CHANT D'UNE MÈRE AU BERCEAU DE SON ENFANT
Dors, mon enfant ; sur ton destin Nul orage aujourd'hui ne gronde ; Ton innocence à ton matin. Est en paix avec tout le monde.
(1) M. Cartier, avocat au barreau de Montréal, a été récemment élu ambre de l'Assemblée Législative par le comté de Vaudreuil*
SIO LE RIÊPEBTOIBE NATIONAL.
Sur le fleuve des premiers joafv, Ton berceau s'enfuit et dérive, Et ton œil suivant sou beau coursi Ne voit que des fleurs sur la rive.
Que de souhaits, combien de vœux Planent sur ta frêle nacelle !
Quand les flots remportent sur eux»
Mon espoir vole devant elle.
Sur les rêves de Tavenir, Oui, mon âme en rîant s*élance ; Je vois mon bonheur à venir Dans ce berceau que je balance.
Nul xemords, nul triste souci, Ne rend ton existence amè^ Que le sort te sourie aussi Comme tu souris à ta mère !
Cher enfant I quand de mes aleuz Je joindrai la froide poussière, Comme ces chants ferment tes yeux.
Que ta main ferme ma paupière !
N. AtiBin.
MONSIEUR DESNOTES.
Monsieur Desnotes était nn ci-devant notaire, frais, gaillard, jovial, que soh éôonofmie, (assistée d'ime certaine adresse), avait placé dans un état d'aisance qni lui permettait de vivre sans soncis de Tavenîr. Il pouvait avoir à peu près quarante-cinq ans ; sa maison était ouverte à tous ses amis ; sa bibliothèque était soignée et sa cave l'était encore mieux ; son orgueil consistait à faire goûter ses vins à nn cercle choisi mais peu nombreux de connaissances, et à montrer à ses clients les rangées de livres qui s'étalaient sur ses tablettes : aussi s'était-il acquis la réputation d'un
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bon garçon et de savaDt ; réputation qu'il devait plus à ses cartes géographiques et à ses bouquins qu'à son érudition ; ou pour mieux dire, il était plus érudit que savant. Du reste, il parlait gaiement à tout le monde ; donnait plus de conseils que d'argent ; coutume que suivent bien des gens qui ne valent pas monsieur Desnotes, et cependant il n'était pas avare, il n'était qu'économe. Monsieur Desnotes avait des halntudes régulières ; il n'aimait pas à parler politique parce quil prétendait un peu à la philosophie. Il disait que la politique est un vaste diamp où des aveugles combattent, où les uns frappent à gauche, les autres à droite, et le plus grand nombre à vide; où chacun crie sur des choses qu'il ne voit pas, où chacun prétend voir beaucoup, où l'un veut aller au nord, l'autre au sud; et où, faute de s'entendre. Ton meurt en criant, combattant, sans avoir recouvré la vue, ni changé de place. Monsieur Desnotes, comme vous le voyez, croyait en savoir plus que les autres ; pardonnezlui cela, car il est mort depuis longtemps, et probablement que s'il eût vécu de nos jours, il eût changé de manière, vu que nous sommes, comme chacun sait, bien plus avancés, bien plus savants dans toutes ces belles choses, aujourd'hui qu'autrefois. L'on doit dire cependant que, quelque simple qu'ait été monsieur Desnotes, il avait su acquérir l'estime de tout le monde, ce qui vaut bien, à mon avis, la science politique, n'en d^laise aux célébrités.
Malgcé tout cela, monsieur Desnotes n'était pas heureux. Pourquoi? ahl ma foi, parce qu'il ne se trouvsdt pas heureux. Aussi longtemps qu'il avait travaillé, il n'avîdt songé qu'à ses occupations, qui l'avaient toujours assez distrait pour le détourner des affections ordinaires du monde : il ne s'était pas marié.
Bien des personnes penseront qu'il aurait dû être heureux justement pour cette raison; monsieur Desnotes pensait autrement ; que voulez-vous que j'y fasse ? CShacun son goût. Monsieur Desnotes se trouvait seul, s'ennuyait et croyait qu'une épouse serait une distraction; il pouvait
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tomber malade et pensait qn'nne épouse le soignendt ; il aimait à être flatté, prévenu, choyé, et il espérait qu'une épouse serait prévenante, le flatterait, le choierait; enfin pour beaucoup d'autres raisons, parmi lesquelles on doit ranger la curiosité, disposition naturelle à Phomme aussi bien qu'à la femme, monsieur Desnotes se figurait que le mariage ferait son bonheur ; dès-lors, il commença à jeter les yeux autour de lui et chercha quelle serait la personne digne d'embellir ses jours futurs. Comme je n'ai pas encore été marié, je ne donnerai pas mon opinion sur cette nouvelle idée de monsieur Desnotes ; je laisserai à mes lecteurs clairvoyants et à mes aimables lectrices qui ont connu cet état, le soin de la juger, leur recommandant seulement de ne dire leur opinion qu'après y avoir réfléchi pendant dix ou douze ans, ou plutôt de ne la dire jamais, de peur de
créer une discussion semblable à la politique tel que
l'entendait monsieur Desnotes.
Monsieur Desnotes était embarrassé, car il se disait : Je suis assez bien seul ; mais, si j'épouse une femme qui n'ait rien, pourrai-je la faire vivre et vivre moi-même dans l'aisance ? Il me faut donc trouver une femme qui m'apporte, pour le moins, autant que je possède. D'un autre côté, si j'épousais une femme riche, m'aimera-t-elle, me flatterat-elle ? Ah ! tout ceci est fort douteux, fort embarrassant I Comme on voit, il ne raisonnait pas si mal ; pour un ancien notaire, ce n'est pas étonnant. •
Yis-àrvis monsieur Desnotes, vivait une demoiselle, que les personnes qui ne la connaissait pas décoraient du nom de madame. Soit que ce titre lui fàt donné à cause de l'air rangé', distingué, posé, qui la faisait remarquer, elle s'en trouvait flattée lorsqu'il sortait de la bouche de jeunes demoiselles, et il lui dépldsait quand un jeune homme le lui adressait ; n'en connaissant pas la raison, je ne puis vous expliquer cette bizarrerie.
Mademoiselle Lesattret paraissait vivre assez bien, mais on ne connaissait pas exactement ses moyens d'existence ;
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ce qui ne laissait pas que de créer mille conjectures parmi les voisins et snrtont les voisines ; selon les ones elle reo^ vait des rentes d'Angleterre, et appartenait à quelque famille noble; selon d'autres ce n'était qu'une ancienne domestique que le testament d'un bon maître avait enric^e ; les unes prétendaient qu'elle n'avait rien et travaillait secrètement, d'autres faisaient des conjectures un peu moins charitables ; enfin chaque jour fsdsait naître une nouvelle supposition.
On avait souvent essayé de questionner la vieille gouvernante Marguerite; mais, chose étonnante! on n'avait jamais pu tirer d'elle que des inductions vulgaires; c'était à en mourir de dépit. Si quelqu'un entrait chez elle, vite on se rassemblait : — Savez-vous la nouvelle, ma chère ? — Non, ma chère ; quelle nouvelle ? On se rapprochait, tous les yeux brillaient I les oreilles étaient attentives et, chose encore plus étonnante, on faisait silence. — ^Attendez : j'ai vu un monsieur marcher longtemps dans la rue, regarder à droite, à gauche, s'arrêter, marcher encore, et enfin il accosta un petit garçon qui l'écouta, regarda autour de lui, puis parut lui indiquer la demeure de mademoiselle Lesattret ; il alla frapper à la porte ; la vieille gouvernante vint lui ouvrir, sembla très joyeuse de le voir, et le fit entrer. Voilà déjà longtemps qu'il y est ; je ne sais qu'en penser ; je n'ai pas pu trouver le petit garçon pour lui demander ce que lui a dît ce monsieur. — C'est bien étonnant ça 1 — Oh I il y a quelque chose là-dessous. Mais, dites-moi, ma chère,
a-t-il un air là comme il faut? quelle tournure
art-il? comment est-il habillé? — Je vais vous dire ce que je crois, ce n'est pas que je veuille parler contre cette
demoiselle mais on ne sait pas il se passe
quelquefois enfin Dieu sait tout ; d'abord, il a un cha^-
peau gris avec un grand crêpe, ce qui indique qu'il y a
quelque mort et ce pourrait bien être un testament qu'il
ou enfin, on ne peut pas savoir. Il porte un habit noir un peu usé. Ce qui me parait louche surtout, c'est qu'il a
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des lunettes vertes, et c^est ce qui m'intrigue le plus, car on dit que quelquefois les gens en portent pour cacher leurs yeux ; il faut avouer qu'on a bien des ruses. Puis il portait un énorme paquet de papiers attachés d'un ruban rose, ce qui pourrait fort bien être quelque chose d'important ; qu'en pensez-vous ?
Je vais laisser parler mesdames les voisines qui en auront encore pour longtemps probablement à conjecturer, et je veux vous faire connaître plus particulièrement' mademoiselle Lesattret, qui est une personne fort aimable. Elle a près de trente ans. Vous me direz que c'est un âge un peu avancé pour une demoiselle^ je vous répcmdrai qu'une femme est encore jeune à cet ^e, et qu'on Test toujours avec un caractère agréable ; pour cette fois, J'aurai de mon cdté une bonne partie du beau sexe ; ainsi donc, vous avez tort, ne m'interrompez plus. D'ailleurs, cette den^selle avait la précaution de ne jamais dire son âge^ et parlait de sa naissance de manière à faire supposer, sans se compromettre, qu'elle approchait des vingt-cinq. Elle chantait bien, s'accompagnait de la guitare, et connaissait le nom des auteurs classiques; elle avait un certsdn usage' du monde, qui, joint à de l'esprit, attirait l'attention et la rendait très séduisante. Elle avait une petite rente que lui avait laissée un de ses frères ; elle ne pouvait que vivre bien économiquement, mais quelques broderies, qu'elle faisait vendre par sa gouvernante, lui procuraient les moyens de paraître indépendante ; elle sortait rarement et recevait peu de visites.
Depuis longtemps, monsieur Desnotes s'était introduit auprès d'elle, lui faisait de régulières visites, et peu à pei^ s'était trouvé subjugué par ses charmes ; chaque jour il découvrait en elle de nouvelles qualités, et se trouvait de plus en plus attaché à celle qu'il appelait son amie, mais quUl eût voulu lier par des nœuds plus doux encore.
Mademoiselle Lesattret paraissait recevoir ses hommages avec plaisir, mais elle n'avait jamais essayé de. le lui fah%
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faire entendre. Vingt fois monsieur Desnotes partit danË l'intention de lui proposer le mariage, et vingt fins les réfle-^ xions pécuniaires étaient vennes l'arrêter dans ses projets; ii eftt désiré connaître quelles étaient ses véritables ressonrces |f mais, ^rop délicat ponr l'interroger à ce sujet ou trop adroit pon> découvrir ses craintes, il différa toujours, «spérant qu'un hasard quelconque M apporterait une fois les lumières exactes sur son amie.
Les fréquentes viisites de monsieur Desnotes à mademoi-^ selle Lesattret excitaient Continuellement aussi le babil des voisines qtii étaient parvenues à force d'intrigues, de ques* tions, à savoir que le monsieur qu'elles avaient vu entrer chez elle était un aini de la vieille gouvernante qui était venu lui apporter quelques journaux; car elle aimait à lire, là vieiHe Marguerite, et, à l'entendre, elle eût voulu changer les destinées du monde entier. Elle était pour l'arbitraire} eHe prétendait que lés peuples étaient trop insolents ^t que e'ét^ent des én&nts quil fallait mieux fouetter que gàtérl eUe radotait; excusez son âge et ses prétentions; de la ctii^ sine aux marches du trône, chacun veut avoir une opinion ; Marguerite avait la sienne.
Monsieur Desnotes s'était toujours fait remarquer pair sa* douceur, par sa gaité et l'aménité de ses manières; mail» Tamour (car on ne peut se dissimuler qu'il en ressentait beaucoup pour mademoiselle Lesattret), l'amour avait d^ruit ce qui jusqu'alors avait fait le charme de sa vie; il devînt brusque, distrait, colère, jaloux; il passait une partie de son temps à soupirer, enfin un véritable amoureux I amant d'autant plus ridicule que ses cheveux griskAitiants faisaient supposer un être plus grave. On prétend qtie l'amour rend aimable; je crois tout le contraire, car je n'ai jamais été plus maussade que lorsque j'aimais, et notez que je fus toujours amoureux.
Un matin donc qu'il était plongé dans dés réflexions économico^écuniarieo^matrinioniales, la veille Marguerite éltitï'a dans sa chambre aussi précipitamment que sa marche
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tremblottante poavait le loi permettre. Ahl mon bon monsieur Desnotes, venez vite chez ma panvre mattresseï elle est à la dernière extrémité; ofai je crains bien qn^elle ne succombe, car le docteur désespère de sa vie; elle extravagae et vous appelle souvent.
Monsieur Desnotes fut exaspéré à ces paroles, il se leva subitement, courait dans sa chambre comme un possédé; il mettait tant de précipitation à s'habiller qu'il endossait son habit avant son gilet, se chaussait d'une botte et d'une pantoufle, et voulût sortir en mettant sa serviette en cravate. La vieille Marguerite était aussi effrayée pour loi que pour sa maîtresse, et, mettant toute modestie de côté, parvint à le convaincre qu'un caleçon n'étsdt pas un costume assez décent pour se rendre chez une demoiselle; enfin, après mille peines, elle le tranquillisa et l'amena auprès de sa maitresse.
Mademoiselle Lesattret ne pouvait d'abord le reconnaître, mais après un instant, elle lui dit d'une voix faible et entrecoupée: ah! cher monsieur Desnotes, vous voici, j'en suis bien satisfaite, je suis mieux. Cependant, comme il faut être préparé à tout, et afin d'éviter les discussions que ma mort pourrait occasioner, je veux régler la distribution de mes biens. Vous sachant un ami de confiance, je vous ai choisi pour écrire mes dernières volontés. Le notaire ouvrait de grands yeux étonnés àchacun de ces mots ; il commençait à regretter de n'avoir pas depuis longtemps proposé son union à sa déité; il renvoya le docteur et la gouvernante et se disposa tristement à écrire ce qu'on allait lui dicter; quand il eut fini le préambule de mots barbares, qui commence toujours un testament, il la prévint qu'il était prêt.
— ^Je lègue à ma nièce, Joséphine Lesattret, fille de etc., etc., mes quatre maisons situées à New-York, etc. Monsieur Desnotes était plus que sérieux.
— Je lègue à mon frère, John Lesattret, la jouissance de vingt mille piastres d'actions de la Banque des Etats-Unis,
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retoumables après sa mort à l'hospice des orphelins, etc. Monsieur Desnotes se mordait les doigts.
— Je lègue à mon neveu, William, la possession pleine et entière du vaisseau le Hope qu'il commande, etc., etc. Monsieur Desnotes gémissait tout bas, et maudissait les craintes qu'il avait eues; chaque nouvelle donation était un coup de poignard, chaque legs lui arrachait un gémissement. Mademoiselle Lesattret le remerciait de l'intérêt qu'il semblait prendre à sa situation et l'assurait qu'elle se sentait beaucoup mieux. Il priait avec ferveur pour la conservation de ses jours. Après avoir terminé cette triste cérémonie, il rentra chez lui furieux, désespéré, donna un coup de pied à son chien qui venait le caresser, déchira son jabot, se brouilla avec deux de ses plus anciens amis, et, pour se distraire de sa douleur, but trois bouteilles de vin; ce qui ne lui était jamais arrivé.
Cependant, mademoiselle Lesattret se rétablit peu à peu; monsieur Desnotes devint plus attentif que jamais, et, de crainte de faire naître le soupçon qu'il tenait à la fortune, ne parla jamais du testament; son amie n'en faisait aucune mention et paraissait s'attacher à lui, de manière à lui fairç croire qu'eUe ne rejetterait pas la proposition qu'il avait dessein de lui faire.
Enfin, lorsqu'il se crut presque sûr de réussh*, il résolut de tenter la fortune. Il s'habilla donc aussi coquettement que possible, chiffonna trois ou quatre cravates blanches avant d'en trouver une arrangée à son goût, essaya deux ou trois culottes, entreprit de s'arracher tous les cheveux blancs qu'il apercevait d'abcnrd, mus vit bientôt qu'il valait mieux les noircir; il s'admira durant une demi-heure, et se tournant et se retournant devant un miroir, il étudia ses phrases, ses positions, tâcha de parler, de sourire, sans déceler de combien de dents sa bouche était en deuil. Enfin il sortit, et arrivé vers l'objet de sa convoitise, il firappa trois petits coups, puis entra en sautillant sur la pointe du pied comme un homme content de lui-même.
818 L8 R inu gro iHE HAnovAS.
Je n'entrerai pas dans les détails d'nne propositioB de mariage ; la demoiselle a l'air de balancer, de résister, taii& que son cœur santé de joie ; elle fait observer mille coondérations, mille obstaeles, mille scmpoles, mille cndntes pour l'avenir; le monsieur lève tontes les diflicnltés, fait miDe serments; on finit par se promettre nn attachement mntœl) promesse qn'on tiendra aussi longtemps qne possil^ler enfin une vraie comédie.
Je pense qu'il en fut ainsi de monsieur Desnotes avec mademoiselle Lesattret; ce dont je 3uis sftr^ citât qu'elle 4Minsentit à tout, demandant seulenieut un mMs.pwir se préparer et pour d'autres raisons que j'ignore; il était enchanté, ravi et ne soupirait que pour la fin du mois.
En rentrant chez lui, il trouva tout mesquin, sa maison mal distribuée, les meubles vieillis, les tapis usés, tout <;ela indigne de la divinité qui devait bientôt l'embellir de sa présence; il veut changer tout: le voilà courant chez les maçons, les menuisiers, les tapissiers, il les presse, les £EÛt travailler, l'argent coule dans ses doigts et avant la fin da mois, tout était métamorphosé; rien de plus mignon qne cette demeure : c'était un palais attendant une nouvelle reine»
Les voisines jasaient, questionnaient, jetaient des regards étonnés, furtifs, et faisaient mille conjectures.-^Il est devenu fou, disait l'une. — ^Ehl non, répondait une autre, je sais de source certaine qu'il a fait un brillant héritage. Enfin l\m apprit qu'il épousait mademoiselle Lesattret.— Vois^tu ? Quand je te disais qu'elle est de famille noble?-^Oh!atten^
dez, ma chère, on ne sait pas ce qui pouirait arriver car
on dit..... Quelqu'un entra et arrêta ce charitable caquet.
Le beau jour vint et passa; car les beaux jours comme les tristes, arrivent et fuient aussi rapidement; huit, quinze jours, un, deux mois d'enchantement s'écoulèrent et madame Desnotes ne parlait pas de ses propriétés de New-York; monsieur son mari n'osait pas aborder ce rajet, crainte de déplaire; madame était cavessante, attentive; monsieur^aît affable, doux, prévenant. Cependant, U commençak .àaa
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toarmenter, car il avait fait des frais considérables; il fallait payer les maçons, les menuisiers, les tapissiers, les meubliers, et madame ne montrait aucnn argent.* Enfin, il résolut d'éclaircir un mystère qui Tinquiétait furieusement et devenait un cauchemar continuel. Il appela donc un jour la bonne Marguerite, la fit entrer dans son cabinet et, après avoir toussé, craché, s'être retourné, s'être promené, s'être rassis, et fait tout le manège d'un homme enbarrassé, il se décida à lui adresser la parole:
— Marguerite!
— Monsieur?
— Y-a-t-il longtemps que vous êtes avec votre maîtreçse?
— 0ht cher monsieur, je la vis ns^tre, j'étais bien jeunç alors, et dans ce temps^là on trouvait des gens à qui parler; mais à présent on ne sait comment va le monde, et les peuples, voyez-vous
— Au diaMe les peuples et le monde, peu m'importe^ je veux savoir si vous avez toujours été auprès d'elle?
-^Ahl monsieur, je ne l'ai jamais quittée; je me disais : le monde est si méchant, car, voyez-vous, le monde l'a toujours été; cependant maintenant je crois que les langues sont encore plus envenimées
— Marguerite! je vous prie de laisser là vos réflexions et de me dire ce que je vous ai demandé.
— Oui, monsieur, je vous disais donc que je ne l'ai jamais quittée ; car après le malheur qui lui arriva, quels étrangers eussent voulu vivre avec elle? Les amis, voyez-vous, monsieur, ne résistent pas au malheur de
— Son malheur! ah! grand Dieu! et monsieur Desnotes se leva précipitamment, parcourut sa chambre à grands pas. — Son malheur! et il se frappait la tête du poing.— Son malheur! et il s'arrachait les cheveux. — Son malheur! eh! que lui est-il arrivé?
