TOME IV
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nés sur nos bords : musique dont la mélodie s’harmonisait avec la nature et les aspects qui frappaient l'œil du voyageur, et dont la cadence résultait des mouvements et de l'action du chanteur. Cette musique qui appartient au pays ne sera jamais remplacée pour nous par les œuvres des plus grands maîtres ; elle rappelle toute notre histoire et doit son origine aux impressions éprouvées dans les premiers temps, impressions sur lesquelles se sont mouiés tous nos sentiments, car le goût dépend de la nature, suivant les pays.
Ces établissements de chasseurs dont j'ai parlé couvraient un espace immense, et avant même que Montréal fût fondée, lorsque le site qu'occupe cette ville, aujourd'hui de cinquante mille âmes, était encore couvert d'une épaisse forêt marécageuse, des postes avaient déjà été formés dans toute l'étendue du Canada, depuis le fond du Saguenay jusqu'au Détroit et au delà du lac Supérieur; mais ceux qui les occupaient étaient toujours en mouvement; ils ne faisaient que remonter et descendre les rivières et traverser les lacs ; une curiosité infatigable les poussait à découvrir l'extrémité de ces cours d'eau qui semblaient se prolonger à l'infini à mesure qu'ils avançaient ; et arrivés au terme de leurs recherches, ils se sentaient encore entraînés au delà, car presque tous les fleuves de l'Amérique du Nord se relient au Saint-Laurent, et leurs sources en sont si peu éloignées que le Canadien voyageur n'avait qu'à charger son léger canot sur ses épaules, pendant ‘iuelques lieues de marche, pour s'y rembarauer et s'élancer e1core sur les eaux vers des terres inconnues, Ces go‘ts et cette curiosité se sont perpétués de génération en génération jusqu'à nos jours. Tous les Canadiens veulent voyager : ils partent, chaque année, par milliers pour voir du pays, comme ils disent, et s'en vont dans les pays hauts rouler parmi les sauvages sous l'étoile du nord, ou traverser les montagnes de Roches et peupler la Colombière.
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qualités militaires qui ont ajouté tant de lustre au caractère canadien et qui persistent encore, mêlées au saug qui coule dans nos veines, au point qu'elles ont entrainé, ces années dernières, et retiennent dans le Mexique des bataillons presque entièrement composés de Canadiens, qui ont suivi partout le colonel Frémont dans les combats, après l'avoir accompagné dans ses voyages de découverte à travers l'Amérique.
Lorsque, à la longue, le gouvernement français se décida à envoyer des cultivateurs pour se fixer dans la colonie, et y fonder des établissements durables, il dut consulter les exigences des lieux et du climat, et il le fit avec un tact et une justesse d'appréciation que les hommes politiques de nos jours ne peuvent s'empêcher d'admirer. Dans tous les cas, le plan des établissements était calqué sur le plan du pays, et le grand fleuve fut la ligne dominante, celle à laquelle tout se rattachait. Québec fut fondé à l'endroit le plus étroit de la rivière, sur un cap qui en commande le passage. Montréal s'éleva à l'extrémité de la navigation maritime ; et un choix également judicieux présida à la fondation des autres postes importants, choix qui se rapporte toujours à la nature des eaux et aux communications par les rivières.
