I. NOTIONS SOMMAIRES SUR LE ROSAïRE VIVANT
Qu'est-ce que le Rosaire? — Vous le savez déjà : Une dévotion révélée par la Très Sainte Vierge à S. Dominique, au XIII® siècle, — Elle consiste à réciter i5 dizaines d’Ave Maria précédées chacune d’un Pater et suivies d’un Gloria, en méditant successivement sur les i5 principaux Mystères de la Rédemption : 5 joyeux (ce sont ceux de l’Enfance de N. -S.), o douloureux (ceux de sa Passion), 5 glorieux (ceux de sa Résurrection, de son Ascension, de la Glorification de Marie). Chaque série de 5 Mystères forme un chapelet. — Il n’y a qu’un seul Rosaire, mais il y a plusieurs manières de le réciter, de là : la Confrérie, le Rosaire Perpétuel, le Rosaire Vivant. — Nous ne nous occupons ici que de ce dernier.
Qu'est-ce que le Rosaire Vivant? — C’est une association composée de groupes de i5 personnes réunies sous la direction de l’une d’entre elles nommée Zélaleur et Zélatrice, et qui se partagent les i5 dizaines du Saint Rosaire. — Au commencement de chaque mois, les i5 associés tirent au sort les i5 Mystères, puis chacun récite tous les jours une dizaine de chapelet en pensant au Mystère qui lui est échu. — Le mois suivant, nouveau tirage au sort ou nouveau changement de mystère.
Nota. — i® Au lieu de tirer au sort, il est permis de changer les i5 mystères dans leur ordre successif en prenant le Mystère suivant.
2® Si un associé disparaît, le Zélateur doit le remplacer dans le délai d’un mois.
3® Si un associé oublie la récitation, les autres ne perdent pas les Indulgences.
Quand et comment le Rosaire Vivant a-t-il commencé? — Le Rosaire Vivant a pris naissance à Lyon, vers 1826, grâce à Mlle Pauline-Marie Jaricot, de sainte mémoire, la vraie fondatrice de l’Œuvre de la Propagation de la Foi, dont la cause de béatification est intro^ duite à Rome. Cette grande âme voulut par cette pratique réveiller la dévotion au Rosaire fort déchue depuis la Révolution.
Le Pape Grégoire XVI approuva solennellement, par Bref du 27 janvier 1882, là nouvelle association, et l’enrichit d'indulgences.
Mais comment peut-on se rappeler le Mystère à méditer? — Les Zélateurs distribuent chaque mois de petits billets-images rappelant les i5 Mystères et portant les numéros i à i5. Chaque associé garde toujours le même numéro qui est transposé chaque mois sur le Mystère suivant. Ces billets-images (Petites Fleurs du Rosaire) sont publiés par les Dominicains français.
IL — Le rosaire vivant des soldats et futurs SOLDATS chrétiens
A l’origine du Rosaire Vivant, la sainte Fondatrice n’avait pas négligé de le propager dans l’armée. Nous en trouvons la preuve dans une lettre où elle raconte la merveilleuse protection de Marie Immaculée sur la ville de Lyon, pendant et après l’insurrection de i83i. Une armée de 3o.ooo hommes, sous les ordres de Soult et du duc d’Orléans, avait été envoyée par Casimir-Périer pour réduire les insurgés. Après une vive résistance, les troupes entrèrent dans Lyon, exaspérées : des représailles étaient à craindre. Mais bientôt un grand apaisement s’opéra, grâce à une large profusion de mé-
dailles miraculeuses semées sur le passage des troupes avec d’innombrables petits billets portant ces mots i <( Marie a été conçue sans péché. » Un mouvement extraordinaire de piété se manifesta parmi les soldats et plusieurs organisèrent parmi eux des sections du Rosaire Vivant. « Cela vaut gros, disaient-ils, et c'est vite fait; bien bête qui n’en profite pas »! {i)
Ce ne fut pas le seul essai d’organisation du Rosaire Vivant parmi les soldats à cette époque; il fut, pendant assez longtemps, florissant dans plusieurs Œuvres militaires. — Mais venons à sa toute récente résurrection.
Résurrection. — Pendant l’hiver de 1908-1909, un prêtre d’une paroisse importante de l’Est avait, en plus de son ministère très surchargé, la direction d’une Œuvre militaire dans une garnison d’environ neuf mille hommes.
Se sentant débordé, il pria ses meilleurs soldats de grouper, chacun dans son régiment, bataillon, puis unité, tous les soldats connus comme catholiques.
Ces groupements une fois constitués, il leur donna leur forme définitive, en proposant l’organisation simple, pratique, surnaturelle, du Rosaire Vivant. L’idée fut accueillie avec enthousiasme, réalisée avec une extrême facilité.
Quinze hommes, c’est une escouade. — Sans tarder,, le Rosaire Vivant a permis de former, pour commencer, une escouade de la Sainte Vierge dans chaque bataillon de cinq cents hommes.
Cinq hommes font une patrouille; le chapelet en fait une patrouille de la Sainte Vierge. Les trois patrouilles réunies forment la quinzaine du Rosaire Vivant avec son Zélateur (chef de Rosaire), et deux Sous- Zélateurs (chefs de chapelet).
Présentée sous cet aspect militaire, l’Œuvre du Rosaire Vivant qui met entre les mains de nos braves,,
(1) Vie de Pauline-Marie Jaricot, par L. Masson.
comme une arme perfectionnée contre Satan, le chapelet, — a déjà séduit et séduira toujours nos soldats catholiques.
Le II février 1909, une circulaire adressée à tous les aumôniers des différentes garnisons, faisait appel à leur dévouement pour l’organisation de TOEuvre et bientôt, de presque tous les corps d’armées, arrivaient de précieux encouragements:
Après sept années d’efforts persévérants, le Rosaire Vivant des Soldats t:hrétiens compte aujourd’hui (janvier i9i6) 55 1 groupes formant environ 329i quinzaines réparties dans tous les corps d’armée.
Prière de combat, le Rosaire s’est développé pendant la grande guerre d’une manière prodigieuse, non seulement dans l’armée française, mais dans l’armée belge et italienne, opérant partout des merveilles d’héroïsme, de conversion, de zèle, de protection.
Ce sont 5o.ooo chrétiens fidèles qui font monter, chaque jour, 5oo.ooo Ave Maria vers le trône de Marie, Mère du Bon Conseil^ Notre-Dame des AtL mées, — Sans méconnaître l’action de MM. les Aumôniers, Directeurs officiels des groupes, nous devons dire que ces premiers résultats sont le fruit de l’initiative et de la propagande des soldats euxmêmes. Si l’on songe aux difficultés de cet apostolat, on ne peut s’empêcher de les trouver admirables et consolants. « Une quinzaine de chapelet à la caserne, a dit une pieuse fille de sainte Thérèse, c*est plus que le Rosaire d'ùne Carmélite. »
L’œuvre est féconde en résultats, le mécanismé en est simple, et tous ceux qui l’ont entreprise avec
quelque persévérance ont eu à se féliciter du bien accompli par elle. Que faut-il de plus pour amener à la tenter
Dans le courrier du Rosaire vivant, je détache encore cette page qui, tout en revenant sur Torganisation, et en montrant les modifications qu’elle peut recevoir, indique la variété de ses conséquences heureuses :
(f Voulez-vous me permettre de vous entretenir de notre œuvre du Rosaire.^ Vous pouvez constater qu’à mon groupe de brancardiers, le Rosaire Vivant est excessivement prospère. Il a été accueilli avec enthousiasme pas nos nouveaux braves (vieux territoriaux)^ comme il le fut par nos « anciens » et qui restent, eux aussi, fidèles à l’œuvre. Le Rosaire Vivant que j’ai connu par un simple soldat est vraiment l’œuvre qu’il faut à l’armée, toutes les autres se grefferont naturellement sur celle-là, ad Jesum per Mariam; les résultats obtenus sont merveilleux ou tout au moins très consolants, quand l’œuvre est menée sérieusement, chose facile, sérieusementy c’est-à-dire quand on en a fait ce qu’elle doit être, une œuvre surnaiurelle. J’ai cru devoir donner à mes rosaristes un règlement que nous suivons rigoureusement, et je me fais un devoir de vous le signaler maintenant qu’il a fait ses preuves :
1. L’œuvi'e du Rosaire Vivant s’est placée sous le patronage de la Très Sainte Vierge, invoquée sous le titre de Notre-Dame des Armées.
2. Le Rosaire Vivant se propose de fournir aux hommes de bonne volonté une occasion de prier et il est une œuvre d'apostolat.
