I. Les conférences de Smnt-Vinôent-de-Paul
De toutes les œuvres qui, dans le cours du siècle dernier, offrirent aux jeunes une assistance toute bienveillante, l'œuvre des Conférences de Saint- Vincent-de-Paul demeure Taïeule vénérable. En effet, depuis longtemps toutes celles qui la précédèrent, sont tombées. Tombée, la Congrégation du P. Delpuits; tombée, la Société des Bonnes Etudes, tombée l’Œuvre de VAvenir...
C’est juger bien superficiellement des choses que de ne voir dans les Conférences de Saint-Vincentde-Paul que ces deux aspects : une réunion par semaine dans une salle quelconque et la remise d’un bon de pain dans une famille pauvre. Ozanam et ses premiers compagnons voulurent autre chose et firent autre chose. Leur but — et il n’en est pas de plus grand — fut de rendre gloire à Dieu, par le perfectionnement personnel des membres, d’un
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côté, et, d’un autre côté, par l’assistance corporelle et spirituelle procurée aux pauvres. Si l’on examine le mécanisme habile et les rouages variés de l’Œuvre, on verra que les moyens employés sont bien de nature à conduire au but. Ainsi ont pensé de bons juges : Lacordaire, qui voyait dans l’exercice de la charité le moyen de conserver la foi et la vertu chrétiennes; Thureau-Dangin qui considère les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul « comme la grande école de dévouement envers le peuple, la source de tout le mouvement social catholique du XIX® siècle; »; de Mun qui y voit « le signal de l’action populaire chrétienne. ))
Examinons le fonctionnement d’une Conférence :
Il y a tout d’abord une société de jeunes gens faisant profession de catholicisme et s’appliquant à l’apostolat sous une forme spéciale.
Des réunions hebdomadaires ont lieu, dans lesquelles on prie, on fait des lectures de piété, on s’édifie par des échanges de vues charitables. Chaque année, les Confrères sont invités à une retraite; chaque trimestre, à une journée de récollection.
Ceci n’est qu’un premier aspect de l’œuvre. Il faut maintenant l’action à poursuivre vis-à-vis de la famille visitée. Mais visitera-t-oiv cette famille Une considération et une enquête préalables s’imposent : la Conférence a-t-elle des ressources suffisantes pour accepter une autre famille.^ Et la famille en question offre-t-elle les conditions voulues pour être acceptée Il s’agit de connaître l’état de la caisse. On l’oublie parfois, c’est surtout aux œuvres catholiques que s’applique la leçon incluse dans la parabole, racontée par Notre-Seigneur, qui
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commença à bâtir et ne put achever. Ici, une interrogation : Faut-il visiter plus de familles pour essayer un plus grand bien, ou en visiter moins, pour agir plus efficacement Autre interrogation : Sur quoi se baser pour le choix des familles? Sur la constatation des besoins physiques el moraux. Observer que les familles les plus nombreuses présentent un intérêt tout particulier : elles sont plus méritantes et il y a plus de bien à faire au milieu d’elles.
Quand est venu le moment de la visite, il est bon de s’y préparer rapidement par la prière et par quelque courte réflexion. « Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi-même que vous le faites ». C’est donc Notre-Seigneur Jésus- Christ que l’on va voir. On salue avec bonté, on s’assied, on s’informe de chaque membre de la famille, on sait tous les prénoms. On parle des choses courantes, et aussi des fêtes, et aussi de l’Evangile du dimanche, des événements paroissiaux, depuis les plus simples (qui a prêché? sur quoi? qui a chanté la grand ’messe?) jusqu’aux plus importants (la première communion, les missions, les adorations).
On remet les secours matériels : bons de pain, de viande, de lait, de fourneau. Souvent les Conférences ont des bons particuliers : bons de bouillon, de vêtements, de linge, de bain, dons ou prêts de draps, de couvertures.
La visite, le bon, c’est tout et ce n’est rien; c’est l’axe nécessaire; mais que de rayons s’y fixent et en procèdent, que les membres des Conférences appel-
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lent : « Les aides de nos œuvres spéciales ». Quelles aides Quelles œuvres? A propos du secours minime distribué chaque semaine, on a souvent adressé aux confrères de Saint-Vincent-de-Paul le reproche d’éterniser la misère. A ce reproche, ils répondent précisément par les aides qu’ils fournissent aux familles et qui dépassent de beaucoup les simples bons. Impossible de nommer toutes ces aides. Il y a d’abord les institutions propres à la Conférence, puis celles qui existent au dehors mais que la Conférence indique et auprès desquelles elle intervient par le moyen de son Secrétariat. Il y a le Bureau de Bienfaisance, l’Œuvre de la Mutualité maternelle, les patronages, les asiles, les vestiaires, la bibliothèque, les funérailles chrétiennes des indigents. Il y a, sous formes de conseils et d’interventions, l’aide professionnelle et sociale, pour aider les ouvriers à se perfectionner dans leur métier, pour les amener à s’élever dans l’échelle sociale sans brûler d’étape ou du moins à procurer à leurs enfants une situation meilleure.
Aucune question plus importante que celle du logement. Avec un logement stable, spacieux, hygiénique, la santé et la moralité des pauvres sont assurées. Que ce soit de plus un foyer chrétien, par les pensées et les sentiments que l’on s’efforcera d’inculquer aux pauvres, mais d’abord par des images évocatrices de religion : le Crucifix, l’image du Sacré-Cœur, celle de la Sainte Vierge. Les jardins ouvriers sont le complément du foyer, le lien charmant des réunions de famille aux jours de fête. Ils détournent le père du cabaret, et les enfants du danger des fêtes qui en été se renouvellent chaque
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dimanche et séparent souvent les enfants des parents.
Parce qu’il rend beaucoup de services matériels, le Confrère sera mieux accueilli lorsqu’il en viendra à la partie spécialement surnaturelle de sa mission, lorsqu’il parlera de la prière en commun à faire dans la famille, du devoir dominical, de l’éducation chrétienne des enfants, de la fréquentation des écoles libres, du, catéchisme, du patronage, de la première communion, de la confirmation.
Il est d’usage, dans les Conférences, d’inviter les familles à certaines messes, à certains pèlerinages où visiteurs et visités se trouvent au pied de Tautel devant le commun Père des cieux, s’édifiant mutuellement, priant les uns pour les autres.
Si nombreuses qu’elles soient déjà, les œuvres annexées aux Conférences de Saint-Vincent-de-Paul augmentent toujours. D’une part, la charité des Confrères est toujours en éveil, et, d’une autre part, ils cherchent à susciter au milieu des familles qu’ils assistent l’effort et l’initiative vers une vie plus active et plus* morale.
De tout ceci, on peut dégager les résultats heureux que donneront les Conférences aux jeunes visiteurs : la conduite de l’enquête les habituera à la réflexion et à la prudence; l’association leur fournira des protecteur's, des camarades, et, peut-être, des amis; l’entrée dans la maison des pauvres les mettra en présence du malheur et les portera à remercier Dieu d’une situation privilégiée; le souci d’une famille à relever contribuera éminemment à faire faire au jeune homme l’apprentissage de la ques-
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tion sociale. La Conférence occupera le jeune homme non pas seulement parce qu’elle prendra chaque semaine une heure de son temps, mais parce qu’elle fixera un but très noble à l’emploi de ses facultés, intelligence, coeur, volonté et ôtera ainsi de son âme cette sensation de vide si terrible pour l’issue des luttes morales; l’exercice de la bienfaisance maintiendra sa vie sur les hauteurs et il voudra observer lui-même les conseils qu’il donnera aux autres. Et ce qui était le désir d’Ozanam, la vue du pauvre lui rappellera qu’un Dieu existe, qu’un Dieu a souffert, qu’un Dieu a été plus malheureux que l’homme qu’il visite. En portant aux déshérités l’aumône matérielle avec le trésor de la foi et de l’amour, le jeune chrétien consacre l’usage de sa fortune et mérite de voir s’augmenter la foi et l’amour qui sont déjà en lui.
