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LES HEURES SOMBRES ! LE TRIOMPHE DU SCIENTISME

Bossuet, commençant d’interpréter l’Apocalypse, écrivait : « Je tremble en mettant la main sur l’avenir. » Lequel des chrétiens français, regardant l’avenir, du seuil du xx® siècle, n’eût tremblé? Quant aux ennemis du christianisme, la victoire leur semblait assurée. C’est à cette époque que M. Clemenceau — il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a glorieusement servi — disait : ({ L’arche est ballottée par les eaux d’un déluge auquel elle n’échappera pas; la colombe d’espérance ne paraîtra plus. »

Quels assauts contre l’Eglise, depuis 1880 jusqu’à i9io!

Dès le déclin de l’Empire, un fort courant d’hostilité s’était produit contre l’Eglise : Son dogme

était la négation de la raison même; elle n’était plus qu’un anachronisme .au milieu de la société moderne. Ne voulait-elle pas sans cesse ressusciter l’ancienne France, cette nuit compacte d’erreur où 1789 avait enfin projeté la lumière?

Ainsi parlaient ses adversaires.

Nos malheurs de 1870 assagirent pendant quelque temps les esprits. Après le cycle de onze mois que Victor Hugo a nommé « l’année terrible » et où se déroulèrent ces tableaux tragiques, la guerre, l’invasion, la Commune de Paris, l’Eglise de France cessa tout à coup d’être persécutée. Debout au milieu des ruines, clairvoyante et active devant le malheur, elle attira les regards sincères et rallia un instant les sympathies. Mais ses ennemis n’avaient pas désarmé; la lutte reprit. <(( Que l’on se rappelle ces tristes années quatrevingts, l’époque du plein épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, dans la science et dans la littérature, était irréligieux. Tous les (soi-disant) grands homme$ de ce siècle finissant s’étaient surtout distingués par leur hostilité à l’Eglise... Victor Hugo venait de disparaître dans une apothéose, Renan régnait (i), )> ce Renan qui, en phrases académiques, ensevelissait « les dieux morts dans un linceul de pourpre )) et se plaisait à dire, sous la Coupole où il recevait Victor Cherbuliez, le 25 mai 1882 : « A notre insu, c’est souvent aux formules rebutées des vieilles croyances que nous devons les restes de notre vertu. Nous vivons d’une

(1) Rfvxt des jeunes, Paul Claudel, Ma conversion.

ombre, Monsieur, du parfum d’un vase vide; après nous, on vivra de l’ombre d’une ombre. Je crains par moments que ce soit un peti léger. »

Venu d’origines très lointaines (Bacon et Descartes) (i), le scientisme, escorté du réalisme et du naturalisme, dominait. Ses grands pontifes étaient Taine,' Renan, Berthelot, Zola; son dogme {fondamental enseignait que, grâce à la méthode j&cientifîque, la raison humaine peut arriver à tout oonnaître et à tout expliquer. D’ailleurs la raison ne saurait pénétrer dans le domaine de l’absolu. Pas de révélation, pas de Dieu, pas de devoir; car tous n’ont pas la souplesse d’esprit d’un Kant, pour introduire l’harmonie et réaliser l’accord entre les négations de la raison raisonnante et les affirmations, en sens contraire, de la conscience. Rien que des faits, soit sensibles, soit rationnels, ^t des relations entre les faits, Au lieu de la liberté divine et humaine, le déterminisme. Qu’il s’agisse du monde physique ou du monde moral, tout obéit à un mécanisme inéluctable.

