‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 2)Chapitre 81 sur 123 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Nous avons la confiance, mesdames et messieurs, d'avoir mis en évidence, dans nos précédentes lectures, que avant l'apparition de l’homme sur cette terre, tout y avait été préparé d'avance pour lui rendre son séjour confortable ; que tous les êtres, tant animés qu'inanimés, avaient été mis en pleine activité, et qu'il ne s'agissait plus pour

l'homme que d'en prendre le commandement, et de se mettre à leur tête.

Qu'on dise à présent que tout cela est du hasard ; qu'on dise, tant qu'on voudra, que notre terre est si petite, que l'homme est si peu de chose, qu'il répugne au bon sens de croire que le Créateur s'occupe d'un être aussi chétif ! Tout cet échafaudage de systèmes, tous ces arguments de nos prétendus penseurs ne sont-ils pas autant de preuves et de témoignages contre l'absurdité de tels avancés ?

J'en veux mortellement aux athées, ou plutôt à ces personnages qui, par fanfaronnade, prétendent l'être. Car, suivant moi, il est impossible de concevoir qu'il existe de tels êtres sous figure humaine. Il est impossible de nier consciencieusement V'existence d'un être suprême.

L'athéisme! c'est un barbarisme en philosophie! La matière, d'où viendrait-elle donc ? d'elle-même ? ridicule !

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La matière calcule-t-elle le pour et le contre ? Calcule-telle le passé, le présent et l'avenir ? Non, l'homme n'est pas tout matière. Son corps n’est que l'enveloppe, n’est que l'écorce de son âme.

Mais ne nous engageons pas, mesdames et messieurs, dans le monde mystique ; notre sujet porte uniquement sur l'univers matériel, et examinons l'homme comme simple habitant de la terre.

L'univers est un tableau qui n'offre que des traits confus, lorsqu'on n'en saisit pas le vrai point de vue. Et cet amas immense d'êtres divers sur notre globe serait une espèce de chaos, si l'homme ne s’y trouvait pas placé pour en former la liaison et les rapports.

C'est à lui que tout aboutit, c'est sur lui que tout porte.

La sage Providence a tout mis à sa place, a tout proportionné. L'ordonnance du palais a été mesurée sur les besoins du maître qui l'habite. Si l'édifice n'est pas parfait, c'est que celui qui doit l'habiter a lui-même des imperfections.

L'homme, en effet, offre un mélange de grandeur et de bassesse, Son ingratitude s'exhale en murmures contre la Providence, elle le dégrade et lui fait blasphémer son Créateur.

Mais n'est-ce pas aigrir et rendre incurables ses propres maux, que de s'occuper continuellement à se les exagérer à soi-même? Fermer les yeux sur les avantages réels dont nous jouissons, n'est-ce pas les rendre muets ?

L'homme, disent les ingrats qui trouvent que tout est désordre ici-bas, que tout est l’œuvre du hasard, l'homme, disent-ils, est l'animal le plus vil et le plus méprisable. La nature le traite plutôt en marâtre qu'en mère.

Tandis qu'elle a couvert d'une écorce les arbres et les plantes, qu'elle a revêtu d'une peau tous les autres animaux pour les défendre contre l'inclémence des saisons, elle a jeté l'homme, au jour de sa naissance, nu sur la terre, qui est aussi nue que lui. Ce n'est pas encore assez. À peine sorti du sein de sa mère, cet animal des-

tiné à l'empire est mis à la gêne, on le garrotte, Sa vie commence par des supplices et des pleurs. Tout son crime est d'être né. Son ignorance égale sa faiblesse, Tn naissant, presque tous les animaux sont assez robustes et assez instruits pour savoir nager, marcher et prendre leur nourriture, tandis que l'homme à sa naissance ne peut rien, il a besoin de tout apprendre, Il ne sait, par luimême, que pousser des cris de douleur et verser des larmes.

