LA TOURELLE
J'errais ainsi ça et là, sans autre abri que les arbres contre la pluie qui me fouettait le visage. Mes bardes imbibées d'eau me claquaient sur les jambes. Transi de froid, je me mis dans le creux d'un chêne dont les craquements horribles servaient fort peu à me rassurer. A chaque rafFale de vent, je croyais, le voir s'abîmer sur moi, et ce ne fut qu'après quelque temps d'une aussi cruelle position, qu'un éclair vint reluire immense et montra à découvert une espèce de petite tour qui n'était qu'à quelques dizaines de pas de moi, mais que l'obscurité ne m'avait pas encore permis d'apercevoir. Je me, précipitai dans cette tour qui se trouvait là si à propos. Cet asile ne valait pourtant guère mieux que celui que je venais de quitter. Les châssis brisés laissaient entrer la pluie de tous côtés. Quelques soliveaux à demi-pourris formaient tout le plancher qu'il y avait. Il me fallait marcher avec précaution pour ne pas tomber dans la cave qui s'ouvrait béante sous mes pieds, et qui pouvait bien être le repaire de quelque reptile venimeux.
Le vent sifBait à travers les fentes de la couverture avec use horrible furie; l'eau ruisselait, et ce ne fut pas sans une peine infinie que je parvins à boucher l'ouverture, par où elle se précipitait écumainte dans la tour. Epuisé de fatigue
et de faim, je ne pus résister aa sommeil qui s'emparait de mes sens malgré moi ; et je suecombai plutôt à l'excès de mon abattement qu'au désir de dormir. Mon fusil chargé^ et prêt à faire feu sur le premier qui viendrait abuser de ma situation, je me tapissai le long du mur, mon chien près de moi pour me servir de gardien.
Il y avait à peine quelque minutes que j'avais fermé rœi!,^ quand je sentis comme quelque chose de froid qui me passa^ sur le visage, comme une main qui se glissait sur mon corps... je frémis, un frisson mortel me circula par tous les membres, mes cheveux se dressaient raides sur ma tête. J'étsds commeasphyxié, je n'avais ni le courage de me lever, ni la force de saisir mon fusil... Jamais je n'ai cru aux revenants, mais ce qui me passa par la tête en ce moment, je ne saurais le dire. . . Etait-ce quelqu'esprit de l'autre monde, quelque génie de l'en— ferquiseraitvenupourm'effirayer? jenelecroispas. Etait-ce une main, une véritable main d'homme qui m'avait touché? ça. se peut. Etait-ce un reptile qui m'avait glissé sur le corps? ça se peut aussi. Etait-<;e un effet de mon imagination trouble et affaiblie? ça se peut encore. Toujours est-il certain, que jamais je n'éprouvai aussi pénible sensation de ma vie ! Si vous avez jamais éprouvé les atteintes frissonnantes de la peur, mettez-vous à ma place, et vous jugerez aisément de l'horreur de ma situation. Le tonnerre rugissait épouvantable; les éclairs se succédaient sans interruption, et semblaient embraser la forêt et n'en fahre qu'une vaste fournaise. Mes yeux éblouis des éclats^ de lumière, furent frappés soudain de 1^ vue du sang qui avait jailli sur le mur. On en voyait quelques gouttes sur le panneau de la porte. Il me serait impossible de vous décrire les idées affi*euses et incohérentes qui vinrent m'assaillir en ce moment !... Une personne peut-être avait été assassinée là, en cet endroit, où je me trouvais moi, seul, au milieu de la nuit!... Peutêtre était-ce quelqu'assassin qui tantôt avait passé la main sur moi ; sans, doute pour saisir mon fusil, pour m'ôter ma seule arme, ma seule défense I....mab mon chien était là, à
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nés côtés, reposant tranquille ; et si c'eat été quelqa^être iialfaisant, Teut-il laissé approcher sans m'avertir de sa présence ?... Je ne cessais de faire mille conjectures sur ce sang, (ur cette main, quand je crus m'apercevoir que les nuages commençaient à se dissiper. La pluie avait diminué d'intensité, et bientôt elle cessa de tomber. Quelques éclairs t>riilaient encore, mais rares. Le tonnerre s'éloignait, mais bonjours en rugissant, comme un lion qui se retire de la scène de carnage où il a exercé sa fureur, plus parce qu'il n'y a plus rien qui lui résiste que parce qû^il est obligé de céder à un plus fort.
LA BENCONTBE.
