‹ Le répertoire national; ou, Recueil de littérature canadienneChapitre 42 sur 190 · SUR UN RUISSEAU · texte numérisé non relu

SUR UN RUISSEAU

O toi, qui reposais sur ton urne tranquille.

Toi que mille rochers couvraient de leurs remparts,

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Rainseau, pourquoi sortir du fonds de ton adle ?

Ah I crains le bruit et les regards.

Un soleil imposant, des campagnes riantes, Des jours étincelants et des nuits plus touchantes, Tout promet le bonheur, mais tout a des hasards : Tu t^échappes, tu fuis guidé par Tespérance ; Mais ce bonheur dont Tapparence Fait frémir tes flots agités, Ce bonheur que tu suis n'est qu*une ombre infidèle :

£n vain ton murmure rappelle ; n fîiîra désormais à pas précipités.

Loin de ces amoureux ombrages.

Hélas I ne crois pas que toujours Les cieuz, d*un rayon pur, éclairent tes rivages ; n se lève de noirs orages Même au milieu des plus beaux jours.

Je parle en vain : tu suis le penchant qui t*entraine Vers la rive inconnue où tu dois reposer :

Tu vas chercher la région lointaine.

Qui pourra te désabuser.

En cet instant la nature est parée Des plus éclatantes couleurs ; Le soleil plane seul dans la voûte azurée ; Tout sourit. Amusé de présages trompeurs.

Tu fuis le vallon solitaire ; Et dans ton cours, ô ruisseau téméraire.

Tu ne prévois que d*aimables erreurs.

Eh bien I obéis donc à ta pente invincible, Et quitte de ces bords les constantes douceurs. Paisse ton onde, en ta course paisible.

Ne voir, n*arroser que des fleurs !

puissent les Drîades charmantes.

Sous un feuillage toujours frais, Confier à tes eaux errantes Le doux trésor de leurs attraits!

Que ta source heureuse et sacrée Fiéroisse en les touchant d*amour et de plaisir I Qu*à tes flots caressants la bergère livrée

Trouve dans son âme enivrée, Le premier sentiment ou le premier désir !

Et si jamais traversant ma patrie.

Tu viens baigner, après quelques détour», Cette terre, bêlas î si chérie^

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Où j*ai TA sattre, avec mes premiers jours,

Mes sentiments pour Marie

O Ruisseau fortuné ! rallentis un moment Le cours initient de ton onde incertaine ; Va soupirer aux pieds de celle qui m*enchaioe, Et porte-lui les yœux du plus fidèle amant !

Heureux Ruisseau, quand sur la rive Elle ira rêver en secret, S, sur ton onde fugitive, Elle jette un regard distrait :

Ahl qu'une émotion...... que sçn cœiu* interprète.

Lui dise que tu viens du fonds de ma retraite : Dans le plus triste de mes jours, Que mon image retracée Occupe un moment sa pensée Du souvenir de mes amours t

ÉPITRE A M. GÉNÉREUX LABADIE. (i)

Toi qui trop inconnu mérites à bon titre, Pour t*immortalîser, que j'écrive une épître, Toi qui si tristement languis en l'univers, Labadi, c'est à toi que j'adresse ces vers.

Quand je vois tes talents restés sans récompense, J'apiNTOuve ton dépit et ton impatience ;

(>) Voici quelle appréciation fait du mérite et du talent de M. Quesnel un écrivain, qui semble l'avoir connu intimement, en publiant cette épître que M. Quesnel adressait à un mauvais poète: ** De temps à autre, depuis la ** conquête, des hommes nés hors de notre pays, mais parlant notre langue, " et recommandables par leur éducation, leurs talents naturels, ou leurs *' connaissances acquises, sont venus résider parmi nous, comme pour ** animer et égayer notre société, prêter du relief à ce que nous pouvions " peut-être appeler notre littérature, et nous donner en quelque sorte des "idées nouvelles sur plusieurs sujets» partioulièsement durant l'époque " de notre isolement Du nombre de ces hommes devenus canadiens, "par leur résidence dans ce. pays, par les liaisons qu'ils y ont con- " tractées, ou les arts qu'ils y ont exercés, a été feu M. Quesnel, " l'estimable auteur de la pièce qu'on va lire. Homme d'esprit, d'un com- *' mené agréable et d'une humeur joviale, M. Quesnel se faisait dé la poésie