Scientisme et positivisme s’appellent. Comte et Littré s’offraient à organiser la science. Organiser la science pour mieux en faire l’idole de l’esprit, tel est bien le but de Comte. Il s’efforce d’y acheminer ses nombreux disciples. Pour cela il expose avec netteté la méthode scientifique, il proclame la nécessité de l’observation et précise le domaine et l’objet de la science : les faits, les re-

(1) En prenant pour règle essentielle de sa méthode de « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu’il ne la connût évidemment être teUe. » {Discours de la Méthode, II* partie). Il est vrai qu’il avait fait une réserve expresse pour le catholicisme, mais ses .disciples ne devaient pas l’observer.

lations .entre les faits. Précisément, de merveilleux progrès avaient lieu, dont les scientistes et les posithistes piofitaient pour glorifier leur système, la (( découverte » de la physique et de la chimie, la •hiolcgie, Tastronomie, la lecture des hiéroglyphes qui donnait une voix à des inscriptions vieilles de milliers de siècles... Mais qu'étaient ces résultats à côté des espérances qu’ils faisaient naître et que l’on annonçait avec certitude : la prolongation indéfinie de la vie; la domination totale de la nature; la morale scientifique donnant tout à la fois une règle de conduite, une sociologie, une politique; la connaissance de l’avenir comme du passé; la conquête du bonheur, réalisant enfin toutes les aspirations de la nature humaine; bref, le paradis sur terre. En conformité avec ces résultats et ces attentes, la devise du scientisme, formulée par Berthelot, était : « Le monde est désormais sans mystère », car le mystère qui subsiste' encore aujourd’hui s’évanouira demain. Enfin, le Kv siècle des lumières » avait lui, et les adorations n’allaient plus qu’à la seule raison.

Donc, en dehors de la science et de ses constats, rien de vrai. Plus de certitude métaphysique, mais le subjectivism^e. Ici le Kantisme est intervenu : de lui est né le scientisme, comme toutes les autres erreurs de l’époque. Selon le mot de •Pie X, (( le Kantisme est bien l’hérésie moderne. » En posant comme principe que la raison ne saurait atteindre le domaine de l’absolu, le Kantisme déclare la guerre à tout dogmatisme. Cette philosophie aboutit à (( rauto-déification humaine » (le mot est de Georges Dumesnil). Le sujet moral est

auto-noiue; aucun besoin dü Dieu rémunérateur et vengeur. 11 ne reste plus de place que pour un Dieu créateur : ce n’est pas logique, mais c’est si simple. Bientôt on n’a que faire de .ce Dieu créateur qui s’est éloigné de sa création. Aussi Fichte le supprime .et le remplace par le « moi )) absolu.

De Kant et de Fichte nous allâmes à Wagner : c’était ne pas sortir du nuage.

^ On venait de traverser les pires années qu’ait connues la littérature contemporaine, la morne période du naturalisme. On se traînait sous un joug pesant, dans une lourde atmosphère de pauvreté intellectuelle et de bassesse morale. Le genre qui pour lors absorbait tous les autres, le roman, devenu le roman naturaliste, devait à sa grossièreté même l’insolence de son succès. Ni observation, ni psychologie, maïs le cynique étalage d’une humanité réduite à l’instinct, écrasée sous le fatalisme de la matière. Le théâtre gagné par la contagion, la poésie en déroute, l’esprit décrié, la sottise triomphante : on étouffait, le besoin d’une libération se faisait sentir. On attendait un sauveur. On crut l’avoir trouvé en Wagner, ce Messie (i).

Toutefois, cette suppression de Dieu paraît trop radicale à beaucoup qui préfèrent demander un -asile au protestantisme. La Réforme ne peut manquer de plaire aux fils de la Révolution. N’était-ce pas le temps où Auguste Sabatier, doyen de la Faculté de Théologie protestante, traduisait en français limpide les idées confuses de l’Allemagne et enseignait une sorte de panthéisme dans ses ouvra-

vl) René Doumic, Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1917, Theodor de Wyzewa.