Si, dans sa naissance, rien n'est plus faible et plus méprisable que lui, rien n'est aussi plus horrible et plus haïssable lorsqu'il a pris son accroissement. La bête farouche a quelque chose dans son instinct qui nous la rend formidable ;: mais l’homme seul renferme en soi ce qui n'est que séparément dans toutes les bêtes. Il a ‘‘sur ‘la langue le venin des aspics ; dans l'esprit, les plis et ‘‘replis du serpent ; dans le cœur, l’amertume du basilic ; ‘‘ dans ses emportements, la fureur du lion; dans sa ‘ cruauté, la rage du tigre : en sorte que le plus grand des ‘* présents qu'ait faits la nature à l'homme dans le cours ‘ de sa vie, c'est le pouvoir de se donner à lui-même la ‘mort ! Ainsi, les plantes qui empoisonnent ne doivent ‘point être nommées funestes."”

Voilà comme ces esprits orgueilleux s'avilissent à leurs propres yeux. Nous répondrons dans cette dernière partie de notre lecture à ces ravaleurs du genre humain.

‘Tout annonce dans l'homme le maître de la terre, tout y marque sa supériorité sur le reste des êtres vivants. Son attitude est celle du commandement ; sa tête regarde le ciel et présente une face auguste, sur laquelle est empreint le caractère de sa dignité. L'image de l'âme est peinte sur la physionomie.

Un port majestueux, une démarche ferme et hardie, annoncent sa noblesse et son rang. Il ne touche à la terre que par ses extrémités les plus éloignées, il ne la voit que de loin, et semble la dédaigner. Les bras ne lui sont pas donnés pour servir d'appui à la masse de son corps, ses

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mains ne doivent pas fouler la terre, et perdre par des frottements réitérés, la finesse du toucher dont elles sont le principal organe ; elles exécutent les ordres de sa volonté, saisissent les choses éloignées, écartent les obstacles, préviennent les rencontres et les chocs qui pourraient nuire; retiennent ce qui peut plaire, et le mettent à la portée des autres sens.

Le corps d'un homme bien fait doit être carré, le contour de ses membres fortement dessiné, les muscles doivent être vigoureusement exprimés, les traits du visage bien marqués.

Chez la femme, tout est plus arrondi, les formes sont plus adoucies, et les traits plus fins. L'homme a la force et la majesté ; les grâces et la beauté sont l'apanage de l'autre sexe, très justement appelé le beau sexe. L'homme est droit et ferme ; la femme est faible et pliante ; par cela l'homme se montre plus généreux et plus fier de la protéger, qu'elle n'est elle-même portée à invoquer l'appui de sa force et à mettre sa vaillance à l'épreuve. Ainsi, celui qui commande obéit souvent à celle qui supplie, ‘quand elle sait s'y prendre zen comme il faut."

Le front chez l’homme le distingue des autres animaux. Il contribue à la beauté de la figure, et est le signe de son intelligence. Il faut pour cela, cependant, qu'il ait la proportion convenable, qu'il ne soit ni trop cintré, ni trop plat, ni trop grand, ni trop petit. Que les cheveux bien plantés en fassent le contour et l'ornement. L'homme seul possède toutes ces qualités qui, ajoutées à ses yeux, l'organe immédiat et l'interprète de l'âme, à la bouche et à ses lèvres, font du visage de l’homme le miroir de son intelligence, de son pouvoir et de son âme.

Malgré cette uniformité des traits du visage de l'homme, les hommes, cependant, peuvent être distingués les uns des autres. On ne trouvera jamais deux hommes parfaitement ressemblants, chacun aura quelque chose de particulier, soit dans l’ensemble du visage, soit dans la voix ou dans son langage.

