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LA JALOUSIE

C'était le quatre de mars, tout juste dix-neuf mois après ^ la mort de son père et sa mère.

270 LE BÉFEBTOIRE NATIONAL.

Le timbre da cadran venait de sionner six heures et demie. Les prières de la neavaine étaient finies depuis longtemps; les longues files des fidèles avaient circulé avec lenteur, et s'étaient écoulées silencieuses dans les rues. Léocadie seule était restée dans le temple du Seigneur. E^e s'était hmmh liée aux pieds du prêtre pour lui faire l'aveu de ses fautes. Dans ce moment un jeune homme, grand, bien fait, de vmgicinq ans environ, entra dans l'église. C'était d'ordinaire l'heure à laquelle il s'y rendait, non pas tant pour prier Dieu que pour jouir du spectacle, vraiment grand^ que présente un édifice immense qui se voile des ombres de la nuit. Une lampe brûlait immobile au milieu du chœur, et sa lumière vacillante se reflétait pâle sur l'autel. Le silence de mort religieusement solennel qui régnait alors, l'ombre des pilli^rs qui se dessinait sur le fond grisâtre des murs, et qui s'évanouissait comme des fantômes dans les voûtes; tout, jusqu'à l'écho même de ses pas, avait pour lui un charme, un attrait indéfinissable. C'est là, au milieu des objets qui partout vous présente l'image d'un Dieu, où votre âme envel(^pée d'une essence divine s'élève à la hauteur de son être, et contemple dans son vrai jour les œuvres du créateur; c'est là que lui, il aimait à rêver à l'amour et à ses brillantes illusions. Longtemps il était resté plongé dans une méditation profonde, quand il en fut tiré par l'apparition de quelque chose qui se mouvait dans le haut de l'église; et un instant après, il aperçut comme un objet blanc qui s'enfonça et disparut derrière l'autel. Il s'avança doucement et distingua une jeune fille à genoux sur le marche-pied de l'autel. C'était Léocadie. Elle était revêtue d'une longue robe de lin, un ruban de couleur de rose dessinait sa taille svelte et légère. Ohl quelle était belle en cet étatl On l'eut prise pour un de ces êtres célestes, une de ces créatures immortelles, telle que l'eût forgée l'imagination des poètes. Sa tête aux longs cheveux d'ébène, pieusement inclinée vers le tabernacle, annonçait que sa pri^e était finie. Elle se leva majestueuse, et d'un pas léger traversa la nef H sortit* Le

lendemaîn, il la revit simple et modeste au milieu de ses compagnes; et il conçut pour elle un amour fort et violent > comme la passion qui l'avait fait naître.

Dix-sept ans, une figure douce et spirituelle, des manières agréables, une assez jolie. fortune, avait fait de Léocadie la personne la plus intéressant^ et le meilleur parti de la Côte des Neiges, où elle demeurait avec sa vieille tante, Ohl Léocadie, pourquoi l'as-tu connu ce jeune homme ? . . . Tous les jours il se rendait chez la tante de Léocadie, et de plus en plus il attisait dans son sein ce feu dévorant, qui, comme un volcan embrasé, devait un jour éclater terrible pour eux deux.

Il y avait déjà près de trois mois que l'étranger fréquentait Léocadie, il lui avait fait un aveu de sa flamme, de la passion qu'il ressentait pour elle. Et Léocadie était trop bonne et trop sensible; elle gavait qu'elle lui ferait de la peine en lui disant de ne plus revenir; et elle n'osait lui dire " qu'elle ne pourrait jamais l'aimer; que son cœur à elle, ne lui appartenait plus, qu'il était pour un autre."... Ah! que ne ra-1>-elle dit dès les premiers jours; que ne l'a-t-elle renvoyé aussitôt qu'elle l'eut connu : et qu'elle eût épargné de pleurs et de remords 1.... Avec son amour, une jalousie avait germé épouvantable dans le cœur de l'étranger. Il ne pouvait, souffrir que quelqu'un parlât à Léocadie. Sans- cesse obsédée de ses importunités, elle déclara un soir à sa tante qu'elle ne voulait plus le voir, et la pria de le lui dire. Oh! comme il en avait coûté à son cœur de faire cette réception à l'étranger. Si elle n'eût consulté qu'elle seule, peut-être ne l'eût-elle pas fait. Maia son devoir l'y obligeait; c'est à ce devoir qu'elle obéit.

Dès que l'étranger eût appris de la tante de Léocadie que c'en était fait de ses espérances, qu'il ne la reverrait plus jamais ; dès ce moment il jura dans son cœur, dans son cœur d'enfer, de se venger de celle qu'il avait tant aimée, mais qu'en ce moment il sacrifiait à sa fureur et à sa jalousie. Il avut juré de tirer une vengeance épouvantable^ ^1 ^ti^^

songea plus dès lors qu'à préparer les moyens de consommer son abominable dessein. Et Léocadie, toujours innocente, toujours calme au milieu de l'orage qui se formait sur sa tête, ne pouvait pas même s'imaginer qu'on pût lui vouloir le moindre mal : tant la haine et la vengeance étaient une chose étrangère à son âme.

En partant l'étranger avait voulu voir Léocadie, et il lui avait dît avec un air de froide ironie :

— Regarde le soleil, comme il est rouge; il est rouge comûne du feu, comme du sang, oui, comme ûu sang qui doit œuler.

Et il l'avait quittée brusquement.

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