ges : Esquisse d'urne philosophie de la religion, les Religions d'autorité et la religion de l'esprit ? Maisisa religion de l’esprit est surtout une religion de la sensibilité. Quelques jeunes catholiques (ils l’étaient par le baptême, mais non par la connaissance de leur religion), se tournèrent vers le Protestantisme. Comme le dit l’un d’eux, ils trouvaient là « le maximum d’individualisme avec le minimum de christianisme (i). » Devant le désarroi de quelques âmes le Protestantisme fut très heureux d’avoir ses temples, aux confessions diverses et fît entendre les appels onctueux ou véhéments de s-es pasteurs et de ses professeurs en Sorbonne, Charles Wagner, Gabriel Séailles... Un reste de religion et toute satisfaction pour le libéralisme, cela pouvait suffire pendant quelques instants. S’ils paraissaient surpris des incessantes variations au milieu desquelles se mouvait le Protestantisme, on leur répondait que a le principe de la Réform.e est d’être une éternelle Réforme. » Il (fallait favoriser le regain de vie qu’obtenait le Protestantisme. De là, des revues, en particulier celle qui a pour titre Foi ^t Vie; des congrès de jeunesse protestante, en Suisse; des réunions où l’on priait et où l’on discutait. Une appellation qui est revenue souvent dans l’histoire servait à désigner ce groupement moral à base de Protestantisme élargi, l’appellation de (( Jeune France ». Elle est donnée par M. Gaston Riou, l’auteur de Aux êcout,es de la Fmnde qui vient, (( l’une des âmes les plus généreuses du

(1) Revue des Jeunes, S25 septembre 1916, Ma conversion,. L. PUEL DE LOBEL.

Calvinisme français », d après ’M. André de Bavier : ce qui ne lempêche pas, bien entendu, d’être sectaire vis-à-vis de l’Eglise. Comme il faut de la mystique à toute religion, M. Sabatier compose une vie de saint François d’ Assise, dans laquelle il ne tend à rien moins qu’à faire de cet aimable saint un protestant avant la lettre. Pour plus d’un, le mysticisme est le domaine exclusif de Maeterlinck.

En somme, de grands efforts sont déployés. Pour aboutir à quoi.î^ A orienter les âmes en dehors du Protestantisme. Auguste Comte avait raison de dire que les protestants ne savent pas ce que c’est qu’une religion. Le régime de la libre recherche est le régime de la perpétuelle discussion. Il faut s’en évader si Fon veut trouver la paix dans la certitude. En dépit de tous les efforts, la vîa media dans laquelle Newman et tant d’autres à sa suite ont voulu s’arrêter devient de plus en plus impossible, et les voyageurs qui passent sur cette via media s’acheminent soit vers le libéralisme, soit vers Romxe. Ou bien ils constatent les méfaits de l’individualism.e et s’adressent au catholicisme, ou bien ils s’obstinent à ne reconnaître aucune autorité en dehors de leur conscience. Alors ils finissent également par n’admettre aucune révélation en dehors de leur expérience religieuse. A •leurs yeux le Christ demeure un personnage unique dans l’histoire, mais ce n’est plus Dieu. Au surplus, prétendent-ils. Dieu est immanent à l'homme; le divin et l’humain ne sont qu’un; la religion n’est plus qu’une vie, le dogme n’y trouve pas place. Fidéisme, pragmatisme, immanenoî,

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agnosticisme, athéisme, sont les anneaux d'une même chaîne.

Nous touchons au .Afodernisme. Fut-il erreur plus funeste dans la longue liste des hérésies qui ont attristé l'Eglise et tenté d'y jeter la division? Et quels ravages n'eût-elle pas fait en se répandant insensiblement sous son masque habile? De nouveau s'agitent les questions les plus graves touchant les rapports de la raison et de la foi. Heureusen ent le gardien de la doctrine veillait. Le 8 septembre i9o7 P^^raît l'Encyclique qui dévoile, analyse et condamne le Modernisme. Le*Modernisn.e part de l'agnosticisme, terme qui vient d’Angleterre. D'après son système, la raison humaine, en dehors de ce qu'elle appelle le donné, c'est-à-dire le phénomène et le fait, ne sait rien. Elle n'a ni barque ni voile pour un autre océan. Dieu n'est donc pas objet de science, il n'est point un personnage de l’histoire. Pour s'être inscrites respectivement, l'une au domaine de la seule surface des événemients humains, l'autre à la surface de toute la nature physique, l’histoire et la science écartent Dieu qui n'a pas, en effet, si l'on peut dire, les surfaces pour lieu. Pie X dit anathème à l'agnosticisme.

