I. — Les livres
Avec les institutions, il y eut comme facteurs d’influence, dans le courant qui entraînait les jeunes vers une compréhension et un service plus généreux de l’Eglise, les livres et les écrivains.
Mais n’y a-t-il pas quelque témérité ou, du moins, quelque subtilité à vouloir établir une distinction entre l’influence causée par les livres et celle exercée par certains auteurs? Je justifierai ainsi cette distinction : Il est des livres qui, par leur portée, dépassent la personnalité de leurs auteurs, tandis qu’il est des hommes qui, par leur vie et leur action, sont supérieurs à leurs livres; ils ont plus agi par eux-mêmes que par leurs ouvrages.
C’est bien, m’a-t-il semblé, le cas de VImitatîon, des Pensées de Pascal, des Soirées de Saint-Pétersbourg, par Joseph de Maistre, du Prix de la Vie par Ollé-Laprune. Pour VImitation surtout, la chose s’impose, puisque, comme on le sait, l’auteur de ce livre n’est même pas connu de nom.
Au nombre des livres qui furent un foyer de clarté et de force pour T âme chercheuse et avide de la jeune génération, faut-il ' compter TEvangile et V Imitation J comme si ces livres, depuis qu’ils ont paru, n’étaient pas de tous les temps? Il est vrai, ils sont de tous les temps, éternelle leçon, éternel exemple. Mais furent-ils jamais plus lus? Et leur inspiration fut-elle jamais plus féconde? Parce qu’ils sont de tous les temps, il n’entre pas dans le plan de cet ouvrage d’en parler longuement; mais aussi, parce qu’ils furent agents puissants dans le récent mouvement, ils ont droit d’être mentionnés. Que l’on considère l’écrivain, qui est le Saint-Esprit, par la plume de Jean, de Matthieu, de Luc et de Marc, ou que l’on considère le héros qui n’est autre que le Fils de Dieu, l’Evangile est au sommet des livres. Il raconte les plus grandes choses qui soient : la paternité de Dieu, la fraternité humaine, la divinité de Jésus, la mission de l’Esprit, la fondation de l’Eglise.
(( L’évangile... est Jésus vivant. Là, dans sa chair, expression de son âme et voile transparent de sa divinité, vous le verrez lui-même. Ce n’est point Moïse, ni David, ni le prophète Isaie, si grands qu’ils soient, qui vous parleront de lui; c’est sa propre bouche qui vous dira sa pensée, ses regards qui vous diront son amour, sa main qui pressera la vôtre pour vous encourager en vous bénissant... L’homme voit ce qu’il n’avait jamais vu, la souveraine bonté dans la souveraine puissance, et la plus haute lumière dans la plus populaire simplicité. L’Evangile est au monde, immortel désormais, plus profond que les sages, plus pur que les vierges, plus fort que les rois... Oh! qu’écrirai-je de l’Evangile, puis-
que l’EVangile est écrit! Ouvrez-le, vous qu'il a fait, mon fils, et après y avoir imprimé vos lèvres rassurées, livrez-vous à lui comme à Tâme de votre mère,.. C’est le seul livre qui ait reçu le don d’aimer (i). »
A cause de tout cela, l’Evangile est redevenu, comme aux belles époques, le livre à qui on demande la voie, la vérité et la vie, où l’on va chercher la lumière et le sel, c’est-à-dire la doctrine infaillible et la morale surhumaine. On le lit et on le relit, afin qu’il prenne des cœurs qui songent à se dévouer « une immortelle possession ».
Si l’Evangile est le plus beau livre qui soit sorti de la main de Dieu, V Imitation est le plus beau li- .vre qui soit sorti de la main de l’homme. A cause de cela, bien qu’il y ait entre eux l’infini, on rapproche souvent ces deux livres.
Comme s’il était, en effet, le livre de l’humanité et non de tel ou tel écrivain en particulier, comme s’il était la fleur qui a poussé sur toute la littérature humaine, contenant et exprimant tout ce que celle-ci peut produire de plus profond et de plus suave, de plus fort et de plus doux, le livre de VImitatîon paraît toujours sans nom d’auteur. Livre plein de psychologie qui offre^ à toute âme, dans ses pages attachantes, sa propre physionomie, qui lui fait épeler au dehors, dans ses chapitres, ce qu’elle peut constater en elle-même, qui lui révèle un à un ses traits, l’Imitation est bien un ouvrage unique. C’est le livre de ceux qui souffrent. Chacun de ses versets est comme un bercement qui endort l’âme apaisée aux
(1) Lacordaire, II Lettre à un jeune nomme sur la vie chrétienne.
pieds de Jésus, comme une goutte d’un baume salutaire qui la panse et la fortifie pour le combat. « Livre unique, écrit un converti, où la misère humaine a été décrite jusqu’en ses dessous les plus troubles avec une si extraordinaire fidélité, ce manuel par excellence de l’hygiène morale et de la consolation intérieure par l’esprit de Jésus, devrait être le bréviaire quotidien de tous ceux et de toutes celles qui sQuffrent et se désespèrent (i). »
On Ta parfois considéré comme un iferment de pessimisme. Comme ce n’est pas cela! Mais il tend sans cesse à détacher de soi pour conduire à Dieu, et à chaque attache qu’il brise, il apporte une joie, prélude de la joie complète que l’âme trouvera quand elle sera pleinement entrée dans l’amour de Jésus.
Il existe un groupement assez considérable de jeunes qui se plaît au Dialogue de sainte Catherine de. Sienne et qui s’efforce de conduire les âmes à cetta source.
Catherine vécut au xiv® siècle. Son existence est prodigieuse. Cette pauvre femme jeue un rôle considérable dans l’Eglise, un rôle considérable dans la cité siennoise. Elle fait revenir d’Avignon à Rome le pape Grégoire XI; elle est la conseillère d’Urbain VI. Au milieu des conflits incessants de l’époque, elle s’en va, répétant un message de paix : « Face, Face, Face! » Suivant l’expression de l’un de ses biographes, elle est a affamée d’âmes ». Elle appelle au service du Christ et elle promet la joie. Una exulta-
(1) Revue des jeunes, 25 janvier 1914, Retour à Dieu,
zione, una giocundità, imo giiibîlo, una allegrezza. Elle (( vécut toujours au milieu du monde et toujours loin de lui », habitant « un cloître intérieur, précieux refuge pour les amants de la vérité et les disciples de l’amour. » Son amour allait surtout à Jésus et à son précieux sang. Toutes ses lettres se terminaient par ces mots : « Dolce Jesu^ Jesu amore! Doux Jésus, Jésus amour », ses dernières paroles furent : « Sarigue, Sangue, le sang de Jésus-Christ. »
On la suit. Bella brigata : tel est le nom qu’elle aime à donner au cercle qui se forme autour d’elle, cercle composé de religieuses et de femmes du monde. Bientôt s’ajoutent des jeunes hommes : Mat^ teo di Cenni Fazi, Francesco di Lando, Neri di Landoccio, qui supplie la sainte de l’adopter pour son fils, Francesco Malavolti...
(( Catherine se sentait pour ses nombreux disciples une âme et un cœur de mère... « Jusqu’à la mort, je veux continuer dans les larmes à mettre au monde des disciples )>, écrit-elle dans une de ses lettres. Comme nourriture, elle veut leur donner, non du lait, mais du feu, et sans cesse elle les appelle auprès d’elle, « ainsi qu’une mère appelle son enfant pour le presser contre son sein ». C’est avec una sancta piccola tenerezza qu’elle se sépare d’eux, et dans ses lettres elle leur affirme qu’ils lui sont plus chers que la vie. » <( Ne saistu pas que mon regard suit continuellement mes enfants dans les voies où ils s’engagent } Vous ne pouvez rien faire, rien dire, sans que j’en sois aussitôt informée. » (Cf. Johannès Joergensen. Vie de sainte Catherine de Sienne.)
Quant aux jeunes disciples, ils aiment à se souvenir et à parler entre eux de leur venerabile e gto-
€uinda e dolcissima Mamma. a Elle est sur la terre, mais sa vie se passe dans le ciel, et j’ai le vertige quand j’y songe », disait un jour Francesco Malavolti.
Maintenant une autre hella hrigata s’est formée autour de Catherine. La sainte fait entendre à ses nouveaux disciples les leçons qu’elle donnait aux premiers et que l’on retrouve dans le Dialogue. Elle leur rappelle leurs devoirs à l’égard de Dieu, du prochain, d’eux-mêmes :
(( Dieu est amour. Il s’est passionné d’amour pour sa créature. Il est l’infinie bonté et beauté qui peut seule contenter l’infini du cœur humain. Si quelqu’un veut voir et posséder la Beauté suprême, si quelqu’un désire la Bonté, je suis l’éternelle bonté... Je suis aimable surtout, et je conserve dans une grande joie l’âme qui s’est rebêtue de ma volonté... Toute vertu et tout défaut se développent par l’amour du prochain... A qui fait-on du mal, si ce n’est à soi-même et au prochain? Ce n’est pas à Dieu, car nul mal ne peut l’atteindre... Comme on s’aime soi-même, on aime aussi les autres.. »
Pour elle, l’intention et le désir de prier sont l’âme de la vie chrétienne : ce désir uni au travail et à l’exercice de la vertu est une prière parfaite. Elle recommande sans cesse « la connaissance de soimême », la cellule de la connaissance de soi-même, qui est plus que l’examen de ses actes et l’habitude de la vie réfléchie, mais le recueillement intime, total et jusqu’au fond de l’âme dans le sentiment de son néant, et dans l’humble et paisible attente de la parole de Dieu. « Sais-tu, ma fille, qui tu es et qui je suis.^ Si tu apprends ces deux choses, tu seras
bienheureuse. Tu es celle qui n est pas, et moi je suis celui qui suis. »
Après V Imitation, beaucoup veulent placer immédiatement les Pensées de Pascal.
Prodigieuse est l’influence des Pensées de Pascal, en France, sur les esprits cultivés, depuis un demisiècle surtout. A vrai dire, l’écrivain le plus profond du XVII® siècle exerça toujours une grande emprise sur les âmes. Dans son livre inachevé et cependant sublime, il s’efforce de conduire l’homme à Jésus- Christ comme au Sauveur, comme à la seule lumière capable de révéler la cause de nos grandeurs, de nos misères et de nos luttes. Pour lui, la religion catholique est la seule vraie par cela qu’elle est la seule à professer le dogme du péché originel. Toutes les âmes qui sont en quête de clarté et qui demandent, avec l’explication de ce monde, le secret des contradictions qui sont en eux, se plaisent à entendre l’enseignement lumineux des Pensées. Leur esprit s’ouvre à la clarté qui en jaillit et souvent ils s’acheminent vers celui qui est l’auteur de la clarté qui illumine tout homme venant en ce monde.
Déjà, vers la moitié du siècle dernier, un normalien sceptique, disciple indiscipliné de Cousin, fut foudroyé par la grâce en pleine crise d’orgueil et instruit du catholicisme à l’école de Pascal. C’était Pierre Hernsheim. Il devait devenir l’un des fils spirituels les plus obéissants de Lacordaire et l’un des premiers ouvriers de la restauration dominicaine en France. Des faits semblables s’accomplissaient de temps à autre, mais le nombre des « Paschalisants », des amis de Pascal, convertis ou perfectionnés par
lui, était loin d’être aussi considérable qu'il lest devenu de nos jours. Quel est le jeune qui n'a pas, en bonne place, sur quelque rayon de sa bibliothèque commençante, un exemplaire des Pensées? Nombreux sont ceux qui portent sur soi les Pensées y, ceux qui, jadis, les feuilletaient à la chambrée; ceux qui les déposaient au fond de leur sac, à l’époque des manœuvres; ceux qui les ouvrent et les méditent dans les tranchées. ,
Et toujours la mystérieuse lecture opère. Voici, d’ailleurs, quelques témoignages de jeunes :
« Nangès, est-il raconté dans V Appel aux armes, apercevait ce que pouvait être l’éducation d’un soldat... Ce qu’il lui fallait alors, c’était une pensée catholique. Non point celle des Fioretti. Il allait 'à Pascal ou à Joseph de Maistre. Tout naturellement, il se tournait vers ces belles tiges droites, sans branches adventices ni nodosités et où toute la sève se précipite vers le ciel, jaillit, verticale, de la terre vers le zénith. Voilà la seule beauté qui lui convenait. »
« Si je meurs avant toi, disait à sa femme, le Pierre Lamouroux des Ames nouvelles, tu mettras avec moi dans mon cercueil le livre des Pensées. »
Sous le pseudonyme de Henri Dubois, René Salomé se raconte ainsi :
(( Le 5 janvier i9ii, il avait dit avec ferveur un Ave, Maria et venait de noter sur une fiche quelques lignes de Pascal. Il feuilletait son petit exemplaire des Pensées; son regard fut tout à coup fixé par ces lignes : « Tous les hommes recherchent d’être heureux, cela est sans exception : quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent tous à ce
but., La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet... » Pourquoi après avoir relu ce texte qu’il connaissait bien, Henri fut-il soudain bouleversé, pour ainsi dire arraché à lui-même, à son être acquis et factice, mis brusquement en face de Dieu? »
(( Et j’ai beaucoup appris du plus grand des amours dans le cœur d’un Pascal )), dit à son tour le secrétaire de la Revue des Jeunes, M. Pierre de Lescure.
(( S’il en est un qui croit, c’est bien lui, écrit Vallery Radot, étendu blessé sur le lit d’hôpital numéro cent onze; s’il en est un qui espère, c’est bien lui; s’il en est un qui aime, c’est bien lui. Les trois vertus théologales sont debout près de lui qui l’inspirent, Muses sacrées. Il est dans la grande tradition des mystiques orthodoxes en ce que toute son apologétique consiste à démontrer notre néant lorsque nous sommes livrés à notre nature, notre grandeur lorsque nous sommes redressés et réordonnés par la grâce. Nul, excepté Catherine de Sienne (je suis celle qui n’est pas), ne nous a montré avec une telle éloquence les contradictions de la nature déchue, du relatif, du créé qui se prend pour un absolu, un dieu, et veut tourner le monde à soi comme à son centre... Notre génération a trouvé et trouvera toujours en Pascal plus qu’on ne pourra jamais dire : c’est lui qui a redressé en nous le sens de l’amour et reporté à Dieu ce que le romantisme niaisement a voulu attribuer à l’homme : la bonté de la nature et l’infaillibilité de l’inspiration (i). »
(1) Revue des Jeunes, lo nov. 1916, Pascal au chevet du lit ni^
LES JEUNES AVANT LA GUERRE 2l\^
Et le chœur continue... Pascal a-t-on remarqué, a ^exercé son influence sur Louis Bertrand. Mais sur quel écrivain de cette génération, et aussi sur quel converti n’a-t-il pas influé.^
Tout à l’heure, sous la plume lumineuse de Psichari, un voisinage et un rapprochement étaient établis entre Pascal et de Maistre. Pourquoi pas un voisinage? On pourrait même parler de filiation. Un peu du génie des Pensées se retrouve dans les Soirées, Ce dernier livre est fréquenté par les jeunes, mais pas autant qu’il le mérite. Quelles idées vigoureuses y surgissent. Sans doute, il y a parfois des pages vides dans lesquelles le Chevalier, le Comte et le Sénateur échangent des propos de politesse ou donnent leur avis sur les conditions atmosphériques, mais combien l’allure générale est noble et la doctrine distinguée. Des écrivains sans vergogne exploitent ce livre. De la riche mine, ils tirent des paillettes d’or uq’ils enchâssent lourdement dans le plomb de leur style. Ils se gardent d’ailleurs de nommer l’auteur. Aussi pour ceux qui tardent à se rendre à l’école de Joseph de Maistre, c’est une surprise de trouver dans ses pages comme dans leur terre natale tant de pensées que l’on a rencontrées, de-ci, delà, gisantes dans un terrain où elles semblaient bien n’avoir pas germé spontanément. Impossible de lire sans profit ce mâle écrivain. Il peut former de splendides disciples. N’a-t-on pas dit — avec excès d’ailleurs, — que Louis Veuillot, lequel fut, au jugement de Jules Lemaître, l’un des cinq ou six plus grands écrivains du siècle dernier, n’a été que <( l’aboyeur des pensées de Joseph de Maistre »? Des
2aO LE RENOUVEAU CATHOLIQUE
Soirées, on n’ira pas en vain au Pape du même auteur, et aussi aux Considérations sur la Franoe.