3. Chaque groupe de i5 membres constitue un rosaire, ayant à sa tête un chef de rosaire ; chaque groupe de 5 membres forme un chapelet ayant à sa tête un chef do chapelet.
4. Les sous-officiers, à quelque groupe qu’ils appartiennent, ont le titre de chefs de rosaire honoraires. — Les officiers membres de l’œuvre ont le titre de présidents honoraires de V œuvré : les uns et les autres auront la faculté d’assister aux réunions du groupe.
5. L’aumônier divisionnaire est le président en titre de l’œuvre, avec un prêtre adjoint.
6. Les chefs du Rosaire Vivant doivent être une élite et seront toujours choisis parmi les meilleurs catholiques pratiquants.
7. Les chefs du Rosaire Vivant se réuniront chaque quinzaine, dans l’intérêt de l’œuvre; chaque mois, réunion de tous les membres du Rosaire Vivant.
8. Seul un « motif de service » peut expliquer l’absence d’un chef de rosaire ou de chapelet à une réunion soit des chefs, soit de tous les membres du Rosaire Vivant
9. Un chef de rosaire ou de chapelet qui cesse de se rendre digne du choix qu’on a fait de lui doit être averti et devient susceptible d’être remplacé par un plus digne.
10. Chaque samedi, les chefs de rosaire s’enquièrent du lieu et de l’heure de la messe du dimanche et des offices de la semaine, ils le font savoir aux chefs de chapelet, lesquels en avertissent leurs hommes.
11. Dans e G. B. D., les membres du Rosaire Vivant sont une élite : la pureté de vie, Vohéissance facile et joyeuse à l’autorité militaire, V esprit de bonne camaraderie, c’est ce à quoi on les reconnaîtra.
12. Les rosaristes seront unis entre eux par le lien d’une constante charité, comme les enfants d’une même famille, sous le regard tutélaire de la Reine des. Cieux.
13. Les rosaristes auront la sainte ambition de conquérir beaucoup de capaarades au Rosaire Vivant. Pour
120li LE RENOUVEAU CATHOLIQUE
assurer leur persévérance, ils seront fidèles à la confession fréquente et à la communion très frequente.
Notre groupe du Rosaire a même son Cantique propre, les hommes tiennent à ces petites choses.
Voilà notre œuvre telle qu’elle fonctionne et telle qu’elle est établie ailleurs, par ceux des nôtres qui nous ont quittés... Pour être plus complet, je devrais ajouter que nous faisons de nos réunions de quinzaine un véritable cercle d’études^ et que le Rosaire Vivant a donné naissance à une chorale excellente, ce qui est bien précieux aussi. ))
Un Aumônier Militaire,
A lui seul, le Billet rosarien est une petite merveille. Sorte de lettre mensuelle qu’adresserait au soldat la Mère du ciel, il redit d’abord, en exergue, la fière devise de TOEuvre : Dieu, Honneur, Patrie. Ensuite il porte, sur le blanc du drapeau tricolore, rimage du Sacré-Cœur, d’un cœur d’où s’échappent des flammes, que surmonte une croix, qu’entoure une guirlande d’épines. Puis, le soldat est invité à réciter chaque jour du mois une dizaine de chapelet en pensant à un mystère représenté par une gravure qui, si elle n’a pas de prétention artistique, n’en est pas moins évocatrice de pensers et de sentiments chrétiens par l’événement qu’elle représente. D’ailleurs, au bas de l’image, quelques lignes rapides rappellent le mystère dont il s’agit, proposent quelques invocations, donnent l’indication des indulgences et le nom du patron du mois, ordinairement un soldat.
Au verso de la feuille, autres renseignements utiles : l’intention générale que doit se proposer chaque mois le Rosariste, un bouquet spirituel, com-
posé de plusieurs pieuses pensées, tout le calendrier du mois, la statistique du Rosaire yivant avec les progrès réalisés depuis l’apparition du dernier billet.
Il me semble que cette petite feuille est souvent considérée par le soldat, qu’elle le porte souvent à réfléchir, qu’elle l’aide à élever son âme vers Dieu, qu’elle lui est un viatique lumineux et cordial, un compagnon céleste qui occupe quelques instants sa journée, peuple sa solitude et lui ramène quotidiennement le pieux cortège de tous ses bien-aimés (i).
Les « Semaines sociales »
Encore une institution qui a servi à faire connaître et apprécier l’Eglise et, par conséquent, à fortifier le courant qui se dirigeait vers elle.
Qu’est-ce qu’une « Semaine sociale »? Pour le savoir, il suffit de définir chacun de ces deux mots. Le premier mot indique la durée; le second désigne le genre d’occupation qui est l’étude des questions sociales. La a Semaine sociale » est un cours de sociologie théorique et pratique qui dure l’espace de sept jours. Rien ici qui ressemble à un congrès, rien qui rappelle les brillantes manifestations où l’on vient applaudir un orateur de renom, former un cortège à travers les rues d’une ville, émettre des vœux qui demeurent stériles sur la dernière page d’un cahier
fl) S’adresser au Secrétariat, 83, rue *de TUniversité, Pa-
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de procès-verbaux; mais l’étude consciencieuse, l’attentive réflexion. Maîtres et élèves se réunissent pour enseigner et écouter sous l’autorité et le contrôle de l’Eglise, reconnue par tous comme la maîtresse des intelligences et des volontés.
Les maîtres viennent exposer les connaissances qu’ils ont puisées dans leurs études spéculatives ou dans leur expérience quotidienne; les élèves euxmêmes, ou les auditeurs, ont cherché à pénétrer par une longue étude personnelle, dans la connaissance des sujets qui doivent être traités. Après chaque leçon, il y a un échange de vues très profitable à chacun. Souvent, en dehors des conférences faites par des hommes éminents sur les sujets indiqués pour chaque « Semaine », on a entendu des discours remarquables faits par les évêques présents, soit sur la question sociale en général (Mgr Dadole et Mgr Touche t), soit sur un point précis (Mgr Gibier) .
Ces « Semaines » ont lieu périodiquement à travers la France. On en compte dix. La dernière s’est tenue à Versailles, l’année même de la guerre, du 28 juillet au 3 août. Le sujet traité fut la a responsabilité ». « L’idée de responsabilité envisgaée du point de vue chrétien, disait le programme, formera le thème central de l’enseignement des divers professeurs et donnera lieu à de fortes études dans lesquelles cette idée sera successivement examinée au point de vue philosophique et théologique, au point de vue juriqidue et historique, ainsi que dans l’ordre pratique. »
Si à une certaine époque, quand on se scandalisait à chaque fois que le mot social était prononcé^
les esprits ombrageux purent concevoir des inquiétudes au sujet des « Semaines sociales », cette disposition ne dura guère. De bonne heure, les hommes réfléchis y virent un moyen de réintégrer les disciplines morales chrétiennes contre le flot désordonné des égoïsmes humains et des concurrences brutales. M. de Mun, qui consacra une si grande partie de sa vie à élucider le problème social, les jugeait ainsi :
« Me reportant aux jours lointains où naquit Tœuvre des Cercles catholiques d’ouvriers, je reconnais dans celle que poursuivent aujourd’hui les « Semaines Sociales » une semblable inspiration. Elle se peut résumer en une seule pensée : chercher dans les enseignements de l’Eglise catholique la règle des sociétés humaines et travailler ainsi à reconstruire un ordre social pénétré de l’esprit chrétien. »
D’année en année, ces « Semaines » étaient plus suivies. Placées au moment des vacances pour favoriser l’élément étudiant, elles attiraient de tous les points de la France la jeunesse désireuse d’étudier, à la lumière des principes chrétiens et des enseignements de l’Eglise, les problèmes sociaux de l’heure présente. Ceux qui y avaient assisté une première fois devenaient des abonnés fidèles et recrutaient de nouveaux auditeurs : c’était une occasion de voir et d’admirer des maîtres renommés, pleins de sympathie pour les jeunes, et de rencontrer des camarades érudits, charmants et forts qui devinrent parfois des amis. Ensemble, on s’encourageait à l’étude et à l’action; ensemble on promettait de travailler à glorifier l’Eglise et à avoir pitié de la foule.