Malgré le siècle d’existence qu’elles compteront bientôt, les Conférences gardent toujours la double vertu d’assistance des pauvres et de sanctification du riche, entrevue par ses fondateurs, et elles ont ont contribué, pour une bonne part, à susciter la récente efflorescence chrétienne; surtout depuis que, à côté des groupements de vétérans, se sont élevés d’autres groupements où seuls les jeunes sont admis. De plus, l’antique tige, toujours pleine de vitalité, a poussé des branches nouvelles. En ces derniers temps, des Conférences se sont formées parmi les jeunes ouvriers et dans les patronages, et l’on a vu (( ces ligues touchantes de demi-pauvres qui prélevaient sur leur petit salaire de quoi assister et consoler de plus pauvres. »
LA LOI SUR I.A LIBERTÉ d’eNSEIGNEMENT
Si nous n’avions résolu de suivre un ordre chronologique, nous aurions tout d’abord cité, au nombre des moyens d’action conférés à l’Eglise sur la jeunesse et parmi les causes du renouveau, la liberté d’enseignement. On sait combien difficile fut l’élaboration de cette loi, promulguée le i5 mars i85o, et le trouble, sinon la scission, dont elle fut l’occasion dans les rangs de l’armée catholique. De fait, la liberté dont il s’agit est bien limitée; elle est loin de reconnaître à iT^glise la plénitude de ses droits. Aussi les (( idéalistes », qui ne considéraient que le droit, prirent-ils vivement à partie les (( réalistes » qui tenaient surtout compte des possibilités. On parla alors de « diplomates et de soldats »; dans quelles luttes ne faut-il pas des diplomates et des soldats Le geste du soldat est toujours plus droit; est-il toujours plus décisif? (( L’Eglise de France est dans un vrai péril, écrivait Mgr Parisis. Si le monopole triomphe, il est moralement impossible que nous n’arrivions pas à de grands malheurs pour la foi comme pour la paix publique. » Pour éviter ces grands malheurs, les (( possibilistes », laissant la maxime du « Tout ou rien » s’efforcèrent de faire attribuer à l’Eglise, en fait de liberté d’enseignement, tout ce que permettaient les hommes et les circonstances d’alors.
Telle que, la loi du i5 mars i85o. met encore entre les mains de l’Eglise un merveilleux instru-
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ment pour former, dans la discipline du Christ, les jeunes générations françaises. Ce n’est plus tout à fait le temps dont parlait Montalembert, lors du procès de l’Ecole libre, devant les nobles Pairs, où les jeunes catholiques étaient réduits « à acheter un peu de science au prix de la foi de leurs pères, au prix de tout ce qu’il y aurait de pureté et de fraîcheur dans leurs âmes, d’honneur et de vertu dans leurs cœurs. ))
M. Thureau-Dangin n’a rien exagéré, lorsqu’il a écrit dans son Histoire de la Monarchie de juillet : (( La loi sur la liberté d’enseignement est le plus grand succès des catholiques dans ce siècle. »
D’après M. d’Hulst, cette loi fut en quelque sorte a le Concordat de l’Etat enseignant et de la France libre et croyante ». A peine cette loi estelle votée que l’on constate de toutes parts un rapide développement de l’enseignement catholique. En moins de deux ans, deux cent cinquante-sept établissements catholiques d’instruction secondaire sont fondés. Déjà, en i853, les Jésuites comptent, pour leur part, plus de vingt maisons d’éducation. Beaux chiffres, certes! Le résultat moral est-il en proportion Un règlement, des édifices, des dotations ne suffisent pas à faire une école. Au-dessus de tout cela, il faut une idée inspiratrice, un but élevé, un idéal vivant qui anime les professeurs et les élèves. Faute de quoi, tout le reste n’est rien. De Dieu à Dieu, tel est l’idéal que doivent fixer maîtres et élèves. Cela fut-il toujours dans nos collèges.^ Non, répondent certains esprits critiques. De ce nombre fut jadis Louis Veuillot. N’aimant pas les catholiques qui avaient contribué à faire voter
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la loi (Falloux, Montalembert, Dupanloup), il ne pouvait, en bonne logique du cœur, aimer l’œuvre sortie de cette loi. Et quand on n’aime pas, on devient facilement injuste. Il dit dans une de ses lettres, à propos des élèves de nos petits séminaires :
(( Ils avaient de meilleures mœurs; ils ne savaient pas mieux le latin et pas mieux le chrétien. )) {Cdfrrespondance, t. V, p. 386.)
Cependant les faits tiennent un autre langage. Ce n’est pas en vain que les prêtres et les religieux ont élevé la moitié de la bourgeoisie française. De ce fait, les idées religieuses, qtfi n’ont jamais cessé d’exister en France, trouvèrent une atmosphère favorable; la jeunesse grandit dans une sorte de familiarité avec la prière, avec les leçons de l’Evangile; Dieu, le Christ, l’Eglise animèrent de leur souffle tous les enseignements des maîtres; l’enfance et l’adolescence s’habituèrent à écouter et à respecter les prêtres et les religieux dont ils recevaient les leçons; peu à peu le catholicisme pénètre dans rUniversité; la pratique religieuse est moins timide à Normale, à Polytechnique, à Saint- Cyr; les professeurs de Sorbonne sont obligés de tenir compte de leurs auditeurs catholiques; et, jusque dans les lycées, où l’instruction religieuse était obligatoire, l’attitude du maître est plus bienveillante, le ministère des aumôniers est moins entravé, et les élèves qui ont conservé la foi craignent moins de manifester leurs convictions. Quant aux Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, elles se recrutent plus facilement. Enfin, des lueurs d’espérance apparaissent à tous les points de l’horizon.
Est-ce à dire qu’on n’eût pu mieux faire? On
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peut toujours mieux faire, et il ne faut jamais cesser de tendre au mieux. Dans nos collèges chrétiens, tout professeur doit se dire : « Je puis faire davantage, tant au point de vue de l’enseignement qu’à cdui de l’éducation. Comment m’y prendre pour progresser.^ » On a dit que le don d’enseigner se compose de trois éléments : « Faire comprendre, faire admirer, faire aimer. » Mais il est d’abord nécessaire de comprendre, d’admirer et d’aimer soimême. Enseigner, ainsi c’est déjà éduquer. Après ces préliminaires, l’éducation se complète en apprenant peu à peu, chaque jour et toujours, aux élèves que le devoir, sous ses différents aspects, est le tout de la vie, et que, pour remplir le devoir, il faut être prêt à tous les sacrifices. Un reproche que l’on fait souvent à l’éducation française, c’est de ne pas habituer les volontés à la discipline, de ne pas leur’ inculquer suffisamment l’énergie, le « ton ». Cependant, sans discipline et sans énergie, toute l’œuvre de l’éducation fléchit et tombe. Que l’éducateur, pétrisseur d’âmes, mêle le ferment de force à toute son action.
Mais ce reproche n’est-il pas exagéré? Oui, si on regarde le merveilleux spectacle qu’offre, dans la guerre, la jeunesse sortie de nos collèges. Elle sait se dominer et vouloir, agir et s’abstenir, combattre et mourir.
C’est l’endroit de parler de la contribution qu’ont apportée les Humanités au mouvement que nous étudions. Faites sous la direction de maîtres chrétiens, qui savent appliquer le précepte de saint Paul : (( Omnia et in omnibus Christus^ le Christ est toute chose et en tous », les Humanités servent
à développer rhomme, lui apprennent à mieux connaître et aimer son semblable et le disposent à s'élever plus près de Dieu, a Devenir classique, c'est devenir plus honnête », observe M. Barrés. Et sur cette base de l'honneur, s'édifie plus solidement le surnaturel. Au souvenir des jeunes Normaliens, morts pour la France, au cours de cette guerre, M. Léon Cury fait cette remarque :
« En tombant comme ils sont tombés, ils ont porté témoignage pour les Humanités, source de force morale, et les simples mêmes qui les voyaient mourir sont devenus en les imitant les débiteurs d’une culture qu’ils ignoraient. N’est-ce pas assez prouver qu’une de nos tâches prochaines sera de restituer leur prestige aux antiques disciplines dont la guerre a si cruellement, mais si glorieusement vérifié la vertu éducatrice et la bienfaisance morale (i) »
Les auteurs et les premiers bénéficiaires de la loi de i85o se rendaient compte que leur œuvre avait besoin d'un couronnement, qu'elle n'aurait toute son efficacité et que la pensée catholique ne pénétrerait tous les esprits instruits ou populaires qu'avec la liberté de l’enseignement supérieur. Ils eurent le bonheur de voir voter la loi de iSyS. Une arme précieuse était mise entre les mains des catholiques.
L'Université catholique donne un enseignement chrétien. Les maîtres, la doctrine, l'esprit, s’inspirent de la révélation que Jésus-Christ nous a donnée; au lieu que, dans les autres chaires, le sectarisme violente trop souvent les programmes, et s'ef-
(1) ECHO DE PARIS. 8 juin 1918, Unus e paucis.
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force, par des applications et des explications erronées, de faire conspirer les sciences exactes ellesmêmes contre nos dogmes.
Avec la note franchement chrétienne de l’enseignement, les jeunes gens trouvent dans les maîtres des Universités catholiques une compétence et des titres égaux à ceux des professeurs de TEtat. Et ce n’est pas être injuste à l’égard de ceux-ci d’affirmer que les maîtres chrétiens possèdent un dévouement plus grand, ne serait-ce que parce qu’ils connaissent mieux le prix des âmes.
Un autre avantage des Universités catholiques est de pouvoir offrir aux jeunes étudiants qui s’y présentent des camarades qui ont la même foi, la même éducation, les mêmes pratiques religieuses, les mêmes vues et les mêmies aspirations touchant l’emploi de la vie. Impossible d’ignorer, hélas! quelles chutes lamentables, dans nos grandes villes, parmi la jeunesse des écoles, sont dues aux mauvaises fréquentations. Ils sont nombreux les jeunes gens qui pourraient caractériser leur manière en disant : Agimury non agimus. Puisque beaucoup d’entre eux pensent par les autres, parlent et agissent par les autres, il n’est pas indifférent que ces autres pensent, parlent et agissent bien.
D’ailleurs, l’influence de camarades choisis n’est pas seule à s’exercer. Les maîtres, eux aussi, interviennent dans la formation morale. Ils observent, dirigent, redressent; pères très dévoués et très tendres, plutôt que censeurs moroses et importuns. Une des gloires et un des charmes de nos Universités catholiques consistent dans les relations affectueuses et même amicales qui se nouent souvent en-
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tre maîtres et élèves. Des vies ont été totalement orientées vers le bien et même marquées pour la gloire, par la rencontre d'un maître vénéré qui s'est incliné vers un disciple, l'a deviné, l'a révélé à luimême, l’a aiguillé vers la scietnce et vers le dévouement.
L'Université catholique, c'est encore la proximité du confesseur et du directeur, le voisinage d’une chapelle, la facilité de la communion fréquente» l'açcès toujours ouvert d’une bibliothèque, l’initiation aux œuvres, lesquelles sont plus préservatrices encore pour ceux qui s'y dévouent que pour ceux qui en sont l'objet.
Il n'est pas jusqu'au côté matériel, secondaire mais toujours important, surtout pour des jeunes, qui ne soit mieux assuré qu'ailleurs : les maisons de famille, attachées à nos Universités catholiques, fournissent à leurs clients une chambre, une table, des dépendances plus appropriées. C'est bon et peutêtre nécessaire, à cet âge plus qu'à aucua autre, de rencontrer la grâce avec la force, les fleurs avec le pain.
A Paris, il y a, en particulier, quatre maisons de famille qui sont fréquentées par les étudiants catholiques : celle de la rue Cassette, celle de la rue du Luxembourg, celle des Francs-Bourgeois, et celle du io4 de la rue de Vaugirard» dite Cercle Montalembert.
Nous avons sous la main les statuts de cette dernière. Nous en détachons ces quelques pages :
« La Réunion des Etudiants ouverte à tout jeune homme chrétien, est une association qui s’occupe d’étu-
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des religieuses, littéraires, scientifiques, philosophiques et sociales.
Elle a été fondée en 1896 par un groupe d’étudiants, qui, animés d’une même pensée, se sont réunis pour s’encourager à une vie sérieuse faite de piété, de travail, d’honnêtes et agréables récréations. Dès le début l’œuvre a été et reste affiliée à VAssocMion Catholique de la Jeunesse Française.
Les résultats obtenus jusqu’à ce jour ont répondu aux espérances de la première heure. Nombre de jeunes gens sortis de Tœuvre occupent déjà des situations élevées et se montrent dans la vie, hommes de convictions profondes et de dévouement absolu à la cause du bien.
Aussi, la réunion des étudiants est-elle considérée par tous ceux qui la connaissent comme une œuvre de haute portée morale, un complément précieux de l’éducation de la famille et du collège.
Ne serait-ce pas pour avoir négligé ce nécessaire complément que tant de parents se désolent et que tant de jeunes gens perdent le droit de vivre à l’heure de commencer leur vie ?
L’étudiant arrive à Paris grisé de sa liberté, plein d’illusions et vide d’expérience. A un entresol ou sous les combles, il se loge. Pour horizon, une cour déplaisante à la vue et à l’odorat ou des toits plantés de cheminées.
Dans sa chambre, peu d’air et de lumière, dans son âme l’ennui; au dehors, sur son palier, la tentation. — La Réunion des Etudiants assure à ses membres un logement agréable, un vaste jardin, le calme d’un quartier tranquille comme une ville de province et cependant le voisinage des Ecoles.
L’étudiant arrive à Paris seul, sans camarades, sans amis. Il recrute sa compagnie au hasard du cours, du restaurant et du boulevard. Et c’est merveille si cet in-
connu d’hier est le soutien d’aujourd’hui, de demain et de toujours. — A la Réunion, il y a foule d’étudiants de même âge, de même partie, de même éducation, ayant tous un air de famille, des souvenirs communs et de communes ambitions.
L’étudiant arrive à Paris pour travailler. Mais pour travailler, il faut des livres et il n’a que les lointaines bibliothèques publiques; il faut des discussions qui développent l’enseignement reçu, et il n’a que les rares exercices de la Sorbonne et de l’école de Droit; il faut des conseillers qui aident à vaincre l’obstacle et il n’a que des examinateurs, — A la Réunion des Etudiants^ conférences de droit, de médecine, de pharmacie; Conférence Saint-Paul qui discute le problème du jour; Conférence Saint-Thomas qui étudie la philosophie dans ses rapports avec les autres sciences; Conférences d'Etudes sociales dont le nom dit l’objet et dont le président, M. Georges Goyau, fait un foyer unique de saine sociologie. Et comme conseillers, les célébrités des arts, des sciences, de la médecine, du droit et des lettres.
L’étudiant qui arrive à Paris ne sait comment se récréer. Il a la rue et ses spectacles, la brasserie avec ses bocks et ses billards, le théâtre qui aiguise sans se lasser la naturelle sensualité de l’auditeur contre la sensualité recuite de l’auteur. — A la Réunion, il y a des jeux de plein air : le tennis, le croquet, et des jeux d’intérieur : le billard, l’escrime, la photographie, la peinture, un théâtre et une symphonie.
L’étudiant qui arrive à Paris perd vite le chemin de l’Eglise, l’intégrité de ses mœurs et l’intégrité de sa foi. — A la Réunion, Dieu règne à la chapelle, dans la maison et sur les âmes. Les deux prêtres dévoués qui dirigent cette œuvre sont des conducteurs d’âmes. Ils les veulent libres, hautes et de vie religieuse intense.
Il manquait à cette œuvre un complément, une re-
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vue. La revue existe. Elle s’appelle la Revue Montalembert, et elle est de tous points digne du grand nom qu’elle porte et de la Réunion des Etudiants dont elle est l’organe. »
La Fédération gymnastique et sportive DES Patronage^ de France.
Un jour de i899, Tun des plus célèbres médecins de Paris, le docteur Paul Michaux, réfléchissant à la force immense qui était en réserve dans les multiples patronages qui s’élevaient en toute région de France, songea à les fédérer.
Sa pensée ne mit pas longtemps à mûrir et à se préciser. Sans tarder, il fonda la Fédération sportive des Patronages de France.
Croyant et patriote, il voulut faire une association de croyants et de patriotes. A ses yeux, le sport n’était pas un but, mais un moyen. Un moyen de développer la vigueur physique, un moyen de se former à la discipline, un moyen de favoriser une noble émulatipn en luttant pour le triomphe d’une équipe. Un moyen de fortifier la volonté et la confiance en soi. « Ce que j’estime surtout dans les sports, a écrit M. Bergson, c’est la confiance en soi qu’ils procurent à l’homme qui les cultive. » (GaîWr lois, ilx juin i9i2, Réponse à l’enquête de M. Jules Bertaut). Un moyen de conserver la chasteté. De trois façons : un exercice modéré, en activant et régularisant la circulation du sang, éloigne les excitations troublantes de l’organisme; la fréquentation de
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camarades énergiques et l’activité créent autour du jeune homme une atmosphère plus saine; enfin, le membre de la Fédération tient à garder ses forces intactes pour les employer dans la lutte et concourir à la victoire de son groupe. Ainsi pensait Guy nemer dont M. Henry Bordeaux a écrit : « Ce Guynemer intact, va-t-il peu à peu se laisser pénétrer et griser par l’excès incessant des hommages? Son père, un jour, s’en inquiète, mais il a deviné et il rit : (( Rassurez-yous. Je garde mes nerfs comme un acrobate ses muscles. Je me suis donné à ma mission. » Et cette pensée aide le chrétien dans la résistance au mal.