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Et je tombe d*«ccord que nous aotreer rimeure Sommes à tort en botte è meosieiirs les raOkurs.. Je «us qa*à parlw vrai, ta muse cifi peu grossière Aux éloges pompeux ne peut donuef matière ; yim ^qSq tu Mb voir le germe d*ua talent Que doit encourager tout bon gouvernement, Qui de chaque stget distkiguant bien la classe, Met le rimeur toujours à la première place.

Mais celui par malheur sous lequel nous vivons, Ne «ut jamais,; ami«^ tout oe.que nous valons. Qu^Qlle hontes en efièt, m pays o<)i nous sommes, De voir le peu de cas que Ton fait des grands hommes ! De moi qui méritais qu*on célébrât mon nom, : Par mes vers, ma musique et ma distraction, Et qui pourtant obscur dans un humble village. De ce gouvernement ne reçus nul hommage ; De toi-même, en un mot, qui pour avw du pain. Vois ta muse réduite à chanter au lutrin^ Et dois dire à part toi, chaque fois que tu dînes, J*arrache ce repas de vêpres ou matines.

Ainsi donc de notre art méconnaissant le prix, L*on nous met en oubli, nous autres beaux esprits; Et nos noms par l^efiet d*un aveug^em^t triste, Des emplois à donner ne sont point sur la liste; Tandis que tant de gens, sur leurs simples noms, Obtiennent da Tétat de bonn€»9 pensions.

Et ces gens qui sont-ils ? Les uns des militaires,

** one récréation, sans faire de la versifioation une espèce de métier, c'est- "Mire, sans s'astreindre ^toi^jours aux règLes, que sa sent iiuppsées oeux ** qui aspirent au titre de poètes ou d'MHles versificateurs. On trouve dans " ces jnèces des licences que Timpression ne soufifre pas pins présentement " que les haies d'orthographe; mus la verve poétique, lé sel attique même, ''perce presqn'à chaque. ve^ ^. Quesuel ne s'était pas fait versificateur " par l'étude des règles, mais il était né poète, ou Tétait devenu par la ** simple lecture des beaux modèles. . Cest avec vérité et sans flatterie, " snifant nous, qu'un poète firançais qni a passé quelques jpurs en ce pays, *' a dit de lui en fusant allusion à une de ses productions poétiques:

** Quesnel, le père des amours,

** Semblable à son petit bonhomme,

*• Vit encore et rivra toujours.

'* Flttsieurs de ses pièces nons paraissent dignes en efiet de \M8aei iW *' postérité, du mojiis^ pour no point exagérer, à la ^o&l^^tî^ ^«xAiS^^nin^r

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En tout point dépourvus de talents littéraires^ Qui, parce qu*un boulet leur a cassé le bras, S*imaginent que d*eux Ton doit fidre un grand cas ; Les autres, magistrats, juges, greffiers, notaires,

Conseillers, médecins, ou même apothicaires...

Car sur la liste enfin des gens à pension, L*on trouve tout état, toute profession, Le rimeur excepté. Quelle injuste manie !

Faut-il que sans pitié la fortune ennemie Nous ait, pour nos péchés, cloués dans un climat

Où les gens sont sans goût, ou Tout trop délicat.

Us loûront un soldat qui le péril surmonte ; On s*éptiise à rimer, personne n*en tient compte ! O temps I ô mœurs I ô honte I Oh ! que diront de nous L*Lx>quois, TAlgonquin et le Topinanbous ?