Voilà pour l'emplacement des villes ; maintenant, pour la campagne. Les premières concessions se firent le long du Saint-Laurent; c’est là que le colon voulut fixer sa demeure et s'établir, c'est là que les défrichements ont commencé. Tout y invitait en effet : la beauté du paysage, la plus grande fertilité du sol et, par-dessus tout, la facilité des communications ; car le fleuve, qui est aujourd'hui la grande route de tout le pays, était alors le grand chemin et le chemin unique pour communiquer avec les voisins et avec la ville. En été, en effet, on ne voyageait guère que par eau et en canot, ce que rapportent tous les mémoires du temps ; et en hiver, la glace offrait un chemin facile et rapide que l’on préfère encore aujourd’hu et qui sera toujours préféré à la route de la côte. Les concessions
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ont toutes été soumises à une loi remarquable et certaine: ment peu favorable aux progrès de l'agriculture bien entendue. Néanmoins, il ne faudrait pas accuser trop lévèrement les fondateurs de la colonie. Ils durent obcir non seulement aux exigences des lieux et du climat, mais encore aux goûts et aux prédilections des habitants. Dans ces premiers temps, personne ne voulait s'éloigner des rives du Saint-Laurent ; et si, aujourd'hui encore, les terres qui le bordent ont une valeur plus grande que les autres terres, une valeur d'affection, j'ose dire, elles devaient à cette époque avoir un attrait beaucoup plus grand encore, De sorte qu'il fallait contenter ce goût uniforme et commun à tous. De là vient que toutes les concessions ont peu de largeur sur le front et une profondeur démesurément grande. Et cette règle suivie sur les bords du Saint-Laurent s'est étendue aux autres rivières, et a été appliquée non seulement aux concessions des seigneuries, mais aussi aux terres dans quelques townships. Cet amour des bords du fleuve était tellement vif qu'avant même qu'un second rang de terre fût occupé à une demi-lieue du rivage, toutes les côtes du fleuve étaient peuplées d'un bout à l'autre du pays. Et ce n'est que depuis un demi-siècle environ que les Canadiens, ne trouvant plus de terres sur le front, se sont décidés à s'avancer de quelques lieues dans l'intérieur. Les établissements se sont donc formés d'abord sur les côtes du fleuve et des rivières, et chaque habitant est venu bâtir sa maison le plus près possible du bord, afin de jouir du spectacle mobile des eaux, qui étaient pour lui l'image du mouvement et de la vie ainsi que des relations sociales. Toutes les lignes qui limitent les propriétés ont eu le fleuve pour base, et en sont parties perpendiculairement, et comme ces lignes droites toutes rattachées à la dominante se sont continuées sans dévier vers l'intérieur, les rangées d'établissements se sont échelonnées les unes derrière les autres, en suivant les mêmes proportions dans la répartition du terrain; de sorte que aujourd'hui
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le plan cadastral du Bas-Canada présente un échiquier
formé de parallélogrammes à base très étroite sur une grande hauteur.
Le climat n'a pas influé d'une manière moins puissante sur cette distribution territoriale, à ce point que Île plus grand nombre de ceux qui ont traité de ce sujet en font la seule cause de la forme de nos concessions. J'ai dû m'arrèter aux autres considérations que j'ai développées, parce qu'il me semble que le grand fleuve dominant tout le pays, on a dû le prendre pour point de départ et pour règle, et que en effet les lignes de divisions des seigneuries sont fixées par les anciens règlements suivant le cours du Saint-Laurent et de l'Outaouais. Et puis les noms attribués aux divisions territoriales ainsi qu'à certaines dignités expliquent souvent mieux que les raisonnements, la véritable nature des faits, surtout quand ces noms se perpétuent et deviennent non seulement d'un usage populaire, mais encore des désignations historiques et juridiques ; le mot ‘‘côte'" employé pour désigner un range d'établissements et de terres, est celui dont se servent le plus volontiers nos habitants ; et sous le rapport historique on trouve partout, dans l'histoire de nos anciennes guerres, les milices désignées sous les noms de milice des côtes de Montréal, et milices des côtes de Québec ; et encore aujourd'hui, le banc que la loi réserve dans chaque église au cominandant militaire de la paroisse, quelque élcisuée qu'elle soit de toute rivière, appartient suivant ‘es orionuances au premier capitaine, dit capitaine Ge la cote,
Le climat paruculier du Canada, son long hive:, et l'abondance de la neige qui couvre le sol dura ft : satre mois de l’année ot exercé, je le répète, une très grande influence sur la manière dont les habitants de la campague ont placé leurs habitations, et si, sur le bord des rivières, on a d'abord consulté leur proximité pour s'y fixer, on doit penser que les avantages qu'en retirerait de cette méthode, relativement aux exigences de i’hiver, ont
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engagé à ne pas s'en départir à mesure qu'on s'avançait vers l'interieur du pays. En effet, s’il est un ennemi contre lequel il a fallu que les Canadiens s'unissent pour se défendre, c’est l'hiver, et si le froid et la neige sont si terribles pour une population entière, que deviendrait l'homme isolé, que deviendrait la famille vivant à l'écart dans une maison éloignée au milieu des champs, lorsque tout à coup s'élève une de ces tempêtes de neige qui, poussée par une brise glaciale, obscurcit l'air de ses tourbillons, comble tous les chemins et forme ces bancs immenses et mobiles qui s'élèvent jusqu'aux toits? Que deviendrait cette famille si alors la maladie ou la mort avait pénétré dans son sein : si l’homme, le chef de la famille, privé de force, était étendu sur son lit, entoure d'une faible femme et de jeunes enfants, que ferait cette famille ? elle périrait sans doute après avoir perdu son soutien ; et c'est ce qui arriverait tous les jours, si pour prévenir de pareils malheurs, les Canadiens ne s'étaient fixés sur leurs terres le plus près possible les uns des autres, et s'ils n'avaient par là établi ces relations de voisinage et de facilité de se porter les uns aux autres un prompt secours, qui sont si utiles et même indispensables durant l'hiver.
