AD PEUPLE
Gémis, peuple, gémis ; augmente ton supplice. Ta pensée est aux fers, ceints ton corps de cilice. Ton âme souffre, eh bien I que ta chair souffire aussi, C'est le plaisir du roi, le roi le veut ainsi. Comme une autre Pologne, ouvre ton flanc qui saigne» Ouvre-le largement que du moins on s'y baigne; Et la croix sur Tépaule et la mort dans le cœur, Monte, monte au calvaire, où t'appelle ta sœur. Quand le crasseux richard vient demander Taumône, C'est du sang qu'il lui faut, c'est du sang qu'on lui doone, n te sied bien, vraiment, de vouloir être heureux! Endure tes tyrans encore un jour ou deux, Laisse donc ces vautours, privés de nourriture, Trouver où dévorer quelque part leur pâture.
Se gorger de ta chair, en sucer jusqu'aux os, Et rendre à leurs petits ta carcasse en lambeaux.
Quand l'hiver au foyer près du feu qu'on tisonne, On jouit des douceurs que la fortune donne.
Et que l'oeil fastueux contemple avec fierté La pompe des lambris dont il est fasciné ; Tandis qu'à ses regards l'horizon de la vie Est chargé d'azur, d'or, de roses, de féerie. Le pauvre, lui, ne voit dans l'éclat des splendeurs, Qu'un sarcasme outrageant qui fait couler ses pleurs. Gisant sur des haillons qu'abrite une mansarde. L'orphelin désolé, quelque part qu'il regarde. Ne voit plus maintenant, comme autrefois, la main Qui berçait son enfance et lui donnait du pain. Eh bien ! tu vois là, peuple, à la fois ta souffrance, Et de tes oppresseut^s l'insolente opulence.
Ecoute : un autre peuple asservi comme toi, Comme toi languissait sous le sceptre d'un roi : Il était jeune aussL Plus fort que lui, son maître Croyait dans son pacage à jamais pouvoir paître. Mais l'aiglon devint aigle, et prenant son essor. Il brisa d'un coup d'aile un joug pis que la mort.
LE BÉPERTOntE NATIONAL. 357
Vois-ta bieD ce géant, là- bas, qui se dessine, Sur un fonds de couleurs où le rouge domine P Regarde bien, il couvre un coin de Thorizon, Et dans sa main de fer qu*il suspend sur nos têtes, n tient, au bout d*un fil usé par les tempêtes. Les foudres des lords d* Albion.
On dît qu'un jour dans son repaire n lui vint une odeur de sang; Soudain comme un dogue qui flaire, n s'élance, il court sur le vent :
Les ongles tendus sur sa proie, Qu'il lèche en frémissant de joie; Souillé de meurtres, l'œil hagard, Là, toujours debout, à ta face Ce monstre convoite et menace Ton avenir de son regard.
Mais vois tout près de toi ce bel ange femelle, Le même qui couvait sous les plis de son aile L'œuvre de tout un siècle accomplie en trois jours. En attendant notre heure, errant sur un nuage, n aiguise son glaive et détourne l'orage Qui va se grossissant toujours.
Mais, silence I une voix sonore Pour tout un peuple retentit.
Ecoutez, je l'entends encore.
Oui, c'est lui, c'est l'ange qui dit :
Peuple I ces terres que féconde Le fleuve le plus beau du monde ; Ces montagnes, ces lacs, ces ports. Ces prés que ta main fertilise ; Puis tes mcsurs, tes droits, ton église, Veux-tu conserver ces trésors ?
Crois en moi : car je suis le culte Au creuset duquel les tyrans Ont vu se retordre l'insulte Dont ils flétrissaient mes enfants; Crois en moi : car je suis l'égide Où leurs complots liberticide Viendront se briser en éclats ; Crois, et tu verras leur bannière Saluer l'aigle populaire Ou se déchirer sous tes pas.
358 LB RÉFBRTOIBE NATIONAL.
O toi, juge iâimortel, qui vois lettr tyrannie,
De tant d^iniquilés garantis ma patrie !
Contre un joug despotique apjMXHive mes transporta;
Et toi, peufde opprimé, seconde mes efforts.