Avec l'agnosticisme, nc^us avons l'esprit négatif du Modernisme; avec l'immanentisme, le côté positif. Vous n'avez ni barque ni voile; mais le fait de la religion est là. Comment l’expliquer? Les Immanentistes répondent : Dans notre sub-consconscience, cet .arrière-plan des facultés de la connaissance, germe un instinct de religion que satisfait le sentiment de la communion à l'incon-

naissable : surnaturel, dognae, révélation, viennent de là. Pie X dit anathème à Tlmmanentisme. Kon, la religicn n'est pas une projection d'un besoin religieux qui est en nous; elle nous vient du dehors, elle a été révélée.

Pie X condamne également le troisième aspect de l’erreur n odernisme, la doctrine de l'évolution. D'après le Modernisme, le dogme et la constitution de l’Eglise auraient poussé successivement leurs articles suivant des lois analogues à celle qui, d’après Darwin, dirige l'évoljution biologique ; sélection, lutte pour la vie, influence des milieux. Sous ces influences, elle n'offrirait plus aujourd’hui que de lointaines ressemblances avec son état d’origine; et ces changements ne seraient que le prélude de changements nouveaux destinés à se produire au cours des âges. Pie X dit anathème à cette théorie. Quiconque est de bonne foi peut recourir à l’histoire; les documents sont là qui nous montrent au début de l’Eglise toute la substance de notre foi actuelle. L’Eglise vit, elle se développe, mais ;selon la nature de son être reçu du Christ.

Cependant les âmes inquiètes s’égarent dans tous les chemins perdus de la pensée et du cœur. Le spiritisme ou magnétisme qui nous vint de New^-York, aux environs de i85o, se met à la recherche des médiums. Parmi tous les partisans de cette nouvelle science (.î^), se distingue Léon Rivail, qui prétend incarner l'âme d'un Breton, mort depuis des siècles, Allan Kardec, et pour ce motif, prend le nom du barde. Que prétend le spiritisme? Compléter les grandes révélations de

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Moïse et de Jésus-Christ et remplacer définitivement le spiritualisme chrétien. Que produit-il.^ Beaucoup de fraude et d'imposture autour de quelques faits mystérieux. D’après le mage Papus, (( sur dix médiums, il y a huit simulateurs ». Nul progrès, nulle découverte scientifique ne sont venus de ce côté; aussi la science juge-t-elle sévèrement le spiritisme. Nulle énergie pour le bien, nulle grandeur morale n’en est sortie, mais plutôt la désertion des croyances religieuses, l’abaissemient des caractères et parfois, des cas de folie et de suicide. Aussi la religion condamne-t-elle le spiritisme. On ne saurait s’en étonner lorsque, descendant au fond du système, après avoir étudié les phénomènes, on constate qu’il n’admet ni Dieu personnel, ni âme spirituelle, mais se résout dans le panthéisme. Néanmoins, il ne manque pas de Jeunes qui s’adressent un instant au spiritisme. (( Assoiffé de spiritualisme, écrit l’un d’eux,, et avide de combler l’insondable vide qui s’était fait en mon âme, je me jetai éperdu dans l’occultism.e, dont les phénomènes incontestablemnt diaboliques m’impressionèrent assurément, mais ne furent pas idoines à m’octroyer l’indispensable adjuvant rénovateur. » (Revue des Jeunes, 25 mars i9i4, Mon retour à Dieu, A. x\.). Cette curiosité est exploitée avec cynisme. Qu’on se rappelle Le diable au xix® siècle, de Léo Taxil.