— Calmez-vous, monsieur, calmez-vous! vous êtes trop bon pour vous en fâcher et l'on doit plus la plamdre que la blâmer; car ce sont de ces accidents
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— Des accidents! ÔI ciel, je le vols, sa réputation est perdue
— Sa réputation? ohl allez, non, monsieur, elle est intacte, et l'on ne peut rien dire contre ma pauvre maîtresse; oh! je vous rassure, c'est la vertu même; car depuis que nous sommes ici elle a beaucoup travaillé....
— Beaucoup travaillé! que venez-vous me conter? et ses maisons à New-York! ne saîs-je pas?
— Oh! je le vois, on l'a calomniée le monde est si méchant ! Ces maisons ! n'avez-vous pas honte ?
— Ce n'est pas ce que je veux dire ; ses quatre maisons de Broadway, comment sont-elles? quelle vsJeur? combien en retîre^t-elle ?
— Ses maisons? je n'en connais....
— Son navire le Hope ?
— ^Je n'en connais aucun, sinon....
— Ses vingt mille piastres de la Banque des Etats-Unis? oh ! je vois qu'on m'a trompé I volé I assassiné !
Et monsieur Desnotes faisait mille menaces ; l'eau ruisselait sur son visage ; il serrait les poings et renversait les chaises et les tables. Madame Desnotes, inquiète du vacarme qu'elle entendait, entra et voulut s'approcher de lui ; mais aussitôt qu'il l'aperçut il proféra contre elle les injures les plus atroces que son imagination indignée pouvait lui fournir. Elle essaya de le calmer par de douces paroles, mais il la repoussa toujours et porta l'exaspération jusqu'à ' la frapper. Elle sortit en pleurant, et le laissa attéré, accablé de douleur. Cet orage apaisé, il s'assit ; il paraissait interdit, glacé.
Marguerite, le voyant plus tranquille, s'approcha de lui et lui demanda la permission de parler et d'expliquer la méprise qu'elle commençait à comprendre.
— Oh! parlez, parlez, je ne puis rien apprendre de pire.
— Ma pauvre maîtresse est née d'une famille riche et respectable; elle fut élevée avec toutes les intentions imaginables et reçut, comme vous pouvez le voir, une éducation
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des plus soignées. Elle perdit, encore jenne, tons ses parents et fat laissée, avec nne fortune considérable, sous la tutelle d'un oncle qui paraissait avoir beaucoup d'amitié pour elle, mais qui dissipa bientôt une partie de ses biens et s'enftdt avec le reste. Cet événement la frappa d'une manière si sensible qu'elle en perdit la raison; elle la recouvra plus tard; mais de temps à autre, sa folie la reprend: elle croit retrouver toutes ses richesses dont elle avait joui et qu'elle aurait dû conserver. Son frère lui assura une petite rente, et nous sommes venues dans ce pays où la vie est moins chère. Peut-être avez-vous été témoin d'un de ses accès ; cependant j'eus toujours le soin de cacher cette triste infirmité. J'espère, monsieur, que vous ne l'abandonnerez pas puisque vous avez été assez bon pour en faire votre épouse.
Monsieur Desnotes ne répondit rien: il était abattu.
Le lendemain, il vendit sa maison pour en payer les frais et prit une petite étude où il recommença les contrats, les actes, les testaments. Madame Desnotes, quoique péniblement affectée de penser qu'il avait été dirigé par l'attente d'une fortune, lui pardonna sa colère et se remit à broder. La vieille Marguerite se consolait en lisant les journaux et vantant l'arbitraire.
Les voisines continuèrent à rire, bavarder et à faire de nouvelles conjectures. — ^Avais-je raison quand je te disais que ce n'était qu'une servante? — Ohl pour moi je t'assure, ma chère, que je ne crois pas ça, car elle parait trop bien éduquée; mais vois-tu? ces grandes dames avec leurs pianos, leurs guitares, leurs chansons, leurs jolies manières et leurs colifichets, quelquefois ça ne vaut pas grand'chose. — C'est vrai ; mais moi, j'ai toujours dit que Desnotes l'avait épousée parce qu'il la croyait riche, et j'ai toujours pensé que ça tournerait mal, parce que tous ces mariages d'intérêt ne finissent jamais autrement.
Ici toutes les voisines furent d'accord, ce qui ne leur était jamais arrivé.
N. Aubin.
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