Chez eux Thomme d*esprît peut hardiment paraître ; Quiconque a des talents se fait du moins connaître. Eh ! ne rendent-ils pas des hommages divins A leurs jongleurs, sorciers, astrologues, devins? Parcours tout. Funivers, de Tlnde en Laponie, Tu verras que partout on fête le génie.

Hormis en ce pays ; car Tingrat Canadien Aux talents de Tesprit n*accorde jamais rien. Et puisque par hazard je suis sur ce chapitre, Je te veux, cher ami, prouver en cette épître. Que chez eux Ton a beau vouloir se surpasser. Jamais Thomme à talents ne saurait s'avancer. Moi-même j*en ai fait la dure expérience.

Voici le &it : Privé de retourner en France, J'arrive en ce pays, pleins d*affabilité.

Os exercent pour moi leur hospitalité.

De ce je ne me plains. Mais, las ! point de musique. A table, ils vous chantaient vieiDe chanson bachique : A Téglise c'étaient deux ou trois vieux motets D'orgues accompagnés qui manquaient de soufflets. Cela faisait pitié. Moi, d'honneur je me pique : Me voilà composant un morceau de musique, Que l'on exécuta dans un jour solennel :

C'était, s'il m'en souvent, la fête de NoëL J'avais mêlé de tout dans ce morceau lyrique, Du vi^ du lent, du gai, du doux, du pathétique : En bémol, en bécarre, en dièze, et cetera.

Jamais je ne brillai si fort que ce *^o\xE-\éu

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Eh bien ! qa*en advient-il ? On traite de folâtre

Ma musique qu^on dit fidte pour le théâtre.

L*uD se plaint qu'à Foffice il a presque dansé ;

L'autre dit que Tauteur devrait être chassé :

Chacun sur moi se lance et me pousse des bottes.

Le sexe s*en mêla, mais surtout les dévotes :

Doux Jésus, disait Tune, avec tout ce fincas,

Les saints en paradis ne résisteraient pas.

Vrai Dieu I lorsque ces cris, disait une autre, éclatent,

On dirait qu'au jubé tous les démons se battent.

Enfin cherchant à plaire en donnant du nouveau,

Je vis tout mon espoir s'en aller à vau l'eau.

Pour l'oreille, il est vrai, tant soit peu délicate,

Ma musique, entre nous, était bien un peu plate ;

Mais leur fallait- il donc des Handels, des Grétrys?

Ma fbi ! qu'on aille à lA>ndres ou qu'on aille à Paris.

Pour moi, je croyais bien, admirant mon ouvrage.

Que de tout le public j'obtiendrais le suffirage.

Mais de jpes amis seuls vivement applaudi.

Je vis bien qu'en public j'avais peu réussL

Ainsi j'abandonnai ce genre trop stérile.

Ce revers néanmoins, en m'échauffant la bile.

Ne fidsait qu'augmenter le désir glorieux

Par mes talents divers de me rendre fameux.

Je consulte mon goût, et j'adopte Thalie ;

Bientôt de mon cerveau sort une comédie.

Une autre la suivit. Deux pièces, c'est beaucoup ;

On parlera de moi, disais-je, pour le coup;

En tous lieux, j'entendrai célébrer mon génie ;

Maib je ferai surtout briller ma modestie.

Les honneurs et les biens s'en vont pleuvoir sur moi ;

Mais je me veux montrer généreux comme un roi.

Tels étaient mes projets. Et toi, mon cher confrère,

Si l'on eût su juger des vers que tu sais faire ;

Si ta muse applaudie eût changé ton destin,

Partout, au lutrin même, on t'aurait vu moins vain.

Les succès n'enflent point un homme de génie,

Et s'il se montre fier, c'est qu'on le lui dénie.

Ergo, c'est de tes vers le défaut de succès

Qui te donne un regard fier comme un Ecossais.

Si l'on eût lu pourtant ton épître admirable

A dame du canton, pour toi si secourable ;

6& LE BIÉPEBTOIBE NATIO:BrAL.