Un autre livre dont m’ont parlé beaucoup de jeunes gens et qui renferme d’excellentes leçons pour former l’intelligence et tremper la volonté est le Prix de la Vie d'Ollé-Laprune. (v Que penser et que faire de la vie? demande Ollé-Laprune dans l’avantpropos de son livre. J’ai posé cette double question, il y a quelques années, devant un auditoire de jeunes gens, et tout mon cours de 1887-1888 à l’Ecole normale a été un essai de réponse devant ces hommes de vingt ans : avec eux, si je puis dire, j’ai cherché quel est le sens de la vie, si elle est bonne et à quoi elle est bonne, quel en doit être l’emploi... Le prix de la vie! Je suis convaincu et je voudrais convaincre que la vie est singulièrement précieuse, si on sait voir ce pourquoi elle nous est donnée et ce que nous pouvons et devons en faire. » Très importantes sont les questions posées dans ce livre; très sérieuses sont les réponses. Selon le désir de l’écrivain, le lecteur emporte en fermant le livre, la conviction du prix de la vie, et s’il y a en lui de la sincérité, il est décidé à faire de cette vie un noble usage.
Un second ouvrage du même auteur, moins lu mais capable d’être également bienfaisant, est intitulé : Les Sources de la paifc^intellectuelle.
Ame harmonieuse et loyale, Ollé-Laprune se plaisait à répéter le mot de Platon : « Il faut aller au vrai avec toute son âme. » Et pour lui, le vrai n’était pas seulement la connaissance abstraite, mais encore une action et une vie conformes à cette connaissance. Si, à cause de son âme, faite pour les
^épanchements plutôt que pour la lutte, il fit peu de conquêtes parmi les incroyants, il contribua du moins, par la douceur persuasive de son apostolat, à entretenir et à développer la foi de ceux qui étaient déjà croyants.
IL — Les hommes.
D'autres livres seraient à citer, mais l’immense sujet que nous avons entrepris nous déborde de toutes parts.
Quiconque étudie les âmes se rend compte de l’immense portée qu’ont les livres dans l’orientation et la moralité des individus et des groupes. Compagnon toujours à portée, qui ne se rebute pas de nos abandons, ni ne se laisse importuner de nos assiduités, toujours prêt à être quitté et à être repris, nullement indiscret, ne tenant pas de place, ou si peu, le livre, par les idées et les sentiments qu’il exprime, agit grandement sur nos pensées et sur nos sentiments. Il se compose d’ordinaire d’après le goût de l’époque et les tendances des lecteurs, ou bien il s’en sépare et tend à créer de nouvelles directions. Une époque tout entière se réfléchit dans la littérature comme dans le plus limpide des miroirs, aussi des enquêtes littéraires s’imposeront toujours à ceux qui voudront connaître une époque et un pays. En effet, la littérature va plus loin qne la litténature : elle s’occupe de philosophie, d’art, de musique, de science, de vie économique, politique, sociale, religieuse. Œuvre de doctrine, ou bien œuvre de critique, ou bien œuvre d’imagination, le livre aide au contraire notre perfectionnement intin4d;i
nous pousse à Taction ou nous conseille l’indolence, suscite ou calme en nous la passion. En tout cas, il a dans le mérite ou le démérite de nos actes une part considérable.
Toutefois, le rôle du livre est inférieur au rôle de l’homme, je veux dire de celui qui parmi les hommes a reçu le don de comprendre, d’approfondir, de convaincre, d’agir et d’aimer. Tout cela peut se trouver dans un livre, mais avec la vie en moins; la vie qui est le charme, le mouvement, l’enthousiasme, la vertu, le pouvoir de communiquer la vie. Les disciples d’un tel maître seront plus fortement actionnés que les lecteurs d’un livre. Que les jeunes s’applaudissent de ce prestige d’un maître : ils pourront trouver ce maître-là qui orientera leur vie vers les sommets du bien; ils pourront eux-mêmes devenir ce maître qui exercera sur d’autres sa magie et les conduira aux cimes où la Beauté se révèle.
« Une source empiriquement donnée de progrès dans les idées morales est le prestige et l’influence des hommes supérieurs, écrit Boutroux. Par la puissance de leur intelligence, par leur énergie, par la forme saisissante dont ils savent revêtir leurs conceptions, par la durée et la grandeur de leurs œuvres, ils fixent l’attention des hommes et déterminent parmi eux des impressions et des réflexions qui conservent, fixent et développent les vues nouvelles <ju’ils ont apportées. »
Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir.
Comme aux plus beaux temps de la Grèce philosophique, quand enseignaient les Socrate, les Platon, les Aristote, les jeunes gens de la France actuelle
ont subi le charme de maîtres éloquents et grands. Ce qu’ils leur ont demandé, c’est bien plus la vérité active et vivante que la formule abstraite. Ils ont voulu la leçon de vie, pour pratiquer la vie; ils ont aussi voulu des héros présents, des êtres réels, pour les admirer et pour les suivre. Une noble cause, un noble programme, un noble modèle, une noble devise, le bien enseigné, le bien embelli, le bien réalisé; bref, un idéal : voilà ce qu’ils ont demandé. Au fond de leur cœur, le faisant battre, se trouve l’aspiration ardente qui faisait dire à saint Augustin et à tant d’autres : « Ce que ceux-ci et ceux-là ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas.î^ — Je le ferai! »
(( Quelle que soit la carrière que vous embrassiez, disait Pasteur à des étudiants, proposez-vous un but élevé. Ayez le culte des grands hommes et des grandes choses. » De fait, la vie des grands hommes nous retrace la leçon et l’exemple du devoir. Elle nous les montre, eux aussi, à la poursuite de l’idéal. Elle nous prêche l’unité du but et la vigilance à réduire en moyens toute chose, tout événement : vertus et défauts; joies et tristseses, pour s’avancer d’un pas plus sûr vers le but immortel qu’on s’est fixé; la nécessité de faire des sacrifices pour le succès de l’idée; l’obligation de se dévouer jusqu’à l’immolation, afin que, par sa vie autant que par sa mort, l’idéal triomphe et que la vertu, parée de ce nouveau trophée, resplendisse plus attrayante aux yeux des irrésolus et des faibles, selon le mot du poète :
Les rêves dont je meurs ^ des fleurs en ont germé.
Dans les livres de morale, le bien nous apparaît în >ahstracto, comme une froide entité; dans la vie d’un
grand esprit et d’un grand cœur, il revêt une forme concrète et séduisante. On le voit d’abord à l’état de velléité peut-être, car l’homme ne naît pas grand, il le devient, puis à l’état de résolution, puis de lutte et, finalement, de conquête. « La présence de tels hommes est vivifiante comme l’air des 'montagnes, leur parole est rafraîchissante comme une pure fontaine. Les* avoir connus, c’est avoir profité. Fréquenter un saint est le moyen de devenir saint; la société d’un vaillant caractère* propage la vaillance; celle d’un grand esprit propage la lumière. Le vivant seul produit le vivant. » (Mgr Spalding.)
En tout ordre de choses, nous allons de l’admiration à l’amour et de l’amour à l’imitation. Lorsqu’Hippolyte Flandrin parlait de Raphaël, il semblait entrer en extase : « Raphaël, Raphaël! » s’écriait-il. C’était tout. Mais son silence révélait, mieux que toute parole, son culte enthousiaste. Et,, autant qu’il le pouvait, il s’efforçait de reproduire le grand modèle.
Les grands hommes qui furent les maîtres de la jeune génération peuvent se ranger en deux catégories : les morts et les vivants; ceux qui ont une action posthume, ceux qui ont une action , présente, ceux qui ont créé des sources de vie, lesquelles, eux disparus, coulent toujours, et ceux qui maintenant encore, créent la vie.
A peine ose-t-on mettre Jeanne d’Arc au nombre des premiers, tant elle est présente et vivante au milieu de nous.
Jeanne d’Arc, c’est, aujourd’hui, le nom le plus populaire de France; c’est le nom du chef. Après
cinq siècles, son image — et plus que son image, son âme, — est revenue planer sur la France. Elle passe et repasse, avec sa bannière sur laquelle sont brodés les noms bénis de Jésus et de Marie; avec sa vaillance qui agit; avec son enthousiasme qui entraîne, avec ses ordres et ses devises. « Les gens d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire. Il faut bien besoigner cette année, car il y a beaucoup à faire. Plutôt maintenant que demain; plutôt demain qu 'après. )) On la voit, on l’entend, on la suit. Peu à peu, elle nous rallie autour des causes pour lesquelles elle combattit et mourut : Dieu, l’Eglise, la Patrie. Parce qu’elle aime Dieu et l’Eglise, elle fut patriote plus ardente et sauva la France. Lorsqu’elle parut pour la première fois, à une époque sensuelle et sans pitié, elle, le type de la chrétienne bonne, tendre et pure, elle amena la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims, deux des plus grands événements de notre histoire, et prépara le règne unificateur de Louis XI.
Quand des profondeurs du lointain passé, son culte revint parmi nous, il raviva du même coup les autres cultes nommés tout à l’heure. Jeanne est envoyée de Dieu, elle est fille de l’Eglise, elle sauve la Patrie. D’un mot, Jeanne est une chrétienne. Et elle est une Française. Elle incarne la race.
« Etudiez Jeanne d'Arc, méditez sa vie, sa mort, sa verve charmante, sa chevalerie, son génie mystérieux, son sacrifice. Cette jeune parente de Racine et de Pascal, plus pure qu'eux, parente toute proche de saint Louis et de saint Vincent de Paul et sœur de tous nos soldats morts pour la patrie, vous donnera le mot de
nos destinées dans le passé et dans l'avenir. .. Aujourd’hui, les trésors de la race apparaissent, les sources souterraines se sont mises à jaillir, les plus belles vertus refleurissent et toutes les ailes se déploient. Jeanne d’Arc est éternelle. La vierge d’Oriléans, le phénix des Gaules, renaît de ses cendres. » (M. Barrés.) Combien ont été orientés par elle vers le catholicisme. C’est Péguy qui, ensuite, l’a merveilluesement chantée; c’est Juliette Adam qui « a réappris d’elle et de Clotilde, de Geneviève, ' de Jeanne Hachette, le signe par lequel elle avait accompagné ses premières prières chrétiennes : Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. )).Ce sont tant d’autres, surtout parmi les Jeunes.
Avant que les tintements du tocsin, en l’aprèsmidi du août i9i4, eurent fait l’union de tous les cœurs français et ravivé les flammes patriotiques, Jeanne d’Arc avait, du piédestal de ses statues, commencé le miracle. Dès que les jeunes eurent retrouvé Jeanne, ils voulurent à chaque mois de mai, porter rhomnq^ge de leur culte et déposer leurs fleurs devant ses images, comme pour mieux méditer « l’enseignement de l’héroïne et de la sainte, son génie et son sacrifice. )) Cher et pieux pèlerinage qui ne s’accomplit pas sans obstacle. Il fut défendu en i9o8, en i9o9, en i9io, en i9ii. Enfin, èn i9i2 et depuis, les voies se firent libres, et la manifestation désirée s’accomplit dans sa solennelle beauté. Impossible d’oublier ce spectacle. Des milliers et des milliers d’adolescents et de jeunes hommes, droits, fiers, silencieux; chaque groupe ayant ses gerbes de fleurs. C’était la France tout entière qui se recueillait, reprenait possession d’elle-même, pensait de grands souvenirs et méditait de grandes
choses. Le cortège passait devant la statue de Strasbourg. Et depuis quatre ans, ces adolescents et ces jeunes gens, revêtus de Tuniforme et des couleurs de France, sous Tégide de Jeanne d’Arc, se forment en vaillants cortèges, déployant toute la force qu’on devinait jadis concentrée en eux, font face aux barbares et peu à peu mais sûrement les repoussent. Plus d’innocentes fleurs entre leurs mains, mais des armes de mort pour la vengeance du droit et le triomphe de la justice. C’est dans nos mains que seront les branches du laurier, quand nos fils, nos frères et nos jeunes amis reviendront vainqueurs. Alors, nous retournerons « au pieux rendez-vous, devant la sainte de la patrie et la fleur de notre sang, autour de la plus pure, de nos gloires )) et nous verrons bien que « nous portons en nous son exemple et, fût-ce à notre insu, les impulsions mêmes qui l’avaient mise en mouvement. » (M. Barrés.)
Jeanne d’Arc est un astre unique de beauté dans le chœur céleste qui dirige la marche de la jeunesse française. L’un de ceux qui contribuèrent le plus à faire monter cet astre à notre horizon est Mgr Dupanloup. Evêque d’Orléans, de la ville sauvée par Jeanne, il s’adonne dès l’abord à propager le culte de la libératrice. Il célèbre l’héroïne plus qu’elle ne l’avait été jusque-là et déjà il l’entrevoit comme la sainte nationale. Il est le premier à vouloir nimber le front de Jeanne du diadème de la sainteté.
Mais parmi ceux qui ont conseillé, stimulé, aimé les jeunes, qui mettre au-dessus de cet évêque? Maître de catéchismes, supérieur de Petit Séminaire et du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet
OÙ affluent les adolescents de Paris et lelite de toute la France, prédicateur entraînant, directeur de conscience très recherché, écrivain clair, incisif, éloquent, ce qu’il poursuit avant tout, c’est l’œuvre sans pareille de l’éducation, ce qu’il voit partout, c’est l’ame de l’enfant et du jeune homme. « On sauverait le monde si on se donnait à la jeunesse », écrivait-il dans son «Journal intime ». Pour lui, il se donna de toute son âme à la jeunesse: l’amour des jeunes fut la grande passion de sa vie. Cela était manifeste. Aussi Grégoire XVI, l’accueillant un jour à Rome, lui tendait les bras en disant : « Tu es apostolus juventutis, vous êtes l’apôtre de la jeunesse ». Qu’on lise son magistral traité de l’Education^ qu’on se reporte aux Souvenirs de SainUNicolaSf consignés par un de ses anciens élèves, on verra le secret de sa méthode qui était un mélange de fermeté et de bonté, dominé par la sainteté. « J’avais rencontré l’homme de Dieu, l’ami de Dieu et un père », dit-il lui-même d’un protecteur de son enfance. Pour combien d’enfants et d’adolescents devint-il à son tour « l’homme de Dieu, l’ami de Dieu et un père ))? Bien qu’il soit depuis longtemps dans la tombe, son. action se continue, car il a formé une multitude de mères à leur tâche d’éducatrice, car il a révélé à une foule d’éducateurs la grandeur de leurs fonctions, car il a équipé une armée de jeunes qui ont combattu sur tous les points de la France et qui ont donné du jeune homme chrétien un type qui s’est continué, trop noble qu’il était pour ne pas créer d’imitateurs. Pour savoir tout le bien que peut faire un initiateur charitable aux jeunes âmes, il n’avait eu qu’à se rappeler les protecteurs rencontrés
surtout. Et montrant sa blanche tunique dominiau début de sa vie, en particulier M. Borderies, lutur évêque de Versailles et le duc de Rohan. Du premier, il a écrit : « J’avais trouvé quelqu’un qui m’aimait et qui m’estimait, quelqu’un qui aimait et estimait ce qu’il y avait de bon en moi pour le rendre meilleur. Il en avait l’espoir, le désir, et me le faisait sentir... C’est tout le secret de l’action sur les âmes (i). ))
Parlant du duc de Rohan, il s’exprime ainsi : (\ Et le duc. de Rohan, venant m’élever, m’ennohlir, ouvrir à mon cœur de si doux, de si nobles horizons (2). »
Et maintenant, toute une constellation très brillante d’amis des jeunes : Lacordaire, Montalembert, Ozanam. Depuis qu’ils ont paru, une nouvelle beauté brille dans l’ame et sur le front des jeunes Français : quelque chose d’aussi noble que la chevalerie, d’aussi aimable que la distinction et la grâce, d’aussi fort que le sacrifice, d’aussi grand que la sainteté. Tous trois ont influé sur la jeunesse de France par l’exemple de leur jeunesse à eux, qui fut admirable et par l’amour et le dévouement que, une fois grandis, ils n’ont cessé de témoigner aux jeunes, dans leurs discours, dans leurs écrits, dans le don quotidien de leur vie.