C’est déjà à une élite que s’adressait le docteur Michaux lorsqu’il fonda sa Fédération gymnastique et sportive des Patronages de France qu’il appelle aussi tout simplement a les Jeunes )). Il perfectionna encore cette élite par l’entraînement procuré à ses membres; il fît de ceux-ci, autant qu’il le put, des soldats vaillants et des croyants sincères.
Sans doute ne savait-il pas préparer pour une guerre prochaine de splendides guerriers. Mais, depuis quatre ans, « les Jeunes », au nombre de 200.000 environ, se battent en héros. Pleins d’endurance et d’élan, connaissant leur métier, l’ayant en quelque sorte dans le sang, ils sont de plus persuadés qu’il importe de triompher plutôt que de survivre. Là encore et plus que jamais, ils gardent l’amour de la Fédération et savent qu’il faut lui faire honneur. Ajoutez à cela que partout où ils se trouvent, ce sont des entraîneurs.
S’ils désirent vivre, ils sont aussi prêts à mourir, heureux alors d’offrir le sacrifice de leur vie en ho-
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locauste, pour la victoire de la France; j^leins d’espoir de trouver l’immortalité par delà le tombeau et d’échanger la terre pour lë ciel.
Déjà près de 20.000 ont succombé et sont entrés dans la vraie vie.
Quelles belles pages on pourra écrire sur eux, aux heures de la paix!
Leur histoire d’avant-guerre était belle, mais plus belle encore est leur histoire de guerre. Deux courts épisodes de cette double époque, que j’emprunte à Mgr Lavallée, recteur de la Faculté de Lyon :
« Le 19 juillet igi/i, treize jours aA^ant la déclaration de guerrë... huit mille gymnastes catholiques de cent cinquante Sociétés de préparation étaient réunis à Roanne. Le maire, la municipalité avaient donné toutes les autorisations. Le docteur Michaux était venu présider en personne. Le cardinal Sevin parut quelques heures. Tout d’un coup, ordre de la préfecture : le défilé en masse était interdit, les Sociétés devaient se disjoindre et laisser entre elles une distance de i5o mètres; les prêtres directeurs ne pouvaient y prendre part...
(( Le sang français et l’honneur furent les plus forts. A un moment du défilé, l’avant-garde de la « Saint- Michel )) de la Saulaie, ayant rejoint l’arrière de la Société précédente, les gendarmes de service, à contrecœur, voulurent l’arrêter pour rétablir la distance préfectorale. L’abbé Bonnepart, directeur de la Saint-Michel, saisit un clairon et sonna la charge; la Société reprend le contact, les barrages sont partout franchis. Le défilé fut grandiose, avec un air de gymnastique pour de bon, et comme un avant-goût de guerre et de victoire... La journée finit .en triomphe. Et chose nou-
velle et précieuse, un jeune prêtre était emprisonné pour la cause de la liberté. »
Au matin du 24 juillet 1916, à Launois, au cours d’une attaque, le caporal Bonnepart est blessé deux fois. Il continue de marcher à la tête de ses hommes. Sur le bord de la tranchée ennemie, il tombe, mortellement frappé.
L'Association catholique de la Jeunesse française
« Il y a vingt-six ans, quand ils fondèrent l’Association, nos Anciens croyaient fortement, ils aimaient ardemment, ils agissaient résolument. Ils croyaient en Dieu, ils croyaient en la patrie, ils croyaient en l’âme populaire, et, pour Dieu, pour la patrie, pour le peuple, ils agissaient, comme on agit quand l’action vient du cœur, en se donnant.
<( Ils aimaient Dieu, d’un amour porté jusqu’au sacrifice, ils aimaient la patrie d’un amour exalté par la passion de son relèvement, ils aimaient l'âme populaire, d’un amour dévoué jusqu’au plus rude des apostolats. Et, pressés par ce triple amour, ils agissaient aussitôt en hommes, maîtres de leur volonté; ils agissaient pour Dieu, en s’enrôlant dans son armée, ils agissaient pour la patrie en la servant, chacun selon son état, ils agissaient pour le peuple, en affrontant, pour défendre sa cause, l’amertume des désaveux mondains, et celle, plus dure encore, de ses propres méfiances. ))
Ainsi parlait M. de Mun, en avril i9i2, aux membres de V Association catholique de la Jeunesse Fran-
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çaise. Il s’émouvait au souvenir déjà lointain des Jours où avaient été posées les bases de cette œuvre. Si lui-même n’était plus jeune, à cette époque, il avait assez de flamme au cœur pour înspirer et soutenir les- jeunes dans les croisades qu’ils entreprenaient (( pour Dieu, pour la patrie et pour le peuple (i). »
M. de Mun passe le titre de président à Robert de Roquefeuil, mais il garde le mérite de fondateur. Bien qu’il ait répété plusieurs fois que les « Cercles ouvriers catholiques » étaient « la grande affaire de sa vie )), cependant il se rendait bien compte que cette œuvre n’avait pas donné tous les fruits qu’il en espérait et, même, qu’elle avait échoué, dans une certaine mesure. Malgré pela, l’idée inspiratrice de l’œuvre lui semblait très féconde et, plus ou moins consciemment, il se demandait toujours si elle ne pourrait pas avoir une meilleure application. Il cherchait comment. Lors d’un voyage en Suisse, il vit fonctionner la « Société des Etudiants » de ce pays. Son dessein se précisa. A son retour en France, mars 1886, il groupa dans l’ancien appartement de Mgr de Ségur, transformé en chapelle, quelques jeunes gens qui étaient, depuis longtemps, les confidents de sa pensée. Ensemble, ils assistèrent à la sainte messe et firent la sainte communion, sous les auspices du saint prélat qui si longtemps avait été l’apôtre de la jeunesse. Au sortir de ce cénacle, ils se rendirent dans une salle du boulevard Saint- Germain, pour y prendre de solennels engagements et jeter les fondements de VAssocip,tion catholique de la Jeunesse Française.
(1) A. de Mun, Vie Nouvelle, 28 avril 1912, Lettre à TA. C. I. F.
LE RExNOUVEAU CATHOLIQUE
Quel était le but ^e la nouvelle création? Restaurer rordre social chrétien. Quelle en serait l’organisation? Une multitude de groupements de jeunes et une fédération de tous ces groupements. Quels seraient les moyens? La piété, l’étude et l’action. Quelle la base? Le dévouement total à l’Eglise et l’obéissance sans réserve à ses directions.
En fixant le but de l’Association, M. de Mun était fidèle à la grande détermination qu’il avait prise durant la captivité d’Aix-la-Chapelle et qui orienta toute sa vie restaurer rordre social chrétien. Il veut réconcilier le travail avec le capital, ce qui est toute la question sociale. Il reprend en sous-main l’œuvre des Cercles et se propose de former, dans les classes appelées dirigeantes, des jeunes gens qui aillent au milieu des ouvriers, non pour les diriger, mais pour les aimer fraternellement. Ainsi, penset-il, se rapprocheront les classes; ainsi il n’y aura qu’une France, au lieu de deux France créées par la Révolution.
Les six jeunes gens qui entouraient M. de Mun, ce matin de mars 1886., ne mirent pas beaucoup de temps entre la résolution et l’action. Leur premier soin fut d’établir un lien fraternel entre tous les groupements de jeunesse qui existaient déjà et qui étaient éparpillés sur les différents points du sol français. Après quoi ils avisèrent à en fonder de nouveaux, suivant le programme donné par M. de Mun.
Quoi de plus fécond que la pensée qui préside à cette œuvre? C’est d’abord la force multiple de V Association : les jeunes gens, qui se réunissent dans une localité, savent qu’ils font partie d’une armée
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immense, qui marche sous les mêmes drapeaux; que partout où ils iront, ils seront accueillis par des frères, chez lesquels ils trouveront la même consigne et les mêmes préoccupations. Par là les jeunes apprennent l’importance de l’association et profitent de ses avantages. Combien l’on se sent plus fort au milieu d’un groupement! Retirée de l’Océan, la goutte d’eau se dessèche en un instant; melée au flot immense, elle résistera jusqu’à la fin des siècles. Les grains de poussière sont vite balayés par le souffle des brises; s’ils forment bloc la tempête même ne les ébranlera pas.