Deux autres courants qui ne sont pas sans analogie entraînent vers le Bo'uddhisme et le Théosophisme certains esprits peu sérieux, hantés par les désirs d'une vague religiosité. Pendant quelques années, Paris a son temiple hindou. Affaire

de mode, quant aux motifs et quant à la durée. Dévots et dévotes s'empressent de recueillir l'eau lustrale qui garde quelque chose de son origine sous les , forts parfums qui s'y mêlent. Beaucoup désertent avec horreur lorsqu'ils apprennent le rôle de la vache sacrée dans l'existence de cette eau. Et la porte du temple hindou ne tarde pas de se fermer. Pour Bouddha, la personne est le malheur des. malheurs, il faut se hâter vers l'inaction et l'anéantissement du nirvana. On voit à quelle morale déplorable conduit le Bouddhisme. Ce ne peut être la religion de la France, pays d'action et de clarté; et c'est pour nous surtout qu'il faut redire ces vers d'un vieux poème lyrique : « Le Bouddha du passé nous a quittés depuis longtemps; le Bouddha à yenir n'a pas encore paru. » Nous ne l'attendons pas.

Une autre doctrine, celle des théosophes, cherchait à s'acclimater en Europe. Venue de l'Inde, elle s'introduisit en Angleterre, par les relations politiques et comm.erciales qui existent entre les deux pays, et, en France, grâce en partie aux écrits de Pierre Loti. Le théosophisme est plutôt une recherche de la religion et une synthèse de religion qu'une religion. Il met Jésus-Christ au même rang que Confucius, Mahomet et Bouddha, et même au-dessous d'eux, car il n'est qu'un imitateur et bientôt il sera dépassé par un autre prophète qui cette fois apportera l'évangile parfait...

Après un moment d’engouement dans une sphère très limitée, ces importations philosophiques et religieuses ne résistaient pas devant le clair bon sens de la France. Du moins, leur court

passage servit-il A (faire constater Tinstinct religieux qui gît au fond des âmes et Timpuissance de toutes les créations humaines à satisfaire cet instinct. Pour les esprits réfléchis, le catholicisme sortait grandi de toutes ces doctrines qu'il enterrait les unes après les autres.

Entre temps, le Socialisme faisait rage et montait par toutes les avenues à l’assaut de la société. Il fallait détruire religion, patrie, famille, propriété. Cela, parce que dans l’organisation actuelle, les intérêts populaires étaient dits sacrifiés. Toutefois, comme les grands noms dé justice, d’égalité, de solidarité... étaient prononcés d’un accent sonore et faisaient appel aux sentiments généreux, beaucoup de jeunes allaient interroger les docteurs du Socialisme. Dans les pages où il se raconte sous le nom de Henri Dubois, René Salomé écrit : « Comme nombre de jeunes gens de sa génération, Henri fut socialiste. Il crut trouver dans le Socialisme un moyen d’assainir une société que nombre de scandales et une affaire fameuse révélaient corrompue. » « Un moment, je faillis verser dans le Socialisme, dit à son tour Louis Bertrand. La bassesse et la vulgarité des âmes m’en dégoûtèrent bien vite. La Sociale m’apparut comme l’exploitation de la force brutale par la ruse. » Hélas! combien en est-il pour qui cette révélation n’est pas près de se produire! Avec le Socialisme, c’est la ruine de la société actuelle. Comment la rebâtir.î^ Un jour, le jeune Philibert Vrau s’était rendu avec une anxieuse bonne foi auprès de Proudhon lui-même. Ce fut pour recueillir de sa bouche de violentes invectives contre l’organisation économi-

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que du monde. « Le remède.^ )r demanda le jeune homme. « Ah! répond le philosophe, cela ne me regarde pas. » De nos jours, le Socialisme n'en sait pas davantage.