Le premier des trois par Tâge, par la sainteté et peut-être par le talent, Lacordaire, avait hérité du ciel une âme riche de tout ce qu’il faut pour captiver les autres âmes et les entraîner :
(1) Mgr Dupanloup, Journal intime, p. 26.
(2) Id., p. 159.
a Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d’élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n’était que l’enveloppe d’une âme qui semblait prête à déborder, non seulement dans les libres combats de la parole publique, mais dans les épanchements de la vie intime. La flamme de son regard lançait à la fois des trésors de tendresse et de colère; elle ne cherchait pas seulement des ennemis à combattre et à renverser, mais des cœurs à séduire et à conquérir. Sa voix si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d’une infinie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il portait le sceau de la double royauté de l’âme et du talent. Il m’apparut charmant et terrible, comme le type de l’enthousiasme et du bien, de la vertu armée pour la vérité. Je vis en lui un élu, prédestiné à tout ce que la jeunesse a désiré le plus : legénie et la gloire (i). »
Ce portrait de Lacordaire est tracé par Montalembert : on y devine la main d’un ami. Depuis sa première communion jusqu’à sa vingtième année, Lacordaire avait vécu loin de Dieu par la pensée, mais dans cet éloignement même, son âme était demeurée pure. (( Quand j’étais dans le monde, disait-il, je n’ai aimé que la gloire. » Une fois revenu à Dieu, il aime mieux l’amitié que la gloire, la liberté que l’amitié. Dieu, « la beauté qui ne trompe pas », plus que tout. Sur son lit de mort il faisait cette confidence : (( Il se peut que quelque mouvement d’amour-propre se soit glissé dans mes actions, mais c’est à mon insu... Il me semble bien que j’ai tou-
(1) Montalembert, le Père Lacordaire^ p. 13-14.
jours voulu servir Dieu, l’Eglise et Notre-Seigncur Jésus-Christ. J’ai aussi beaucoup aimé, obi oui, beaucoup, les jeunes gens; mais le bon Dieu sauraitil, m’en faire un reproche »
Que les jeunes restent à jamais ses disciples. Dans ses Lettres à des jeunes gens, ils trouveront l’enseignement religieux mêlé aux doux épanchements du cœur; dans ses Lettres à un jeune homme sur loi vie chrétienne, ils apprendront l’amour qu’ils doivent porter à Notre-Seigneur Jésus-Christ, à l’Eglise et à la sainte Ecriture; dans ses Conférences, ils étudieront, sous une forme qui, malgré tout, n’a pas trop vieilli, l’immortelle doctrine du salut; dans son petit livre sur Sainte Madeleine, ils découvriront les trésors qu’offre l’amitié chrétienne; dans sa vie par le P. Chouarne et par Foisset, ils apprendront quelles sont les grandes causes qu’un homme et un chrétien doivent servir.
Plus ils fréquenteront ce maître, plus ils le trouveront incomparable; plus ils suivront ce guide, plus ils parcourront en sûreté leur chemin.
On peut lui appliquer le mot qu’il a écrit de saint Dominique : « A l’heure des hésitations entre les deux routes, heureux celui à qui apparaît soudain la physionomie du grand moine. » C’est le héros de toutes les causes catholiques, le chevalier de toutes les grandes entreprises humaines, respirant la force et la tendresse, « fort comme le diamant, tendre comme une mère )), tout dévoué au service de la jeunesse, lui montrant le but, l’encourageant à l’atteindre, lui enseignant les nobles passions, afin de mieux lui apprendre à vaincre les mauvaises. Dans Ja vie civile, il est avocat, journaliste, député, maî-
tré d’école, académicien; mais au milieu d’une vie si humainement active, il demeure éminemment prêtre et religieux, conférencier incomparable, merveilleux apologiste, directeur énergique des jeunes consciences, écrivain éloquent, directeur d’école traditionnel et novateur. En lui, ce qu’il y a de plus beau et de plus surprenant, c’est la vie intérieure, la vie du Christ en lui. S’il n’a pas dépouillé le vieil homme, il l’a transformé dans l’homme nouveau qui est le Christ. Il est fier et nul n’est plus humble; il est volontaire et nul n’est plus soumis, il est impétueux et cependant maître de lui et très mortifié; il est épris des idées de droit et de justice et il endure avec une admirable patience la persécution; il aime la gloire et il s’en voudrait de dérober à son divin Maître un seul rayon de gloire; le culte de l’honneur lui est cher comme à aucun chevalier et il chérit d’amour les plus extraordinaires mortifications. Homme des temps nouveaux, il est enraciné dans le passé. Il est du peuple, il aime le peuple, il va au peuple, il étudie ses souffrances et ses aspirations; il entre à plein pied dans la question sociale jusqu’à lui si peu éclairée. Lui-même est arrivé à ses croyances catholiques par ses croyances sociales. A son tour, il montrera d’une façon surprenante pour l’époque, tout ce que peut et tout ce que fait le catholicisme pour la solution de la question sociale. Pendant que Montalembert et Dupanloup se laissent absorber dans les luttes pour la liberté d’enseignement, lui a deviné l’importance des conflits prêts à naître dans le monde industriel. Il ne craindra pas de discuter ces problèmes du haut de la chaire de Notre-Dame. Peut-être est-ce là, dans cette
grande tribune, que le P. Lacordaire est surtout admirable. Il y est monté, grâce à la jeunesse, grâce aux démarches d’Ozanam et de ses amis; et toute la jeunesse intellectuelle de France s’est rangée autour de sa chaire, pour le soutenir de sa sympathie et surtout pour y recueillir d’immortelles leçons de doctrine et de dévouement. Quels accents il sait trouver pour convaincre et entraîner les âmes, pour respecter la dignité de l’homme et affirmer la supériorité du chrétien! « Vous êtes Français, philosophes, libres et fiers Je le suis comme vous. » Libre surtout. Et montrant sa blanche tunique dominicaine, il s’écrie : « Et cette robe aussi est une liberté. » Mais il est surtout disciple et prédicateur du Christ, et il ne parle que pour lui recruter des serviteurs. Entre ses mains, la liberté n’est qu’un instrument pour procurer la gloire de Dieu. Vous êtes libres, dit-il aux jeunes, écrivez; vous êtes libres, enseignez; vous êtes libres, faites la charité, allez visiter le pauvre; vous êtes libres, associez-vous; vous êtes libres, glorifiez le Christ en tout et par-dessus tout. Et pour tout soumettre à l’empire du Christ, ili révèle aux jeunes toutes les grandeurs et les possibilités qui sont en eux.
Qu’il y aurait à dire si l’on entrait dans le détail de l’action exercée sur les jeunes par Lacordaire!' Combien de jeunes nous rediraient la parole écrite par Pierre de Lescure dans Ma conversion : « Grand moine, vous m’avez fait entendre votre Maître, vous m’avez le premier initié au vrai Christ »!
Dès le moment où ils s’aperçurent pour la première fois, dans les bureaux de VAvenîr, Lacordaire
et Montalembert furent inséparables. Il leur sembla tout de suite qu’ils avaient en commun un long passé de souvenirs et d’émotions. Ils s’unirent pour devenir plus hommes et plus chrétiens et pour travailler à former, en plus grand nombre possible, des hommes et des chrétiens. Dans sa jeunesse, Montalembert est un modèle pour les jeunes; dans sa maturité et dans sa vaillance, il les reçoit, il les recher- ’ che pour éveiller en eux toutes les pensées et toutes les aspirations que la nature et la grâce peuvent mettre dans une âme, pour leur persuader que la beauté de la vie est de travailler et de s’immoler à J une grande cause. ‘
Homme des enthousiasmes et des réalisations^ héros sans peur et sans reproche, âme antique et croisé des temps modernes, bénédictin laïque et fier chevalier, précurseur du catholicisme social et amant du moyen âge, il attire les regards et la sympathie par son extraordinaire physionomie.
A l’âge de quatorze ans, il s’est tracé un but r (( travailler dans la vie publique, par la parole et par la plume, à défendre l’Eglise et la liberté. )) Etudiant à Paris, il consacre toute sa vie à la prière, à l’étude, (quinze heures par jour), à sa mère et à ses amis.
(( Que ne puis-je, s’écrie-t-il, me laisser absorber par la seule passion qui me semble digne du cœur de l’homme, celle de Dieu et des choses divines! »
A vingt ans, il écrit tristement : « Me voilà
homme et rien ». Homme, il l’est, dans la plénitude du mot et non seulement par les années. Mais il est loin d’être rien. L’époque est mauvaise. H constate au milieu de la jeunesse « une impiété et une impu-
reté qui l’effraient ». Une fois, passant dans la rue,, il s’est entendu désigner ainsi : « Voilà un jeune homme qui fait ses Pâques. » Va-t-il reculer et suivre le troupeau L’abbé Dupanloup lui écrit : a Seul sur le champ de bataille, vous devez combattre, comme vous l’auriez fait sous les murs de Jérusalem. » Ainsi fait-il. Le premier, il s’est proclamé devant la France du xix® siècle, a catholique tout court. » Pour cela il choisit la solennelle circonstance que lui offre le procès de l’Ecole libre, et devant le président de la Chambre Haute, il proclame son titre de catholique. « Le nom que je porte, ce nom qui est grand comme le monde, le nom de catholique... » Il ne veut pas du nom sans les actes. Lorsque, au lendemain de la Révolution de juillet, il avait vu a la croix arrachée du fronton des églises de Paris, traînée dans les rues, précipitées dans la Seine, aux applaudissements d’une multitude égarée », il avait juré de réparer ces outrages, a Cette croix profanée, s’écriait-il un jour, je la 'ramassai dans mon cœur et je jurai de la servir et de la défendre. » Toute sa vie il la défendit par la parole, par la plume, par l’action. A chaque fois qu’il rencontra un jeune homme, il s’inclina vers lui et lui donna le meilleur de sa pensée et de son cœur. Brave, il prêche la bravoure, a Si vous, saviez quelle peur ont les méchants de ceux qui n’ont pas peur! Soyez homme, et pendant que la peur s’en va, bêlant ses niaises lamentations, tendez à votre frère une main et posez l’autre sur votre épée. »
Chaque soir, jeune lui-même, il ouvre son salon aux jeunes. On y parle de religion, de philosophie, de littérature, on s’y encourage \ aimer le Christ et
à servir toujours plus complètement sa religion sainte.
Un des plus assidus à ces réunions est Ozanam. Comme Lacordaire et comme Montalembert, il mérite d’être rangé parmi les guides les plus illustres de la jeunesse, tant par l’exemple de ses premières années que par l’emploi de sa vie d’homme si tôt interrompue. Montalembert est le croisé; Lacordaire le moine; Ozanam est tout près de nous, l’un de nous; c’est (( un homme du siècle avec un cœur de prêtre )).
Venu de Lyon à Paris, il commencé ses études de droit en i83i. On ne vit jamais un plus rude travailleur. Pendant cinq mois, il travaille régulièrement dix heures par jour, sans compter les cours; il alla même jusqu’à travailler dix-huit heures par jour, quand il s’agit de préparer son agrégation. A seize ans, il a l’idée d’établir une démonstration de la vérité catholique par l’antiquité des croyances historiques, religieuses et morales. Dans ce but, il apprend les langues : il en saura une douzaine. De plus, il s’agit de « savoir assez passablement la géologie et l’astronomie pour pouvoir dicuter les systèmes chronologiques et cosmologiques des peuples et des savants, d’étudier l’histoire universelle dans toute son étendue et l’histoire des croyances religieuses dans toute sa profondeur. » C’est à cette même époque qu’il écrit : <( Quant à moi, mon parti est pris; ma tâche est tracée pour la vie. »
H Je me dis qu’il est grand le spectacle auquel nous
sommes appelés; qu’il est beau d’assister à une époque aussi solennelle; que la mission d’un jeune homme aujourd’hui dans la société est bien grave et bien importante. Loin de moi les pensées de découragement 1 Les dangers sont un aliment pour une âme qui sent en elle-même un besoin immense et indéfini que rien ne saurait satisfaire. Je me réjouis d’être né à une époque où j’aurai à faire beaucoup de bien, et alors je ressens une nouvelle ardeur pour le travail. »
Il assiste aux conférences d’histoire ecclésiastique que l’abbé Gerbet a établies sur sa demande, suit le cours d’économie politique, est admis dans « la société des Bonnes Etudes », il écrit ses réflexions sur la doctrine de Saint-Simon qui lui valent les réflexions de Lamartine; il compose un essai sur saint Thomas de Cantorbéry et sur Bacon, intitulé Deux Chametiers. « Impossible, écrit-il, qu’il y ait une réunion, une conférence de droit ou de littérature sans que je la préside; cinq ou six recueils, des journaux me demandent des articles. » Cependant il mène de front son doctorat en droit et sa licence ès lettres : à vingt-trois ans, il est docteur en droit et docteur ès lettres.
Pendant un an, il a éprouvé de violentes tentations contre la foi. Son angoisse est grande : « Oh! combien je souffrais,' dira-t-il, car je voulais être religieux. » Il prie, il étudie, il consulte un prêtre ami. L’épreuve cesse.
Le voici professeur au Collège de France où il s’attache à montrer que nous sommes redevables de notre génie et de notre civilisation à nôtre éducation chrétienne et que, en particulier, les idées de liberté, de fraternité et d’égalité que notre âge croit avoir
découvertes a sont descendues du Calvaire )). Mais il n’est pas seulement historien et apologiste, et son action ne se confine pas entre les murs du Collège de France : maître incontesté des jeunes catholiques français, il s’occupe à chercher les moyens de défendre sa foi et sa vertu, il établit et propage les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, et, non sans quelque hardiesse, aborde la question sociale et lui cherche une solution; accomplissant ainsi, par tous les moyens en son pouvoir, le double apostolat de la charité compatissante et intellectuelle.
Sous la diversité des formes, il n’a poursuivi qu’un but : le règne du Christ dans les âmes et dans la société. C’est dans les jeunes âmes qu’il a surtout voulu l’établir. D’elles, il éloigna le mal en les préservant du malheur de Fisolement et des mauvaises compagnies; en elles, il dépose les germes du bien en y mettant la lumière et en protégeant leur pureté par l’exercice de la charité. Déjà marqué de la mort, il se traîne un jour dans sa chaire, et à la jeunesse qui l’entoure en rangs pressés, il peut dire : « Si je meurs prématurément, c’est à votre service ». Du fond de la tombe, sa voix s’élève de nouveau, et cette page de son testament continue l’enseignement de sa vie.
(( Je meurs au sein de TEglise catholique, apostolique et romaine. J’ai connu les doutes du siècle présent, mais toute ma vie m’a convaincu qu’il n’y a de repos pour l’esprit et pour le cœur que dans l’Eglise et sous son autorité. Si j’attache quelque prix à mes longues études, c’est qu’elles me donnent le droit de supplier tous ceux que j’aime de rester fidèles à une religion où j’ai trouvé la lumière et la paix. Ma prière suprême à
ma famille, à ma femme, à mes enfants, à tous ceux qui naîtront d’eux, c’est de persévérer dans la foi, malgré les humiliations, les scandales, les désertions dont ils seront témoins. »
Bien que je me sois déjà beaucoup attardé devant cette grande figure, je ne m’en détacherai pas avant d’avoir transcrit cette page de Lacordaire :
(( Nul homme de foi, au moins d’une foi éclatante, n’avait encore paru dans les chaires qui retentissent chaque jour d’applaudissements donnés à d’autres doctrines et à d’autres orateurs. Quarante ans d’absence à ces rostres de la littérature signalaient au mépris le génie épuisé des chrétiens de France. Ozanam y monte, il y monte à vingt-sept ans, et de cette bouche qui depuis déjà longtemps avait éveillé la charité endormie au sein de la jeunesse et créé la société de Saint-Vincent-de-Paul, il laisse tomber une parole où l’art le dispute à l’érudition. Rien n’est déguisé, ri<n n’est affaibli, de ce qui pourrait blesser les esprits, mal accoutumés à la présence et au courage de la vérité. L’orateur est jeune, il est sincère, ardent, instruit : Athènes l’écoute, comme elle eût écouté Grégoire ou Basile, si, au lieu de retourner dans les solitudes de leur patrie, ils eussent, au pied de l’Aréopage où prêchait saint Paul, ouvert ce trésor de goût et de savoir qui devait illustrer leurs noms. Ozanam avait encore son charme, un charme sans lequel il eût sans doute péri, mais qui, ajouté à ses autres dons, achevait en sa personne l’ouvrier d’une séduction prédestinée : il était doux pour tout le monde et juste envers l’erreur.. .