Par là également se forme dans tout le pays une élite qui développe sa valeur en se concentrant, prend conscience de sa force et tend à composer une atmosphère où puissent mieux germer les pensées et les sentiments chrétiens.
Pensées, sentiments, actes chrétiens, tels sont les éléments qui composent la piété demandée aux jeunes, comme le premier point de leur programme. Le but de VAssücwtion étant de faire régner Notre- Seigneur Jésus-Christ sur la société française, il est bien nécessaire que les promoteurs du mouvement soient les premiers à reconnaître cette royauté divine par tous leurs actes intérieurs et extérieurs.
Après l’étude de la religion, qui doit demeurer au premier plan de leurs préoccupations, les jeunes se sont délibérément tournés vers l’étude de la question sociale. Prédilection qui s’explique facilement, si on se rappelle les sympathies personnelles du fondateur et si on fait attention au but même de Toeuvre qui est de produire un grand mouvement social chrétien. On a observé que pendant le xix® siècle.
l’idéal poursuivi par la jeunesse avait été tour à tour celui de la gloire militaire, celui de la littérature, celui de la liberté...
a Noüs sommes un peuple d’idéologues qui prend les idées pour des réalités. Avec l’idée de Liberté, nous nous laissons opprimer docilement; avec l’idée de Progrès, nous acceptons qu’on nous mène au hasard; l’idée de Démocratie nous fait encourager souvent les instincts les plus bas et les appétits les plus vils; et le peuple croit à sa souveraineté qui se fait chaque jour l’esclave d’ambitieux habiles à le servir, w
Devant la crise ouvrière et sous l’inspiration de Léon XIII, l’attention des jeunes catholiques s’est portée avant tout sur la question sociale, comme sur le point qui renferme le secret de l’avenir. Brisant avec la mentalité française qui est de rester dans le domaine de l’idée, de se lancer dans des déclamations sentimentales et creuses, de rédiger programme sur programme, mais de s’arrêter devant l’action méthodique et tenace, parce que cette action amène les difficultés dont on ne veut pas, les membres de l’A. J. C. passent sans cesse de l’étude à l’action.
L’étude est en vue de l’action, la piété sincère conduit également à l’action. C’est pourquoi on agit dans V Association conformément à la règle fondamentale qui préside à toute action féconde : se tenir sur le terrain pratique. Ceux qui se trouvent déjà dans un milieu agricole ou industriel trouvent là un emploi naturel de leur activité; les autres peuvent déjà se devoir aux œuvres sociales plus générales : patronages, conférences de Saint-Vincerit-de-PauI...,
Chaque année, des congrès généraux ont lieu. De tous les points du pays, des bataillons de jeunes se dirigent vers la ville qui a été choisie pour les grandes assises de VAssociation. Une croix de Malte, fièrement arborée sur la poitrine, désigne aux jeunes leurs amis et leurs frères. On étudie, on reçoit le mot d’ordre, on entend des orateurs au verbe puissant, on remplit les églises, on prie, on envahit la table sainte, on se forme en grandioses cortèges. Les cœurs se réchauffent à ces foyers ardents de foi religieuse et d’enthousiasme patriotique; chacun s’en retourne plus ardent vers son groupe, et la France, sillonnée incessamment par les allées et venues de sa meilleure jeunesse, sent bien que le catholicisme, loin de se tarir en elle, l’anime, au contraire, d’une sève plus vigoureuse.
En dehors de ces grandes manifestations, il y a les réunions hebdomadaires, réservées à la prière et à l’étude; il y a l’action quotidienne : exemple et entreprises de zèle. Une revue nouvelle, les Annales de la Jeunesse catholique, un journal, la Vie nouvelle, fournissent des programmes d’études, stimulent l’activité religieuse, enregistrent les faits, établissent des liens d’intime union entre les individus et les groupes.
Détail à signaler : en beaucoup d’endroits, les membres de l’A. J. C. vendent eux-mêmes leur journal dans les rues ou sur les places publiques, à la sortie des offices; ils se font camelots et chefs de camelots.
A l’action sociale dont nous parlions tout à l’heure, s’unit l’action proprement religieuse. Les membres de VAssociation sont au sei'n de la société
française de vaillants missionnaires du Christ, « ils exercent dans leur sphère un apostolat voisin du sacertjoce. Ils sont apôtres dans leurs familles, dans leurs paroisses, dans leurs cercles d etude, dans leurs patronages, dans leurs ateliers; ils sont des apôtres dans leurs universités et leurs collèges catholiques, comme dans toute la floraison de leurs œuvres charitables... Leurs œuvres, faites dans la discipline et dans l’obéissance affectueuse aux évêques et aux aumôniers mandataires des évêques, sont à la fois des réponses et des remèdes : des réponses à l’erreur et à la passion antireligieuse, des remèdes au mai qui envahit de toutes parts (i). »
Qu’un pareil état de choses puisse fonctionner tranquillement pendant un certain nombre d’années et l’on atteindra un résultat considérable. Toute la jeunesse catholique du pays possédera une formation religieuse et sociale en vue d’une action disciplinée : il y aura valeur personnelle des adhérents et pénétration des principes chrétiens dans la masse de la nation.
Quelque chose est commencé, assez subsistant pour autoriser de grands espoirs, u L'Association Ca~ tholiqne de la Jeunesse Française sera le salut de la France », disait déjà le Cardinal Rampolla au président Bazire. Quelques années plus tard, le Cardinal Merry del Val écrivait au président et aux membres du Comité général : « Devant la fécondité de votre action et le chevaleresque entrain qui la distingue, le Souverain Pontife salue Votre Association comme une grande espérance pour l’Eglise et pour votre Pa-
(1) Lettre du Cardinal Merry del Val, 24 sept. 1913.
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trie. » Tout récemment, Benoît XV confirmait les témoignages précédents : « C’est sur oette Assocîaiion que nous fondons les meilleures espérances pour Tavenir de la noble et généreuse nation qui pour nous est toujours la Fille aînée de l’Eglise. ))
^De fait, si on regarde la situation religieuse de la France, avant et après l’établissement de VAssociation, qu£l changement! Il fut un temps où la jeunesse catholique n’existait pas. Parlant des années où il était écolier, Montalembert demandait : (( Combien étions-nous de jeunes chrétiens, même dans les collèges les mieux famés » Et il fait cette réponse : « A peine un sur vingt. » Grâce à Dieu et à VAssociation, la proportion a notablement augmenté .
Le Sillon
Projeté sur les bancs du catéchisme, commencé dans la crypte de Stanislas, transporté avec deux de ses principaux fondateurs à l’Ecole Polytechnique, le Sillon ne tarda pas d’apparaître dans tous les champs de la France.
A l’époque de leur première communion, cinq enfants dont les plus actifs étaient Sangnier, Renaudin et Isabelle, s’étaient liés d’amitié et avaient conçu un grand rêve. Un jour, l’un d’entre eux s’était écrié : (( Il faut sauver la France. » Aussitôt cette résolution fut admise par les cinq amis. Elle fut mûrie, comme les choses peuvent être mûries' à cet âge. Au bout d’environ dix ans, un jour de l’année i893, Marc
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Sangnier étant élève du collège Stanislas, demanda au censeur, M. Leber, de réunir trois fois par semaine, dans la crypte de l’école, quelques élèves des différentes divisions.
, Dès la première réunion, il traça les grandes lignes du programme qui devrait être l’objet des réunions : Sauver la France et, pour cela, se dévouer au peuple et, pour cela encore, être des catholiques convaincus, lire, méditer et pratiquer l’Evangile.
Se sanctifier et se dévouer, beau programme!
Du lieu où se tenaient les réunions, l’œuvre fut d’abord nommée la Crypte, et les élèves qui en faisaient partie furent appelés les membres de la Crypte.
Comment ce premier nom fit-il place à celui de Sillon?
Un des amis de Marc Sangnier et l’un des premiers adhérents de la Crypte, Paul Renaudin, avait fondé, alors qu’il était étudiant en droit, une revue qu’il avait appelée le Sillon, et à laquelle il avait donné pour devise la maxime de Platon : « Il faut aller au vrai de toute son âme. » Cette appellation, qui marque le labeur et l’espoir, deviendra le nom définitif de la nouvelle œuvre; cette maxime qui invite l’homme à rechercher la sincérité par l’effort de toutes ses facultés, sera la devise des adhérents.