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Si tout était produit par un hasard aveugle, les visages des hommes ne devraient-ils pas se ressembler autant que se ressemblent les œufs pondus par la même poule (pardonnez-moi la comparaison) ? comme des balles fondues dans le même moule? comme deux gouttes d'eau qui coulent du même vase? Mais il en est autrement, et cela est fort heureux. Car, que d'inconvénients ne résulteraitil pas d'une parfaite ressemblance entre les individus ! Que de méprises, de mécomptes dans les ménages et dans la société ! Jamais l'homme ne serait en sûreté de sa vie, de son honneur ou de celui de son épouse ! Eh! où en seraient nos amoureux, je vous le demande, si toutes les filles s'entre-ressemblaient ? Eh ! ils s'adresseraient aux premières venues comme à leurs dulcinées ; et elles, de leur côté, en feraient tout autant, comme de raison, Quel scandale ! il faudrait se faire des marques comme on en fait pour le bétail! Le voleur et le brigand seraient en sûreté. Quelle incertitude dans les ventes, dans les achats, les transports, dans le commerce et les témoignages !

Mais non, il devait en être autrement pour le chefd'œuvre de la création, l'homme. Chacun devait se faire connaître personnellement. Chez la brute, c'est bien autrement : dans chaque classe, tous les individus sont égaux, il n'y a point de différence individuelle ; malgré, cependant, qu'on y rencontre parfois des traits de fidélité bien capable de faire rougir un bon nombre de nos femmes. Je fais ici allusion à la fidélité de la tourterelle, qui, lorsqu'elle devient veuve, reste veuve, et volontairement, le reste de ses jours. Elle s’en va roucouler dans la solitude.

La taille de l'homme est à peu près la même partout ; elle ne va pas, au moins, à une extrême hauteur ni à une extrême petitesse. S'il n’y avait que des géants, tous les rapports de la société et de l’ordre seraient rompus. S'il existait, par exemple, des hommes de la hauteur d'une tour, est-ce qu'ils n’enfonceraient pas, en marchant, la plupart de nos terrains? Et comment leurs longs et gros

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doigts pourraient-ils traire les chèvres, moissonner les blés, faucher les prairies, cueillir les fruits des vergers ? La plupart de nos aliments échapperaient à leur vue comme à leurs mains.

D'un autre côté, s'il n'y avait que des races d'hommes vraiment nains, si nons étions tous de la taille du général Poucet, comment pourrions-nous abattre les forêts pour cultiver la terre? Eh! nous nous perdrions dans les herbes ! chaque ruisseau serait un fleuve pour nous, chaoue caillou un rocher. Et les oiseaux de proie nous enlèveraient dans leurs serres, pour nous croquer coinme la poule croque les coquerelles. Non, le roi de i1 terre devait être constitué de manière à pouvoir y exercer son empire.

Si on jette un coup d'œil sur les habitants des pays septentrionaux, on est d'abord porté à : oire que la l'rovidence les a rendus bien malheureux. [lest vrai qu'ils errent péniblement dans des vallons raboteux, par des chemins non frayés, qu'ils sont exposés à l'inclémence des saisons ; mais leurs corps endurcis ne redoutent pas les fatigues. Pauvre et dénué de toutes les commodités de la vie, le Lapon est riche en ce qu'il ne connaît de besoins que ceux qu'il peut facilement se procurer, et qu'il peut contenter aisément. Il est privé, durant plusieurs mois, de la clarté du soleil, mais la lune et les aurores boréales viennent luire sur son horizon, et lui rendre supportables les ténébres de sa longue nuit. La neige et la glace, sous lesquelles il se trouve comme enseveli, ne le rendent point malheureux. L'éducation et l'habitude l'ont armé contre les rigueurs de la nature. La vie dure qu'il mène lui apprend à braver le froid; et quant aux besoins particuliers qui lui sont indispensables, il les trouve dans les animaux, dont la fourrure le garantit de l'âpreté de la saison. Les rennes lui fournissent à la fois sa tente, son lit, son vêtement, sa nourriture et sa boisson. Avec eux, il hasarde de longs voyages ; en un mot, ils suffisent presque à tous es besoins. Et leur entretien lui coûte peu, et même ne lui est pas à charge.

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Transportez un Lapon dans un palais, couchez-le dans un lit de plume : croyez-vous qu’il dormira ? Jamais, impossible. Entourez-le de tout le luxe de nos villes, et vous le verrez mourir d’ennui, et se trouver si mal qu’il en perd l'appétit, le sommeil et la santé.