<( Catholiques et pratiquants, disait naguère le fondateur des Semaines, M. Henri Lorin, nous voulons prendre la conscience nette de ce que postule et de ce qu’entraîne le catholicisme au point de vue social, faire pénétrer les exigences de la justice, telles que les impliquent les affirmations de notre foi, dans le détail des rapports sociaux. »
Cependant beaucoup de circonstances n’étaient pas favorables à ces assises. Elles se tenaient au moment de la canicule, après de longs mois d’efforts et de travail, à l’heure où l’on pouvait enfin rejoindre la famille ou quand on venait d’y arriver et lorsque^ tant d’autres prenaient le chemin de la mer, de la forêt, de la montagne. Mais un intérêt supérieur était en action et faisait surmonter les difficultés.
Une preuve incontestable de l’importance de ces (( Semaines » est que leur nom et leurs méthodes ont été adoptés par les catholiques d’Italie, d’Espagne, de Belgique, de Suisse, de Hollande, de Pologne.
Que d’œuvres et d’institutions, il y aurait encore à citer pour faire le dénombrement complet des causes qui déterminèrent un renouveau ou bien contribuèrent à le promouvoir une fois qu’il fut commencé.
La Société Saint-Benoit-Joseph-Labre
A côté des œuvres générales de jeunes, à ramifications innombrables, s’en élèvent d’autres qui, pour être particulières et jusqu’ici, sans essaims.
ne méritent pas moins de retenir l’attention de celui qui, sous la surface mouvante et ondoyante des choses, cherche à deviner les courants profonds qui déterminent au dehors les événerhents accessibles à tous.
Parmi ces œuvres locales, se classe au premier rang la Société de Saint-Benoît- Joseph-Labre.
Mais, tout d’abord, pourquoi cette œuvre s’estelle placée sous le vocable de ce saint?
Tout simplement parce que, lors de sa fondation, on était aux jours qui suivaient la canonisation du pieux pèlerin, et aussi, raconte un témoin des origines, parce que ce saint était un Français, un fer-, vent adorateur du Saint-Sacrement, un serviteur très dévot de la Vierge et que, en dehors du cloître et du sacerdoce, il fut, au milieu même du monde, un contempteur héroïque de l’esprit du monde.
Voyons maintenant, la date, le fondateur, les circonstances, le but, les moyens, les résultats.
La date : 1882.
La personne du fondateur est chose plus importante qu’il ne peut paraître au premier moment. Car l’œuvre ressemble à l’homme. Elle est . son image comme elle est sa descendance. Ici, le fondateur fut le Frère Exupérien, assistant du supérieur général des Frères des Ecoles chrétiennes, religieux d’un grand esprit de foi et rempli, à un haut degré, du zèle qui fait les apôtres. Ajoutez qu’il avait un sens profond de la nécessité des œuvres et du surnaturel dans les œuvres.
Les circonstances jouent aussi leur rôle dans l’histoire d’une œuvre. On sait que les Frères des
Ecoles chrétiennes se trouvent à la naissance même des Patronages. Autant d’écoles dirigées par les Frères, autant de patronages. Cependant les patronages tenus par les Frères étaient surtout florissants à Paris. A l’époque de la laïcisation, ils comptaient près de 4.000 enfants ou adolescents. Chaque année, les patronnés se réunissaient au pensionnat des Frères, à Passy. Or, pendant l’assemblée générale de 1882, le 21 mai, le Frère Exupérien, tout en écoutant la lecture des rapports et les périodes des discours, prenait la résolution de fonder, sans plus tarder, un groupement auquel il songeait depuis cinq ans. Il y a sûrement dans cet auditoire, pensait-il équivalemment, en regardant les rangs pressés de la jeune assemblée, des enfants et des adolescents que transformerait en apôtres une éducation plus forte que l’éducation ordinaire des patronages. Devenus, souS une direction particulière, plus pieux et plus ardents que les autres, ils seront à même d’exercer sur leurs camarades une influence décisive. Il faut les découvrir, les grouper, les former et s’en servir pour améliorer nos œuvres.
Idée précieuse qui indique le but de l’Œuvre : grouper les membres les mieux doués des patronages, pour en faire des chrétiens convaincus, courageux, zélés, véritables cadres de formation pour toute une armée, ferments actifs de bien. Idée toute simple aussi, si simple qu’on se demande pourquoi elle ne s’était pas fait jour, dès le début des patronages. Mais, ce qui, une fois trouvé, paraît très simple, à cause de son utilité et de ses avantages, a parfois été longtemps cherché par la réflexion et par la prière.
Après ridée, rorganisation. Le 9 juin de la même année, le Frère Exupérien avait convoqué, à la Maison mère des Frères, deux prêtres, anciens disciples de Mgr de Ségur et neuf jeunes gens des patronages. Il s’agissait d’élaborer le règlement de la nouvelle association, de lui donner un directeur spirituel èt de lui choisir un patron. Nous avons déjà dit quel est le patron. L’abbé Gabiler, un des deux prêtres ci-dessus mentionnés, fut appelé à la direction. Puis, quelques idées essentielles furent échangées relativement au règlement qui ne devait être établi définitivement que plus tard.
Fait pour une élite, ce règlement suppose, tout d’abord, comme admis et pratiqués par ses membres, les moyens généraux de sanctification qui as-?» surent la vie spirituelle de tout chrétien. Comme tout règlement, il renferme des pratiques annuelles, d’autres mensuelles, d’autres hebdomadaires et, enfin, d’autres quotidiennes.
Comme pratique annuelle, il y a une retraite fermée au milieu de la merveilleuse solitude d’Athis. Nous avons déjà dit l’efficacité des retraites. Dans le recueillement, en face de Dieu et de son âme, (( l’exercitant » se pénètre du prix de la vie. Sous l’action combinée de la prière, de la prédication, de la lecture, de la méditation, de l’exemple que lui donnent ses compagnons, il s’examine, se juge, se décide, se transforme.
Mais, comme la provision des âmes pourrait s’épuiser dans toute l’étendue d’une année à l’autre, les membres de Saint-Labre sont invités à faire, tous les deux mois, dans la même solitude d’Athis, une journée de récollection. C’est une retraite d’un
jour. A part la durée, elle a tout de la grande retraite : confession, communion, prières plus recueillies, instructions, conseils, visite plus longue au Saint-Sacrement, examens, résolutions, compagnie de camarades fervents.
N’est-ce pas encore une sorte de retraite ou de récollection, cette réunion de sections, qui a lieu chaque mois et qui réunit, en nombreux groupements, pendant une heure de la soirée, sur les différents points de Paris et de la banlieue, les membres de Saint-Labre. Du moins, y renouvelle-t-on, après avoir prié et entendu des avis, les résolutions anciennes. *
Chaque semaine, il y a la confession. Quant à la communion, elle n’a d’autre règle que les décisions et les appels contenus dans le décret de Pie X, en date du 20 décembre i9o5, et les possibilités que donnent aux jeunes associés des occupations diverses, laissant plus ou moins de liberté pour accéder à la Table sainte. On comprend d’ailleurs aisément que l’esprit de l’Œuvre porte tout entier à la communion aussi fréquente que possible.
Quant à la partie quotidienne du règlement, elle demande : outre les prières du matin et du soir, une invocation à saint Joseph-Benoît Labre; une courte lecture, , suivie de quelques minutes de méditation et d’une résolution; l’assistance à la sainte messe et la visite au Saint-Sacrement; quand elles sont possibles, la récitation d’une dizaine de chapelet; la fréquente élévation du cœur vers Dieu; le support des croix quotidiennes et l’accomplissement de quelque sacrifice volontaire; l’examen de conscience.
LES JEUNES AVANT LA GUERRE 2l3
On n’entre pas de plain-pied dans l’Association; le candidat doit préalablement passer par une sorte de noviciat à deux degrés. Il est d’abord reçu à titre d’aspirant et, comme tel, autorisé à assister aux réunions. Si l’aspirant est âgé de quinze ans au moins, s’il a six mois de présence et si, de plus, il a témoigné de beaucoup de régularité et d’esprit chrétien, il passe au rang d’admissible et en reçoit le diplôme.
Ce n’est qu’à l’age de dix-sept ans qu’a lieu l’admission, lorsque, par ailleurs, le candidat a donné toute satisfaction, au point de vue régularité et piété. L’entrée définitive dans la Société se consomme par un acte de consécration prononcé en présence du Saint-Sacrement. Par cet acte de consécration le nouveau membre de Saint-Labre promet de « se dévouer tout entier à l’œuvre de la jeunesse dont il fait désormais partie et de s’employer courageusement au bien de tous ceux qui la composent. ))
Quels sont maintenant les résultats produits.^ Les résultats Ic’est ce qu’on aime surtout à connaître dans l’étude et la vie d’une œuvre. A bon droit, d’ailleurs. Tant valent les résultats, tant vaut l’œuvre. L’Evangile ne dit-il pas qu’ a aux fruits on reconnaît l’arbre? »
Les fruits de Saint-Labre se moissonnent dans deux champs divers. Et, dans ces deux champs, le bien déjà accompli est grand, malgré la jeunesse de Tœuvre.