Cependant, Marc Sangnier entrait à Polytechnique, bien décidé à se montrer chrétien dans toutes les circonstances de sa vie nouvelle. Il commença par faire sa prière du soir ostensiblement. Bientôt, profitant des longueé heures de liberté de l’aprèsmidi, il réunit quelques camarades dans son caser, (Caser est l’abréviation de casernement; mais il n’y a
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pas d’utilité que les mots soient de quatre syllabes.) A ces réunions, on lit les Sources, de Gratry; VEvujigile, les Actes des Apôtres. On lit et on commente.
Devenu officier, Marc Sangnier continue, avec les modifications demandées par les circonstances, l’œuvre de Stanislas et de Polytechnique. Puis, pour avoir plus de temps et de liberté, il quitte l’armée. Le voilà tout entier à la tâche qu’il s’est fixée.
Trois œuvres se partagent surtout l’activité du Sillon : les Cercles d’étude, les Instituts populaires, les réunions publiques.
Les Cercles d’étude s’ouvrirent d’abord aux seuls ouvriers. Ils comportaient une réunion hebdomadaire dont l’objet était : la prière, la lecture de l’Evangile, le compte rendu de la dernière séance, la lecture d’un travail, la discussion.
C’est le Sillon qui eut le premier, ei avant les socialistes, l’idée des Instituts populaires. Le fait est reconnu par Deherme, le fondateur des Universités populaires anticléricales. Ces Instituts étaient une sorte de rayonnement des Cercles d’étude et accueillaient des adhérents qui partageaient les opinions les plus diverssee. Ceux-ci apportaient leurs objections. On y répondait. De plus, il y avait des cours de dessin, de musique, de chant, de langues étrangères... Les sections syndicales, les coopératives de consommation... y étaient aussi rattachées. De même, les promenades historiques et artistiques, les visites dans les usines...
Enfin, il y eut les réunions populaires. Trop peu d’auditeurs et de travailleurs étaient attirés par les Cercles et par les Instituts; la masse échappait à l’emprise que le Sillon voulait avoir sur elle. D’où la
pensée de réunions publiques dans lesquelles Marc Sangnier et ses lieutenants adressaient aux auditoires les plus hétéroclites des harangues qui ressemblaient étrangement parfois à des prédications. Très crânement, les orateurs proclamaient leur foi et leur amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Pendant quelques années, le Sillon eut trois revues : le Sillorij pour la partie littéraire; la Ciyptey pour la partie sociale, et la Revue qui était rédigée par des ouvriers. Ces trois publications finirent par se souder en une seule : le Sillon. A ce moment, Marc Sangnier, pour rendre plus significatif le nom du recueil, fit reproduire sur la première page le tableau de Chatran : Saint François d’ Assise au labour. Il y eut aussi un journal : V Eveil démocratique, hebdomadaire, auquel succéda la Démocratie, quotidienne. Après avoir eu son siège en différents locaux, le Sillon finit par se fixer au 4 bis du boulevard Raspail.
Un bien considérable s’opérait. Il se levait partout une élite ardente qui resserrait ses rangs et se jetait hardiment dans la mêlée. Les jeunes se mettaient à lire l’Evangile; ils entraient à flots dans les églises pour y prier, pour y chanter leur foi, pour y communier; ils s’efforçaient à pratiquer la morale chrétienne dans toute son étendue; ils aimaient le Christ et glorifiaient son nom.
Vétéran des luttes pour le triomphe de la foi, M. de Mûri donnait ce conseil à Marc Sangnier, dans une lettre datée du i3 décembre i9o3 : « Il faut parler de Jésus et réveiller les échos de sa voix. Tout le monde a besoin de l’entendre, patrons et ouvriers, riches et pauvres, et nous plus que les autres, qui
Youlons travailler au bien du peuple. » On parlait donc du Christ au Sillon; on écoutait et on^ propageait les échos de sa voie. On voulait aller à lui de toute son âme.
Les Cercles d’étude, les Salles de travail, les us tituts populaires entretenaient l’enthousiasme chez les Jeunes et satisfaisaient leur immense besoin d’activité. Une fois passionnés pour des idées sérieuses et voués à la pratique du bien, ces Jeunes subissaient moins la loi de la dépression et étaient moins sollicités vers un autre but.
« Il en est, raconte la Quinzaine, qui, dominés par la soif de s’instruire et de se donner, ne déposent leurs outils, le soir, que pour ouvrir des livres, assistent à des conférences, se réunissent pour causer ensemb e et s’encourager à grandir en générosité. Ils sont pressés d’aller porter la bonne nouvelle à leurs frères du travail, de leur dire qu’il y a des siècles que les paroles de justice et de fraternité ont été jetées au monde par Jésus-Christ et qu 'ensemble il faut faire régner un peu plus de justice et d’amour sur la terre (i). »
Il est dans l’histoire du Sillon une page très attachante, celle qui a trait à la Jeune Garde.^ La Jeune Garde avait pour mission de maintenir Tordre dans les réunions publiques organisées par le Sillon. Pour en faire partie, il fallait être robuste de corps^ et faire pro,£ession de vie franchement chrétienne. L’admission précédée d’une sorte de noviciat, se faisait dans la basilique de Montmartre, après une nuit de prière. A l’aube du dimanche, après la messe et après la communion, les récipiendaires lisaient au
(1) Vavenir’ de Vapostolat, l'r mars 1903.
pied de l’autel une ardente formule de consécration qui contenait engagements et supplications.
Le nom de Sillon évoque l’idée de grain de blé et d’épi. Aussi c’est un épi d’or suspendu à un ruban rouge que les Sillonnistes arboraient comme symbole de ralliement.
Pendant quelques années, le Sillon fut une œuvre vivante et une grande espérance. Beaucoup d’enthousiasme, un vif élan intellectuel pour les questions sociales, un amour sincère du peuple, un prosélytisme fervent, un profond attachement et une admiration presque sans bornes pour un chef, une étroite camaraderie, plus que cela, une amitié (« le Sillon est une amitié »), une profession franche du christianisme,, un dévouement total à la Cause : voilà, entre autres choses, ce que l’on trouvait dans le Sillon.
Hélas! riiistoire du Sillon qui commence bien, finit mal. Elle commence par la religion qui unit et finit par la politique qui divise. Au début, c’est l’acceptation et la défense de la religion telle que le Christ l’établit et que l’Eglise la' propose; mais, peu à peu, des altérations s’introduisent. Malgré les intentions les plus droites et les plus généreuses, on pouvait d’assez bonne heure observer des germes qui allaient devenir fatals.
On l’a dit : le Sillon, composé de missionnaires laïques qui entreprenaient des travaux d’approche pour la conquête des âmes et qui s’avançaient pour préparer le terrain aux prêtres là où les prêtres ne pouvaient encore pénétrer, composait une avantgarde qui avait, dès lors, quelques tendances à constituer un groupement séparé. Les commentaires de
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TEvangile ne se faisaient pas toujours suivant les règles traditionnelles; on y cherchait trop la confirmation de thèses personnelles et erronées, par exemple ; la réprobation des inégalités sociales, la confusion des idées de justice et de charité, la condamnation de la monarchie et la consécration de la démocratie; on forçait le sens du Sermon sur la montagne. Et, parce qu’on ne tenait pas suffisamment compte des normes de l’Eglise, en fait d’interprétation du saint livre, on se rapprochait parfois d’une interprétation à la manière de Tolstoï.
De même, les Sillonnistes s’oubliaient parfois à dire qu’ils n’allaient pas chercher leur mot d’ordre social à Rome. Comme si l’Eglise n’avait pas la garde de la morale, ou comme si l’ordre social n’intéressait pas la morale; comme si l’Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers n’avait pas paru et donné précisément le mot d’ordre social de Rome qui est le mot d’ordre social de l’Eglise.
Au fond, le grand tort du Sillon fut, puisqu’il s’occupait de questions religieuses et sociales, de n’être pas assez rattaché à la hiérarchie, de ne pas recourir à des théologiens de profession, de n’avoir pas d’aumôniers, ou de ne pas tenir compte suffisamment de leurs avis. La personnalité très accentuée du fondateur laissait trop dans l’ombre toute autre autorité. Par ailleurs, les Sillonnistes avaient trop de confiance dans leurs idées, dans leurs méthodes, dans la Cause plus que légèrement imprécise. On leur a reproché aussi de témoigner trop de sympathie aux sectaires et trop d’indifférence aux catholiques non Sillonnistes...