Tout est donc à sa place. Si l’homme n’est pas agile comme les oiseaux, qui en un moment sont transportés sur leurs ailes à de grandes distances (mais, par parenthèse, le voilà en chemin d’aller aussi vite qu'eux); s'il n’est point fort comme les animaux, armé de cornes, de griffes aiguës et de dents meurtrières comme eux; s'il n'a pas été habillé des mains de la nature ; s’il n'apporte, en naissant, ni plume, ni fourrure pour le garantir des injures de l'air, n’a-t-il pas la raison en partage, et avec elle, n'est-il pas riche, fort et suffisamment fourni de tout ? Ne lui apprend-elle pas que tout ce qu'ont les animaux est pour lui? qu'ils lui sont inférieurs et subordonnés en tout? qu'ils sont ses esclaves, et qu'il peut disposer de leur vie et de leurs services? A-t-il besoin de gibier pour sa table, le chien, le faucon et l’épervier, dressés à cet usage, ne vont-ils pas abréger, faciliter ses recherches, et lui apporter ce qu'il souhaite? S'il veut varier son habit selon les saisons, la brebis est prête à lui abandonner sa toison, le ver à soie file pour lui la robe la plus légère et la plus brillante. Les animaux le nourrissent, font sentinelle à sa porte, combattent pour lui, cultivent ses terres, transportent ses fardeaux ! Que veut-il donc de plus? qu'a-t-il à demander davantage? de quoi peut-il se plaindre ?

Mais continuons à examiner l’homme.

Cet être individuellement faible et presque sans armes naturelles, harponne cependant la baleine, et dompte l'éléphant, renverse les rochers et les montagnes par la puissance du fer qu’il a su maîtriser.

Comme animal, la nature l’a bien peu favorisé, il est vrai; mais comme homme, elle lui a transmis un rayon d'intelligence, un génie qui lui met en main le sceptre du monde. L'homme est le seul animal bipède et bimane ;

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et cette définition est plus convenable que celle qu’en donnait ce sage de la Grèce : ‘‘un animal à deux pattes sans plumes." Son élève, pour ridiculiser cette définition, lui présenta un coq plumé, et lui dit: ‘Maître, voilà votre homme d'hier !”’

La stature de l’homme et sa marche sont en rapport avec ses pieds et ses mains. La position de sa tête volumineuse l'empêche de nager natureilement et sans avoir appris, comme le font les quadrupèdes, tels que les jeunes chats et chiens, qui se mettent de suite à nager quand on les jette à l’eau ; tandis que le jeune enfant irait droit au fond, la tête la première, quoiqu'en se débattant : le poids de sa tête l’emporterait. Et même l’homme nage plus facilement sur le dos que sur le ventre, parce qu'il n’est pas obligé de tant s'élever la tête pour respirer. On voit par là que notre espèce n’est pas destinée à la vie amphibie ou aquatique, comme on l’a supposé.

La proportion de la masse cérébrale au volume du corps est plus considérable chez l'homme que chez la plupart des animaux ; et en général les quadrupèdes de petite taille ont, à proportion, plus de cervelle que les gros. Par exemple, l'éléphant du poids de cinq mille livres n'a que sept livres de cerveau, ou deux fois autant que l’homme. Un bœuf de neuf cents livres n’en a que vingt onces, et le cheval de sept cents livres n’en a guère plus: ce qui fait à peu près la cinq centième partie de leurs corps. Tandis que, chez le chat, la cervelle en fait la cent cinquantième partie, chez le chien et le loup encore moins ; chez le rat et la souris, la soixante et seizième partie; le castor, la deux cent quatre-vingt-dixième ; l'âne, la cinquantième, et chez l’homme la trente-cinquième ! C'est donc une règle générale que plus l'animal est petit, plus il a de cervelle, et plus il a de force. Porportionnellement, la force physique des insectes est comparativement plus élevée chez eux que chez les animaux de haute stature. La sauterelle sautera deux cents fois la longueur de son

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