Il y a d’abord (( la section des mariés » qui renferme près de deux cents chefs de famille. Dire qu’ils sont fidèles à l’esprit de l’OEuvre, c’est assez
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dire ce qu’ils sont comme chrétiens et comme apôtres,' au foyer et à l’atelier. Puis, il y a aussi ceux que le Christ s’est choisis pour son service spécial. De ceux-ci on compte plus de cent vingt. Certes, Saint-Lahre n’achemine pas nécessairement vers le sacerdoce ou vers la vie religieuse, mais il y incline par deux poids puissants, en donnant au jeune homme le souci de son perfectionnement intérieur et le zèle pour le salut des ân^es. Aussi ceux qui franchissent le seuil du séminaire ou du noviciat s’aperçoivent-ils promptement qu’ils ont déjà un peu l’âme d’un lévite ou d’un religieux.
Mais, au milieu même du monde, dans le domaine varié du laebur quotidien, le « Benoît-Labre )), par son amour du devoir professionnel, par sa charité, sa gaieté... apporte constamment l’édification et répand largement, autour de lui, la semence du bien, la parole qui fait réfléchir, l’exemple persévérant qui frappe l’attention, amène à remonter aux sources et, parfois, décide les changements de vie.
Association de piété, la Société de Saint-Labre a eu le bonheur de voir s’ouvrir en sa faveur le trésor de l’Eglise. De précieuses indulgences sont offertes à ses membres.
Est-ce cette communion toute spirituelle des saints qui a donné à quelques-uns des sociétaires la pensée de former une communion professionnelle ou Syndicat Je ne sais. En tout cas, il s’est formé par leurs soins, il y a vingt-cinq ans déjà, un syndicat des Employés du Commerce et de Vlndustrîe qui ne compte pas moins de 7.000 membres.
Se syndiquer! La force est là. Il importe que les
catholiques le sachent. Que peut la goutte d’eau? Que peut le grain de sable? Mais quelle force de résistance et d’action n’ont pas le fleuve et la montagne 1 Tous les syndiqués du Commerce et de l’Industrie ne sont pas des catholiques, mais ils sont en présence de catholiques qu’ils voient actifs, entreprenants, probes, dévoués : c’est déjà une révélation du Christianisme, révélation qui pourra devenir plus grande et se terminer par la conversion.
Comment taire maintenant le charme qui naquit pour moi d’une rencontre avec un membre de Saint-Labre
Joseph avait été élevé dans un milieu indiffrent, était devenu élève interne dans un lycée, puis employé de bureau à Paris. Combien loin de Dieu! Un jour, par je ne sais plus quel concours de circonstances extraordinaires dont il est tout surpris le premier, il entre à Saint-Labre. Ce fut bientôt une transformation. Et si grande! Quand il vint me voir, je me trouvai en présence d’une âme que je qualifierai volontiers d’angélique, tant étaient élevées ses pensées, hautes ses amours, nobles ses aspirations.
Il semblait tout entier du ciel.
Cependant, il ne rêvait que de se dévouer à la terre, en actes de bonté, de sacrifice, de tendresse, pour communiquer aux hommes, aux enfants et aux jeunes gens surtout les dons du ciel, la prière, les sacrements, le culte de Jésus et de sa Mère, les joies, les apaisements, les consolations divines.
Quand on était près de lui et qu’il parlait, révélant son âme, exposant ses projets d’avenir, on croyait voir s’étendre devant soi toute une moisson
de lis et entendre des bruissements d’ailes d’anges.
Aujourd’hui, il est mort... pour la France.
Quand sonna le tocsin de la Patrie, ce pacifique sentit s’allumer en lui une âme belliqueuse, il devina dans la mort héroïque du combattant une force singulière d’inspiration, une gloire d’holocauste. Alors, il s’offrit à Dieu pour mourir en victime; et, une fois aux tranchées, on le vit se proposer sans cesse pour les missions les plus périlleuses.
Longtemps il passa comme invulnérable à travers les dangers. Autour de lui, on croyait à une protection miraculeuse.
Un jour, cependant, il tomba sur le sol, ou, plutôt, il s’élança jusqu’au ciel, achevant une ascension toujours poursuivie depuis que Saint-Labre avait changé sa vie.
Quel amour il avait pour Saint-Labre 1 Comme il savait en parler! C’est lui qui m’a remis la petite notice à l’aide de laquelle j’ai tracé ces lignes. Que n’ai-je pu transcrire le commentaire qu’il m’en donna!
L\ Mère, le Prêtre, l’Ami.
Enfin, on ne saurait omettre, dans l’exposé des causes qui ont influé sur le mouvement catholique de la jeunesse, la triple action des mères, des prêtres et de l’amitié.
Depuis une cinquantaine d’années, beaucoup de mères françaises sont aussi instruites que celles du XVII® siècle. Quant à leur dévouement, s’il n’est pas
plus grand qu’aur âges précédents, il est, chez un grand nombre du moins, plus éclairé.
Etant plus instruite, la mère peut suivre et guider dans leurs études ses jeunes enfants. Par là, elle leur inspire tout à la fois plus d’estime et plus de reconnaissance. Pour ce qui est de l’éducation ellemême, les mères y sont plus préparées qu’elles ne le furent souvent. A quoi l’attribuer A ce qu’il s’est trouvé des directeurs d’âmes plus éclairés qui ont attiré l’attention des mères sur ce point particulièrement essentiel de leur tâche et leur ont donné conseils, méthodes et programmes pour leur œuvre d’éducatrice. A quoi attribuer encore cette influence plus considérable des mères A ce que de nombreux ouvrages ont été édités qui rappelaient le même but et proposaient des moyens adaptés. Comment ne pas rappeler l’admirable traité de Mgr D.upanloup sur V Education qui donne les principes et jusqu’aux moindres détails, pour aboutir à une éducation profondément virile et chrétienne. En extrayant l’essentiel de cet ouvrage et des autres livres de Mgr Dupanloup, adressés aux femmes chrétiennes, on ferait un manuel parfait à l’usage des mères qui veulent dignement s’occuper de leur tâche d’éducatrice. Cependant, Mgr Bougaud, alors vicaire général de Mgr Dupanloup, faisait paraître un beau travail sur sainte Monique, dont la préface est si réconfortante et a été baignée tant de fois des larmes des mères; et un autre vicaire général de Mgr Dupanloup composait la vie de sainte Paule, une éducatrice, et donnait une édition des Lettres de^ saint Jérôme, un éducateur de grand talent et de grande vertu.
Une autre cause encore a contribué à donner aux
2i8 le renouve.w catholique
mères une plus haute et plus juste idée de leur rôle, c est l’Archiconfrérie des Mères chrétiennes. Cette association fut fondée à Lille, au premier jour . de mai i85o, et placée aussitôt sous le patronage de Notre-Dame des Douleurs. Dans la pensée des premiers membres, cette Association ne devait pas s’étendre au delà de Lille; cependant, ans plus tard, elle comptait déjà quatre cents Confréries. Une fois, érigée en Archiconf rérie, le siège de TAssociation fut placé dans la chapelle de Notre-Dame-de- Sion à Paris et le Directeur général fut le P. Ratisbonne, fondateur de Notre-Dame-de-Sion.
Chaque mois,, les mères chrétiennes se réunissent pour prier,, pour assister à la sainte messe et pour entendre une instruction qui se rapporte à leur propre sanctification aussi bien qu’au salut de leurs enfants. On entrevoit^ du même coup, toute la force qui provient de cette Confrérie : force de la prière, force de l’exhortation, force de l’Association, force des indulgences.