(( Cher monsieur Ozanam... vous fûtes le maître de beaucoup, le consolateur de tous... Le pauvre vous vit à son chevet, la tribune littéraire debout devant une gé-
nération, et la presse, cet autre instrument du bien et du mal, eut en votre personne un honnête et religieux artisan... Demeurés derrière vous, nous n’avons plus la joie de vous voir et de vous entendre; mais il nous reste encore celle de vous louer, et la joie plus grande encore de vous imiter de loin, si Dieu le permet. )) (Lacordaire, Notice sur Ozanarru)
Lacordaire, Montalembert, Ozanam. Trois noms illustres, trois ancêtres de la génération actuelle. S'ils n'avaient pas paru, le mouvement religieux de la jeunesse ne pouvait pas se produire dans les conditions que nous avons étudiées : ils sont à la fondation de l'édifice et aux racines de l'arbre, jouant ce rôle de patrons et de modèles, si bien décrit par l’un d’eux :
(( Ce n’est pas Æi bâton fragile qu’il nous faut pour traverser la vie. C’est nous-mêmes qui avions besoin de voir parfois des hommes plus grands et meilleurs dont le pied frayât le sentier, dont l’exemple encourageât et enorgueillît notre faiblesse... w
c( Un patron est un idéal qu’il faut se proposer, un type supérieur qu’il faut réaliser, une vie qu’il faut continuer, un modèle sur terre et un protecteur au ciel. ))
Lacordaire, Montalembert, Ozanam! Bien longtemps encore, la jeunesse de France vivra de leurs travaux et de leurs vertus, les entendra par le souvenir, par cet écho qui se propage dans les âmes une fois qu’a retenti dans une nation une voix prédestinée à révéler avec éloquence la beauté du Christ et la divinité de l’Eglise.
Le P. Gratry a sa place ici. « Grand esprit et noble cause », disait de lui Léon XIII au cardinal Perraud. Et quand le cardinal Perraud consacra un volume à redire la vie et Toeuvre du P. Gratry, le cardinal vicaire Parocchi lui écrivit que son héros était <( un des plus éminents hommes du siècle, digne d’être comparé aux grands esprits du siècle de Louis XIV. » Au sortir de l’Ecole Polytechnique, le P. Gratry fut, pendant plusieurs années, professeur de rhétorique au petit séminaire de Strasbourg, il fut supérieur de Stanislas, il fut aumônier de l’Ecole Normale Supérieure. On peut dire que toute sa vie fut vouée au service de l’adolescence et de la jeunesse. Il exerça sur elle un ascendant immense. Par ses goûts, par son éducation, par les missions qui lui furent confiées, c’est à la jeunesse instruite qu’il s’adressa surtout. Ajoutons : à la jeunesse qui était décidée à faire de sa vie une ascension. Commençant le plus célèbre de ses livres : Les samrœSj il écrit :
(( Ces conseils ne s’adressent pas à tous : un très petit nombre d’esprits, dans l’état actuel du monde, en sont ou en voudront être capables.
« Ils s’adressent à cet homme de vingt ans, esprit rare et privilégié, cœur encore plus privilégié, qui, au moment où ses compagnons d’études ont fini, comprend que son éducation commence; qui, à l’âge où l’amour du plaisir et de la liberté, du monde, de ses honneurs et de ses richesses entraîne et précipite la foule, s’arrête, lève les yeux et cherche, dans l’immense horizon de la vie, au ciel et sur la terre, l’objet d’un autre amour.
<v Je suppose que je m’adresse à cet homme. C’est
à lui seul que je parle ainsi. » Ainsi aurait-il pu dire de tous ses écrits et de tous ses discours. Et quel était le thème qui revenait toujours sous sa plume et sur ses lèvres? Un de ses anciens élèves de Normale nous le dira :
(( Monter, monter plus haut, monter encore, monter toujours;
(( Aller de l’égoïsme au sacrifice, de la vie naturelle à la vie transfigurée, du bien au mieux;
« Creuser dans son âme par le recueillement et par une attention plus fidèle à la grâce divine de nouvelles profondeurs;
« Se renoncer toujours davantage pour entrer davantage dans la vie universelle de la charité;
« Nourrir sa pensée de la substance de la pensée divine, en faisant chaque jour à la lecture des saintes Ecritures, et particulièrement de l’Evangile, une place privilégiée au milieu même de la vie la plus laborieuse;
(c Trouver dans la prière, dans la pureté de la vie, dans les relations plus fréquentes avec Jésus-Christ vraiment présent dans l’Eucharistie, le moyen infaillible de connaître mieux la vérité et de devenir plus capable de la communiquer aux âmes;
« Avoir pour ces âmes rachetées du sang d’un Dieu, un amour généreux, tendre, dévoué;
« Ne rester étranger à aucune des souffrances de l’humanité, et se pénétrer à leur égard des sentiments de celui qui avait « compassion des foules : Misereor super turham. »
Et maintenant, à travers la mort et la tombe, Gratry continue de vivre au milieu des jeunes, il s’adresse à eux dans toutes les pages de ses livres et, plus intimement, dans le secret de leurs âmes. In-
nombrable est la postérité de ses fils spirituels, de ceux qui, en France et partout, lui doivent la vie de Famé. Quel jeune homme n’a pas lu Gratry? Lequel n’a pas reçu de lui l’étincelle d’un plus grand amour? A tant de citations qui seraient possibles, je n’en donnerai qu’une. Elle est de Giosue Borsi, ce jeune Italien converti à la foi, qu’on a nommé le Psichari d’outre- Alpes, qui est glorieusement tombé sur le champ de bataille et dont une main pieuse a recueilli les écrits épars, promesse d’une belle œuvre littéraire :
(( J’ai dévoré les opuscules de Pascal, merveilleux, et j’ai lu avec une émotion indescriptible le Commentaire sur VEvangile selon saint Matthieu, de Gratry, un livre stupéfiant, révélateur... »
Et à un ami qui lui a envoyé Les Sources :
a Aucun don ne pouvait m’être plus agréable, ni me faire plus de bien que cet admirable volume de Gratry. C’est assurément la Providence qui vous a inspiré de me l’envoyer. Les Sources sont devenues mon livre. Je l’ai lu et relu avidement une vingtaine de fois. Il m’a transformé, m’a comme ouvert les yeux, m’a fait entrevoir des profondeurs de savoir et de vérité que je ne soupçonnais même pas (i). »
Il semble que Gratry lui-même avait deviné cette filiation qui devait surgir de sa tombe. N’a-t-il pas écrit :
(( Je laisse à tout être humain que j’aie jamais salué ou béni et à qui j’aie jamais adressé quelques paroles
(1) Giosué Borsi, Lettere dal fronte, p. 49. 139-140.
274 le renouveau catholUque
d’estime, d’affection ou d’amour, l’assurance que je l’aime et bénis deux ou trois fois plus que je ne l’avais dit. Je lui demande de prier pour moi, pour que j’arrive au royaume de l’amour, où je l’attirerai aussi par l’infinie bonté de notre Père. J’étends ceci à tous mes amis inconnus et à venir, et aussi loin que Dieu me permet de l’étendre, omnibus hominihus (saint Paul). Je les salue tous devant Dieu, je les bénis du fond du cœur, je leur demande de prier pour moi, et j’espère que je serai près d’eux, et avec eux, après ma mort, plus que pendant ma vie ! Et à revoir auprès du Père ».
Un nom ne doit pas être séparé de celui de Gratry : c est le nom d'Henri Perreyve, son disciple et son ami. Nature exquise, prêtre incomparable, dont on a pu écrire au cinquantième anniversaire de sa mort : « Pia ejus memorîa ut odor lilii flagr^uïntî's Eoclesiam gallîcam nunc etiam circumvolat. Sa douce mémoire continue d’envelopper l’Eglise de France d’un parfum lilial. » Lui aussi fut le prêtre conseiller et l’appui des jeunes âmes, de ses élèves du lycée, de ceux qui venaient entendre, sa parole dans les églises de Paris, de ceux, très nombreux, que fascinait son âme ardente, partout où il se rendait. Et il le demeure encore pour une multitude. Chéri comme un fils par le P. Gratry, par Lacordaire et par Montalembert, il semblait avoir hérité quelques dons de ces hommes illustres, et il exerçait pour le plus grand bien de ceux qui l’abordaient une séduction irrésistible.
Longue encore est la liste de ceux qui, dans le passé, ont frayé la voie aux jeunes catholiqnes de l’heure présente. Peu de noms y méritent une place
plsu honorable que ceux des Pères de Ravignan, Olivaint, Ducoudray.
Dans sa jeunesse, Xavier de Ravignan avait cette devise : « Soyons distingués ». Invité des réunions mondaines, officier de cavalerie, substitut du procureur du roi, il fut vraiment distingué. Une fois religieux, il garda, en lui donnant une autre expression, son culte de la distinction; il fut distingué comme conférencier et comme directeur. Emule de Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame, quoique possédant un autre genre oratoire, il fut très suivi des jeunes. Lui-même se complaisait à énumérer les groupements de jeunes auditeurs qui l’entouraient :
(( Le concours a été fort nombreux et très remarquable par la qualité d’un bon nombre de personnages distingués, ministres/ du roi passés ou présents, pairs, députés, académiciens, protestants notables, étrangers de rang, une 'foule de jeunes gens des écoles ou du monde. »
Une autre fois, rendant compte de sa mission au R. P. général de la Compagnie, il écrit :
« J'ai reçu une lettre très bien tournée au nom des élèves de philosophie du lycée Saint-Louis à Paris. Les proviseurs et professeurs de l’Université menaient presque tous leurs élèves de philosophie aux conférences. Il paraît qu’une bonne influence en résultait. Vingt élèves de la grande Ecole normale universitaire de Paris sont depuis un an ou deux chrétiens pratiquants; et eux et d’autres suivent avec intérêt les conférences. On en parle à l’école dans un bon sens (i). » ^
(1) P. de Ponlevoy, Vie du P. de Ravignan, ch. ix.
Quant au P. Olivaint, sa vie se passa dans les collèges. Ancien élève de rEcole Normale, ramené à Dieu par les conférences du P. Lacordaire et du P. de Ravignan, il était bien fait pour comprendre les jeunes âmes et pour les former. Jusqu’au moment de son martyre sous la Commune, il fut recteur du Collège de Vaugirard, à Paris. Là, il ne veut plus être qu’ « un instrument de Notre-Seigneur, le :grand éducateur par excellence ».
Une de ses maximes favorites était que « l’on ne fait pas du surnaturel avec du naturel. » Non. Le surnaturel dépasse absolument le naturel et le naturel n’exige pas le surnaturel. Mais il le supporte. C’est pourquoi le P. Olivaint prêchera souvent les vertus naturelles et insistera devant les jeunes gens sur la nécessité de développer leurs facultés et, en particulier, la volonté, a Donne-moi ton fils, disaitil un jour à un ami; j’en ferai un homme. » Achevant sa pensée, il s’exprimait ainsi, dans un discours à la distribution des prix : a Mes enfants, quand vos parents nous disent : a Faites-nous des hommes, cela signifie pour eux . et pour nous : Faites-nous des chrétiens. » Pour en faire des hommes et des chrétiens, il les habituait à obéir, c’est-à-dire à vouloir, à conformer, par vue de foi et de raison, leur volonté à la volonté divine, manifestée par les supérieurs :
« Vouloir ainsi, c’est le sceau de la virilité. Devant Dieu, pour sa gloire et pour vos âmes, dans un temps comme le nôtre, il faut tendre continuellement à la force, fortifier en vous la volonté, former en vous des cœurs dévoués et de nobles caractères. Le tout, c’est d’être homme de caractère, et c’est là ce qui manque
aujourd’hui. Un homme ne domine pas par l’intelligence, et le mot volonté n’indique pas assez l’homme supérieur. L’homme supérieur, c’est l’homme de caractère. »
Les élèves le savaient. L^un d eux, hésitant à prendre une décision grave, et pressé par sa mère d aller consulter le P. Olivaint, répondait : a Oh! je sais bien que le Père ne me contraindra nullement, mais il me fera vouloir et je ne veux pas. » Il s était vite rendu compte du rôle que joue la volonté de lenfant dans l’œuvre de sa formation; il avait foi à l’éducation personnelle. Aussi, après avoir rappelé les conseils ou les préceptes que donnent la foi et la raison, il ajoutait :
(( Domptez-vous, Vince teipsum. Vous pouvez plus en quelque sorte que nous pour faire des hommes. Il faut • que le jeune aigle agite de lui-même ses ailes, qu’il tire lui -même de son cœur le noble essor qui l’emportera bientôt. Domptez-vous vous-mêmes : voilà l’effort qui doit vous élever à toute la dignité de votre nature. C’est peu de vaincre les autres... Mais prendre parti pour l’ordre et pour Dieu contre soi, venger contre soi les droits inviolables de Dieu, briser toutes les oppositions d’une nature mauvaise, soumettre les sens réyoltés, forcer la volonté par la volonté même à faire triompher la raison, la grâce et la foi : c’est donner le plus noble exercice à toutes les puissances de notre être; c’est avancer dans cette vie chrétienne qui n’est qu’un perpétuel combat... »
Etre homme : développer l’intelligence, fortifier la volonté, diriger le cœur, soumettre les instincts. Mais, laissé à ses propres ressources, l’homme est
bientôt à bout. Etre homme ne va pas bien sans être chrétien. « Vous ne savez pas comment faire, disait le P. Olivaint à ceux qui proclamaient leur faiblesse, voici Notre-Seigneur; dites-lui : A nous deux. » Et, ce disant il montrait le crucifix placé sur son prie- Dieu (i).
Pour continuer l’écho de sa .parole ardente, le P. Olivaint a laissé un livre : Conseils à dks jeunes gens qui doit être dans toutes les bibliothèques de jeunes.
S’il n’eût pas été enlevé par une mort tragique à l’aurore même de sa maturité, le P. Ducoudray eût sans doute laissé d’admirables écrits pour aider à la formation de la jeunesse. Mais il a parlé et agi. Il a appris à ses élèves à unir le travail et la piété, le travail qui est le labeur allant quand il le faut jusqu’à la souffrance, et la piété qui est la vie du Christ dans une vie humaine. Il a prêché d’exemple. Sa devise était : « Soyons bons religieux et nos élèves seront bons chrétiens. » Pour donner l’exemple autant que pour se sanctifier lui-même, il se reposait de ses tra- A^aux à l’école Sainte-Geneviève par une participation très active aux œuvres de charité dans les patronages et cercles du quartier. Le ciel lui avait départi les trois grands dons de l’éducateur : la sainteté, l’énergie et le charme. Son influence a été considérable (2).
On m’en voudrait sans doute et je m’en voudrais moi-même de ne pas adjoindre à ces trois religieux de la Compagnie de Jésus un de leurs frères les plus
(1) Cf. P. Clair, Pierre Olivaint^ cli. xii et xiii.
(2) P. Daniel, Léon Ducoudray, ch. vi et vil
illustres, le P. du Lac. Il fut longtemps le bTillant recteur de « la Rue des Postes ». Il n’etit qu’a paraître pour conquérir les sujets difficiles de son (mouvant royaume. Il succédait au P. Ducoudray, tombé le 24 mai, sous les balles des assassins communards.