Une pensée de police administrative a également présidé à cette disposition des habitations de la campagne. Dans les pays du Nord autrement distribués que le nôtre, presque toutes les communications sont interrompues à plusieurs reprises et souvent pendant des semaines entières. Les chemins sont encombrés de neige, et il faut attendre qu'il survienne un dégel à la suite duquel la neige forme une croûte assez forte pour porter les chevaux. ÂAlors seulement on peut se mettre en voyage ; au moins c'est ce que j'ai lu de la Suède et de la Russie. Grâce à ce que les habitants de nos campagnes ont tous leurs habitations sur une même ligne et le long des grands chemins et que les rangs ne sont jamais très éloignés les uns des autres, ces interruptions de longue durée ne sau-
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raient avoir lieu dans les communications, et il est impossible qu’un canton soit jamais pendant plusieurs jours isolé du reste du pays. C'est 1à un avantage immense, et dont le prix ne se fait sentir qu’à ceux qui en sont privés. Des établissements nouveaux du Saguenay se trouvent dans ce cas ; ils sont renfermés dans leur canton pendant tout l'hiver, faute d'un chemin bordé d'habitations, qui y conduise depuis le fleuve; leurs pressantes demandes seront sans doute écoutées par le gouvernement, et on en reviendra, quoi qu'on en dise, à l’ancien système canadien de former des établissements en ligne, afin d'avoir des chemins d’hiver praticables. Cette distribution du pays en côtes et en ranzs était donc conforme aux exigences de notre climat ; et elle a eu les résultats les plus utiles ; à ce point que les voyages sont beaucoup plus nombreux en hiver qu'en été, et cela est dû à ce qu'ils sont plus faciles et plus rapides même qu’en cette saison, partout où l’on n’a pas à sa disposition ces puissants moyens de transport accéléré que la vapeur fournit alors, car ce moteur si puissant cède devant la rigueur de l'hiver, et les modifications qu’il a apportées à notre manière de voyager ne se font sentir que durant la moitié de l’année, Aussi, rien n'a été changé à nos moyens de communication pendant le temps que la terre est couverte de ueige et 'ie les fleuves sont glacés, depuis les premiers te ps du Canada ; car le père Charlevoix dit que de son temps on pouvait aller de Québec aux Trois-Rivières en un jour ; et c’est le trajet que font nos diligences dans le méme espace de temps.
iin'est guère de pays où l'esprit de sociabilité se soit plus développé qu'en Canada, et il n’en existe certainement aucun où les relations de connaissance et de société s'étendent à de si grandes distances. Outre que notre nature française nous y portait instinctivement, la distribution des établissements et les loisirs de l'hiver ne pouvaient manquer d'augmenter ce penchant de sociabilité qui se serait peut-être éteint dans d’autres circonstances.