Aussitôt que je vis que la pluie avait entièrement cessé, je m'élançai vite hors de cette tour, la fuyant comme s'il y eût eu là quelque chose qui me faisait horreur. Et en efifot, yj avais vu du sang... une main... Je marchais d'un pas véloce, sans savoir où j'allais; Le moindre bruit, le roulement d'une pierre que j'avais détachée sous mes pieds, et dont les bonds saccadés se répétaient sur les rochers ait-dessous, tout^ jusqu'aux branches que je froissais, me faisait frissonner. A chaque instant je tournais la tête, croyant entendre derrière moi les pas d'un meurtrier, qui allait m'atteindre. Et quelquefois il me semblait voir une main qui s'allongeait sanglante pour me saisir.... Je m'effor^is, mais en vain, de chasser cette idée de mon esprit ; c'était quelque chose qui me poursuivait partout, et me pressait, comjne un cauchemar.
La nuit était encore obscure, et au lieu de prendre le bon chemin, je m'enfonçai plus avant dans le bois : tellemei)it que le soleil était déjà haut, et brillait radieux au ciel, quand j'arrivai de l'autre côté de la montagne. Je cherchais avec avidité quelque hutte, quelque cabane, où je pus trour vpr quelqu'un qui me donnerait l'hospitalité, qui me foumi'ratt un lit pour me reposer, ou un morceau de pain pour assouvir la. faim qui me dévorait et m'étreignait de ses pointes
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aigaes. Mes regards se plongeaient inquiets dans les longues avenues qui s'étendaient obscures devant moi ; et rien ne frappait ma vue et je mourais de faim, et cette main.... et ce sang.... Et il me tardait de savoir quelques particularités sur un fait qui devait avoir fait du bruit dansies environs. Je désespérais presque de trouver là quelque demeure habitée, quand je crus voir au loin, derrière un taillis, comme un objet bleuâtre qui se détachait sur le fond blanc d'un roc arride. Je me hâte, imaginez ma joie, j'arrive, c'est une cabane!.... Mais ma surprise fut cruelle quand je ris un homme au regard farouche, à la taille haute, aux épaules larges et dont les muscles se dessinaient avec force, qui me dit avec aigreur qu'il n'avait rien pour moi, et que sa maison ne pouvait servir d'abri à qui que ce fût. J'eus peur de cet homme. Il était assis sur un tronc d'arbre, et bM&H sur une vaste pierre, une bâche qui paraissait avoir été rougie par du sang; il la cacha, avec un singulier geste de mécontentement, sous une branche qui était à ses pieds.
— Si vous ne pouvez me donner un morceau de pain, lui dis-je, dirigez-moi du moins vers la plus prochaine habitation ; je me suis égaré, et j'ai passé la nuit dans la montagne.
— ^Vous, vous avez couché dans la montagne, au milieu du bois? fit-il, avec un sourire forcé.
— Oui, et je suis bien épuisé, et je n'ai pu reposer, l'orage et puis /
— Et puis, où avez-vous couché par un temps pareil?
— ^Je me suis mis à couvert dans une espèce de petite tour; mais je promets bien de n'y plus passer une autre nuit ; du sang.... une main....
' — Comment, dit-il en contractant ses lèvres avec une espèce de frémissement qu'il s'efforçait de cacher, vous y avez vu une main? Et était-ce une main d'homme? En étes-vous certain? Avez-vous vu quelqu'un? avez-vous entendu marcher hors de la tour?
— Non, je n'ai rien vu, rien entendu; seulement il m'a semblé que ce devait être une main. Mais ce pouvait bien
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être an effet de là peur qui inflnait ftirieusement sur mon moral, dans une si étrange position de mon physique.
Ma réponse parut lui faire plaisir.
— ^Vous êtes jeune, et sans doute la crainte, l'imagination des revenants
Et il s'arrêta, comme pour voir si dans mes traits, ma contenance, il ne découvrirait pas quelles étaient mes pensées.
— N'avez-vous pas entendu, continua-t-il comme un brrat sourd qui sortait de la cave, une espèce de frémissement? Du sang était-il encore là? En avcz-vous vu, dites-moi, du sang, en avez-vous vu?
Et l'expression de son visage, en appuyant sur ces derniers mots, avait quelque chose de si atroce, que je reculai d'un pas.
— Oui, sur le mur, sur le panneau, quelques gouttes, mais rares, mais effacées par le temps....
— Et savez-vous quelle est la cause de ce sang que vous avez vu? Connaisse^vous quelques particularités sur le crime qui a été commis là, à la petite tour? Qu'en dit-on à la ville? Qui soupçonne-t-on de ce forfait?
Et comme je lui assurai que je n'en savais rien.
— Je vous crois un gentilhomme, dit-il, puis-je compter sur votre parole?
Je lui jurai sur mon honneur de ne rien dire de ce qu'il lui plairait de me raconter.
— Puisque vous me pronrettez de tenir le secret, je vais vous dévoiler un crime horrible, affireux, atroce, tel que la barbarie en présente rarement dans les pages ensanglantées de l'histoire. Mais avant tout encore une fois, jurez de n'en jamais rien dire.
Et il courut à sa cabane, et en rapporta quelques feuilles de papier sales et noires, et il lut: