CONCLUSION
Quelle confiance vous inspirent ces constatations? Quelles lacunes relevez-vous plus spécialement, et sur quels points croyez- vous que nous devions porter nos efforts ? '
Les réponses qui ont été faites à ce questionnaire sont pleines d’intérêt : elles permettent de constater que partout, dans la jeunesse des professions libérales, comme dans celle du labeur manuel, il y a quelque chose de changé quant à l’attitude vis-à-vis des questions religieuse, patriotique et sociale.
Je me contenterai de transcrire ces réflexions, qui ont été fournies par un ancien élève de lycée i parce que quelques-unes d’entre elles sont très suggestives. D’ailleurs, cette lecture ne modifiera en rien les principes et la pratique que doivent avoir les catholiques relativement aux lycées.
« Une France toute nouvelle, aussi généreuse, mais
plus réaliste que ses aînés, se lève dans vos lycées »> écrivait récemment M. Barrés. — Généreuse, mais réaliste, je ne crois pas qu’on puisse trouver deux épithètes pjus caractéristiques de la jeunesse actuelle; et cela seul suffirait à expliquer les tendances catholiques que, sans contredit, cette jeunesse manifeste. Sa générosité est une soif d’idéal; son réalisme un besoin d’activité pratique; et le catholicisme est-il autre chose que la tentative de mise en œuvre progressive de l’idéal le plus pur et le plus noble qui puisse être ?
C’est chose réconfortante de constater une telle renaissance et chose utile de l’étudier, d’en apprendre les éléments pour en favoriser le développement.
Avant de dire ce que, personnellement, j’ai cru recueillir sur ce point, il est indispensable d’indiquer brièvement sur quel milieu ont porté mes observations et à quels jeunes gens il m’est possible de faire allusion.
Je ne parle que de moi-même et de mes camarades, tous, à très peu près, jeunes gens ayant fait leurs classes dans un lycée ou tout au moins y ayant terminé leurs études secondaires : rhétorique et philosophie — peu ayant appartenu à quelque grande Ecole : Polytechnique, Centrale, Faculté de Droit, etc.; — quelquesuns même sont déjà engagés dans les carrières qùe leur ont ouvertes ces écoles ou leurs diplômes. D’autre part, en raison d’internats, de fréquents changements de domicile, ou d’autres causes diverses, je n’ai jamais fait partie d’aucun Cercle d’Etudes, d’aucune Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, d’aucune Société d’étudiants et, sauf d’un ou deux camarades plus intimes, je n’ai pu recueillir autour de moi que des impressions un peu superficielles, basées davantage sur l’attitude extérieure et les propos courants que sur de longues discussions, conversations ou conférences sur des objets spéciaux.
Néanmoins, quelque peu approfondies que seront mes remarques, elles pourront présenter un certain intérêt, rapprochées d’autres travaux analogues dans un plus vaste ensemble.
Me conformant aux grandes divisions proposées par l’enquêteur — et négligeant celles des questions auxquelles je me sens incapable de répondre, — je vais, tout d’abord, examiner quels signes, dans l’ordre intellectuel, me semblent indiquer une renaissance catholique, ou, plus exactement, quelles me paraissent être, dans l’ordre intellectuel, les caractéristiques de l’état d’esprit religieux des jeunes gens appartenant au milieu précédemment défini.
Il faut distinguer deux catégories de jeunes gens : ceux qui sont ouvertement catholiques et les autres.
I® Ceux qui sont ouvertement catholiques veulent une religion mieux connue, mieux comprise, mieux aimée. Nous souffrons d’un grand mal, qui est le manque d’équilibre entre nos connaissances religieuses et les autres. A partir de 12 ou i3 ans, nous n’avons, pour ainsi dire, pas reçu d’enseignement religieux. Qu’avons-nous eu en effet sur ce point? De rares sermons, peut-être quelques conférences d’aumônier, de bonnes paroles de confesseur; c’est tout, et cela ne constitue pas un enseignement religieux.
Bref, comme je l’indiquais plus haut, nos connaissances religieuses sont en retard sur le reste. Nous savons, certes, l’essentiel, mais à peu près tel que nous l’apprîmes à treize ans, dans des termes et sous des formes qui ne correspondent plus au dévelqppement de notre esprit par ailleurs. Pour répondre aux besoins de notre curiosité religieuse qu’atrophie le système scolaire, il nous faut trouver le loisir de nous tenir nous-mêmes au niveau; et ce, avec de nombreux exa-
mens à préparer, des programmes surchargés à étudier et toutes sortes d’autres obligations de santé, de camaraderie ou de vie sociale : repos, promenades, sports, visites, etc...; il faut en avoir le loisir et surtout la volonté.
Eh bien 1 je crois que cette volonté, les jeunes catholiques de l’heure actuelle l’ont. Tous, nous cherchons plus ou moins à nous instruire sur les» vérités et les faits d’ordre religieux. Tel de mes camarades s’intéressait dernièrement d’une façon très sérieuse au modernisme, étudiant quels systèmes philosophiques pouvaient recevoir cette dénomination. Un autre même — exerçant pourtant une position très positive : il est employé de banque — discutait un jour avec moi sur le mysticisme, cherchant à en formuler une définition précise et claire comme il aurait fait du romantisme, du dilettantisme ou de l’esprit géométrique.
En somme, ce que nous cherchons, c’est la cohésion de nos connaissances et de nos facultés, l’unité de notre esprit par l’unité de notre instruction. Nous voulons, présentant en sciences une mentalité de bachelier ou de licencié, ne pas garder en religion une foi de charbonnier; mais mieux posséder cette religion sublime pour faire d’elle autre chose qu’une assurance contre les risques de l’au delà et véritablement nî)tre philosophie, notre méthode de vie.
2® Arrivons à la seconde catégorie des jeunes gens : ceux qui ne sont pas ouvertement croyants et pratiquants. Chez ceux-là, il y a d’abord un caractère négatif, indice d’une certaine renaissance d’esprit religieux, je veux dire l’absence de sectarisme et de parti pris intellectuel. La presque totalité d’entre eux sourient aux déclamations politiques contre Vignorantisme ou V obscurantisme et reconnaissent loyalement une valeur intellectuelle tant au catholicisme en luimême qu’aux catholiques même pratiquants.
Mais, ne nous bornons pas à constater cette absence générale de sectarisme intellectuel. Il y a plus, pour qui veut regarder de près de quelle façon sont accueillies, par ceux qui y adhèrent, les doctrines non catholiques. Celle d’entre elles qui a certainement le plus d’adeptes est le positivisme. Son caractère séduisant tient à la part que cette philosophie fait à la science, toujours plus ou moins l’idole de notre esprit réaliste et curieux; à la clarté, à la netteté avec laquelle elle analyse la méthode scientifique, proclame la nécessité de l’observation et précise le domaine et l’objet de la science : les faits et les relations entre faits.
Mais, n’ajoute-t-elle pas que l’homme doit borner ses investigations à ces seuls faits et pour le reste « avoir la sagesse » de ne pas se poser de questions, car la science ne peut les résoudre ! Malheureusement, en ce qui concerne ce reste — Dieu, l’âme, l’au delà, l’Esprit, l’Absolu, — les questions ne sont pas de celles qu’on peut se poser ou non, à son gré; elles se posent toutes seules et s’imposent : avouer leur mystère ne fait qu’augmenter leur attrait. L’abstention du positivisme à leur égard laisse subsister dans l’âme un vide angoissant que ceux qui en souffrent, tentent de combler. Un tel effort, si ce n’est pas à proprement parler un signe d’une renaissance catholique, indique à tout le moins une renaissance spiritualiste, qui ne j>eut qu’en être l’avant-coureur. « Console-toi ! tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais pas trouvé I »
Mais il est insuffisant qu’un courant religieux remue plus ou moins les esprits, si son effluve ne réchauffe pas aussi les cœurs et si, au mouvement intellectuel ne correspond pas un mouvement moral.
Certainement, ceux dont la foi est solide et profonde s’efforcent d’y conformer leurs mœurs, se considérant
soumis aux lois de pureté, de loyauté et de bonté d'une religion qu’ils revendiquent : lois de morale universelle dont r (( élite intellectuelle » n’a pas plus le droit que d’autres de s’affranchir; ce serait beaucoup d’audace et de dédain de sa part, de rejeter comme inutile pour elle ce frein qui la gêne, le croyant seulement indispensable pour des individus moins éclairés, des races ou des temps moins civilisés.
Mais qu’est, dans l’ensemble, la moralité de la jeunesse actuelle et présente-t-elle quelque amélioration ? Je ne sais, et je laisse à ceux qui sont à même de porter un jugement général et comparatif le soin de nous dire leurs remarques- Pour mon compte, je crois que nous, jeunes, ne nous convaincrons jamais assez de la nécessité, pour la beauté et l’unité de la vie, d’un idéal moral pratiqué. Il faut en comprendre, aux jours d’équilibre et de santé, la dignité et la grandeur, pour qu’aux heures de découragement et de tristesse, le fardeau en soit moins lourd.
(^uant à la pratique religieuse, elle ne m’apparaît pas bien brillante. Je viens de faire une petite récapitulation et de constater que sur 46 internes de ma promotion (dans une importante Ecole de Commerce de Paris), nous étions environ i3 assistant à la messe chaque dimanche. Quelques-uns me semblaient plus irréguliers et je crois qu’au total, une vingtaine, au plus, faisaient vraisemblablement leurs Pâques.
Une seule chose me semble digne de remarque, c’est le peu de respect humain chez les jeunes catholiques actuels. Quand l’occasion se présente, presque aucun n’éprouve de honte à affirmer ses croyances ou ses sentiments religieux, sans fanfaronnade, sans hauteur, mais avec une simplicité qui ne provoque que la sympathie ou le silence. Il est intéressant, d’ailleurs, d’ajouter que cette franchise d’attitude est la même, qu’il s’agisse d’opinions religieuses à manifester ou
seulement de sympathies cléricales à ne pas renier.
Je sais un jeune homme faisant son service dans Tartillerie, dont la brigade rencontra, un jour, en campagne, révêque du diocèse. Il commanda tranquillement : « Garde à vous ! )> et personne ne manifesta de mécontentement parmi ses hommes, ravis, au contraire, du salut aimable du prélat en réponse à ce geste d’urbanité.
Je m’excuse d’en avoir déjà écrit si long et en définitive d’en avoir dit si peu. Je m’en voudrais pourtant de laisser de côté la question de l’enquêteur relative aux grands hommes exerçant sur nous le plus d’attrait; mais j’y répondrai en ne parlant que de mes préférences. Combien en faudrait-il citer ? — Pascal, trop grand pour qu’autre chose me soit permis que de prononcer son nom; — Lacordaire, le romantique de la chaire, mais un romantique que complète l’humilité chrétienne, et peut-être le plus parfait d’entre eux, celui dont à coup sûr la vie fut la plus une, la plus logique, la plus pure, la plus généreuse, et la plus utile; — Gratry, le dernier de nos grands philosophes catholiques, le prêtre polytechnicien, joignant à la précision et à l’étendue des connaissances scientifiques la plus grande hardiesse des conceptions philosophiques; — un nom encore, enfin, parmi les hommes du présent : P. Bourget qui, progressivement, à travers toute son œuvre si diverse, aboutit avec l’imposante logique de l’analyste consciencieux et savant, à la nécessité de l’action.
Chez les jeunes, le dilettantisme n’est qu’une maladie de la volonté. L’intelligence, souvent brillante, s’éprend de la part de vérité qui décore superficiellement tout système, toute philosophie, et la volonté se refuse à l’effort nécessaire pour aller jusqu’au bout!
Comprendre et choisir. Il est trop facile alors et trop instinctif de dissimuler, même à ses propres yeux, sa nonchalance sous une attitude de désabusé et de dilettante.
Il faut combattre avec le plus de vigueur possible ce maladif état d'âme et aider au développement de la volonté afin que l’idéal religieux ne flotte pas seulement devant nos cœurs à l’état de vague attrait, mais devienne le but déterminé de notre activité; la formation intellectuelle et morale de notre âme demande et mérite la même persistante énergie que nous admirons chez les grands hommes d’action, avides de se créer leur fortune ou leur place. La perfection et la sainteté sont des biens qui doivent devenir nôtres, non par facile héritage, mais par âpre conquête.
Au point de vue du fond même de la religion, une dernière tâche me paraît mériter la plus grande attention : développer le plus possible, chez les jeunes, le sens liturgique; j’entends par là, les orienter vers une compréhension plus sérieuse et par suite un amour plus vivace du culte : cérémonies et prières.
Combien, par exemple, l’âme gagnerait en sensation esthétique autant qu’en fécondes impressions, à une assistance à la messe plus liturgique : si au lieu de passer une demi-heure en fluides oraisons, elle se pénétrait du sens de chaque parole, de chaque geste du prêtre, de la signification philosophique des différentes parties du sacrifice, et des rapports existant entre elles.
Combien elle gagnerait encore à négliger les dévotieuses et doucereuses formules de tant de manuels ou traités de piété de 3® ou 4® ordre pour rechercher dans les seules prières liturgiques — les psaumes par exemple — une philosophie autrement forte, une poésie autrement mystérieuse et bienfaisante.
-Un licencié en droit.
Impossible de nier l’influence catholique qui -circule au milieu de notre jeunesse. Le fait est si authentique! A ce spectacle, beaucoup exultent; certains s’agacent; quelques-uns enragent. « Ce dont j’enrage », diraient-ils avec Molière.
Sous la (( Coupole », reteiftit souvent l’éloge de la jeunesse actuelle, voire l’éloge du trait le plus affirmé de cette jeunesse : le catholicisme. Et, rêveuse aux applaudissements qui s’élèvent alors, la noble (( Coupole » doit songer qu’elle couronnera de son immortelle gloire l’un ou l’autre de ces jeunes qui s’élèvent si pleins de promesses à notre horizon littéraire.
Au mois de janvier i9i4, les jeunes furent célébrés par deux voix autorisées entre toutes. Je / cueille le billet de Junius qui en donne l’écho :
(( On n’a pas assez, à mon gré, insisté sur l’importance exceptionnelle et la haute valeur du discours prononcé à l’Académie par M. Paul Bourget, en ré- X)onse à celui du récipiendaire, M. Boulroux. Les discours académiques ne sont entendus que par ime élite d’auditeurs, souvent plus sensibles à la forme qu’au fond : ils ne sont lus que par un petit nombre de lettrés, attentifs aux choses de l’esprit. Le grand public les ignore, ou n’en connaît que de brefs comptes rendus. Le discours de M. Paul Bourget mérite une autre fortune. Il est de ceux que le pays tout entier doit méditer, p^rce qu’il marque une date dans sa vie intellectuelle, et parce qu’il lui parle un langage dont, trop souvent, l’ont déshabitué les maîtres de sa jeunesse. Jamais encore, la « volte-face de l’âme contemporaine )) n’avait été observée et précisée avec autant de force et d’autorité. Et cette a volte-face », c’est tout simplement une révolution qui commence, non point
un de ces mouvements tumultueux et passagers dont s’inquiètent les politiques, et qui menacent les régimes dont ils vivent, mais une transformation profonde des cerveaux et des volontés, qui portera dans l’avenir des effets encore incalculables. M. Bourget l’a définie, en une phrase décisive : « La pensée d’aujourd’hui a pour pôle toutes les idées représentées par ce mot : la Vie, comme la pensée de i85o avait pour pôle toutes les idées représentées par ce mot : la Raison. » Qu’est-ce à dire, sinon que des générations se lèvent, qui vont, peu à peu, changer la direction générale des idées et préparer, dans les esprits, la révolution future, comme les encyclopédistes préparèrent celle de 1789, comme les Scientistes préparèrent celle dont nous avons, depuis quarante ans, dans l’apparente prospérité d’une société retournée au paganisme, vécu les phases douloureuses. Cette jeunesse, même avec des faux pas, nous mènera très loin. Elle ne s’enferme plus dans la seule activité religieuse. Elle veut mettre le pied partout où s’agite la vie contemporaine. Et c’est d’elle aussi que nous vient, en ce temps de pacifisme et de suprématie civile, la grande leçon du Soldat, dont M. Bourget a donné l’admirable commentaire, en citant cette forte parole du jeune officier, auteur de V Appel des Armes : « L’armée comporte en elle-même sa morale, sa loi et sa mystique. » Ainsi, ayant révélé à son pays l’aspiration vers la Vie qui caractérise l’âge présent de son histoire, il lui offre, de cette Vie, le plus magnifique exemple dans le Soldat, investi par état d’une mission spéciale, qui est de rappeler sans cesse à la nation la vertu du sacrifice, condition de sa grandeur et de sa puissance. Un discours, plein de tels enseignements, n’est plus une harangue académique. C’est un acte civique de la plus haute signification, de la plus lointaine portée. »
On pense bien que M. Barrés, toujours aux écoutes de la France qui vient, sympathique à la jeunesse qui a confiance et qui agit, ne pouvait se désintéresser de cette floraison printanière, annonçant un superbe printemps :
(( Réjouissons-nous, écrivait-il, à propos de l’enquête d’Agathon, réjouissons-nous d’une génération audacieuse, heureuse, qui ne cherche pas ses espérances au fond de son cœur.
Ce printemps fructifie sans attendre l’été et c’est déjà un résultat que d’avoir chassé le découragement. Un large regard enivré qui s’épanouit et rayonne aux quatre points cardinaux, un élan vigoureux de l’âme qui réclame tous les bonheurs, avant de savoir les nommer; une confiance généreuse escomptant toutes les gloires, c’est la jeunesse d’aujourd’hui, frémissante, impatiente, sans un coup d’œil derrière elle, toute portée en avant.
Et, meilleur prophète qu’il ne pensait l’être, il annonçait qu’on écrirait un jour sur le tombeau de cette génération, une inscription qui résumerait ce qu’elle fut : la Promotdopi de VEspérfinice.
Voici maintenant le témoignage de M. Henri Lavedan, dans V Illustration, à propos du livre d’Agathon :
« Vous verrez par quels chemins larges, Itout droits ou détourmés, mais qui menaient tous aux Romes éternelles, a passé le jeune homme de 1918, avant d’être en marche vers les buts qui, par eux, toucheront leurs aînés. Ces pages vous montreront tel qu’il est notre jeune homme de demain, être de combat, de volonté, d’audace réfléchie, héros en perpétuelle puissance, pa-
triote et surtout guerrier, idéaliste et positif, croyant et réaliste religieux, reprenant du service catholique, ne reculant plus aux moments où il le faut à appeler tout de même Dieu par son nom. »
M. Emile Faguet paraît agacé; cependant il plaisante encore :
c( Sous ce titre : Miracle de la jeunesse et sous la signature Agathon, je trouve dans un journal très répandu, entre autres pensées considérables, la déclaration suivante : « La jeunesse française sent obscurément qu’elle verra de grandes choses, que de grandes choses se feront par elle. Et son optimisme patriotique, sa confiance, elle les a imposés à tous, avec une force invincible. Bien plus, elle a réagi sur ceux-là même qu’avait séduits jadis l’illusion humanitadre. Avoir redonné à ses aînés le sens des réalités françaises, c’est ce qu’on pourrait appeler le miracle de la jeunesse, w
Cela m’a donné le désir de lire le dernier livre du même Agathon qui est intitulé : Les jeunes gens d'aujourd’hui (et, comme on le verra, il faudrait ajouter : de demain). C’est une enquête faite sur l’état d’âme de la jeunesse contemporaine, suivie d’une contre-enquête qui a consisté à demander à d’autres jeunes gens et à quelques vieillards : « Que pensez-vous de notre enquête ? » et qui forme ainsi un supplément à l’enquête elle-même; et cela n’est point du tout d’une mauvaise méthode.
...Cette enquête contient sur une partie trop restreinte de la jeune France, mais qu’encore il n’est pas superflu de connaître, des documents intéressants, curieux, aussi agréables qu’utiles; et elle nous présente, encore qu’en traits un peu brouillés, un portrait fort sympathique, en somme, d’une fraction de la gé-
nération où nous mettons nos espérances. Les jeunes gens que connaît Agathon sont purs, pleins de sentiments élevés, ardents, courageux, amoureux de la vie et confiants en elle, dévoués à la patrie, et tout cela doit nous enchanter et rendre moins mélancolique notre prochain départ.
Mais, par saint Georges ! ils ne sont pas modestes .i). ))
Entre temps, il s’amuse de cette jeunesse miraculeuse et de ses parrains, il l’appelle la Grande génératian, il la qualifie de divinatrice, il lui donne maintes autres épithètes... Mais ce bon M. Faguet fera son mea ciMpa sur ce point comme sur d’autres.
Quant à ceux qui enragèrent, faisons-les bénéficier de l’union sacrée.
Bien entendu, la littérature des distributions de prix était heureuse de s’alimenter à pareille source. Aussi, nombreux furent, de i9io à i9i4 et depuis, les discours qui roulèrent sur ce thème inépuisable ou qui, du moins, saluèrent en passant « l’admirable génération qui a reconquis la confiance, l’espoir et la bonne humeur des forts ».
Jusque par-delà les frontières, l’opinion s’est émue du problème posé par la jeunesse de France.
Un peu partout, en Europe, dans les milieux intellectuels, on s’est attaché à suivre le mouvement que nous avons constaté chez nous. Ce fut toujours le privilège de la France d’attirer l’attention de l’étranger; privilège dangereux parfois, glorieux cette fois.
fl) Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1913. La jeun-esse miraculeuse.
Des statiticiens n’ont pas voulu s’arrêter là. Amis des chiffres, ils ont donné ou demandé des chiffres précis.