(( Inspirée d’en haut,, cette œuvre est parfaitement appropriée à la situation actuelîe,^ écrivait Mgr Guiber t, archevêque de Paris; elle peut devenir le remède le plus efficace aux maux que souffre la religion. Il n’y a pas seulement ici les fruits de la prière qui se répandent sur ceux pour qui l’on prie; mais les mères de famille elles-mêmes deviennent par l’association, plus fortes, plus ferventes, plus chrétiennes. Quand l’œuvre sera entièrement développée sur tous les points de la France, la religion aura, dans ces pieuses femmes, une armée sainte, qui défendra les principes de la foi et de la morale par les armes pacifiques mais irré-» sistibles, de la prière, de l’exemple et de la charité. )>
Pendant plus de vingt ans, le P. Ratisbonne fut, à Paris, le prédicateur des réunions qui se faisaient aux pieds de Notre-Dame-de-Sion. Or, il avait hérité de Dieu une merveilleuse intelligence des besoins de la mère, en même temps qu’une grâce spéciale pour instruire, encourager, surnaturaliser. Un jour, cédant à de vives et persévérantes instances, il rédigea, en utilisant les souvenirs de ses instructions, le Manuel des Mères chrétiennes. Trois parties dans ce livre destiné a à nourrir la piété des mères, à fortifier leur bon vouloir, à stimuler “leur confiance : la première se compose d’instructions et d’exemples qui montrent l’influence réservée aux mères, tant à leur foyer que dans le monde; la deuxième et la troisième contiennent les documents relatifs à l’Archiconfrérie, plus des exercices et des prières.
(( Dans cet enseignement, si touchanf, que renferme le Manuel, dit le vicomte de Melun, hauteur ne dissimule rien des devoirs et des efforts qu’impose la maternité selon l’Evangile; il dit combien est difficile le chemin qu’il faut parcourir, pour en atteindre la perfection. Mais une pensée se rencontre à chaque page 'et peut servir de devise à l’Archiconfrérie : « Dieu récompense, même ici-bas, la peine que se donne une mère pour devenir meilleure, en accordant une plus grande puissance à la prière qu’elle fait pour ses enfants. w
A côté du Manuel, l’Archiconfrérie des Mères chrétiennes eut son bulletin périodique, les Annales. Le P. Ratisbonne en indique ainsi l’idée dominante:
(( Le temps où nous sommes est plein de périls, car l’esprit du mal a envahi, sous tant de formes, les so-
ciqtés modernes que, dans les doctrines comme dans les mœurs, on ne voit plus que confusion. L’esprit public distingue à peine la lumière et les ténèbres, le bien et le mal, la vérité et le mensonge; on a perdu de vue les doctrines immortelles; on ne vit que pour la terre; et afin de mieux donner le change, le monde lui-même se transfigure; il se couvre d’un masque qui rajeunit sa vieillesse; et pour lui, la civilisation consiste à transformer cette terre de passage et de pénitence en paradis de délices.
(( A la mère est dévolue la tâche de redresser les perspectives chrétiennes. Sa force est dans sa patience. Son arme, c’est la prière. Il faut que par sa fermeté autant que par sa piété attrayante, elle combattre l’entraînement du luxe, des mauvais livres, des mauvais journaux, des mauvais spectacles, et de toutes les séductions qui se multiplient autour d’elle.. .La mère, si elle est véritablement chrétienne, sera l’ange de salut pour ses enfants. »
Il ne faut pas se lasser de rappeler l'immense pouvoir de la mère. Les hommes font les grandes choses extérieures, mais ce sont les femmes qui font et ; qui forment les hommes; les hommes font les lois, ; mais les femmes font les mœurs qui influent sur les j lois. Elles font les mœurs dans la famille, mais de j la famille, les mœurs passent au dehors. A elles ap- j partienent la tendresse, le savoir et même la force ' pour pétrir Tâme de Tenfant, pour diriger Tâme de ; l’adolescent, pour soutenir Lame du jeune homme.
Si la mère est l’agent choisi de la Providence pour ’ marquer la première empreinte sur l’âme de l’en- j fant naissant, le prêtre a bientôt son rôle où nul ne ^ peut le suppléer. « Les cœurs de mère sont faits de j
LES JEUxNES AYANT LA GUERRE
pureté, de tendresse et de force; et cependant, oserai-je le dire, ils ne sont ni assez forts, ni même assez purs pour que les enfants puissent y renaître à la lumière d’en haut. A cette âme toute divine, il faut des âmes qui aient puisé, dans une consolation plus haute, une plus grande puissance de vie et de résurrection. Ce que la mère commence avec ses larmes, le prêtre l’achève avec l’autorité et le sang de Jésus-Christ. » (Mgr Bougaud, Vie de sainte Monique, ch. IX.) Cette influence ne fait que grandir à mesure que l’enfant grandit lui-même.
(( Fort comme le diamant, tendre comme une mère », a dit le P. Lacordaire d’un prêtre. Cette parole a été souvent appliquée à Lacordaire lui-même. On devrait pouvoir la dire de tout prêtre qui s’occupe de l’enfance et de la jeunesse. Lumineux et fort comme le diamant, tendre comme une mère, détaché de soi : telles sont les qualités requises pour le prêtre, directeur d’œuvres ou directeur de conscience. Si on ne fait de bien que quand on est aimé, il ne faut se faire aimer que par ses vertus et par un dévouement désintéressé.
Il y eut toujours des prêtres qui s’occupèrent des jeunes âmes. Il y en eut d’incomparables au siècle dernier. Auprès de tout jeune homme qui mieux que ses contemporains a compris le prix de la vie et s’est élevé plus haut que les autres dans la vertu et dans le don de soi, on est assuré de rencontrer un prêtre qui lui a montré le chemin et l’a soutenu dans la route. Ainsi en fut-il pour Montalembert : (( Dieu a été bon pour moi, écrit-il à son ami Léon Cornudet, il m’a donné des consolations bien précieuses dans i’abbé Busson, mon excellent confesseur. » Ainsi en
fut-il pour Ozanam. « Quel excellent ami que ce bon i M; Noirot, écrit-il. A lui reconnaissance éternelle! » Ainsi en fut-il pour Henry Perreyve et le futur car- i dinal Perraud qui tous deux firent la rencontre du P. Gratry. A ces deux jeunes et à tant d’autres, Gra- i try « inspira le besoin de contenter de plus près et i
de posséder plus intimement Celui qui est tout à la j
fois la souveraine vérité, la beauté idéale et le souverain bien. » « Mon cœur déborde qnand j’évoque ces souvenirs si intimement mêlés à la substance même de mon être, écrit le cardinal Perraud. Aussi ne manqué-je pas de payer tous lés jours ma dette de reconnaissance par l’action de grâces qui monte vers Dieu et par la fidélité d’une prière qui ne se lasse pas de monter en sa présence et de recommander à son infinie miséricorde cet insigne bienfaiteur de ma jeunesse. » Ainsi en fut-il pour les nombreux jeunes gens auxquels le P. Lacordaire communiqua l’étincelle sacrée. Il disait à l’un d’eux :
(( Tant que vous vous ouvrirez à moi, tant que je ne vous rebuterai pas par la franchise avec laquelle je vous montrerai vos défauts et vos vices, rien ne sera perdu. Mais le -jour, où vous sentirez que je vous pèse, ce seront l’orgueil et la A^olupté qui seront vos maîtres et vous deviendrez capable de tout, sauf peut-être de manquer à l’honneur selon le monde.
Je dis peut-être parce que l’abîme d’une âme séparée de Dieu et qui n’a pas pour frein la nécessité du travail quotidien est un abîme qui n’a pas de fond. )> i Pendant les trente dernières années, la jeunesse parisienne a connu des directeurs qui n’étaient pas trop indignes de ceux que je viens de nommer. Il y i
^ut, en particulier, Mgr d’Hulst et Tabbé Huvelin. Mais ce qui est le propre de notre âge, c’est qu’un plus grand nombre de prêtres se sont occupés des jeunes, mettant à leur service plus de dévouement suivi avec une plus grande compréhension de leurs besoins. Sans doute ceux de ma génération eurent des maîtres et des confesseurs instruits et bons, mais ils manquèrent souvent de directeurs. On ne les habitua pas à fixer le but unique de la vie, on ne les stimula pas assez à l’emploi des moyens généreux. On ne les révéla pas assez à eux-mêmes, on ne leur révéla pas assez leurs devoirs, et la recherche du Christ et le sacrifice de l’apostolat. De nos jours, au contraire, il y a dans les collèges, dans les patronages, des prêtres qui ont en quelque sorte la vocation spéciale d’être des éveilleurs d’âmes. Ce sont ces prêtres que les jeunes gens appellent et attendent. Souvent nous sommes trop timides, nous ne parlons pas assez, nous ne demandons pas assez. Des âmes se perdent, parce que nous n’osons pas; des âmes végètent,' parce que nous ne leur montrons pas assez les hauteurs et la nécessité d’y parvenir. Parfois des jeunes ont formulé ce regret ou ce reproche devant nous.
« Donnons-leur tout, à ces jeunes, dit M. Tabbé Petit de Juleville, comblons-les de bienfaits. Ils ne nous rendront souvent que de Tingratitude. Mais si nous leur parlons intimement, nous leur donnons ce que ni leurs parents ni leurs amis ne peuvent leur donner; et c’est de cela qu’ils se souviendront, de cette rencontre avec le prêtre, dans laquelle ils auront compris l’Eglise et rencontré Dieu même. »
(( Attirons-les, mais pour les conduire à Dieu », selon
l’admirable expression de saint Augustin : Eos râpe tecum ad Deum. (Confessions, iv, xii.) »
Une sainte mère, un saint prêtre, un noble ami : voilà pour le jeune homme les trois grands trésors. S’il les possède, il montera de degré en degré dans la vie, en connaissant mieux la grandeur, en accomplissant mieux les devoirs, en franchissant mieux les obstacles, en cueillant mieux les plus hautes joies.
Une correspondance entre deux élèves de Polytechnique commençait par ces mots : « Pourquoi m appelles-tu bon.î^ S’il y a quelque bonté en moi, c’est à toi que je le dois. » Tel est le rôle’ de l’amitié : mettre ou développer la bonté dans celui qui est aimé.
Nous avons défini l’amitié : « La rencontre de deux âmes attirées l’une vers l’autre par de mutuelles sympathies et s’unissant pour concevoir et réaliser le même idéal de beauté et de vertu. » Souvent les deux amis ont même noblesse, même générosité, même amour du bien, même vaillance dans la lutte; ils s’aident mutuellement à s’avancer d’un pas rapide sur le chemin. D’autres fois, l’un d’eux est plus faible et il demande à s’appuyer sur le plus fort pour devenir plus énergique à son tour.
Il n’est pas rare que des âmes se convertissent par la douce influence de l’amitié. Ouvrons la Revue des Jeunes.
Francis Jammes proclame la part qu’a prise Paul Claudel dans le fait de son retour à Dieu :
(( L’Eglise catholique, apostolique et romaine qu’avait recommencé de m’enseigner, malgré la séparation des mers, mon deuxième ange gardien, Paul Claudel. »
Désormais Francis Jammes sera pour plusieurs Fange visible qui conduit à Dieu :
(( Vous devez à Dieu et à Paul Claudel votre conversion, avez-vous écrit, mon bien cher Jammes. Je dois à Dieu et à vous la mienne. Je me rappelle, — j’en fus assez frappé! — le ton dont vous m’avez dit, il y a déjà des années, pendant que nous bouclions nos houseaux pour aller à la chasse, un matin d’hiver gris et mouillé : « Gomme elle m’attire, cette figure du Christ! Que j’en suis préoccupé! Je ne fais qu’y penser... )) Peu de mois après, j’admirais, un peu déconcerté, votre ferveur... Car je n’entendais pas du tout vous suivre. Je me plaisais assez dans mon état d’esprit, indulgent et subtil...
(( Néanmoins, l’ébranlement fut salutaire. La conversion de quelqu’un qu’on aime est un appel. C’est le trouble porté dans la quiétude, un doute impérieux jeté de haut sur nos doutes et une sommation d’avoir à regarder en soi, sans complaisance et à fond. Pour tant qu’on s’en défende, il faut céder. Et lorsque l’on y va de bonne foi, cela vous mène loin (i).
(( A dix-sept ans, Henri Dubois, — lisez ; René Salomé — cessa de pratiquer, à dix-huit, de prier... H eût peut-être suffi alors, pour attacher Henri à l’Eglise, qu’un ami croyant, intelligent et renseigné, lui en montrât la vie intérieure... » Cet ami parut dans la suite : « Péguy lu et fréquenté plus assidûment, de plus en plus aimé, de mieux en mieux compris, l’aidait à s’explorer lui-même, à se rendre compte de ce qui se passait autour de lui. »
(( Sans avoir moi-même la foi, je dus la donner, raconte Lucien Puel de Lohel. J’emmenai à l’Eglise l’être
(1) REVUE DES JEUNES, 25 déc. 1913. Ch. de Bordeu, Ma Conversion.
cher (André de Bavier, peut-être) pour qui je voulais toujte la beauté intérieure, toute la foi apaisante, tout le réconfort qui serait le mien. Et cela agissait grandement sur moi. »
Impossible de s'occuper longtemps des jeunes sans constater la force de persuasion de lamitié, sans être témoin de conversions dues à Tamitié. Plus fréquemment encore, c'est le perfectionnement intérieur qui est entrepris et poursuivi chaque jour.
(( Après d'autres, avant d'autres, je suis revenu, écrit Joseph Lotte. D'autres m'ont précédé, amis fraternels qui m'ont tiré à eux; d'autres me suivent, amis fraternels que je tirerai à moi. C'est la chaîne du commun salut : l’un tirant l’autre, on se hisse au ciel. C’est la loi de la vie, la dure et sainte loi de l'effort. Tous ne sont pas au même point : les uns sont déjà entrés que les autres sont encore aux portes, hésitants, partagés, retenus par de vieilles habitudes, le plus souvent empoisonnés par un reste d'orgueil. Mais tous sont amis. » (Bulletin d'es Professeurs’ catholiques de V Université, 20 janvier i9i3.)
Toute amitié comporte un apostolat. L'apostolat se rencontre fréquemment sans être accompagné d'un sentiment du cœur assez grand pour qu'il y ait amitié. De quelle utilité peut être un camarade zélé, épris de la gloire de Dieu, épris du salut des hommes, pour un camarade négligent, infidèle à la grâce, sans réflexion, sans idéal Un des grands soucis du prêtre devrait être de susciter partout dans les âmes bien préparées cette flamme de l'apostolat qui lui créerait autant de collaborateurs. Et c'est
précisément un des caractères de notre époque d’avoir vu se lever dans les collèges, dans les ateliers, dans les casernes... de jeunes laïques qui portent partout la parole et l’exemple chrétiens et qui, peu à peu, révèlent, au milieu des ténèbres, la vérité et le bien, et amènent au prêtre les conquêtes de leur apostolat. A leur tour, les convertis deviennent apôtres et le terrain gagné par la moisson du bien s’étend toujours.
Les influences provenant de l’Étranger
Enfin, dans la recherche des causes qui ont contribué à un réveil catholique des jeunes âmes en France, il faut compter ce que j’appellerai les influences extérieures, c’est-à-dire l’exemple donné par les catholiques dans les pays qui avoisinent la France.
Dans aucun pays, le Catholicisme n’a fait plus de progrès qu’en Angleterre, au cours du siècle dernier. Soit que l’on considère le nombre et la qualité des conversions, soit que l’on tienne compte de l’heureuse transformation opérée au sein même du Protestantisme, sous l’influence du mouvement 'd’Oxford, on s’aperçoit que l’Angleterre a fixé l’attention du monde entier sur le Christianisme et fourni en faveur de la divinité du Catholicisme une preuve très convaincante.
En effet, a partir de i83o, la patrie du déterminisme de Stuart Mill et de l’évolutionisme de Dar-
win, voit se produire dans son sein un mouvement ininterrompu vers le Catholicisme. Jusque-là, pendant trois siècles, il n'y avait, en Angleterre et en Ecosse qu’une faible minorité de catholiques : cent vingt mille. Entre eux, aucun élan. Aucune action non plus sur la vie nationale. On les dédaignait ou les méprisait, et eux semblaient se résigner à l’effacement et à l’isolement. Quantité et qualité allaient de pair. Dans cette obscurité et dans cette inaction, on aurait pu croire que la lampe s’éteignait.
Soudain, la lumière et le mouvement font irruption. Des esprits de tout premier ordre passent au Catholicisme. Ce sont : Manning, Newman, Faber, Ward, Robert Wilberforce... Ils portent la double auréole du savoir et de la sainteté.
Nombreux sont les résultats de cette renaissance : accroissement considérable du contingent catholique; crédit accordé au Catholicisme; inoculation de foi et de piété dans l’Eglise épiscopalienne; et, à l’extérieur, rejaillissement d’honneur sur l’Eglise catholique.
« Aujourd’hui, il y a des catholiques dans toutes les assemblées anglaises : au début de 1916, trente-trois catholiques avaient des pairies leur donnant droit de siéger à la Chambre des Lords; il y avait quatre-vingtsix députés à la Chambre des Communes et sept au conseil privé du roi. Les catholiques ont donné un vice-roi aux Indes, un premier amiral, un premier juge, un président de conseil colonial, plusieurs lordsmaires de Londres et d’autres grandes cités, des ambassadeurs et des généraux distingués... » (Annales de la Propagation de la Foi, mai 1918.)