312 LE RÉPERTOIRE NATIONAI,
Tous les Canadiens sont voisins les uns des autres, et c'est le voisinage qui fait naître et conserve l'intimité qui existe entre eux ; elle se forme dans ces rencontres de chaque instant, dans ces visites journalières, dans cette réciprocité de bons offices qui en résultent. Or, pour peu que vous ayez le goût de la société, et que ceux qui vous avoisinent d’un peu plus loin aient la même disposition, vous devenez visiteur amical et serviable : et quand les visites sont rendues faciles par de bons chemins, elles deviennent fréquentes ; elles vont encore plus loin, et la société s'agrandit et couvre un plus grand espace, à mes ::e que le nombre des amis augmente, J'allais dire le ‘‘C. i es amis,” j'ai tort, messieurs, de me servir de ce mot 4" rapport à la sociabilité de notre pays: cette expression n’est applicable, à la campagne, qu'aux pays où les habitations sont disséminées sans ordre sur la surface du terrain ou groupées en villages et en hameaux, comme dans toute l’Europe. Il en est autrement dans notre pays. Les Canadiens sont tous en ligne et par rang, et c’est là la véritable cause de l'extension et de la généralisation des relations sociales.
Par cette disposition particulière des habitants, il n'y a pas un seul Canadien qui n'ait un voisin assez rapproché pour se rencontrer avec lui et causer plusieurs fois le jour, et en même temps il n’est pas un seul groupe d’habitations qui soit assez isolé pour que les habitants fassent bande à part. Aussi, arrive-t-il que les habitants d'une paroisse, d'un comté tout entier et jusqu'à de grandes distances au delà, se connaissent presque tous, se visitent et se fréquentent constamment. Ces relations s'étendent aussi par des alliances formées au loin. Le Canadien va très souvent chercher une épouse au delà de sa paroisse et établir l'intimité entre sa famille et celle dans laquelle il entre ; les liens se resserrent ainsi entre les habitants des parties les plus lointaines du pays, des communications fréquentes ont lieu entre eux et ils ne peuvent jamais devenir étrangers les uns aux autres. A cette disposition
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des habitations en ligne continuelle d'un bout à l’autre du pays, et de la facilité des communications qui en est la conséquence, ainsi que je viens de le dire, est dû un avantage plus précieux encore, et qui est le complément de tous les autres. Je veux parler de cette uniformité de mœurs, d'habitudes et de langage qui s’est établie et se maintient dans tout le pays : uniformité si grande qu'elle fait l'admiration de tous les voyageurs qui l'ont parcouru. Le Canadien de Gaspé est le même que celui des bords de l'Outaouais, celui de Beauharnoïs le même que le montagnard du Saguenay. Et cette uniformité dans les mœurs, les habitudes et le langage, qui n’est que le résultat de la distribution des établissements suivant les exigences du terrain et du climat, est d'autant plus admirable qu'elle entraîne cette unanimité de sentiment et de pensée qui fait de tous les Canadiens pour ainsi dire un seul homme. C'est un peuple qui semble n'avoir qu'un même cœur et qu'un même esprit, et c’est Ià le plus beau trait dont il puisse s’enorgueillir. C'est à la fois sa vertu et sa force et sa sauvegarde, c'est là le principal avantage que nous retirons de cet ordre admirable. Il en est un autre, messieurs, qui répand le charme sur notre existence de tous les jours, qui fait des Canadiens de la campagne un peuple poli, un peuple bien élevé, c'est celui de voir la femme mêlée en tous temps à la société des hommes, de la voir dirigeant la conversation, répandant la douceur et l'aménité dans nos mœurs: et cela encore est dû à ces relations de voisinage, à cette facilité de communications qui permet à chaque Canadien de pénétrer dans la famille de son voisin, à sa femme, à sa fille, d'y connaître la femme et la fille de son voisin, et de s'inspirer tous ensemble de leur douceur, de leur grâce et de leur beauté, et de réfléchir ces impressions si tendres dans tous les faits de la vie.