Si nous demandons à la littérature, qui, tour à tour, inspire et reflète les mœurs, de nous éclairer sur l’état des âmes, sa réponse ne sera pas plus rassurante. Romantisme, naturalisme, dilettantisme, pessimisme, voilà surtout ce que nous trouvons chez beaucoup d’écrivains très fréquentés. Dans le romantisme, qui fut plein d’espoir à ses débuts, on retrouvait le virus de l’Encyclopédie avec les doctrines néfastes de l’individualisme. Sous l’hypertrophie du moi, une sentimentalité pleine de tristesse se dégageait. Comme sous la Restauration,

Le poète chantait : de sa lampe fidèle S’éteignaient par degré les rayons pâlissants.

Et lui, prêt à mourir comme elle Exhalait ses tristes accents.

Avec Balzac et Zola, sous couleur de réalisme, le naturalisme qui, chez ces auteurs et chez les écrivains de leur école, n’était autre qu’un cynique dévergondage de la plume, s’installait dans la littérature : l’instinct de la dépravation se donnait libre carrière. Choisissant des cas exceptionnels, les « réalistes » ravalaient l’humanité « jusqu’à la brute, et il faut dire plus bas (i) », pour la plus grande joie de l’étranger.

Au milieu de cette atmosphère, le dilettantisme ne pouvait manquer de croître, maladie de la vo-

(1) E. Faguet, Propos littéraires, t. iii, p. 262.

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lonté qui se refuse à l’effort, maladie de l’inteiligence qui, incapable de creuser, se laisse aller aux parcelles de vérité qui ornent tout système, toute théorie. Maladie très antique. Pétrone en souffrit. Et aussi Pilate. Nul ne l’a mieux décrite dans ses effets récents, que René Salomé. Il en parle ainsi dans le récit de la conversion d'Henri Dubois :

((Sa personnalité flottante abordait aux régions les plus diverses, les plus variées, sans s’attacher jamais à aucune. Il lui arrivait de méditer les Evangiles jusqu’aux larmes, de s’oublier en quelque pure vision parmi la pénombre d’une église, de suivre des yeux le drame liturgique d’une messe. Mais ce n’étaient là que jeux d’esthète romantique, et quelques jours après, il poursuivait des images païennes ou s’abîmait dans des conpeptions panthéistiques.

Il finit par s’apercevoir que son intelligence devenait moins agile et moins prenante, moins disposée à lui obéir. L’instabilité à laquelle il la condamnait, la rendait inquiète, la déshabituait de contempler ses objets avec patience, de descendre dans les détails des rapports, de suivre humblement les sinuosités du réel. Elle perdait la fermeté, la lucidité qu’elle devait à la culture grecque et latine, et qui tant bien que mal avaient jusqu’alors suppléé chez lui cet ordre organique et profond que seule la. foi est capable d’instituer. En même temps il désapprenait même l’art de mener sa vie suivant la commune sagesse et les communs usages (car, de volonté réfléchie, il n’était plus question): des caprices, des fantaisies, des impulsions, des penchants ou des aversions, des colères ou des attendrissements lui imposaient peu à peu leur anarchie. Il ne menait plus, mais se sentait mené. C’est du fond d’une sorte de torpeur qu’il percevait et le monde et lui-même, comme se perçoit en plein sommeil le dé-

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roulement d’un rêve. La vie et Tunivers se muant en un rêve mouvant et fluent, n’est-oe pas le terme misérable de cette déchéance moderne qui consiste essentiellement à divorcer d’avec les réalités pour les traiter en serves et en faire ses jouets ? Oti cesse de s’unir en toute charité, par la réflexion et pour l’action, avec le travail, le terroir, les proches, les compagnonnages, les circonstances plus ou moins étroites où chacun est posté; on prétend ne vivre que de soi-même, et dès lors le moi s’effrite, les choses s’évaporent, moi et choses ne sont plus qu’un défilé de fantômes insaisissables : c’est une espèce de mort perpétuelle.