C’est l’aristocratie qui a pris la tête du mouvement, sans doute pour expier les lamentables défections qui se produisirent parmi elle au xvi® siècle.
Sans doute, il y a en tout ceci « choc en retour ». Comme le cardinal Vauhgan le reconnaît lui-même, le progrès catholique en Angleterre doit en grande partie son origine aux exemples de piété, de foi, de désintéressement donnés par les milliers d’émigrés, prêtres et laïques, qui, de chez nous, allèrent se réfugier en Angleterre, à la fin du xviii® siècle. Mais les Français n’en sont que plus intéressés à suivre et à favoriser ce mouvement. On ne saurait, dès lors, s’étonner des graves ouvrages qui ont été composés en France sur la Crise religieuse en Angleteri^e et V Anglo-Catholiensme, du P. Ragey; la Renaissnnce catholique en Angleterre au xix® siècle ^ de Thureau- Dangin; VInquiétude religieuse^ du P. Brémond.
Plus près de nous encore que l’Angleterre, la Belgique donnait l’exemple d’une singulière vitalité religieuse qu’accompagnait un mouvement social profond. En Belgique, un seul homme, M. Henry Carton de Wiart, commença d’entreprendre un mouvement national des idées et de l’action.
Né à Bruxelles, Henry Carton de Wiart vient achever ses études à Paris où il est admis dans l’intimité de Mgr d’Hulst. De retour dans son pays, il fonde, dès i89i, une revue, le Drapeau^ à laquelle il donne, comme devise : Ne crains! Fors Dieu! et, comme programme, la lutte contre le naturalisme qui a envahi la littérature et lés arts. H ne fait pas que lutter contre symbolisme, impressionisme, dilettantisme et cosmopolitisme, il se montre accueil-
23o le renouveau catholique '
lant pour toute tentative généreuse ou utile. Homme des traditions familiales et religieuses, il est aussi l’homme des innovations fécondes :
(( Tout autour de nous, écrit-il, apparaissent des formes et des idées nouvelles, où fermentent des germes inconnus. Les jeunes catholiques que nous sommes ne doivent ni s’effrayer, ni même s’étonner de cette germination incessante de l’humanité. Elle est dans l’ordre. Ils doivent en pénétrer le mystère et utiliser les énergies. Aucune tendance de leur temps ne doit leur demeurer indifférente, puisqu’il leur appartient, selon leur pouvoir, de diriger ces tendances dans le sens de l’éternelle vérité. »
Il écrit, il parle aussi. Un thème magnifique lui est offert. Léon XIII vient de publier l’encyclique sur la Condition des ouvriers. Grande émotion chez tous ceux que préoccupe la question sociale. Plus que toute autre nation la Belgique se montre attentive à la parole du Pape. M. Carton de Wiart fait partie de ces « démocrates qui invoquent la doctrine scolastique du droit à la vie et en réclament l’application à la société moderne où l’égoïsme des hommes, aidé par le régime du libéralisme économique, expose à une « misère imméritée )) tant de travailleurs isolés et sans défense. Ils veulent, selon une autre formule, que a la loi devienne la conscience de ceux qui n’en ont pas )). Education morale et religieuse, organisation professionnelle, législation sociale, tel est le programme nouveau qu’ils arborent au grand effroi de leurs aînés. ))
Avec deux de ses amis, comme lui anciens élèves des Jésuites, il fonde V Avenir social gui sera plus tard la Justice sociale dont la devise est cette parole
évangélique : a Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste voüs sera donné par surcroît. » Les trois journalistes deviendront ministres et rallieront autour d’eux des disciples enthousiastes pris dans le clergé, dans les carrières libérales et dans les professions manuelles. C’est la « jeune droite » dont les idées deviendront peu à peu celles de la droite tout entière. C’est le point de départ d’un ordre social entièrement pénétré de l’esprit chrétien.
Dans des tracts, dans des articles, dans des discours, M. Carton de Wiart et ses amis recommandent nettement l’étude religieuse. Il écrit très justement : (( Le progrès des connaissances religieuses doit accompagner le développement de l’esprit. Sinon leur pauvreté, trahissant nos aspirations et nos besoins, provoquera une rupture d’équilibre dans la pensée humaine. Sinon, bien loin de conduire notre volonté, nos croyances se traînent à sa suite dans le bagage des vieux souvenirs. »
Sur le terrain politique, la « jeune droite » se prononce clairement en faveur de la révision constitutionnelle, préconise la politique coloniale, demande et obtient la représentation proportionnelle, le service militaire personnel, l’instruction obligatoire avec le respect de la liberté d’enseignement, le suffrage universel plural. Des meetings continuent la campagne de presse : des cours d’études sociales et politiques se fondent où le soir des employés et des ouvriers, des membres du clergé et des jeunes gens de la bourgeoisie, viennent, après leur travail, s’initier aux problèmes les plus variés : mutualités, syndicats, coopératives...
Quel travail s’accomplit! Tous les regards, tous les esprits sont attentifs. Et comme les améliorations sociales s’accompagnent et s’inspirent de l’idée religieuse, la religion bénéficie de toute k sympathie qui va aux progrès matériels réalisés (i).
Il est une institution très curieuse dont je veux dire un mot : les a jeunes gardes ». (( Les jeunes gardes sont à la fois les aides de camp et les gardes du corps des candidats. Les communications urgentes, les mots d’ordre sont transmis par eux; c’est à eux qu’il appartient de maintenir la tranquillité dans les réunions électorales, de réduire au silence ou d’expulser les perturbateurs, de faire au besoin le coup de poing pour protéger leur candidat contre les violences de ses adversaires; c’est eux qui escortent et défendent les manifestations et les défilés des catholiques dans les rues. Ils n’ont pas encore eu à intervenir pour assurer la libre circulation des processions ou le libre exercice du culte dans les églises; mais le jour où cela deviendrait nécessaire, on peut etre certain qu’ils sauraient agir avec vigueur et discipline (2). »
Quant à l’Allemagne, on sait le rôle considérable qu’y a joué, pendant près d’un demi-siècle, le parti catholique ou centre du Reichstag. En même temps qu’un instrument de défense religieuse, il fut une organisation sociale. Avant même qu’il existât un Reichstag et, dans ce Reichstag, un centre, le Catholicisme s’était déjà épanoui en Allemagne comme un parti social. Et précisément, ce furent les masses
(1) Cf. Correspondant du 10 mars 1917
(2) Correspondant, 25 juillet 1903, Chez nos voisins les Belges^
populaires qui, au moment où il fallait composer le Reichstag, se souvinrent de ceux qui s’étaient dévoués si complètement à leurs intérêts, les envoyèrent au parlement où ils purent défendre la cause du Catholicisme. Pendant de longues années, la vigueur développée par le Centre pour Taffranchissement de l’Eglise en Allemagne fut admirable. Témoins de cet élan et des avantages qui en étaient la conséquence, les catholiques des autres pays se trouvaient enhardis dans leurs revendications et ils se prenaient euxmêmes à donner plus d’estime et plus de soins à leur religion dans leur propre pays.
De temps en temps, des conversions se produisaient dans les milieux intellectuels qui servaient encore à nimber le front de l’Eglise. Telle la conversion de Ruville qui a raconté les mystères de la grâce en lui dans deux ouvrages traduits en français : Retour à la sainte Eglise et La marque du véritable anneau.
En Hollande, en Italie, avait également lieu une renaissance catholique. Toute une moisson de piété se préparait assez forte pour pouvoir porter et soutenir des fleurs précieuses destinées à embaumer toute l’Eglise : ici Johannès loergensen, le chantre inspiré des pèlerinages italiens; là, losue Borsi, l’Ernest Psichari d’au delà les Alpes.
^ La persécution contre l’Église
Un autre fait amena les jeunes âmes à l’Eglise : la persécution. Inutile de dire que là n’était pas le but
des persécuteurs. Mais quand on poursuit l’Eglise^ quand on la dépouille, quand on lenchaîne, on la retrempe dans Tair natal et on renouvelle sa vigueur. Dès qu’elle vit le jour, l’Eglise fut attaquée. Son fondateur lui a prédit la persécution; en même temps il lui a promis qu’elle en sortirait victorieuse. Toujours depuis, les deux termes de la prophétie se sont fidèlement accomplis.
Les ennemis de l’Eglise avaient donc annoncé sa ruine prochaine. Nous l’avons vu au premier chapitre de ce livre. Cependant comme l’Eglise ne semblait pas vouloir abandonner la vie d’elle-même, ses adversaires cherchèrent à lui porter le coup fatal. Depuis 1880, la lutte était commencée, il s’agissait donc seulement de la rendre plus aiguë.
