté. Les autres assistants sont des inconnus pour moi... Irlandais ou Américains, pas plus sympathiques en eux-mêmes que les Anglais, ou Ecossais, ou Chinois... Mais le prêtre dit : Introibo ad altare Dei. Et les cohristes répondent au : Credo in unum Deum... et Tesprit catholique universel, éternel, passe au-dessus de nous.

J'ai compris la néce^ité d’une langue morte pour la religion... non morte mais vivante d’une vie spirituelle comme le dogme lui-même. J’avais souvent méconnu cette vérité, et accusé l’Egiise de s’accrocher à des formules, de ne pas traduire Vesprit en langue vulgaire, accessible à tous. Mais je sais maintenant qu’il faut garder l’unité de langage dans l’ossature du dogme. A l’évangile, le prêtre prêche en anglais, et je me sens de nouveau un étranger parmi ces gens qui l’écoutent. Mais quand il dit : Pater noster, je sens de nouveau que je prie comme eux le même Dieu. Grâce au latin, en toute partie du monde, dans une église catholique, je peux atteindre Vhumanité profonde de notre religion, aussi bien que sa divinité et en profiter. )>

Tant il est vrai que dans tous les pays et dans toutes les circonstances de la vie, la liturgie tient en réserve, pour les âmes, son enseignement, sa beauté et ses consolations.

Il est une de ces églises qui, au point de vue liturgique, a exercé une influence plus considérable sur les jeunes âmes, à cause de la perfection du chant et de la psalmodie : c’est la chapelle des bénédictines de la rue Monsieur.

(( Dans une rue calme, à l’aspect un peu roide, des façades très honnêtes semblent nous dire : « Gomme nous, recueillez-vous, passants ! Ecoutez. Vous enten-

drez des tintements de cloches qui, timidement, annoncent à Paris oublieux quelque heure canoniale. » Je suis entré souvent par la grand ’porte et si modeste, par la cour minuscule où des pépiements de moineaux accompagnent les Gloria^ en cette chapelle de la rue Monsieur, que fréquentèrent Goppée et Brunetière, et qui révéla à Huysmans, par les cantiques de ses moniales, les ampleurs de la théologie catholique. J’y fus prier. C’est là que j’ai médité l’enseignement des Pères, la sublime épopée du Catéchisme de Trente, et Moelher et Newman et d’autres maîtres aimés. C’est là que j’ai commencé à concevoir, devant Dieu, que l’Eglise n’est point une théorie appliquée, mais une Réalité vivante communiquant à l’homme, en « lui donnant le jour », comme une mère, la lumière de vie. Je compris la divinité de cette mère par la pleine humanité de son grand geste séculaire, qui relie tout l’homme, et tous les hommes, à travers les espaces et les temps, au Père commun dont elle fait notre Père en commun. {Revue des Jeunes, Pierre de Lescure).

« Dans Paris se cache un modeste sanctuaire, où je sais que bien des âmes commencèrent à prier. Je dois un souvenir ému à la chapelle bénédictine de la rue Monsieur, qui, du chant de ses voix pures, m’appela patiemment, — sans contrainte, mais longuement — vers sa table de communion. » {Revue des Jeunes, Lucien-Paul de Lobel).

Le Rosaire vivant

Il arrive souvent que les enfants instruits dans nos écoles libres et formés “dans nos patronages voient vaciller leurs croyances et sombrer leurs

pratiques religieuses, lorsque, devenus jeunes gens, ils entrent à la caserne.

Pas de doute que la caserne, en séparant de la famille et des relations habituelles de la vie, ne constitue rhomme dans un état anormal. Du fait qu’il se trouve seulement .avec des jeunes hommes comme lui, le soldat est porté à moins de retenue. D’un autre côté, il est victime de ce phénomène que Ion appelle l’âme des foules, en vertu duquel la résultante d’une agglomération est d’ordinaire pire que ne le serait la totalité des individus composants, si elle se calculait de façon abstraite, les hommes remis en masse mettant surtout en commun leurs qualités mauvaises, et les entraîneurs, les audacieux, étant souvent, en pareille circonstance, les moins vertueux.

En tout cas, le passage à la caserne, est pour bon nombre de nos jeunes gens l’occasion d’une forte dépression morale. On voit les redoutables conséquences qui s’ensuivent pour la famille future et pour la société tout entière. C’est pourquoi une vigilance attentive a-t-elle cherché toujours à remédier dans la mesure du possible à des inconvénients aussi considérables. Il y a eu des cercles pour les soldats, des maisons, des foyers du soldat. Ajoutez l’Association générale des Pères de famille chrétiens (i). L’entrée des séminaristes à la caserne n’a pas laissé d’améliorer la situation : Dieu a reçu des honneurs dans la chambrée; la prière y a été dite ostensiblement; les attaques à la religion, dogme et morale, ont été relevées. A côté des séminaristes,

(1) Demander renseignements à M. le général Bonnet, président de l’Association, 8, avenue Debasseux, VersaiUes.

l96 LE RENOUVEAU CATHOLIQUE

beaucoup d'étudiants de nos grandes écoles, beauooüp de jeunes munis de hauts diplômes, beaucoup de jeunes gens sortis de nos patronages, ont élevé la voix pour défendre les droits de Dieu et des âmes. L’on peut dire que l’atmosphère morale des chambrées s’en est trouvée quelque peu purifiée.

A ce résultat a contribué une pratique de piété que je n’ai pas nommée encore : le Rosaire vivant.

J’avouerai que j’ignorais cette pratique, il y a quelques années encore, et son efficacité me fut révélée par un jeune soldat. Ce dernier, fils d’un gros industriel de Paris, s’était converti au catholicisme, quelques mois avant son départ pour le régiment. A la caserne, il vécut dans l’état d’âme d’un novice fervent. Ecoutez plutôt :

« Quand je regarde en arrière et que je compare ce que j’étais à ce que je suis, j’éprouve, à constater l’ascension parcourue, une immense gratitude à l’égard de Dieu... Le régiment n’a porté aucune atteinte à ma vie intérieure. Au contraire. J’offre en esprit de sacrifice, comme autant de petites offrandes, les mille ennuis du métier. Avec le règlement que je me suis imposé, j’espère mener à bien mes deux ans de service militaire et faire amende honorable pour toutes les fautes que j’ai commises. Voici ce règlement : Prières du matin et du soir, à genoux; deux dizaines de chapelet chaque jour, communion tous les dimanches, cercle tous les soirs, choix de mes camarades... Pour augmenter en moi la résistance et l’esprit de sacrifice, je pousse l’effort jusque dans les plus petites choses, comme, par exemple, de ne pas fumer. De plus, je me dévoue à une œuvre catholique pour militaires et j’essaie, par tous les moyens, d’arracher mes camarades de chambrée aux dangers qui les menacent, collaborant

LES JEUNES AVANT LA GUERRE iQj

dans une faible mesure à l’action de l’aumônier militaire... Je veux continuer dans la voie commencée, monter toujours plus haut, et, l’année prochaine, nous reverrons ensemble sous le regard de Dieu, auteur de tout bien, le chemin parcouru. En attendant, je remercie Dieu d’avoir bien voulu me faire voir la Lumière, de m’avoir instruit, de m’avoir pardonné et, maintenant, d’augmenter ma foi et de me faire son infime apôtre.

« Une chose m’a aidé comme elle aide mes camaradee : c’est le Rosaire Vivant... »

J’ai déjà avoué, à ma confusion, que je ne connaissais pas cette dévotion. Avec quelque précaution, pour ne pas scandaliser mon jeune ami, je m’enquis de l’œuvre et de son fonctionnement.

A quelques jours de là, je reçus une lettre et une notice. La lettre disait seulement :

« Vous me demandez comment nous pratiquons le Rosaire Vivant à la caserne. Nous sommes classés par l’aumônier, par compagnies et par quinze hommes. J1 s’agit de ceux qui fréquentent le Cercle. Chacun de nous dit une dizaine de chapelet tous les soirs. Les trois meilleurs de chaque section de quinze hommes sont respectivement chefs et sous-chefs de Rosaire, Voilà le simple fonctionnement. )>

La notice était plus explicite. J’en donnerai la teneur générale :

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