Ce qui est grave, c’est que le dilettante, tout conscient qu’il est de mourir sans cesse, s’enorgueillit de sa souplesse d’esprit, de sa curiosité rayonnante, de sa tolérante compréhension. Il se désole de sentir que tout, et son âme même, lui échappe. Mais cette désolation le rend glorieux parce qu’il y voit un privilège que le vulgaire ne peut acquérir. Cet orgueil du dilettante peut être exempt de morgue et de roideur; il peut être, et il fut chez Renan ou chez tel de ses disciples, souriant, bénin, cordial ; il n’en maintient que mieux ses victimes dans la dissipation.

Quelques traits achèveront ce tableau :

(( Vers 1895, c’était l’apogée de l’anarchisme littéraire et philosophique. M. Henri de Régnier se promenait, avec sa canne de jaspe dans le jardin de l’anarchie et M. Octave Mirbeau préfaçait M. Jean Grave, M. Paul Adam faisait l’apologie de faits qualifiés crimes, et de jeunes bourgeois allaient applaudir le sieur Sébastien Faure. Pendant dix ans, la jeunesse subit l’influence de tous les écrivains qui représentaient l’anarchie morale, intellectuelle et politique. Elle était socialiste, révolutionnaire, anarchiste. Il y avait certainement une

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autre jeunesse de tendances traditionalistes. Mais elle était absolument ignorée. Il semblait que la vie se fût retirée d’elle. Dans les groupes que forma la jeunesse, ce qui dominait, ce qui portait la vie ou était porté par elle, ce qui était passionné, ardent, combattit, c’était l’esprit révolutionnaire. Lorsque l’esprit traditionaliste paraissait, ce n’était guère que pour reconnaître la victoire finale de son adversaire; il ne voulait s’assurer qu’un retard de cette victoire.

Quinze ans plus tard, renversement total des positions (i).

Ici encore, TAllemagne eut un grand rôle, par les écrits de Shopenhauer. De pseudo-philosophes écrivirent des livres entiers pour étudier cette question : La vie vaut-elle la peine d’être vécue? Une foule de prosateurs du troisième ordre reprirent la question, en concluant toujours par la négative; et les poètes ne furent pas souvent d’un autre avis.

A la suite du naturalisme, du romantisme et du dilettantisme, un flot de pessimisme passa sur les jeunes âmes de France. On eut une littérature désenchantée qui fit revivre les René, les Oberman, les Werther.

La série de nos maux n’est pas achevée. J’en nommerai une source féconde en parlant de notre engouement pour la philosophie allemande, pour la littérature .allemande, pour la musique allemande.

(( Quand les Français ne s’aimaient pas, écrit Charles Maurras, ils ne pouvaient rien souffrir qui fût de leur main, ni de la main de leurs ancêtres :

(1) LES JEUNES GENS D’AUJOURD’HUI, VAction française, G. Valois

livres, tableaux, statues, édifices, philosophie, science. Cette ingratitude pour leur patrie était si farouche, qu’un étranger a pu dire que leur histoire semblait écrite par leurs propres ennemis. Ni les arts, ni les lettres, ni les idées ne trouvaient grâce, à moins de venir d’autre part. Le plus haut point de cette méthode se place il y a vingt ans (i). » En effet, vers i895, M. Paul Adam écrivait : (( On peut dire que l’Allemagne est, à cette fin du XIX® siècle, le pays d’où nous tirons le plus pour l’esprit. Les misères de 1870 se compensent par les dons intellectuels que le vainqueur nous apportera. )) Aussi lisez ces titres évocateurs d’un chapitre du livre écrit par Charles Maurras : Quand LES Français ne s’aimaient pas :

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