Les Congrégations, avant-garde de l’armée de l’Eglise, furent les premières frappées. On pænsait sans doute qu’une fois les bataillons d’élite décimés, le gros de l’armée aurait moins de vigueur pour résister. Ces mesures furent donc prises contre les Congrégations : droit d’accroissement, interdiction du droit d’enseigner, titre III de la loi sur les Associations, nouvelle défense concernant l’enseignement. Dans un discours prononcé à Toulouse, en octobre i9oo, M. Waldeck-Rousseau avait déploré l’existence en France de deux jeunesses hostiles l’une à l’autre : la jeunesse catholique et la jeunesse athée. Ce dualisme devait cesser, et il cesserait par l’uniformité de l’enseignement laïque.
Mais le grand coup devait être la Séparation. On s’y achemina par diverses mesures : suppression de la messe du Saint-Esprit lors de l’ouverture des tribunaux; enlèvement des Crucifix suspendus aux
murs des palais de justice, des écoles et des hôpitaux; suppression du deuil du Vendredi-Saint dans la marine, suppression des aumôniers dans 1 armée et dans la flotte; inventaire du mobilier appartenant aux églises et aux évêchés.
Cette dernière étape de la lutte ne se fit pas sans une active résistance. Les jeunes s’y distinguèrent tout particulièrement. Il fallait empêcher l’agent du gouvernement de pénétrer dans les églises et dans les sacristies et de dresser la liste des objets appartnant au culte et dont l’Etat pensait s’emparer avec plus d’assurance au moment voulu. C’est pourquoi on barricada les églises; une garde vigilante fut exercée de jour et de nuit, parfois des semaines entières; des veilleurs étaient placés dans les tours et sonnaient les cloches à toute volée, quand paraissait l’exécuteur de la loi. Dans certaines- localités, toute la population fut debout pour protester contre les mesures de spoliation; les esprits s échauffaient, parfois même le sang coula. A quelles extrémités, mais aussi à quel arrêt de la persécution, n en serait-on pas venu en Bretagne si la voix de quelques chefs ne s’était pas fait entendre pour demander la cessation de la lutte.!*
Quelque temps après eut lieu la rupture diplomatique de la France avec le Vatican. Dix-huit mois se passent. Cette fois, — 9 décembre i9o5, — c’est la loi de séparation par l’abrogation du Concordat de i8o2. Qu’était-ce que ce fait de la part de ceux qui en étaient les auteurs, sinon l’abrogation en France de l’Eglise.» Plus de budget des cultes, plus aucun culte reconnu, plus aucun bien laissé a l’Eglise. Eglises, évêchés, grands et petits séminai-
res, presbytères... tout cela est déclaré propriété de l'Etat, des départements ou des communes.., L'Eglise ne possède plus rien, elle n'a plus que d'immenses charges.
Pour arriver à ce dépouillement total, la progression avait été habile. On avait ôté à l'Eglise deux fonctions qui lui donnaient une raison d'être aux yeux des populations, lesquelles considèrent surtout les institutions au point de vue des services rendus; on lui avait ôté l'enseignement et la bienfaisance; on l’avait détournée du grand courant de la vie nationale, on l'avait isolée du peuple. De plus, on l’avait découronnée du prestige que donne, aux yeux de la foule, la reconnaissance officielle.
Que pouvait l'Eglise ainsi ruinée et déconsidérée N’était-ce pas cette fois l’anéantissement si souvent prédit Cela se pensait et se proclamait. Du fait que l’Eglise serait privée de l’appui de l’Etat, elle s’effondrerait; du fait que ses ressources lui seraient enlevées, elle ne subsisterait plus. « Ce n’est pas à nous, s’écriait M. Deville, qu’il appartient de donner la richesse, c’est-à-dire le pouvoir à l’Eglise. L’occasion s’offre à nous aujourd’hui de lui retirer ce qu’elle détient indûment. » De son côté, M. Maurice Allard faisait, à la tribune de la Chambre, l’oraison funèbre du Catholicisme : « Quoi qu’on en dise, l’esprit religieux diminue tous les jours et sera bientôt réduit à néant... Lorsqu’on a fait ces lois si imparfaites ^ur les Congrégations, lorsque plus tard on a enlevé les crucifix des tribunaux, beaucoup prétendaient que ces mesures jetteraient la population dans un désarroi qu’on annonçait et qu’on désirait, comme une véritable révolte des consciences.
Personne n’a bougé, parce qu’en réalité, en matière de religion, il n’y a plus qu’indifféreiice. »
Il est vrai, les catholiques n’avaient guère protesté quand on leur enlevait, les unes après les autres, toutes leurs libertés; mais il faut dire que souvent ce fut la crainte de compromettre le Concordat qui comprima les révoltes qui s’ébauchaient çà et là. Le Concordat rompu, ces craintes n’existaient plus et les catholiques-allaient montrer qu’ils sont toujours prêts à se sacrifier pour leur foi. De plus, l’injustice et les bassesses de la persécution allaient révolter les cœurs honnêtes. Enfin, l’attitude pleine de noblesse et de courage de l’Eglise allait lui attirer de vives sympathies et faire briller sur son front les ^ preuves de son origine divine. L’Eglise n’est pas fondée sur l’or, elle n’est pas fondée sur l’appui que lui donne le pouvoir séculier : ces deux bases une fois écroulées, l’Eglise subsiste toujours aussi forte, plus radieuse. Il est alors visible pour tous qu’elle n’est pas de la terre.
Au moment donc où l’Etat prenait congé de l’Eglise, d’admirables recrues venaient se ranger autour d’elle. Il y a joie et fierté pour les grandes âmes à servir les causes combattues, à être fidèles parmi les défections et dévouées au milieu des lâchetés. (( Je me suis cramponné à vous, mon Dieu, écrit Claude Lefilleul, parce que je suis fier et que je répugne à emboîter le pas à la masse, et qu’il est doux, à certaines heures, d’être de la minorité. » (Réflexions et lectures^ p. 2i5.)
Voici le témoignage de Joseph Lotte, fondateur et directeur du Bulletin des Professeurs catholiques de VUniversité : « Les actes forcenés d’injustice que
l’Etat dirigeait contre l’Eglise dissipaient notre ancienne méfiance; son attitude forçait notre admiration et notre sympathie. Rien n’était mieux fait pour nous conquérir que cette patience dans l’épreuve, cette dignité, cette fermeté, ce non possumus impassible, inflexible, opposé aux tyrannies radicales. Ce parti du bloc (bloc en effet de toutes les bassesses et de toutes les grossièretés), ce parti, honte de la République et de la France, en plein milieu de ses triomphes trouvait enfin un maître. Un rempart se dressait sur lequel sa rage se brisait impuissante. Lorsque, en i9o5 ou i9o6, nos académiciens cathoques supplièrent le pape d’accepter la loi de Séparation, je me souviens avec quelle joie nous vîmes Pie X repousser dédaigneusement l’ourson de Briand et de Grunebaum. Dès ce moment, l’Eglise nous apparut victorieuse. Nous l’avions crue morte, elle ressuscitait. )) (Bulletin^ 20 janvier i9i3.)
(( Entre temps, la guerre imbécile et inique s’exaspérait, que l’on fait en France, depuis près de quarante ans, à l’Eglise, et la méchanceté m^en devenait odieuse. Devant tant d’impiété, j’avais honte d’en avoir partagé le bassesse. Dans ces méfaits, presque tous encore, et alors même que nous n’y avons pas trempé positivement, par le fait d’avoir été hors de la foi, nous avons notre part... Je ne voulais plus de cette complicité dans le mal. Il fallait prendre parti!... La loi de séparation m’a grandement troublé. Cette apostasie d’un peuple, l’insolence de déclarer à Dieu qu’on ne le connaît pas, il y a bien de quoi en avoir peur! J’ai assisté à côté de mon curé et avec un serrement de cœur qui me re\ûent encore, à l’inventaire fait dans l’église de la paroisse. Le fonctionnaire qui en eut l’humiliation, y était, je
crois, sensible... De le voir compter, évaluer, inscrire sur son état, sans y toucher d’ailleurs, les vases sacrés, croix, chandeliers, chapes et ornements, toutes ces choses que la pauvreté du métal ou la grossièreté du tissu ne sauraient rendre méprisables à Dieu et qu’on ne saurait pour lui vouloir assez belles, me fit peine et révolte (i) ))
(1) Revue des Jeunes, 25 déc. 1913, Cli. de Bordeu. Ma conversion.