Devant des conquêtes réelles, l’enthousiasme pourrait facilement s’égarer. Cela s’est vu, et il est clair qu’il ne faut pas prendre à la lettre l’exclamation de Joseph Lotte en réponse à Péguy, dans la circonstance si souvent racontée : « Péguy se dressa sur le coude, ^t, les yeux remplis de larmes : « Je ne t’ai pas tout dit... J’ai retrouvé la foi, je suis catholique. » Ce fut soudain comme une grande émotion d’amour. Mon cœur se fondit, et, pleurant à chaudes larmes, la tête dans les mains, je lui dis, presque malgré moi : « Ah! pauvre vieux, nous en sommes tous là! »
Opération bien difficile et bien inutile, somme toute, que cette addition exacte des forces catholiques! Plus que le nombre, ce qui importe, c'^est la qualité. Il suffit d’un fil pour commencer une toile. Qu’on se souvienne des paraboles évangéliques : Le royaume des cieux est semblable à une poignée de froment qu’une ménagère introduit dans la masse de la pâte... Le royaume des cieux est semblable à un grain de senevé qui germe dans le sol et se développe en arbre... Il y aura d’ailleurs toujours de l’ivraie dans le champ du père de famille. Il y aura toujours des terres lointaines où s’égareront les prodigues. Mais si nous avons dans toutes les professions une élite intellectuelle et morale, peu à peu la loi de la fermentation et la loi de la végétation lui donneront de l’étendue. Or, il n’est guère possible de nier que cette élite existe. En quelle proportion elle-même.^ Après une description en-
LES JEUNES AVANT LA GUERRE 8l
thousiaste où les traits de beauté abondent, un étudiant conclut sa réponse à Tenquête de la Revue des Jeunes, par ces mots :
« Je semble peut-être à quelques-uns avoir tracé un portrait bien invraisemblable de la jeunesse actuelle et bien idéalisé. Je ne crois pas me tromper en affirmant que les adolescents catholiques, en cette année 1912, s’ils ne sont pas tous dans l’état que je dis, du moins y tendent tous comme vers le seul bonheur qui sollicite leur cœur, à travers les noirs buissons déchirants qui encombrent le sentier (i). ))
Très volontiers, la jeuAesse s’est prêtée aux désirs des enquêteurs; elle a paru heureuse d’attirer les regards de l’âge plus avancé et de retenir l’attention des savants et des sages. Parfois, elle s’est produite d’elle-même sur la scène, offrant aux lecteurs des revues et des journaux le charmant défilé de sa grâce et de ses forces. Complaisance qu’on lui a fort reprochée. Souvenez-vous de l’article de M. Faguet.
Complaisance assez légitime pourtant; ou, mieux, démarche utile. Utile à plusieurs titres. Pour Dieu ce fut un hommage; il avait des serviteurs qui, en rangs pressés, lui donnaient la confession du cœur et de l’âme. Pour l’Eglise ce fut une consolation et une protection : un bataillon, qui deviendrait une armée s’était rassemblé autour d’elle, prêt à combattre pour son triomphe. Pour les jeunes, ce fut un affermissement : ils n’étaient ni sans nombre ni sans gloire, ni sans avenir. Pour les hésitants, ce fut un stimulant : l’exemple exerce une
(1) REVUE DES JEUNES, 25 Sept. 1912, Notve enquête, C. H.
telle attraction, surtout quand il vient des forts. Pour le clergé, pour les hommes d’œuvres et pour tous' les amis de la jeunesse, ce fut une récompense et un aiguillon- : ils n’avaient donc pas travaillé en vain; le mot sinistre des esprits chagrins était donc faux : il y avait quelque chose à faire.
En vérité, les jeunes ont bien fait de se laisser (( enqfuêter ». Ne le devaient-ils pas, même?
« Si parfois, nous nous sommes définis avec quelque juvénile complaisance, écrit Tun d’eux, c’était encore en vue d’être ce que nous croyons être. Je sais mieux quand j’ai dit ma croyance. J’agis avec plus de force, quand j’ai formulé la loi de mes actes. J’aime d’une plus grande passion quand j’ai confessé mon amour (i). »
Cela est vrai. Quand le psalmiste avait parlé parce qu’il croyait, il croyait ensuite davantage, du fait d’avoir confessé sa foi.
A ce premier reproche est venu s’en adjoindre un autre. Il porte sur la valeur même du mouvement. Elle serait nulle. Ni plus, ni moins. Aucun motif sérieux d’y voir l’annonce d’un vrai réveil des âmes et d’un gain réel du catholicisme. Non, les jeunes qui montent dans la \ie, avec ces promesses de foi chrétienne, n’imprimeront pas à la France une orientation nouvelle, ils ne la conduiront pas vers les chemins de Rome, et les destins ne seront pas changés. Aucun fond à faire sur cette agitation d’une heure.