(( Entre lui et les jeunes gens qu’attendait, pour la plupart, le métier des armes, la douloureuse épopée de 1870 était un lien qui, d’avance, rapprochait leurs âmes. La distinction de son extérieur et la dignité de sa tenue, la hauteur de son caractère et la fermeté de son esprit, la sensibilité de son cœur et le charme de ÿà parole, le rendaient merveilleusement propre au rôle qui lui était confié, et qu’il exerça jusqu’au jour où la persécution le contraignit à l’aller continuer sur la terre d’exil. Il savait commander et séduire, former des hommes et gagner des âmes : aucun de ceux qui l’ont conu pendant ces dix années, ne récusera mon témoignage (i). »
A ses élèves d’Arcueil, aux jeunes gens qu’il dirigeait à Paris et dans la province, le P. Didon déversait en jets de flamme la surnaturelle force qui remplissait son âme. Son désir est de former a des citoyens d’un patriotisme vaillant que l’âme du pays trouvera toujours prêts, dès qu’elle jettera un cri », et d’emplir les âmes de la foi chrétienne, comme d’une sève divine. Souvent il rappelle son programme : (( La volonté de Dieu est que nous accomplissions notre devoir. Or, jeunes gens qui m’écoutez, le connaissez-vous ce devoir Je le résume en trois mots que j’emprunte au plus éloquent des
(1) A. de Mun, Ma vocation sociale, p. 104-105.
apôtres, par conséquent à celui qui doit vous être le plùs cher, à saint Paul : « Tenez -vous debout dans la foi; agissez en homme et prenez de la force... Je n’admets pas que la jeunesse qui m’est confiée ressemble à des grains stériles qui se refusent à éclore... On n’équipe pas un soldat pour qu’il prenne position dans son lit... ))
Vous demandez comment nous faisons de ces natures des héros, de la race des géants. C’est en étouffant ces égoïsmes secrets qui tendent à les rabaisser dans leur âme et dans leur corps, et en rassemblant, en stimulant toutes les énergies dont elles sont ca^ pables. Nous vous les livrons alors, transformées et agrandies comme des statues debout sur leur piédestal, en plein ciel.
a Je ne veux pas être un vulgaire parleur, un académicien, un apôtre du bout des lèvres; je veux être un souffrant, un éprouvé, un martyr... Partout où je vis, il me faut de la clarté, mes tendresses profondes n’éclosent qu’à la lumière... Là où j’ai mis mon cœur, j’ai toujours voulu l’infini. Là était le secret de mes affections profondes; le reste est un détail... Notre tendresse est au-dedans, et elle s’élève en haut plutôt qu’elle ne se traduit par des témoignages extérieurs et sensibles...
(( Je voudrais déraciner votre vie de cette terre basse dans laquelle elle plonge des racines. Je voudrais la jeter en Dieu... La plus grande force, c’est un cœur immolé qui aime et qui souffre devant Dieu... Identifiez le devoir avec Dieu. Ce qu’il faut mettre comme une étoile au-dessus de sa vie, c’est le devoir, c’est le perfectionnement de soi-même... Eteignez les volcans sur la terre; laissez s’allumer l’étoile dans le ciel... Quotidie
morioT. Je sens ce qu’un tel mot renferme d’héroïque et de douloureux: mais il faut l’entendre quand même et le graver dans sa vie plus fermement que dans le monde... t)
(( Le P. Didon, ainsi que le remarque M. Tabbé H. Brémond, enlevait Pâme à ses propres misères par une rapide infusion d’héroïsme. ))
Il ne faudrait pas oublier ni mettre en rang inférieur parmi les amis des jeunes et les premiers excitateurs d’une renaissance catholique Mgr de Ségur et Mgr d’Hulst. Tous deux, membres distingués de l’aristocratie, tous deux prélats romains, se sont entièrement dévoués, avec les particularités réclamées par leur caractère propre, au service du jeune âge.
De bonne heure, Mgr de Ségur devint aveugle. Devant cette croix, son Fiat fut absolu. Jamais on ne l’entendit se plaindre; une douce joie ne le quittait pas. (( Je porte ma cellule avec moi )), disait-il en souriant. Mais, suivant le mot du Curé d’Ars, cet aveugle voyait singulièrement clair. Oui, dans les choses de Dieu et dans le secret des consciences. Il s’adonna surtout aux œuvres ouvrières, à la direction, et aux retraites, dans les collèges. Tous ceux qui, à Paris, vécurent de la vie catholique, il y a cinquante ans, le rencontrèrent et reçurent de lui conseil et appui. De son vivant déjà, son appartement de la rue du Bac était comme un sanctuaire où s’empressaient les âmes en quête de Dieu. Combien de jeunes vinrent y chercher la lumière; combien y apprirent l’art de vaincre leur égoïsme et de
se consacrer au. bien Dans les rares heures de recueillement qui lui étaient laissées, il composait ces opuscules substantiels de fond et vifs d’allure qui allaient ensuite stimuler l’ardeur chrétienne sur tous les points de la France. Il fit communier et il fit se dévouer. D’ailleurs conduira au Christ dans l’Eucharistie, c’était logiquement pousser au don de soi.
M. de Mun présente ainsi Mgr d’Hulst : « Un jeune prêtre appartenant à l’aristocratie, loin du centre traditionnel du monde religieux, cachait dans l’humilité d’une rue populaire, l’exercice de son héroïque charité. ))
D’abord vicaire à Saint- Ambroise de Paris, mêlé aussitôt très intimement au peuple, occupé et absorbé par un patronage, le futur prélat ne tarda pas, sur l’ordre de ses supérieurs, à suivre une autre direction. Ses hautes qualités d’intelligence le prédestinaient à vivre dans un milieu intellectuel et à donner l’impulsion à la jéunesse des écoles. Placé à la tête de l’Institut catholique de Paris, après avoir été en 1870 aumônier militaire d’un régiment de Mobiles, il y fut pendant de longues années l’homme qu’il fallait à ce haut rang. Il pouvait diriger ou suivre dans leurs études tous les maîtres de l’Institut, et il le fit. Par ailleurs, il se dévoua sans mesure à la direction de la jeunesse. Sous la réserve et la froideur d’une allure tout aristocratique, il portait une âme de feu et de tendresse. On a dit que c’était (( un volcan sous un glacier ». Devant les jeunes, il avait vite fait de dépouiller ce que ses dehors pouvaient avoir de distant, il devenait le plus accessible des pères et le plus simple des amis. Très instruit, préposé à un foyer intellectuel de pre-
mier rang, il contribua puissamment à glorifier l’Eglise devant les savants, à mettre en lumière les raisons de croire, à rendre les jeunes fiers de leur religion. Son grand service, au milieu de tant d’autres, fut d’avoir aimé les jeunes, et en les aimant, d’avoir plus fortement établi le catholicisme dans leur esprit et dans leur cœur.
Je le redirai : sans les hommes que je viens de nommer et sans tant d’autres (i), qui furent leurs émules et les ouvriers de la même tâche, le printemps religieux que nous essayons de décrire eût été impossible : ils ont préparé et ensemencé la terre où devaient croître les fleurs du ciel, ils ont déblayé le chemin où devait s’avancer l’Eglise triomphatrice. Au-dessus d’eux fut un pape de génie qui obligea tout le monde intellectuel, diplomate et religieux à diriger les regards du côté de Rome et qui posa devant tous les esprits le problème catholique. Aucun pape n’eut le prestige dont a joui Léon XIII a qui a si généreusement travaillé à la pacification religieuse, politique et sociale du peuple chrétien. »
Il s’éteignit au moment où allaient s’élever les grands conflits, quand se préparaient des actes qui semblaient devoir ruiner en un instant tous les travaux de son règne. Mais non. Ce qui avait été acquis de gloire restait à l’Eglise, et les coups dirigés contre l’œuvre du Christ ne devaient servir qu’à rendre plus évidente sa grandeur divine. Léon XIII avait montré une fois de plus, de façon manifeste,
^1) Comment ne pas citer au moins ; Louis Veuillot, Augustin Cochin, Armand de Melun, l’abbé de Broglie, M. de Lapparent (à gui il fut donné d’être par sa science l’ai)Ologiste de sa foi)
que TEglise possède la vérité, le bien, la beauté; qu’èlle est le seul lien entre Dieu et les hommes; que faite d’abord pour conduire l’homme au ciel, elle ne l’encourage pas moins dans la poursuite de tout ce qui ici-bas peut l’anoblir et contribuer à sa dignité et à sa prospérité.
Aucun de ceux dont nous venons de parler ne vit la terre promise; tous contribuèrent à y acheminer les jeunes pèlerins. Ceux dont les noms suivent furent plus heureux.
Naguère, M. Victor Giraud publiait un ouvrage intitulé les Maîtres de Vheure. Il signalait les écrivains qui, d’après lui, ont contribué à former le mouvement des esprits dans les dernières années. C’étaient : Anatole France, Pierre Loti, Edouard Rod, Emile Faguet, Jules Lemaître, Eugène-Melchior de Vogüé, Ferdinand Brunetière, Paul Bourget.
Dans la présente étude, il faut nous hâter de récuser Anatole France. Fils d’une mère qui n’était pas sans piété (a Ma mère était pieuse »), élève d’une école ecclésiastique (Stanislas: a J’en ai des souvenirs délicieux )), Anatole France appartient par ses tendances et par son style au xviii® siècle. Sceptique, dilettante, radical socialiste, jacobin, c’est le seul des grands écrivains actuels qui soit sectaire. Beaucoup de jeunes, d’ailleurs, ont secoué la tutelle de ce maître. Pour lui, l’ennemi, ce n’est pas tant le cléricalisme que l’Eglise (L’Eglise et la RépuhUqul^j p. 24r 25). Dans l’œuvre de ce petit Voltaire du xix® siècle, les jeunes trouvaient bien une ironie spirituelle, un égoïsme raffiné, mais pas de foi, pas d’amour,
rien qui pût satisfaire de hautes aspirations. On la ainsi qualifié : « Ennuyeux, perpétuellement raisonneur, jamais ému, décevant, desséchant, inutile et d’un autre âge. » Sa Jeanne d’Arc, qui parut en i9o8, a été vivement attaquée non seulement par les catholiques, mais aussi par des historiens protestants, voire anglais; elle méritait de l’être. C’est une Jeanne d’Arc sans surnaturel, plus encore, contre le surnaturel.
Par sa naissance, Pierre Loti appartient à la religion protestante, mais son âme trouvait trop d’opposition dans le Protestantisme pour lui demeurer fidèle. Cependant cette âme a des aspirations religieuses. Quand on le suit dans son pèlerinage au tombeau du Christ, on croit qu’il va s’agenouiller et adorer. Dans son pèlerinage d’Angkor, on l’entend crier après la souveraine Pitié, mais il ne sait pas où elle habite.
(( La souveraine Pitié, j’incline de plus en plus à y croire et à lui tendre les bras... Il faut qu’elle existe quelque nom qu’on lui donne. »
C’est le grand impressionniste : il a une idée pour mille émotions. La jeunesse s’éloigne de plus en plus de lui.
Edouard Rod était protestant, lui aussi, autant toutefois qu’il avait une religion bien définie. A certaines heures, il eut des sympathies pour l’Eglise et il aimait à aller prier ou penser sous les voûtes de Saint-Sulpice.
Aucun écrivain du dernier siècle n’a été plus fé-
cond que M. Emile Faguet, aucun na été plus accueillant pour les jeunes; peu, en dehors des écrivains catholiques, ont été plus respectueux du Catholicisme. Cependant il n'était pas catholique. Il publiait en i89o un volume d’ Etudes littémires sur le XVIII® siècle, où il faisait le procès de FEncyclopédie et de l’esprit voltairien : « Ni français, ni chrétien )), disait-il de ce siècle. Bientôt, de Voltaire, il passe à Renan, lequel n’a fait que reprendre et rajeunir les arguments du Dictionnaire philosophique. (( En montrant avec une verve spirituelle et mordante tout ce qu’il y avait de léger, d’incohérent, parfois même de puéril, dans cette soi-disant philosophie, Faguet n’a pas peu contribué à ruiner dans quelques-unes de ses assises essentielles ce bloc dogmatique qui était le scientisme. »
La foi du Christ avec la pratique ne lui est revenue que dans le dernier mois de sa vie. On a dit qu’il menait une vie de bénédictin, on l’a appelé le Père Faguet, le R. P. Faguet. Il ouvrait lui-même la porte à ses visiteurs et les introduisait dans son bureau encombré de livres. S’il aima les jeunes, il ne comprit pas toujours leurs besoins, leurs possibilités; et soit qu’il les jugeât, soit qu’il les conseillât, il fît souvent preuve de principes moraux bien relâchés. Mais il était bon et encourageant pour les individus, et il pratiquait et prêchait l’estime pour les institutions qui soutiennent les âmes et les pays. Sa sympathie a tourné au profit de l’Eglise et son attitude a favorisé l’élan chrétien des jeunes.
Jules Lemaître naquit de parents chrétiens et fît ses études au petit séminaire de Paris. Plus tard, il devint incroyant, mais sans cesser de garder une af-
fection tendre, mêlée parfois de regrets, pour la religion de son enfance. Comme il plaisantait volontiers de toutes choses, il lui arriva aussi de railler les choses religieuses, mais en protestant encore de son amour pour elles, a J’aime les saints, les prêtres, les religieux », écrivait-il dans son étude sur Louis Veuillot. Et s’adressant à Louis Veuillot : (( J’aime réellement presque tout ce que vous défendez, et je le défendrai moi-même à l’ocôasion. » Dans ses dernières années, il pratiquait le catholicisme de r Action Française. On a dit que dans ses derniers jours, il revint au Dieu de ses premières an* nées.
M. Eugène -Melchior de Vogüé appartenait à une famille très catholique et faisait lui-même profession de catholicisme. A chaque fois qu’il se produisit un mouvement qui semblait en faveur du catholicisme, de Vogüé le soutint de ses exhortations et de son influence. A aucun moment il ne se désintéressa des efforts entrepris par les jeunes. Sa préface A ceux qui ont vingt ans, est demeurée fameuse. Quand elle parut ce fut une grande émotion, et beaucoup de ceux à qui elle était adressée regardèrent et suivirent Tastre sauveur qu’ait montrait dans le firmament si troublé alors de la France.
Son ouvrage, le Roman rulsse, paru en i885, est, d’après M. Victor Giraud, l’un des livres essentiels de la fin du xix® siècle. Il nous montre, dans les romans russes, une minutieuse observation unie aux aspirations idéales les plus élevées; mais l’illusion et l’illuminisme y ont leur grande part. Les lecteurs français se passionnèrent pour ce livre et pour la
littérature qu’il prônait; malheureusement, le danger qui était à craindre ne fut pas évité et les esprits s’imprégnèrent d’utopies.
