‹ Le renouveau catholiqueChapitre 4 sur 38 · Livre ii. Le Service de VAllemagjtfi · texte numérisé non relu

Livre ii. Le Service de VAllemagjtfi

(I L'annexion intellectuelle en i895 (par Ficbte, Kant, Shopenhauer), L'élève de Fichte (Guillaume II), Le renoncement à nous-mêmes (armée, institutions, religion); Sentinelle allemande dans l'Université (« Il s’appelait Gabriel Monod ))); Nous trouvons toujours raison de donner rkiison à l'Allemagne contre nous. »

N’oublions pas toutefois que Renan fut le premier qui accrédita parmi nous l’idée de la supériorité intellectuelle du peuple germanique et détermina notre engouement pour l’Allemagne.

Par-dessus tout, le Kantisme nous fut nuisible. En effet, c’était bien autre chose « qu’une curiosité

(1) Charles Maurras, Quand les Français ne s’aimaient pas. Préface.

l8 LE RENOUVEAU CATHOLIQUE

de salle d’étude, c’était une « religion ». Nous fûmes Kantistes du haut en bas de l’enseignement. Il est beau de voir le Kantisme rentrer sous terre au premier bruit guerrier, mais il est triste de songer à toutes les intelligences françaises qu’il a dégradées... Intellectuellement, moralement, ethniquement, il est l’ennemi (i). »

A genoux devant l’ancien vainqueur, nous admirions tout de lui; nous recevions de lui les doctrines démoralisatrices, alors même que lui, n’estimant pas notre descente assez rapide, construisait déjà sur notre sol les assises où reposeraient ses canons destructeurs. Il pouvait se livrer à la préparation assidue de la récente guerre, tout prévoir, tout réaliser, sans éveiller notre attention. En i895, les escadres françaises, allemandes et russes se rencontraient dans les eaux de Kiel; Tanger et Agadir'ne nous émouvaient qu’un instant; Moukden ne nous troublait guère, et cependant c’était l’Allemagne dégagée sur la Vistule, et la France affaiblie sur le Rhin; Guillaume pouvait sans trop de difficulté commander le renversement de Delcassé; et le « menu sifflement des torpilles de Cbemulpo » nous laissait endormis.

Toute idée de revanche s’était évanouie et l’hymne du pacifisme : guerre à la guerre, hymne à deux choeurs, celui des béats et celui des révolutionnaires, retentissait toujours plus fort. On oubliait chez nous le vers d’Auguste Angellier que les Allemands, eux, n’appliquaient que trop bien :

Le temple de la paix veut un rempart de fer.

(1) Id., loc. cit., Liv III, ch., iii.

LES JEUNES AVANT LA GUERRE lî>

« Il faut donc espérer, disait encore Paul Adam, que d’ici à peu de temps, le sentiment des .élites et celui des rustres s’accorderont pour restreindre la mimique surannée des gymnasiarques, des soldats professionnels et des rhéteurs. » Le même écrivain allait jusqu’à affirmer que « les intérêts des deux nations sont les mêmes en Afrique ». Pour M. Anatole France, l’organisation militaire n’était qu’ « une survivance du passé ».

Au milieu de ces dispositions, l’Internationalisme ne pouvait que gagner. Jusque dans les casernes, on entendait le chant d’Eugène Pottier :

Ils sauront que nos balles Sont pour nos sales généraux...

Paix entre nous (les socialistes), guerre aux tyrans.

En 1897, se fit une très passagère éclaircie. Le 24 mai de cette année, dans l’après-midi, eut lieu l’épouvantable incendie du Bazar de la Charité, qui consuma cent quatre victimes. Un service funèbre eut lieu à Notre-Dame de Paris. Grâce surtout à des influences domestiques, à la fois énergiques et avisées, on put voir pour la première fois, depuis l’abolition des prières publiques, tous les corps constitués de l’Etat prendre part, à la suite du président de la Piépublique, à, une cérémonie religieuse. Chose étrange! Ce fut à la suite même de cette cérémonie que l’anticléricalisme fît plus que jamais fureur. Au cours du service religieux, le P. Ollivier, qui avait, cette année même, débuté comme conférencier de Notre-Dame, prit la parole. Dans le discours de l’éminent orateur, les membres^ du gouvernement virent ou feignirent de voir une

attaque à la République, et, de leur côté, les sectaires de tout ordre prirent Talarme...

Sur oes entrefaites, comme pour porter toutes les choses à leur comble et révéler le lamentable état des esprits en France, une affaire éclatait, « Faffaire maudite » — Fexpression est de M. de Mun ' — l’affaire Dreyfus. Un officier juif, accusé de trahison, avait été condamné. Aussitôt, l’esprit de secte l’emportant sur l’esprit de race, ce fut, chez nous et au dehors, la coalition de tout l’élément étranger contre « la Patrie française ». Toutes les passions les plus troubles explosèrent, u Nous sommes en i898. Année terrible pour tous les bons Français, et qu’aucun d’eux ne voudrait revivre (i). » Une campagne de presse, une série de morts mystérieuses, une cascade de ministères et l’avènement des plus singuliers ministres, des intimidations, des faux, des machinations inouïes... Puis, lorsque celui qui avait été condamné comme traître fut réhabilité, comme on sait, la revanche annoncée : la loi sur les associations, la dissolution des Assomptionnistes, V a épuration » de l’armée, l’odieux système des fiches, les inventaires... en attendant la loi de séparation. Il y avait en France deux Frances; on s’épuisait en luttes fratricides, comme si l’on n’avait pensé qu’à faciliter la tâche de l’éternel ennemi qui veillait.

Au cours de cette dernière bataille et des autres qui avaient précédé, bien des institutions avaient été atteintes. L’une d’elles était visée entre toutes : c’était l’Eglise. Contre elle, toutes les attaques

(1) Victor Giraud, Les Maîtres de l’Heure, M. Jules Lemaître.

étaient bonnes; contre elle tontes les armes étaient dirigées. Elle était Tignorance, la réaction, la tyrannie. Elle barrait la route au progrès, elle faussait les consciences, détruisait la personnalité. De cela on trouve l’aveu chez les meilleurs, parmi ceux qui furent les adversaires de l’Eglise. Enumérant les motifs qui retardèrent sa conversion, M. Louis Bertrand rappelle celui-ci : « Peut-être aussi avaisje peur de perdre dans le catholicisme l’indépendance de ma pensée. » a La religion nous semblait une survivance désastreuse pour la science, fatale pour la liberté )), écrit à son tour M. Georges Dumesnil. Et Paul Claudel : a La pensée de toutes les beautés et de toutes les joies dont, à ce qu’il me paraissait, mon retour à la vérité devait m’imposer le sacrifice, étaient surtout ce qui me retenait en arrière. Dans son ensemble, l’intelligence française considérait le christianisme et spécialement le catholicisme comme périmé et regardait les catholiques comme des êtres inférieurs. Et de même qu’ils s’étaient mis en dehors du progrès et de la science, il fallait les tenir en dehors de la République. Aussi, quand après l’encyclique de Léon XHI, en i892, un grand nombre d’entre eux voulurent se rallier au gouvernement, celui-ci les tint systémaitquement à l’écart. Ils ne pouvaient pas plus être de bons citoyens qu’ils ne pouvaient être des adeptes de la science et des partisans de la civilisation.

Ce n’était pas assez, et l’Eglise était condamnée. D’après les moins belliqueux, elle portait en ellemême les germes de sa dissolution, a L’Eglise, malgré les prodiges d’habileté de certains de ses

chefs, mourait lentement, mais sûrement, décrépite et impuissante. L esprit moderne était incapable de s'intéresser aux quelques rites vieillis qui composaient son culte. » (André de Bavier.)

Quant aux sectaires, ils tenaient un autre langage :

(( En 1906, au plus tard en 1906, le catholicisme sera enterré. » (M. Rang, août 1913).

« Je vais en finir avec la réaction cléricale... Donnezmoi trois mois, pas davantage. » (Combes, 1904).

« Voil àce que vous disiez, ô Eglise... mais vous n’avez plus la vie en vous. » (Jaurès, i3 nov. 1906).

(( Tous ensemble, par nos pères, par nos aînés, par nous-mêmes, nous nous sommes attachés dans le passé à une œuvre d’anticléricalisme, à une œuvre d’irréligion. Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance. Lorsqu’un misérable fatigué du poids du jour ployait le genou, nous l’avons relevé, nous lui avons dit que derrière les nuages, il n’y avait que des chimères. Ensemble, et d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus. Voilà notre œuvre, notre œuvre révolutionnaire. )) (Viviani, à la tribune du Palais-Bourbon, 8 novembre 1906)-

« L’Eglise tombe en lambeaux. » (Briand, au Sénat, mars 1908).

Lorsque M. Briand prononçait cet oracle, la sécularisation du service du culte, précédée de la sécularisation de renseignement et de la bienfaisance était votée depuis trois ans. Vers la fin de •i9o5, le Concordat de 1802 avait été rompu. Aux yeux de beaucoup, cet acte diplomatique avait marqué le terme de notre histoire religieuse. De

fait, il n’y avait pas seulement dénonciation par un seul d’un traité bilatéral, vieux d’un siècle déjà, mais rupture de toute relation entre l’Etat français et l’Eglise. Sans nier la religion comme sentiment individuel, l’Etat n’admettait aucune organisation religieuse de la société : ni pape, ni évêque, ni curé. En retirant successivement à l’Eglise les services publics de l’enseignement, de la bienfaisance et du culte, on pensait qu’elle ne pouvait plus subsister. Sans la tuer directement, on la privait des moyens de vie.

Nous demanderons-nous, après cette rapide exposition des idées et des sentiments qui avaient cours en France dans les années i88o-i9o5, quelle était la situation générale de notre pays, et vers quels horizons s’orientaient les Jeunes. Quelques eunes vont nous le dire :

a Une France menacée du dehors, malade au dedans, en proie au doute, à l’amoralisme, au byzantinisme, à la suffisance orgueilleuse, une France dont le matérialisme pratique énervait le courage, aveuglait la clairvoyance, une France livrée aux entreprises des démagogues, des politiciens véreux, des grands ou petits pillards, bernée par une presse vénale, contaminée par les idéologies les plus démentes et souillée par les propagandes les plus basses; et sous l’anarchie, sous la corruption, une sorte de relâchement intime dont l’expression la plus usuelle ^tait cet humanitarisme commode qui semblait inventé pour dispenser chacun de ^ rester à sa place et d’y faire tout son devoir.

René Salomé.

(( Depuis plus de vingt-cinq- ans, je vivais dans un grand désordre intellectuel, et je m’y complaisais. Les

jeunes gens de ma génération considéraient même cette anarchie comme le comble de l’élégance. Nous avions fait table rase de toutes les idées et de tous les sentiments par quoi une nation ou une société est viable. Ni certitude morale, ni certitude rationnelle. Notre nihilisme n’admettait que des apparences dont on pouvait jouir, mais auxquelles il eût été souverainement inélégant de croire. C’était imbécile et c’était fou

Louis Bertrand, converti en 1906.

« A dix-huit ans, je croyais ce que croyaient la plupart des gens cultivés de ce temps. J’étais moniste et mécaniste... Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et peu à peu je tombai dans un état de désespoir... J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard dans une ignorance de sauvage.

Paul Claudel.

Page 1