Depuis longtemps les esprits s’inquiétaient. Bien-
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tôt on dit que Rome allait parler. Selon son habitude, Rome ne se pressait pas. D’autant plus que, nous l’avons dit, a côté des dangers certains il y avait encore dans le présent des avantages certains aussi, dans le passé, beaucoup de services rendus. Quelle tristesse pour l’âme du Père des fidèles de dissoudre une œuvre qu^il avait jadis bénie avec tant d’afiection, de frapper au cœur tant de jeunes gens qui, imprudents et égarés, n’avaient pas cessé d’être des fils aimants. Mais c’était le moment où, par ailleurs, ici et là, Ferreur dressait la tête ou se cachait perfidement. A l’orerlle du Saint-Père retentissait le mot de saint Paul : « Yeille sur le dépôt. »
Rome parla donc. Voici d’après Léonard Constant, le biographe d’Henri du Roure, les trois chefs d’erreurs reprochés au Sillon dans la lettre de Pie X :
« Une conception anarchique de la liberté qui exigerait, au nom de la dignité humaine, que Thomme s'affranchisse de toute autorité extérieure; une idée chimérique de la justice qui tendrait au nivellement des classes; enfin et surtout une notion purement naturelle de la fraternité qui effacerait toute distinction de croyances pour unir les hommes dans une sorte d 'Eglise toute humaine, sans dogme et sans discipline, sans vérité. »
C’est bien, en effet, le résumé des condamnations pontificales. Le document note d’une façon expresse (( une déformation de l’Evangile et du caractère sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »
Henri du Roure se rendait mieux compte du danger. Il écrivait dans l’intimité : « Il y a évidemment des accusations qui ne portent pas sur nos idées et
nos sentiments véritables; mais, après tout, notre tort est d’avoir laissé entendre que nous pensions ainsi... Si l’on veut le bien de l’Eglise, il faut le vouloir comme elle. » Oui. Il n’y a qu’un moyen de servir l’Eglise, c’est de recevoir et d’exécuter sa consigne.
Les Retraites fermées
Quiconque écrira l’historique du mouvement religieux qui marqua les premières années du xx® siècle, devra mentionner les retraites fermées parmi les causes qui l’ont produit, puis renforcé.
Retraite dit déjà séparation et retrait du monde; fermée souligne encore la séparation et marque une solitude plus grande. On est loin de sa famille, de ses affaires, de ses préoccupations et occupations habituelles. Mais ce n’est là que le côté matériel et négatif de la retraite. Si l’on se sépare du monde, c’est pour rentrer dans son âme; si Ton va dans la solitude, c’est pour rencontrer Dieu et mieux entendre sa voix.
Définir ainsi la retraite, c’est déjà indiquer son but qui est de mettre davantage notre âme en présence de Dieu et au service de Dieu.
Deux êtres nous sont surtout inconnus dans l’immense multitude des êtres, et ce sont les deux êtres qui nous sont le plus proches : Dieu et nous. Dieu est tout en lui-même, et il est l’origine de tout ce qui est, de nous en particulier. Il importe souverainement de le connaître et de savoir ce qu’il veut de
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nous. Après Dieu, ce qu’il y a de plus grand, c’est notre âme; et notre premier devoir est de bien la mettre dans la situation voulue par Dieu, afin qu’elle atteigne sûrement sa destinée : Dieu.
Pour connaître Dieu et pour nous mettre à même d’atteindre Dieu, rien de meilleur que la retraite. (( Je conduirai l’âme dans la solitude et je parlerai à son cœur ». Quelle est la grande œuvre, quel est le travail important qui se fait en dehors du recueillement Mais qu’est-ce qu’il y a de plus important que notre perfectionnement, qui est précisément notre connaissance de Dieu et rapprochement de Dieu.î^
Donc, la solitude. Où? Dans le désert, dans un cloître lointain? Non, mais dans l’un ou l’autre de ces établissements spéciaux que possède tout diocèse. Combien de temps? Autant que possible, trois jours pleins. Quand? Chaque année.
Il serait trop long d’énumérer tous les avantages de la retraite. Bornons-nous donc à quelques-uns. « Parmi tous les moyens de réforme, disait saint Vincent de Paul, il n’en est aucun qui ait produit des effets plus éclatants, plus multipliés et plus merveilleux que les exercices de la retraite. »
S’agit-il de l’individu? Elle tend vraiment à le transformer en lui faisant mieux connaître tous ses devoirs et en lui communiquant plus de force pour les accomplir.
S’agit-il de la famille? Elle ne peut que profiter grandement de la rénovation de l’un de ses membres, principalement si ce membre est aussi son chef.
S’agit-il des œuvres? Elles ont, dans la retraite, non une rivale, mais l’auxiliaire la plus précieuse.
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S’agit-il de la société tout entière? Les retraites lui constituent une élite fervente et active de chrétiens et d’apôtres qui, peu à peu, y feront pénétrer le fermnt rénovateur, a La seule considération de la fin de rhomme suffit à réformer et à reconstituer tout le monde social. » Ainsi parlait Léon XIII aux prêtres de Carpinetto, sa petite patrie.
Pour l’ensemble des hommes comme pour un seul homme, la retraite est un instrument merveilleux de progrès. On sait le mot du cardinal Guibert : « Tout est assuré si les chrétiens veulent donner, chaque année, trois jours seulement aux vérités éternelles. )> On le verrait promptement si tous les baptisés répondaient à cet appel. Tous? Cela ne sera jamais. Qu’il y ait, du moins, le plus grand nombre possible.
Comment expliquer tous les avantages de la retraite? Certes, une partie de l’explication est le secret de Dieu qui distribue ses grâces suivant une économie connue de lui seul. L’autre partie de l’explication se trouve dans les moyens employés. Dans la solitude qui est, d’après le P. de Ravignan, la patrie des forts. (% Là, Dieu parle et agit en eux, il les enfante aux desseins généreux, aux énergiques résolutions. )) Dans les différents exercices auxquels se soumt le retraitant.
Il y a le silence très favorable à la pensée et aux communications divines. Nous sommes entraînés par l’agitation incessante, par la fièvre de l’action. Déjà nos pères se plaignaient d’être emportés par le tourbillon des affaires; mais combien la trépidation de la vie a augmenté; combien sont plus multiples les soucis qui nous absorbent! Dès lors, grande utilité de s’arrêter de temps à autre, au mi-
lieu de tout ee qui fuit, pour considérer ce qui est éternel : « La figure de ce monde passe. » « Que sert à l’homme de gagner runivers, s’il vient à perdre son âme. » a Or, une seule chose est nécessaire. » a Souvenez-vous de vos fins dernières et vous ne pécherez pas. »
Il y a l’observation de son âme par les fréquents retours sur soi, et la confrontation de ses actes à la loi du devoir. Qu’ai-je à faire? Qu’ai-je fait?
Il y a la prière sous tons ses aspects : prière vocale, prière mentale, oraisons jaculatoires, souvenir continuel de la présence de Dieu : visites au Saint-Sacrement, chemin de la Croix... La retraite est vraiment la vie de prière.
Il y a la parole de Dieu sous toutes ses formes : forme dogmatique des conférences, forme plus pratique et plus familière des sermons, forme psychologique et ascétique des examens, forme didactique ou historique des lectures, forme simple et tout intime des notes que l’on prend après chaque sermon, après chaque réflexion et que l’on relira ensuite avec grand profit. Dogme et morale, préceptes et exemples sont présentés à l’esprit du retraitant.
Toutes les facultés de l’âme sont rendues actives : l’intelligence est mise en face de la clarté divine; la volonté est portée vers le bien et se manifeste par de géntreuses résolutions; le cœur, saisi par les témoignages d’amour reçus de Dieu se tourne davantage vers Dieu et vers les choses de Dieu. Aussi le nom d' Exercices spirituels convient-il parfaitement à tous ces actes qui composent la retraite.
Les récréations elles-mêmes aident à la sanctification et aux charmes de Tâme par l’échange agréable
des pensées et des sentiments. Et parfois, l’on vit commencer, au cours d’une retraite, une amitié destinée à être la joie et la force de toute une vie.
Maintenant, un rapide historique des retraites nous montrera combien ces Exercices sont anciens dans le Gliristianisnae et nous fera constater par l’expérience les heureux résultats que nous voyions tout à Theure affirmés par les principes.