Ou n Ton coiiDaissait le joli compliment

Que ta mase enfiiiita poar un représentant t

Un lecteur de bon goût eût ett Tâme ravie,

Et ton nom paraissait en dépit de Fenvie.

Je Tai lu cet écrit ; certes, il était beau.

Car pour Tomer ta muse avait pillé Boilean :

Je Teus pendant longtemps gravé dans la mémoire.

Mais tout s*oublie enfin. Reprenons mon histoire :

Je te disais comment, fitcile à décevoir.

Sur mon drame nouveau, je fondais mon espoir.

Ma pièce enfin paraît : ô flatteuse soirée :

Oh t il faut être auteur pour en avcnr Vidée.

On rit, on rit, on rit, mais ce fut tout aussi ;

Jamais je n*en reçus le moindre grand merci :

Et, qui pis est, privé des honneurs du poète.

Pas un seul mot de moi ne fut sur la gazette.

Est-il rien de plus dur P puis faites- vous auteur ^

Epuisez votre esprit pour plaire au spectateur!

On vous applaudira ; d*acGord ; mais dans la troupe.

Diable, s*il en est un, qui vous offire sa soupe.

Tu vois, cher Labadi, par mon sort inhumain,

Que nous pouvons nous joindre et nous donner la main.

Tous deux, sans contredit, avons droit de nous plaindre ;

Mus plaignons-nous tout bas, et sachons nous contraindre.

Et n Ton rit de toi, consolons-nous tous deux.

Tu vois qu*hélas, mon sort n*est guère plus heureux.

Et que de mes succès, musicien et poète,

J*ai lieu d^être content comme un chien que Ton fouette*

Mais aussi qui dira si de méchants esprits.

N'ont point quelque rai^n de blâmer nos écrits ?

Pour moi, je t'avoûrai que mon œuvre comique

N*eût pu d*un connaisseur soutenir la critique.

J*avais quatre grands mois travaillé comme un chien.

Et la pièce, entre nous, ma foi, ne valait rien.

On Tavait dit du moins, et j*en eus connaissance.

Mais doit-on être ici plus délicat qu'en France,

Où souvent maint auteur qui prétendait briller.

Endormait le parterre et le faisait bailler?

Non, non, je me reprends, la pièce était très bonne.

Et si je n'en reçus compliments de personne,

C'est que pour les talents, et pour les vers surtout.

Ces gens-ci n'ont point d'âme... ou qu'ils ont trop de goût.

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Je conviens qae tes vers ne valent point grand^ebose,

Qo*un lecteur bonnement croit lire de la prose;

Cependant dussent-ils cent fois plus Fennuyer,

D*un compliment du moins on devrait te payer.

Mais non, d*un air railleur et qui sent la satire,

Si de toi je leur parle, ils se mettent à rire ;

Et d'un rimeur enfin ils font bien moins d'état

Que d*un maçon babile, ou même d*un soldat.

Boileau Ta déjà dit, et moi je le répète,

C'est un triste métier que celui de poète.

De ceci cependant ne sois pas affecté.

Nous écrivons tous deux pour la postérité.

Bien d*autres, il est vrai, jouissant de leur gloire,

Ont vu leurs noms inscrits au temple de mémoire.

Gresset et Despréaux par leurs contemporains

Furent, dès leur vivant, loués pour leurs lutrins.

De Belloi, de Ronsard, et Molière et Racine,

Bien cboyés, bien payés, avaient bonne cuisine.

Pour nous, cber Labadi, dans ce pays ingrat,

Où Fesprit est plus fix>id encore que le climat,

Nos talents sont perdus pour le siècle où nous femmes ;

Mais la postérité fournira d'antres hommes.

Qui goûtant les beautés de nos écrits divers.

Célébreront ma prose aussi bien que tes vers.

Flrédire Tavenir est ce dont je me pique,

Tu peux en croire enfin mon esprit prophétique :

Nos noms seront connus, un jour en Canada,

Et chantés de Yaudreuil jusqu'à Kamouraska.

JOSBPH QUBSNIL.

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