Tel est l’avis de certains psychologues qui, se
(1) RevI'B d«s jeûnes, 10 oct. 1915, Nous, les jeunes, P. de Lescure.
plaisant à emprunter une comparaison au flux et au reflux de la marée, prétendent que le flot montant sera suivi d.u flot redescendant. Tel est Tavis de M. Sembât qui, dans un article de VHumanitê, s’appuie sur cette phrase de .Taine : (c Les grandes inclinations publiques sont passagères; parce qu’elles sont grandes, elles se contentent et parce qu’elles se contentent elles finissent. )> ^
On pourrait dire ainsi, s’il s’agissait d’une poussée soudaine, produite par le dilettantisme ou le snobisme. Mais, en soi et dans ses causes, le renouveau que nous observons est tout différent du dilettantisme ou du snobisme. Ce renouveau n’a pas surgi subitement; il n^est pas sans attaches avec le passé, comme les choses éphémères; il n’est pas à la surface, mais il émerge du fond de l’âme. Est-il avant tout, dans la volonté, dans le tempérament? Oui, dit M. Bergson, l’observant d’ailleurs sous un aspect spécial :
(( Oui, vraiment, je crois à une sorte de renaissance morale française, et ce qui me frappe le plus, ce qui me fait bien augurer de cette renaissance, c’est qu’elle n’est pas seulement une transformation des idées (les idées, vous savez, on en change si aisément î), mais une vraie transformation ou, plutôt, une vraie création de la volonté. Or, la volonté, c’est l’expression même du tempérament, c’est-à-dire de ce qu’il est le plus difficile de modifier. De ce point de vue, l’évolution de la jeunesse actuelle m’apparaît comme une sorte de miracle (i). »
Miracle? Pas du tout. Le philosophe de l’intui-
(1) Gaulois littéraire, 15 juin 1912.
tion qu’est M. Bergson, a tort d’estimer si peu l’idée; il a tort de ne pas voir les nombreux points de contact qui existent entre « l’évolution de la jeunesse actuelle » et les germes qui l’ont déterminée. De quelle puissance serait un mouvement qui ne reposerait pas sur des idées, sur des principes. Nos élans les plus généreux, nos intentions bien parties ont vite fait de se replier; ils finissent avant que le but ne soit atteint. D’où la nécessité de les renouveler, de les orienter à nouveau. Sans doute la volonté se meut par elle-même, sans doute elle accroche à son char la sensibilité qui la soulève. Mais, au commencement, il faut l’idée et le principe. Au commencement, l’intelligence vit et prévoit; elle dirige.
Tout ce mouvement est fondé sur une sage ordonnance de l’esprit. Des flots de lumière l’orientent. Cette lumière est en même temps flamme. Sur les pas de l’esprit, le cœur et la sensibilité se mettent en mouvement; et la volonté s’avance sur un terrain solide. Nous le verrons jusqu’à l’évidence, lorsque, dans le chapitre suivant, nous étudierons les caractères de ce mouvement.
De plus, ce mouvement a été longtemps préparé. Divers facteurs, très puissants, et qui subsisteront, se sont combinés pour le produire. Loin d’apparaître comme un miracle, il est plutât la résultante normale et l’aboutissement naturel des facteurs en question. Et ceci paraîtra manifeste après l’énumération des causes qui sont entrées en jeu pour opérer cette renaissance.
Sur ces deux bases s’élève notre espérance. Dès lors, elle est très ferme et très joyeuse. Nous som-
mes en présence de résultats aussi sérieux qu’indiscutables. Ils dureront, puisque les causes d’où ils sont nés sont connues de nous et demeurent à notre disposition.
Qu’il s’élève un bon printemps, avec beaucoup de sève, beaucoup de bourgeons; toutes les autres saisons en seront meilleures. Et quand même, dans la nature, les printemps seraient parfois menteurs, il n’en va pas ainsi dans les choses morales et religieuses. Le printemps des âmes nous invite à l’espérance.