L’exemple et le commandement de la. retraite viennent de haut et de loin. Après son baptême et aavnt d’inaugurer son ministère public, Notre-Sei- ^neur fait une retraite de quarante jours dans les solitudes qui avoisinent le Jourdain. Avant de quitter ses Apôtres, il leur recommande de se renfermer dans le Cénacle et d’y attendre dans la prière la descente de l’Esprit-Saint. A la suite de ce double exemple les Tetraites sont établies pour toujours dans l’Eglise. Beaucoup de chrétiens voudront même faire de toute leur existence une retraite perpétuelle. Que d’ermites, que d’anachorètes, que de moines, dans les premiers siècles, en attendant nos couvents réguliers !Les déserts fleurissent, et le parfum des fleurs désertiques embaume la chrétienté. Au spectacle de la so-iitude et des mortifications des moines, les chrétiens du monde raniment leur fer- Yeur et des conversations s’opèrent.
Les pieux laïques se plaisent à passer quelques jours dans le calme des couvents. A partir du XIII® siècle, les membres des Tiers Ordres sentent le besoin de la retraite pour se rapprocher de l’esprit des grands ordres auxquels ils sont affiliés. Au XVI® siècle, saint Ignace et ses disciples redonnent aux retraites un élan considérable. On sait le nom
qui chez les P. P. Jésuites sert à désigner les retraites. On les appelle Exercices spirituels d’après le titre donné par saint Ignace à un bref mais précieux écrit. Ce sont, en effet, des exercices très propres à former des hommes et des chrétiens.
Sous Louis XIV, avec l’abbé de Rancé, avec saint Vincent de Paul surtout, les retraites entrent davantage dans les habitudes des gens du monde : de là cette connaissance du cœur humain, cette ampleur de vue, ce calme et cette sérénité qui des âmes s’étend aux œuvres du grand siècle. C’est alors que Bourdaloue dira que la retraite est une nécessité pour tous ceux qui veulent être dignes du nom de chrétien.
Pendant que, dans la capitale et aux environs, des gens de toutes les classes se recueillent et prient huit jours chaque année, on voit, pour ainsi dire, toute la Bretagne entrer en retraite et se presser autour de deux saints missionnaires, le P. Michel le Nobletz et le P. Maunoir. C’est à cette pratique que remonte et qu’est due la légendaire fidélité de la Bretagne.
Une cause et une conséquence de la décadence religieuse du XVIII® siècle est l’oubli des retraites. Seule la Vendée continue la tradition, grâce aux disciples du Bienheureux Grignon de Montfort. Aussi de quelle foi et de quelle vaillance elle témoigne quand arrivent les jours sombres de la Terreur.
Au cours du xix® siècle, l’usage des retraites a repris sur plusieurs points de la France et dans d’autres régions de l’Europe. Avec les retraites, la vie chrétienne s’est réveillée. Nulle part, plus qu’en Belgique, la corrélation entre ces deux faits n’a été fa-
cile à constater. Dans ce petit pays, un très grand nombre de chrétiens, depuis les ouvriers jusqu’aux ministres, ont l’habitude de la retraite annuelle. N’est-ce pas là l’une des principales sources de la grande vitalité qui s’est manifestée en ce pays, non' seulement au point de vue religieux, mais aussi au point de vue Industriel et politique.^
En France, les plus vaillants organisateurs des retraites furent les PP. Jésuites. Ils y appelaient tout d’abord leurs anciens élèves. D’autres venaient à la suite. Ecoutons M. de Mun, qui fut de bonne heure conquis par ce pieux usage, nous donner un chapitre de l’histoire des retraites : « Le château d’Athis servait de maison de retraite aux anciens élèves des collèges des Jésuites. Chaque année, au printemps, un bon nombre de ces jeunes gens s’y enfermaient pendant trois jours pour y méditer, sous la direction d’un Père, suivant la méthode célèbre des « Exercices de saint Ignace ». Au commencement de 1874... la résolution de fonder une retraite analogue pour les membres de l’Œuvre des Cercles ouvriers fut aussi- tôt arrêtée dans nos esprits. »
C’était donc au château d’Athis, entouré de son beau parc.
« Nous étions pleins d’une saine gaieté; on aurait dit un joyeux bivouac. La verdure nouvelle pointait aux arbres de la charmille et du bosquet; la prairie agitait mollement ses longues herbes; les violettes et les muguets fleurissaient sous les pas; les oiseaux chantaient : une paix immense épanouissait les cœurs. :
a Le règlement était sévère; nous le suivions avec une ponctualité militaire. Une cloche, à laquelle nous obéissions comme à un appel de trompette, annonçait
les exercices. Hors des récréations, le silence était absolu; pendant les repas, on lisait à naule voix, et les lecteurs de bonne volonté se succédaient au pupitre.
((; Aux heures où rien ne les appelait à la chapelle, les retraitants erraient dans le parc, pénsifs et recueillis : on voyait là des hommes de tous les âges, des militaires, des magistrats, des industriels, des propriétaires ruraux, marchatn à pas lents, tantôt les yeux fixés sur un livre, tantôt perdus dans un songe profond.
« Nul, s'il n’en a fait l’expérience, ne sait ce que valent trois jours ainsi passés dans la méditation, arrachés au bruit, à l’agitation, au souci des affaires, donnés à la réflexion et à l’examen loyal de soi-même. J’ose affirmer qu’il n’y a pas, pour la vie privée comme pour la vie publique, pour les devoirs de la famille comme pour les fonctions sociales, X)Our les hommes d’Etat comme pour les simples particuliers, de plus forte et plus salutaire préparation.
(( La retraite devient pour nous une véritable école d’application. Tous ceux qui prirent dans nos cadres une place vraiment active, -qui furent dans notre secrétariat général les agents dévoués de notre propagande, se formèrent à Athis.
'(( Là furent trempés dans la robuste éducation de l’âme et de l’esprit, des caractères que rien ne put ensuite ébranler; là, dans l’élan d’une piété chevaleresque, de généreuses résolutions changèrent des chré- ' tiens timides en apôtres ardents; là, se conclurent dans l’intimité des longues causeries, des amitiés fécondes, dont l’étroite communauté des idées fut le lien indestructible... Et nous retournions vers le tumulte intérieur, armés d’un courage renouvelé... Que de fois, quittant ainsi à midi la sainte maison, je me suis retrouvé deux heures plus tard, en pleine lutte parlementaire avec un cœur affermi et une confiante séré^ alité I...
« L’exemple donné à Alîiis se propagea rapidement en province. Des retraites de membres de l’Œuvre s’organisèrent p)eii à peu de toutes parts] il s en tient aujourd’hui plus de quarante. G est une des plus belles créations de l’Œuvre des Cercles (i). »
Les catholiques du Nord se sont distingués entre tous par leurs empressement à fréquenter les retraites. Il est surtout deux établissements qui sont devenus parmi eux des foyers intenses de vie chrétienne. De là cette floraison de piété individuelle et d’œuvres, qui signalent cette région à 1 admiration de toute la France. Grande est l’action, chez nos compatriotes du Nord, grand aussi est le recueillement. Et celui-ci influe toujours sur celle-là.
A la suke de M. de Mun et de ses confrères de l’Œuvre, beaucoup d’hommes du monde prirent l’habitude des retraites et tinrent à méditer chaque année ou, du moins, ‘ de temps à autre sur leurs obligations à l’égard de Dieu, d’eux-mêmes et du prochain. C’est dans la retraite que ceux qu’on appelle les militants allument et renouvellent la flamme de leur enthousiasme.
Depuis plusieurs années la coutume s’est introduite dans la plupart des collèges de convoquer, chaque année, les plus grands élèves à une retraite de fin d’études, faite en dehors du collège. Un double avantage en résulte : ceux qui prennent part à ces exercices et qui sont appelés à réfléchir sur les pensées les plus hautes, à un moment décisif de leur vie, préparent leur esprit et leur volonté pour les luttes prochaines, et les plus jeunes retirent
(1) A. de Mun, Ma vocation sociale, ch. VII.
une grande édification du renouveau de piété qui s’est produit chez leurs anciens.
Des retraites ont été tentées et ont réussi dans les milieux qui semblaient les plus réfractaires à ce genre d’apostolat : par exemple, dans les arsenaux maritimes de Brest et de Lorient.
Il n’est pas jusqu’à l’Université elle-même qui n’ait été partiellement informée de tout ce mouvement des retraites. A la date du 20 février i9i4, le Biilletîn des professeurs catholiques de VUniver^ sité donnait en supplément un rapport du docteur Lefur, lu au Congrès de Bayeux, et relatant l’histoire, le but et les résultats des retraites. Le but qui est (( d’arriver au plus haut degré possible de présence de Dieu dans notre âme », le résultat qui est de nous fournir l’aide et la direction pour atteindre ce but.