Enfin, Brunetière vint. Il vint à la célébrité étant professeur à l’Ecole Normale et directeur de la plus importante des revues françaises; puis il vint à l’Eglise. Il avait cru aux promesses de la science et que celle-ci pouvait donner une réponse aux grandes interrogations de l’homme sur l’origine et la destinée. Plus il étudia cette réponse, plus il la trouva présomptueuse. En i894, Tannée même de sa réception à l’Académie, Brunetière s’en fut à Rome. Il y était attiré par tout ce qu’il savait de la grandeur du génie de Léon XIII qui usa a toute sa vie et sa science à dissiper le vieux malentendu entre l’Eglise et le siècle. » Il vit l’illustre pontife; il fut ébloui de tant de profondeur et de perspicacité. De retour à Paris, il écrivit l’article mémorable : Apr^ès une visite au Vatican, dans lequel il parlait des faillites partielles de la science ou plutôt des sciences, des sciences physiques et naturelles, des sciences historiques, des sciences philologiques... Non, ces sciences ne donnaient pas le mot de l’énigme. De nombreuses et véhémentes discussions s’élevèrent. On banqueta contre Tauteur de l’article, comme on ne Tavait pas fait depuis Louis-Philippe. Ces attaques allaient au tempérament de Brunetière. Quel lutteur c’était ! a Que vous êtes pugnace, Monsieur », lui disait M. d’Haussonville. Ayant découvert que la vérité était dans l’Eglise, il mit au service de l’Eglise son tempérament de lutteur. Je dirai aussi un tempérament chevaleresque : il voyait
LES JEUNES AVANT LA GUERRE aSS
TEglise abandonnée par les uns, persécutée par les autres; ce lui était un motif de plus de se dévouer à elle. D'étape en étape il s'achemina vers elle. Luimême se plaisait à noter ces étapes devant le public. Dès l'année i895, le futur cardinal Mathieu, alors évêque d'Angers, l'invitait à donner une conférence à rUniversité catholique et lui décernait le titre de « Père de l'Eglise ». — Non, Eminence, il n'en était pas encore vraiment le fils. — L'année suivante, il écrivait que, pour les hommes d'aujourd’hui, les plus fortes raisons de croire étaient des raisons sociales, mais que pour lui il se tenait encore sur le seuil du temple. Deux ans plus tard, au congrès de Besançon (i), il constatait que le besoin de croire (( fait partie de la définition de l'homme ». « Nous croyons comme nous respirons », disait-il alors. Croyait-il donc? Pas encore : « Je crois avoir le devoir de ne pas m'avancer au delà de ce que je pense actuellement... Aucun de nous n'est maître du travail intérieur qui s'accomplit en nos âmes. » Il gardait bon espoir cependant; car évoquant les progrès déjà réalisés, il ajoutait : « Pourquoi, si c'est un grand pas, .n'en ferais-je pas un autre et plus décisif? » Attendons deux ans encore. A ce moment, à Lille, le i8 novembre i9oo, à la fin d'un congrès des catholiques du Nord, dans la péroraison d'un admirable discours, Brunetière s'écriait : « Ce que je crois, ce que je crois, non pas ce que je suppose ou j'imagine, et non pas ce que je sais ou ce que je
(1) Brunetière prononça dans cette ville ses importants discours sur la Renaissance de Vidéalisme, le Besoin de croire, Ce qu'on apprend à Vécole de Bossuet, l'Action sociale du christianisme.
comprends, mais ce que je croîs... allez le demander à Rome. » Entre temps, il avait dit les moyens humains employés par lui et qui réussissent toujours avec la grâce divine : a Je n*ai pas eu d’autre mérite que de m’être laissé faire par la vérité^ » (A Besançon, i898). Il eût dit volontiers à la suite de Pascal: (( Travaillons donc à bien penser : voici le principe de la morale. » Ce long et laborieux itinéraire vers l’Eglise avait permis à Brunetière de s’instruire entièrement de l’enseignement catholique et avait suscité dans les esprits une plus vive attention. Il pressentait son rôle de guide pour une foule de jeunes âmes errantes et inquiètes : ce rôle aussi lui allait. Si toute l’élîte intellectuelle ne le suivît pas dans son évolution, elle en fut du moins troublée : l’homme était important, l’événement considérable, et des motifs sérieux étaient apportés. Brunetière ne parlait plus et n’écrivait plus que pour rendre témoignage à sa foi et s’en faire l’apôtre. Depuis longtemps un catholique qui était littérateur, ou philosophe ou historien, s’înterdîsaît de proclamer sa foi dans ses ouvrages. Avec Brunetière, cette erreur ou cette faiblesse n’existait plus. L’éternel problème était posé avec force devant tous les penseurs, a En vain, dîsaît-îl, a-t-on voulu écarter la question : elle est revenue; nous n’avons pu, nous non plus l’éviter; et ceux qui viendront après nous, ne l’éviteront pas plus aue nous. » Cette attitude de Brunetière fît un peu l’effet de la grosse cloche qui, le dimanche, invite les fidèles à l’office et remplît l’église. Ce philosophe a été le grand entraîneur , de la génération nouvelle; il a détaché toute une légion de jeunes (( des idées que la science de son temps avait mises
en honneur et les a ralliés aux solutions que la religion traditionnelle a de tout temps proposées », commençant par bien établir là bienfaisance sociale des croyances religieuses, montrant la nécessité d'une religion pour l’individu, pour la société, et en particulier pour la France, et prouvant qpie seul le catholicisme résiste à la critique et s’impose à la foi.
Une mention à part est due à M. Paul Bourget. N’est-ce pas le maître le plus considéré par les jeunes, et, tout simplement, n’est-ce pas le maître de l’heure dans la littérature?
En i895, M. Charles Maurras écrivait dans IMctîon Françoise : a M. Bourget pense et écrit en chrétien de désir. » Publiant récemment cet article en volume, Maurras ajoute cette note : a Ce chrétien de désir est devenu catholique (i). .» com-
ment? A l’encontre de nombreux convertis, M. Bourget n’a pas jugé à propos de nous entretenir des circonstances dans lesmielles s’est produite sa conversion. Respectons son secret. Disons seulement nue l’on ne saurait suspecter sa foi catholique! Dés lors, pourquoi, dans les ouvrages du maître (exception faite pour le Sens de la mort), pourquoi ces descriptions passionnées qui non seulement ne permettent pas de les mettre entre toutes les mains, mais encore réclament une grande prudence de la part de ceux qui les lisent? M. Bourget s’en explique, m.ais san*? convaincre.
M. Bourget est venu de loin. Ses premiers maîtres sont : Taine, Renan et Berthelot: il les quitte
O) QTîANn T FS FK^N^ATS ^’F S’ATMATPNT PAS, Fmv^P Pf l'A mâri-
qiip.
pour aller à Bergson, à Boutroux, à William James. De céux-ci il passe à Pascal. Il ira aussi de la Révolution à VAction Française. Tour à tour il est donc scientiste, intuitioniste, pascalisant. Il deviendra catholique. Dès ses premiers ouvrages, il se distingue par la force de ses pensées, par sa logique, sa loyauté et par une grande puissance d'émotion dramatique. On reconnaît surtout qu'il s'est promis d’observer en philosophe et en moraliste. Les romans ont pour but de reproduire le réel; ils sont longtemps en dépendance du scientisme. « C'est un géomètre de la morale », a-t-on dit de lui. Lit-on ses premières œuvres? L'individu y apparaît non seulement en lutte avec la passion, mais dominé par elle. Dans les œuvres de la seconde époque : L’Etape, Un Divorce, l’Emigré, le Démon du Midi, le Sens de la Mort, Lazarine, Némésis, l'auteur expose et défend l'une ou l'autre des vérités traditionnelles qui forment la base des sociétés; l'individu s’y montre tantôt en conflit et tantôt en accord avec sa race et sa tradition. Entre les deux, une œuvre de transition très célèbre : le Disciple. Là, M. Paul Bourget prend congé du scientisme; il confesse un inconnaissable, un au-delà. Le Disciple est peut-être l'œuvre la plus sensationnelle du xix® siècle. Ce livre rénovateur par l'idée mais dangereux par certaines descriptions, est le point de départ d'une nouvelle manière de concevoir le rôle de l'écrivain et du penseur. Une école est créée vers laquelle se tourne la nouvelle génération, que condamne l'ancienne. Taine en reçoit une blessure mortelle, car il voit s'écrouler la chère idole du scientisme à laquelle il pensait avoir dressé un piédestal si solide. Etonné,
mécontent, il s’en va de Paris, et il écrit à Bourget : (( Je ne conclus qu’une chose; c’est que le goût a changé, que ma génération est finie, que je me renferme dans mon trou de Savoie... Peut-être la voie que vous prenez vous mènera-t-elle vers un port mystique, vers une forme de christianisme. » « Vers une forme de christianisme » : ce fut l’aboutissant de la vie de Taine. Le grand philosophe finit par devenir protestant. Un port plus sûr s’est ouvert pour Bourget. Après avoir reconnu le bienfait social de l’Eglise, il observa la force intime que possédait la religion catholique pour fixer à la vie individuelle un but élevé et pour fournir les moyens de l’atteindre. Il frappa donc à la porte de l’Eglise. Par cette porte qui s’ouvre toujours, des jeunes entrèrent en foule. Paul Bourget est certainement un de ceux qui ont le plus grandement contribué à démontrer le rôle civilisateur et sanctificateur de l’Eglise dans la vie individuelle, familiale et sociale. D’un roman à l’autre, toute son œuvre tend à prouver que « pour les individus comme pour la société, le christianisme est, à l’heure présente, la condition unique et nécessaire de santé et de guérison. » Appartenant à une époque qui se confinait dans l’analyse stérile de la pensée, il s’est fait, lui le grand penseur, le partisan et le prédicateur de l’action. Il a écrit — et ces lignes peuvent être données comme sa devise :
(( N 'être qu'un spectateur de la pièce, le monsieur du balcon qui essuie les verres de sa lorgnette pour ne rien perdre de la comédie. Eh bien!... ce n’est pas permis à l’homme, ce rôle-là. Il faut qu’il agisse et il agit toujours, même quand il croit regarder seulement, même quand il se lave les mains comme Ponce-Pilate,
ce dilettante qui disait : u Qu'est-ce que la vérité? w — La vérité, c’est qu’il y a partout et toujours un devoir à remplir, w
Nul doute que M. Victor Giraud ne considère également M. Maurice Barrés comme l’un des maîtres de l’heure. Nul doute aussi que M. Barrés n’ait apporté son appui à la üère jeunesse qui cherchait des bases solides pour établir sa vie. Avant de tourner les jeunes âmes vers l’Eglise par la sympathie dont il témoigne en tous ses écrits pour cette grande institution, il les tourna d’abord vers l’action. A chaque instant il demande à son lecteur de se tourner vers la tradition, il fait entendre, admirablement modulé, le chant de la race et des morts, toutes les voix traditionnelles qui, depuis des siècles, font entendre leur partie dans le concert national.
« L'homme ne doit pas se déraciner, nous dit-il, s’il veut vivre et bien vivre; s’il veut vivre et bien vivre, il doit, au contraire, s’enraciner, être l’homme de son pays, de sa race, de sa terre et de ses morts. » « Quand une âme lorraine se forme une haute conception de sa terre et de ses morts, cette idée, avec l’occasion, deviendra le principe de grandes actions lorraines. » (Amitiés françaises, p. 249.)
Parti de la religion du « moi », de l’individualisme et du dilettantisme, il a évolué assez mystérieusement vers le culte de la discipline et de l’action. Il réveillait l’antique énergie. Lui aussi, comme son Napoléon des Invalides, donne à ses disciples (( la leçon exaltante », il est « professeur d’énergie ». « Sire, vous pouvez compter sur nous
comme sur votre vieille garde. » Mais ÿnioo que, prolondément Français, il détend le catùolicisme :
« Pour créer le devoir social, il iaut une religion. Pas la religion d'un côté et la science ailleurs, mais l’une et l’autre se pénétrant, dit Koêmerspaclier, un de ses héros. Seulement, à qui demander cette unité vitale ? — Au catholicisme, dit Saint Phlin... Sturel, iloemerspacher, laisserez-vous, coniondre avec sa caricature de sacristie une religion de puissance de vie sociale incomparable et qui depuis des siècles anime ce pays. » (Les déracinés, p. üoü.j
- Plus récemment, M. Barrés écrivait : « Quand tout est perdu, hélas 1 hors le désir, heureux qui sait encore le chemin des antiques autels. Ménageons-nous cette réserve. » (Les Amitiés p'ançaises, p. 233.)
(( Un des grands services que M. Barrés nous ait rendus a été, d’après M. H. Brémond, d’aider à rétablir les communications entre l’art et la pensée et de ramener la littérature au souci des choses sérieuses. )) Un autre a été d’attirer directement l’attention sur le catholicisme. Assurément, M. Barrés n’est pas encore chrétien. On ne saurait guère être plus païen que ne l’est l’auteur de la Colline inspirée. Mais que d’accents vraiment chrétiens, à côté d’autres, dans La grande pitié des églises de Francel Que de choses exquises^ M. Barrés fait dire aux vieilles églises et dit à leur propos! Puis, il demande des saints pour achever la beauté des églises et pour faire les églises se remplir. Ceci n’est plus du paganisme. Aussi, j’ai écrit : Pas encore : c’est une constatation dans le présent, une espérance dans l’avenir. Pas encore chrétien ; c’est pourquoi tous ses ouvra-
ges ne sauraient être lus indifféremment par tous les chrétiens.
Il me tardait d'arriver à M. de Mun, maître et modèle des jeunes.
Lorsque les anciens voulaient faire de quelqu'un le plus grand éloge en leur pouvoir, ils disaient qu'il avait pratiqué l’unité de vie : Homo unîm Uneœ. Il en est peu qui aient mérité cet éloge au même degré que M. de Mun. Toute sa vie est une leçon de fidélité aux principes les plus élevés. A l’exemple de Montalembert, lui aussi fut un chevalier et un croisé, il fut avant tout un chrétien. Sa foi fut la racine d'où germèrent tous les actes de sa vie, toutes ses aspirations, tout son dévouement. Sa foi modifia son action sociale; elle vivifia son patriotisme. Etre chrétien le plus possible, refaire une i
France chrétienne, que voulut-il autre chose « Et i
vraiment, s'écriait-il un jour, moi qui rêve pour i mon pays le retour complet à la foi' chrétienne et qui dans ma carrière ne me suis attaché fortement qu'à cette seule idée, » (Discours, t. VII, p. 265). C'est pour cela qu’il combat, soldat en 1870; c'est pour cela qu’il parle, à Paris, en province, à la tribune de la Chambre; c'est pour cela qu'il écrit, surtout durant les onze années où sa santé ne lui permet pas de parler en public. Il est mort d'avoir trop parlé et d’avoir trop écrit, ou plutôt il est mort de la force de cette idée et de cet amour qui le faisaient écrire et parler : son patriotisme chrétien.
Dans sa féconde carrière, trois grandes interventions se détachent au milieu des autres. Tout jeune officier, il se dévoue, et il continuera de se dévouer
jusqu’à la lin, à l’œuvre des Cercles ouvriers; plus tard il fonde V Association catholique de la Jeunesse française, enfin il entreprend dans VEcho de Paris son admirable et patriotique apostolat des premiers mois de la guerre.
Par l’œuvre des Cercles ouvriers, il cherche à opérer le rapprochement des classes, en amenant la protection de la classe dirigeante à la classe ouvrière. Par l’Association catholique de la Jeunesse française, il amène les jeunes gens des classes élevées à s’occuper de la question sociale, à se mêler aux ouvriers, afin qu’il n’y ait plus deux France, mais une seule France. En ceci, comme dans toute sa vie de député, il se préoccupe de réconcilier le travail avec le capital, ce qui est toute la question sociale. Montalembert avait été le précurseur du catholicisme social; de Mun fut le grand homme social de France au xix® siècle. Quiconque se rappellera l’œuvre de ces deux hommes — et il y en a d’autres — ne pourra accuser l’Eglise d’abandonner la cause ouvrière.
Enfin, quand dans les premières semaines de- la guerre de i9i4, la France connut des heures si angoissantes, M. de Mun, âgé de soixante-treize ans, eut cet honneur et ce mérite de réconforter l’âme nationale tout entière et de lui inoculer chaque matin, dans des pages impérissables, un cordial de confiance et de vaillance. Alors aussi il organisa l’aumônerie militaire destinée à rendre tant de services aux âmes chrétiennes et à la Frapce; Faumôneri militaire qu’il a déclarée, dans l’un de ses derniers articles, être « la plus belle œuvre de sa vie ».
A chaque fois que j’ai aperçu M. de Mun, c’était
au milieu des Jeunes. Entouré de Jeunes : c’est bien ainsi qu’il apparaîtra toujours à ceux qui cherchent à revoir sa silhouette majestueuse. Jeunes de l’Association catholique, Jeunes des beaux jours du Sillon, Jeunes de toutes les conditions et de tous les groupements, pourvu qu’ils soient catholiques et sociaux, voilà ceux qui formaient toujours l’auréole de M. de Mun, ceux dont on ne pourra jamais séparer sa mémoire.
On devine ce qu’il disait à cette jeunesse. En voici un écho :
(( Je viens vous apporter des paroles d’espérance et une confiance toujours ferme dans l’avenir de la France catholique. Et peut-on ressentir autre chose que de virils espoirs quand on voit resplendir sur des fronts de vingt ans le rayonnement de la foi et les ardeurs de la vie chrétienne. » (Congrès de Lyon, 12 avril 1891). On se fût étonné qu’il ne recommandât pas aux Jeunes (( l’unité de la vie ». « L’unité de la vie est pour l’homme appelé à l’activité publique, une force invincible, parce qu’elle l’élève au-dessus des passions, des injustices et des revers. Et qu’est-ce que l’unité de la vie, sinon la constante conformité des paroles et des actes à l’idée maîtresse qui la gouverne? » [La Vie Nouvelle, 28 avril 1912.)
Toute la jeunesse doit étudier, remercier, aimer, imiter ce grand ami des Jeunes. En particulier, « les jeunes gens de la guerre lui doivent une partie de leurs dispositions morales ».
M. de Mun, M. Bazin. Ces deux noms furent souvent associés; ces deux hommes se rencontrèrent souvent; autour de l’un et de l’autre se forma sou-
vent le cercle des Jeunes. Pour le dernier, ce fut l’auditoire restreint, mais chaque année renouvelé, des étudiants d’Angers; ce fut, plus encore, le bataillon serré des lecteurs. Les ouvrages de M. Bazin forment tout un long rayon de bibliothèque, depuis Stéfanette, Une Tache d'encre et Ma tante Gitan, jusqu’à la Closerie de Champdolent, en passant par les Oberlé. Tous savent que l’auteur est un catholique convaincu, toutefois il ne fait œuvre d’apologiste que dans le Blé qui lève, la Barrière et Davidêe Birot. Dans un ou deux livres, il y a des passages qui contrastent avec l’habituelle réserve de l’écrivain, et qui font que la lecture de ces, livres ne saurait être une lecture pour tous. En tant qu’écrivain, M. Bazin fait preuve d'un grand don d’observation dans les choses de la nature et dans les sentiments de l’âme; il a le culte du détail qu’il soigne à la manière d’un Primitif.
M. René Bazin avait un frère qui est mort jeune : Hervé Bazin, très dévoué aux œuvres et aux Jeunes. Hervé Bazin a écrit un excellent livre : Le jeune homme chrétien; et, par ses conseils et par son livre, il a contribué à faire beaucoup de jeunes gens chrétiens.
Qu’on ouvre les ouvrages de M. Etienne Lamy, en particulier Quelques œuvres et quelques ouvriers, on y verra qu’il se tourne souvent vers les Jeunes pour les inviter à l’étude du .christianisme, à la vie du christianisme. On le retrouve tout entier dans ces quelques paroles : « La plus grande misère de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des événements, ni les déceptions du
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cœur, ni la mort : c’est le malheur d’ignorer pour- 1 quoi il naît, souffre et passe. » Et un jour, sous la Coupole, il disait à Mgr Duchêne : « Les maîtres de, ^ la science incrédule ont à peu près cessé de contester ^ que le Catholicisme soit la suite ininterrompue et ^ certaine de l’œuvre confiée par le Christ à ses apôtres. Cette occupation solide de l’histoire par l’Eglise est votre œuvre et celle de votre école. »
On voit par ces seuls mots le service que M. Etienne Lamy a pu rendre aux Jeunes dans la recherche et l’estime de leur foi.
Sur un terrain moins vaste, avec moins d’éclat,
M. Georges Fonsegrive, professeur de philosophie au Lycée Buffon, à Paris, exerça un grand ascendant sur de nombreux jeunes gens. D’autant plus qu’il eut recours aux moyens les plus divers pour exercer l’apostolat. Le premier ne fut autre que sa vie de catholique. Cet apostolat par l’exemple est le plus nécessaire. Chez Fonsegrive, il fut continuel. Si son christianisme ne s’affichait pas, il ne perdait aucune occasion de l’affirmer. Nécessairement, son enseignement s’en ressentait. Enseignement sérieux, mûri par de longues études sans cesse continuées, enseignement qu’il s’efforçait de rendre aussi conforme que possible aux croyances catholiques, bien qu’une certaine inclination naturelle au libéralisme se laissât parfois apercevoir dans ses jugements. Mais il récitait intégralement le Credo, comme il pratiquait intégralement le Décalogue. Plein de loyauté, plein de générosité. Belle âme de philosophe catholique. Sans aucun respect humain, sans aucune crainte. Quand la persécution contre l’Eglise s’accentuait, lui proclamait davantage son attache-
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ment à l’Eglise. De fidèle à la messe matinale, il devient fidèle de la grand ’messe, puis il assiste au salut; enfin on le voit aux vêpres. Cette remarque est de ses élèves. De la philosophie, il étend ses investigations dans tous les domaines de la science. Pendant quinze ans, il dirige la Quinzaine où il se montre très accueillant pour les écrits des Jeunes, où plusieurs écrivains de talent se sont formés. Sous le pseudonyme d’Yves le Querdec, il publie aussi des volumes très intéressants, très variés de forme. Son œuvre littéraire la plus curieuse est peut-être cette trilogie : Lettres d'un curé de campagne^ Lettres d’un curé de canton, Journal d’un évêque. Il ne dédaigne pas d’essayer le roman, afin d’atteindre des lecteurs plus multiples, afin de mieux propager ses idées. Son dernier ouvrage contient le résumé de tous ses travaux. Il est intitulé : De Taine à Péguy, et étudie l’évolution des idées en France depuis 1880 jusqu’à i9i4. Sa tombe s’était déjà ouverte quand parut le volume. Que Dieu accorde sa lumière et son repos à cet excellent ami des Jeunes.
Que de Jeunes sont redevables d’avoir vu et d’avoir voulu à un pieux, savant et fin sulpicien : M. Guibert. Nombreux sont ceux qui allèrent lui demander une parole lumineuse et vigoureuse en son modeste appartement des Carmes, 74, de la rue de Vaugirard; innombrables ceux qui cherchèrent et trouvèrent dans ses petits livres, format bijou, le culte et les conditions du caractère, de la pureté, de la bonté, de la piété.
(( Ah! mon cher Seigneur, donnez-nous la grâce de ne pas nous marchander ainsi, de nous omettre une
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fois pour toutes, de vivre enfin, n’importe où, pourvu que ce soit loin de nous-mêmes et près de vous. »
Celui qui écrivait ces livres, Karl-Joris Huymans, revenait de Là-bas, des régions lointaines de l’impiété et de l’immoralité, de Là-Bas, où il regrettait l’œuvre de Jeanne d’Arc. (p. 65-66). Il revenait, poussé par la lassitude, par le dégoût des vains plaisirs; il était attiré vers l’Eglise, par tout ce qu’elle a de beauté intérieure, dans sa liturgie en particulier, recouvrant la beauté intérieure plus grande encore.
Jusqu’à la fin, il eut à lutter contre le fond de naturalisme qui lui était inné et qu’une longue servitude avait développé. Beaucoup Taccusèrent de n’avoir fait que changer son sensualisme grossier en sensualisme mystique, d’avoir apporté dans le sanctuaire tout le dilettantisme de sa première vie, d’avoir seulement donné un objet plus noble à sa passion et affiné la forme de son style. Avec plus de raison, on a blâmé, l’histoire en mains, ses pages sur le naturalisme soit disant conscient et méthodique de la sculpture médiévale. (La Cathédrale, p. 3o4-3io.) On lui a aussi reproché de trop donner à Taccessoire et pas assez à l’essence; par exemple, dans le saint sacrifice de la messe, de prêter trop d’attention à la personne du prêtre, au style architectural de l’église, au chant, à la forme de la chasuble... et pas assez au sacrifice lui-même. On alla jusqu’à refuser de croire à la sincérité de sa conversion. Il sentit vivement la pointe de ces critiques, et, au cours de sa dernière maladie, si douloureuse, quand la souffrance tordait son pauvre corps ravagé, il s’écriait parfois, au milieu des actes de la résignation la plus complète :
K On ne dira pas que ceci aussi est de la littérature. »
Sa conversion était véritable. Selon la prière qui termine VOhlat, Huysmans cherchait vraiment à vivre loin de lui-même et près de Dieu. Pour personne la chose n'est facile. Elle ne l'était pas pour lui. Du moins, il y tendait. Inattendue de ceux qui l'avaient suivi jusque-là, sa conversion frappa beaucoup les esprits. Plus tard, ses livres nouveaux, où se retrouvent bien des restes du passé, furent pour beaucoup de lecteurs une révélation des richesses artistiques de l'Eglise. En route, la Cathédrale, Sainte Lydwîne de Schîedam, VOhlat, les Foules de Lourdes, renferment, sur la liturgie, des pages de premier ordre. De plus, Huysmans s'est montré un bon théologien de la douleur, ou plutôt comme on l'a dit, un artiste de la douleur chrétienne. Par ces deux aspects de son oeuvre, il a projeté sur le catholicisme une belle lumière, qui a déterminé nombre d'étrangers à marcher vers le catholicisme, pour mieux le connaître et pour y adhérer; et les âmes fidèles elles-mêmes se sont plu à le lire et ont appris de lui à mieux comprendre les paroles et les actes liturgiques. Cependant, dans ses derniers ouvrages, que nous venons de citer, beaucoup de scories restent encore : C'est pourquoi il suffira à la plupart des lecteurs, pour avoir une idée du genre de Huysmans et pour posséder la fleur de ses écrits, de lire Les pagres choisies de J. -K. Huysmans, avec une préface de M. l'abbé Miignîer.
Depuis Taine, Berthelot, Benan, les autres philosophes et savants libres-penseurs, disaient que tout dans le monde, aussi bien l'homme que la matière,
était soumis à des forces inéluctables. Il est aisé de deviner combien funestes étaient les conséquences de ce système : elles n allaient à rien moins qu’à faire de l’homme un être passif, sans volonté, sans responsabilités. D’ailleurs les défenseurs du système le disaient assez. Soudain, devant l’aréopage du scientisme se leva, M. Bergson qui proclama premièrement que l’homme était libre, et secondement, affirma, avec le concours de MM. Boutroux, Henri Poincaré, Le Roy, Blondel... que les prétendues lois absolues avaient, elles aussi, leur part de contingence.
Bergson, élève de Boutroux, débute par une critique subtile de l’intelligence, en tant que faculté de connaître. D’après lui, l’objet de l’intelligence et donc, de la science est le matériel, non le vivant, l’utile, non le vrai. Quant à la faculté qui saisit immédiatement la vie et, par nature sympathise aussitôt avec elle, c’est l’intuition. L’intuition est plus forte que l’intelligence; la philosophie est plus réelle que la science.
Une foule de jeunes se sont laissé enchanter à cette théorie, bieii décevante pourtant. Une fois la connaissance conceptuelle sacrifiée, que reste-t-il sous le nom d’intuition, sinon... l’instinct? Le cœur? la conscience? Sans doute, ils ont leur rôle dans nos connaissances, mais seulement ^uand ils sont éclairés par rintelligence. Si on sacrifie la raison, comment sauver la liberté? Si on abandonne rintelligence, comment arriver à connaître avec certitude l’existenec de Dieu? Dans une lettre au P. de Tonquédec, M. Bergson dit bien que son système aboutit à mettre en lumière le fait de la liberté, admet la
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création comme -un fait, présente un Dieu créateur et libre. (Cf. Etudes, 20 février i9i2.) Sans suspecter aucunement ia bonne foi du philosophe, on peut dire que toutes ces choses ne se déduisent pas — au contraire — de sa doctrine.
Bonne pour détruire, pour infirmer les doctrines mécanistes, cette doctrine est dangereuse, condamnable, pour le rôle trop réduit qu elle assigne à la raison et à la logique. Bergson ne sauve son disciple en scientisme que pour le perdre aussitôt dans une sorte de mysticisme laïque. L’intelligence humaine n’est pas confinée dans les réalités positives. — Bien. — Elle s’élève au-dessus et atteint les réalités suprasensibles. — Bien encore. Mais comment? — Par le cœur. — Alors? Nous retombons dans l’obscurité. Un des meilleurs disciples de ce maître, sinon le meilleur, M. Jacques Maritain, passé du scientime et du spencérisme au « bergsonisme », ne tarda pas de dévouvrir dans cette dernière doctrine « la plus audacieuse tentative du nihilisme intellectuel », un véritable « panthéisme athée ».
Âvouons-le, toutefois : par je ne sais quel illogisme, beaucoup de jeunes, après avoir marché à la suite de Bergson, quand il démolissait le déterminisme, se sont tout à coup évadés vers le catholicisme. Illogisme ai-je dit? Oui, puisque ces jeunes cessaient de suivre le maître; non, puisqu’ils suivaient jusqu’au bout la ligne droite. Lotte fut de ceux-ci. Il a écrit ces lignes que pourraient signer beaucoup d’autres : a C’est l’étude de sa philosophie (Bergson), étude que j’ai commencée dans le plus épais matérialisme, qui m’a ouvert le chemin de la délivrance. Jusqu’en i9o2, j’eus l’esprit bouclé par
Taine et Renan : c’étaient les dieux de ma jeunesse. ))
A quelque page de son volume intitulé de Taine à Péguy, M. Fonsegrive dépeint ainsi le second de ses personnages : « Péguy, penseur, poète et croyant, représente bien le voyageur Tassé qui arrive enün, les souliers poudreux, la barbe inculte et les vêtements fatigués par le chemin. Il savoure les brises nouvelles et cependant, tout son être frémit encore des tempêtes du passé et garde les souillures de la route. » Soitl
Ancien normalien, Péguy menait la vie la plus étrange qu’on puisse imaginer. D’abord partisan de la pensée libre, socialiste et dreyfusiste, il finit, à la lumière des événements et par une étude patiente, .par arriver au catholicisme. Bref le voilà catholique de pensée et de cœur. Il se plaît à méditer sa religion, à en imprégner son esprit, à la célébrer ; il la raconte et il l’écrit... ou la chante. Il n’est pas catholique de pratique, arrêté qu’il est par des obstacles qu’il ne peut encore franchir. Mais, enfin, il parle et il agit au dehors sur l’opinion, comme s’il était totalement catholique. Il se croit même une mission. « Au fond, c’est une renaissance catholique qui se fait par moi. » u Nous sommes ceux qui réconcilieront, ceux qui restaureront », confiait-il à Lotte. Chacun de ses Mystères est plein de Dieu, de sa Providence, de son Christ, de ses saints, de son Eglise: (( Dieu nous a créés pour le ciel, et le Christ est venu. » Il lui plaît de publier des Mystères ou compositions dramatiques tout inspirées , de la Bible et de la vie des saints. On sait qu’autrefois les Mystères étaient des représentations qui avaient lieu soit en
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plein air, soit sur les théâtres adossés à la porte des cathédrales, soit à l’intérieur même des églises. Il a son mystère de Notre-Dame, son mystère de Jeanne d’Arc, — il est Orléanais, — son mystère de sainte Geneviève, son mystère d’Eve, le dernier et vraiment le plus mystérieux ou incompréhensible.
Sa manière d’écrire est singulière : il se sert d’une prose rythmée. Longtemps il cherche sa phrase, allant à une forme parfaite par des essais et des tâtonnements qui étonnent d’abord, mais renforcent la pensée. Mode qui a eu des imitateurs; mode difficile dans lequel tous ne réussissent pas aussi bien que M. Emile Faguet qui, parfois, se plut à l’emprunter.
Avant sa conversion, Péguy a fondé en i899. les Cahiers de la Quinzaine. Une fois converti, il continue cette publication avec un nouvel élan. Catholique, il est plus riche d’idées qu’étant rationaliste. Il a toujours la terre et de plus, il a le ciel. Il a l’homme et, de plus, il a Dieu, l’Evangile, l’Eglise. Jamais il n’aima mieux la France que lorsqu’il l’aima comme chrétien. Sans cesse il associa ces deux amours : « Il faut que France, il faut que Chrétienté continue. »
Il habite rue de la Sorbonne. Quel appartement est le sien! Une boutique et une arrière-boutique. Là, il est le rédacteur, l’imprimeur, le gérant, le vendeur des CaMers de la Quinzaine. Là il reçoit ses visiteurs, ses disciples, ses amis. Peu à peu, un cénacle s’est formé autour de lui. « Péguy, par la sévérité de sa vie, par ses mœurs a ancienne France )), par l’inflexibilité de sa conduite, par son haut sentiment d’honnêteté et d’honneur professionnels s’était attiré un petit nombre de fidèles dont Hemi
fut l’un. » (Revue des Jeunes, io juillet i9i6, Du dilettantisme à Vaction.)
De tous ces amis, le plus grand sans conteste, fut Joseph Lotte. Impossible de rêver dévouement plus absolu, disciple plus désireux de plaire, de s’assimiler les pensées, les sentiments et jusqu’à la manière du maître; admirateur plus empressé à rendre hommage à son héros et en même temps plus soucieux de servir sa renommée. Dans ce commerce d’amitié, Lotte ne profite pas seul. Ecoutons M. l’abbé Henri Brémond :
(( Ce ne sont pas des maîtres mais des disciples très oublieux que part le rayon. Qui nous dira d’ailleurs les mystérieux échanges qu’entraînent des relations de ce genre L’homme-lige a beau s’effacer devant son héros et se modeler sur lui : il l’éclaire de son côté et il l’enrichit. Dans le génie de Lacordaire j’aime à deviner l’inspiration imperceptible, l’apport timide mais précieux de Piel; ainsi de Lamennais et, en général, de tous les conducteurs d’âmes. Nous leur prêtons à leur insu le meilleur de nous-mêmes et, par là, nous les invitons silencieusement à se façonner sur l’image idéale que leur renvoie notre dévotion. » Combien vrai !
De Paris, nous dirigeons-nous vers la province, nous trouverons, parmi le personneF enseignant des Facultés de l’Etat et de nos Facultés libres, quelques professeurs dont la personne ou l’enseignement a plus d'attraits et qui réussissent à grouper autour d’eux des groupes assez compacts de jeunes disciples. Quelques-uns sont totalement catholiques, d'autres demeurent en dehors de l'Eglise,
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tout en nourrissant à son égard de profondes sympathies; d’autres, tout en faisant profession de catholicisme, gardent dans leurs* doctrines philosophiques l’un ou l’autre point plus ou moins en désaccord avec le dogme chrétien. Qu’il s'agisse du point de vue intellectuel ou du point de vue intérieur, certains professeurs ont donc exercé autour d’eux un ascendant considérable : à Lille, M. Pierre de la Gorce; à Bordeaux, M. P. Duhem; à Fribourg, M. Victor Giraud; à Besançon, M. Jean Guiraud; à Aix, M. Maurice -Blondel; à Montpellier, M. Grasset; à Besançon, M. Georges Dumesnil. Aucune difficulté à parler de celui-ci; il est mort en août i9i6, après avoir, dès le début de la guerre, offert sa vie à Dieu, pour le salut du pays. C’était un converti.
Au lycée, dit-il, « la religion nous semblait une survivance désastreuse pour la science, fatale pour la liberté, n’ayant plus, d’ailleurs, d’asile que dans la tête de quelques bonnes femmes et les conseils pervers des gouvernements... Comme saint Paul, je persécutais l’Eglise et je n’en suis pas plus fier que lui. »
La grâce s’empara de lui lorsqu’il était en plein développement intellectuel, entre trente et quarante ans. Au lendemain de sa soutenance de thèse, il écrivit au bas de son manuscrit : « J’appliquerai mes efforts à écrire une glorification de la doctrine catholique par la raison. » ^
Son esprit avait besoin de lumière. En vain la chercha-t-il dans le Kantisme, dans le Combisme, dans le déterminisme scientifique et positivisme, dans le pur déisme. Toutes ces expériences lui valurent, du moins, d’étudier et de réfléchir. Sa couver-
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sion avança peu à peu par une foule de réflexions et de mouvements. « Mais voici qu’en approfondissant cee difficultés et ces pensées, je tombai dans une doctrine de causalité qui, déchirant le réseau mathématique, me menait tout droit à la grâce. » A ce moment, le catholicisme lui apparut comme « le seul refuge de la pensée claire ». Il y entra et se promit d’y entraîner d’autres âmes à sa suite. Par la clarté, par l’étude, tout en sachant bien la part divine qui intervient dans une conversion. La grâce prévient, accompagne, suit. Philosophe, moraliste, artiste, apôtre : il fut tout cela.
Afin d’être plus directement et plus absolument apôtre, il fonda en i9o7 de France, 'qui de-
vint plus tard, en i9i2, les Cahiers de V Amitié de France, Dès le premier numéro, il se propose de défendre notre civilisation française et tout d’abord notre littérature contemporaine, en les imprégnant de plus en plus de catholicisme. Sa croyance intime est que les jeunes gens soucieux de faire quelque chose de leur vie pour Dieu et pour leur pays, doivent résolument abandonner les lectures qui sont païennes dans leur inspiration et dans leurs tendances et se nourrir d’ouvrages sains et bien français de style. Avec lui collaborent toute une école de jeunes qu’il savait diriger, tout en respectant leurs qualités propres et qui, depuis, ont passé à la Revues des Jeunes : Francis Jammes, Robert Vallery-Radot, André Lafon, François Mauriac, Eusèbe de Brémond d’Ars... Un des grands mérites de Georges Dumesnil fut de découvrir et de signaler, le premier, les liens étroits qui existent entre la philosophie des Allemands et leur conduite, voire leur
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conduite dans la guerre et, faisant tour à tour de la prophétie et de l’histoire, de montrer l’Allemagne comme le grand danger des races latines.
C’est dans la Revue des Jeunes que j’ai lü ce jugement sur V Amitié de Franm :
(( En ces neuf années de développement, elle a pu former une excellente image de ce que serait notre pays, libéré du désordre révolutionnaire, avec la variété de ses provinces, la vigueur de ses traditions restaurées, sa vie sociale, politique et ses arts groupés autour du vieux clocher roman. Cette admirable revue paraissait tous les trois mois et donnait mieux que des articles. Chapitres philosophiques, essais d'histoire, poèmes, analyses critiques y atlernaient selon un tranquille équilibre. »
Tout à l’heure, j’ai nommé Francis Jammes. Plusieurs de ses œuvres sont des chefs-d’œuvre : le Rosaire au soleil, roman et prière, livre où tout prie et chante Notre-Dame; VEglise habillée de Cteuîl, les Géorgiques chrétiennes, où il chante surtout l’Eucharistie.
Francis Jammes est un converti, un de ceux qui, à peine chrétiens, veulent faire rayonner leur foi et communiquer à beaucoup le don reçu du ciel. Qu’a-t-il fait pour les jeunes, et quels sont pour lui les sentiments des jeunes? L’un d’eux nous le dira :
(( Francis Jammes ! Nos aînés ne peuvent savoir ce que ce nom éveille en nous de musiques natales, de parfums d’enfance, de fleurs aimées... A quinze ans, je ne connaissais rien encore de la littérature moderne; l’esprit encore tout embarrassé des lieux communs classiques et romantiques, des chefs-d’œuvre étudiés trop
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hâtivement, admirés par contrainte, je croyais que la poésie exigeait certains accessoires, couchers de soleil, lacs, forêts, orages, passions incomprises; et, déjà ambitieux d’égaler mes dieilx, je m’inquiétais d’une vie trop exempte de tourments politiques. Pendant les vacances, un journal me tomba sous la main où l’on citait abondamment un nouveau livre de vers. Le Deuil des Primevères, Ce fut pour moi une révélation...
(( Le Deuil des Primevères! Livre cher, dont le titre étrange m’ensorcelait! Quand je feuillette encore ses pages jaunies, je revois la salle de billard vaste et fraîche où je lus ces vacances-là, pendant de torrides aprèsmidi; je sens l’odeur de toile de Jouy des rideaux, je revois les hautes futaies assoupies sous le soleil...; toute mon adolescence...
(( O Jammes, où nous conduirez-vous maintenant ? Sur quels sommets foulés par les séraphins? Ce n’était pas assez de nous mener par les chemins mouillés de rosée où rient les jeunes filles et sur les pelouses où luisent les colchiques d’automne dans les vieux domaines abandonnés, ce n’était pas assez de nous dire toute la grâce et toute la beauté de cette terre où Dieu nous a donné de vivre, voici que vous voyez maintenant resplendir le monde de l’avenir éternel par delà la mort... O Jammes, je vous ai vu dans votre maison d’Orthez et je connais le silence où palpite l’aile de votre Muse, silence où respirent des présences sacrées... A qui donc irions-nous, parmi les princes des hommes ? Vous seul chantez avec les mots que nous aimons la patrie de nos âmes... O joie jalouse de n’être pas obligé de quitter votre main quand nous montons vers le temple où Dieu nous montre son cœur!...
« Je vous ai vu, Jammes, dans l’église de votre ville, à genoux sur la dalle, et le front incliné comme faisaient nos mères et comme nous faisons... Précédeznous sur le chemin lumineux... Entendez-vous qu’ils
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VOUS suivent en silence, tous ces jeunes cœurs éblouis et attentifs?... (i). ,
En recherchant les instruments humains qui avaient travaillé à sa conversion, Francis Jammes trouvait au premier rang Paul Claudel. « Je suis entré dans la vie, un baiser de Renan sur le front », a écrit celui-ci, au souvenir d’une distribution de Prix, au Lycée Louis-le-Grand, le 7 août i883, où il fut couronné par le grand dilettante. Claudel n’est pas resté dans le sillage de Renan; il est quand même arrivé à la gloire. Vers l’année lOiy, toutes les grandes revues, à commencer par la Revm des Deux Mondes y le Correspondant y lui consacrèrent les articles les plus élogieux. Le^ Etudes du 20 avril i9i7 disaient : « L’œuvre de Paul Claudel nous apparaîtra comme... contenant, ce semble, à peu près tous les éléments constitutifs d’une œuvre de génie. » Paul Claudel est un grand poète chrétien. Comme poète, il éprouve le tourment des âmes qui ne parviennent pas à exprimer le meilleur d’elles-mêmes :
(( 0 mon âme, le poème n'est point fait de ces lettres que je plante comme des clous, mais du blanc qui reste sur le papier. » (Odes, Les Muses y p. 17.)
A la manière de Péguy, il écrit surtout dans une prose rythmée.
Comme chrétien, il ne cesse de rendre hommage à Dieu pour le bienfait de son retour. Il a écrit un
(1) Robert Vallery-Radot, Les Géoraîques chrétiennes, Revue âes Jeunes, 15 août 1912.
Magnificat; mais toutes ses œuvres sont le MagnifU cat de sa reconnaissance :
« Soyez béni, mon Dieu, qui m’avez délivré des idoles...
« O mon Dieu, mon être soupire après le vôtre !
« Délivrez-moi de moi-même.
« Je vois bien des manières de ne pas être, mais il n’y a qu’une manière seule d’être qui est d’être en vous, qui est vous-même. )>
M. Emile Baumann, un de ces Lyonnais qui savent si bien mêler le sens mystique et le sens de l’action, professeur de TUniversité, chrétien qui n’a jamais quitté la maison du Père de famille, a écrit : Vlmmolé, la Fosse aiux lions, Trois villes saintes, le Baptême de Pauline Ardel.
Ses thèmes favoris sont le dogme de la Communion des saints, la réversibilité des mérites, les rapports incessants de Dieu avec l’homme. Dans ITmmolé est exposé le dogme de la douleur et la valeur du sacrifice. « S’immoler, ah! c’est bien la loi unique, la loi implacable et douce », dit le héros, Daniel Rovère. On a remarqué que M. Baumann avait déjà décrit dans son œuvre plusieurs sacrements : le baptême dans le Baptême de Pauline Ardel, l’Eucharistie dans ITmmolé; le mariage dans la Fosse aux lions; et on annonce la Pénitence et l’Ordre dans de prochains livres. « Inoffensifs pour toute âme fortement trempée, ITmmolé et la Fosse aux lions risqueraient de troubler les jeunes âmes. »
Il y aurait encore à parler de toute une génération de jeunes écrivains dont plusieurs sont rédacteurs à la Revue des Jeunes. Mais ceux-ci n’ont pas.
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à proprement parler, décidé la naissance même du mouvement catholique; ils ont seulement commencé d'écrire lorsque ce mouvement, à l’ampleur duquel ils travaillent, existait déjà.
Je ferai une exception pour Ernest Psichari, ce petit-fils de Renan, qui voulut a prendre contre son père le parti de ses pères ». Son ascendant a été extraordinaire sur beaucoup de jeunes gens.
Mort jeune lui-même, en héros, il a laissé trois ouvrages : Terre de soleil et de sommeil^ V Appel aux Armes, le Voyage du Centurion.
Quand il écrivit le premier de ces livres, livre de description et d’émotions, bien plus que d’idées et d’action, il ne songeait pas encore à la conversion. Quand il écrivit le second, « ce pauvre livre », ditil, (( il attendait sans rien faire pour s’en rendre digne, la lumière qui guérit et qui sauve ». Excellent au point de Tue esprit militaire, cet ouvrage est loin de l’être au point de vue moral et religieux. Le troisième livre est une marche vers la lumière où une seule page, inattendue, peut être troublante.
Impossible d’oublier le journal : la Croix, dans cette brève et très incomplète nomenclature des écrits qui ont influé sur le renouveau chrétien. Depuis quarante ans, la Croix donne une grande voix à toutes les affirmations de la conscience chrétienne et annonce sur tous les points de la France la fécondité de l’Eglise. Elle lance chaque jour à ses milliers de lecteurs des appels à une action disciplinée et vaillante et dénonce Terreur qui se cache sous des formes perfides et celle qui se dévoile dans des attaques haineuses. Dans ses colonnes, la vérité est affirmée, le bien est exposé, le mal est
stigmatisé et une grande diffusion se fait de toutes les entreprises catholiques. Les jeunes ont appris d’elle en partie à se dévouer et le dévouement des jeunes a été publié par elle.
Pour appuyer la croyance en rappelant aux âmes les raisons convaincantes des surnaturelles adhésions, pour refaire une société où dominent les principes d’ordre, de justice et de liberté, pour stimuler à la pratique des vertus évangéliques par de fortes leçons et de grands exemples, les Etudes, depuis une quinzaine d’années surtout, sont la tribune où des maîtres avérés donnent chaque quinze jour, un enseignement clair et substantiel appuyé sur la théologie, la philosophie, l’histoire, l’économie politique, la littérature et puisé aux sources les plus sûres. A côté de la solidité doctrinale, elles offrent le charme et l’élégance de l’expression; elles ont la variété dans l’unité. Si leur clientèle n’est pas encore assez nombreuse parmi la jeunesse, du moins les jeunes qui les lisent s’y éclairent et s’y édifient. Ce faisant, ils acquièrent des trésors de doctrine et prennent des élans vers le bien qui se fait jour dans un fructueux apostolat.
Enfin, un autre « maître de l’heure », pour rappeler l’expression de M. Victor Giraud, et, pour ainsi dire, le maître de l’heure, celui qui imprima le mouvement qui emportait les générations montantes vers le Catholicisme, fut le Souverain Pontife Pie X. Trois paroles, prononcées par Pie X, à trois moments de sa vie pontificale, résument toute la vie de ce pape. Au début de son règne, il donne son programme : « Tout restaurer dans le Christ »; au milieu de son règne, il rappelle son moyen de
Les jeunes avant la guerre 817
gouvernement : Mea politica crux est; à la fin de son règne, quand Tambassadeur d’Autriche lui demande de bénir les armées autrichiennes, il répond : (( Je bénis la paix. » Toutes ses paroles et tous ses actes rendent le même son. Devant la loi de Séparation qui prétend ruiner l’Eglise de France, il impose une direction qui la sauve. Il condamne le Modernisme. C’est aussi le pape de la communion des enfants et de la communion fréquente. Entre tant de choses qu’il y aurait à dire à la gloire de ce pape, ces trois-là suffisent. Pour qui veut bien regarder, elles lui donnent un rôle considérable dans le renouveau que nous avons étudié.