Je n'ai pas parlé des villes et des villages, qui ont cependant une grande finportance aujourd'hui que la population du pays est devenue considérable. C'est que
je considère cette suite d'habitations qui bordent le fleuve et les rivières du Canada comme formant un seul tout, une immense ville dont Montréal, Québec, Trois-Rivières et les autres villages ne sont que des quartiers plus populeux, réservés aux marchands et aux artisans ainsi qu'aux fonctionnaires publics. Du reste, pour ce qui concerne les Canadiens, les seuls dont je m'occupe, les villes et les villages ne sont pas ce qui intéresse le plus, car le nombre de leurs habitants est faible, plus faible que partout ailleurs, comparé à la population de la campagne, et ils se recrutent de cette dernière. Les villes ont d’abord été fondées dans ce pays pour servir de postes militaires et subvenir aux besoins de la campagne sous le rapport de ! Aministration et de la justice ; puis elles ont grandi et sout devenues des centres de commerce, parce qu’il était impossible que les marchands fussent éloignés les un: Îes &tiuvs et que l’acheteur n’eût pas un lieu de rendez-vous pour y faire l'échange des produits du sol contre ceux de l’industrie. Dans un pays colonial comme le nôtre, où il n’y a qu’un petit nombre de fabriques, où les articles manufacturés viennent du dehors, la population ouvrière est insignifiante, et les villes n'existent que pour la campagne et par la campagne. Il en est de même des villages ; ils ne se sont formés que des habitations des hommes de profession et de métier qui desservent la population rurale, le curé, le notaire, le médecin, les artisans : les marchands, qui servent d'intermédiaire entre le producteur et l’exportateur, sont venus se grouper autour de l’église ; il n’y a pas de différence entre eux et le cultivateur qui leur parle chaque jour. A cet égard et par rapport aux Canadiens, l’exergue d'un de nos journaux est d’une vérité frappante, en disant: ‘‘Or, c’est la campagne ‘qui fait le pays, et c’est le peuple de la campagne qui ‘‘ fait la nation.”
C'est ainsi que se retrouve chez les habitants le caractère national dans toute sa pureté. Pourraïit-il en être autrement, puisque c’est sur eux que la nature exerce le
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plus directement ses influences de tous les genres? [ls sont plus à la portée de subir les impressions des objets dont ils sont constamment environnés, et ils les reçoivent sans intermédiaire et sans modifications. Ils dépendent du sol qu'ils exploitent, des rivières dont ils habitent les bords ; ils ont toujours sous les yeux la vaste étendue de l'horizon, la verdure des forêts, l'éclat du ciel ; et mieux que personne ils connaissent l'hiver et ses frimas, et les vents glacés du nord. L'histoire de tous les peuples confirme cette opinion, et partout chez les nations détruites, les habitants de la campagne ont conservé le type des ancêtres dont la puissance est renversée. C'est dans la campagne de Rome que vivent encore des hommes qui ressemblent aux fameux dominateurs de l'ancien monde. Les vallées de la Thessalie et de l'Épire ont conservé des Hellènes qui ont reparu de nos jours semblables aux Grecs d'Athènes et de Sparte, et le vrai type gaulois se montre encore partout en France loin des villes, dont les habitants subissent toujours en tous pays les influences modificatives du contact des étrangers.
Telle est, messieurs, l'influence que la disposition du sol et la nature du climat ont exercée sur les établissements, et par contre-coup sur le caractère national. Ces analogies sont toutes naturelles, et d'autant plus exactes que les institutions humaines n'ont pas essayé de les combattre; au contraire, les règlements, les lois semblent avoir été dictées par des hommes éclairés et philosophes, qui, la terre et le ciel devant les yeux, ont voulu qu'ils leur servissent de règle et de guide. Les préjugés antérieurs, les coutumes, les habitudes de leur pays, de la terre, du climat où ils avaient vécu, n'ont pu rien sur eux ; et c’est un hommage que nous devons aux premiers fondateurs du Canada civilisé, de reconnaître la justesse de leur coup d'œil et la grandeur de leurs vues, en découvrant des terres nouvelles, et en se conformant aux exigences de la nature dès le début des établissements qu'ils y ont formés. Leur pensée, l’ordre qu’ils ont établi d'ac-
cord avec la nature ont dominé presque sans modification jusqu'à aujourd'hui ; les législateurs de notre temps suivront-ils leurs traces? De là dépendent nos destinées futures. Pour nos destinées passées, en mettant de côté les faits humains, le gouvernement, le changement de quelques-unes de nos institutions, le mélange des populations, nos destinées, celles qui dépendent des faits naturels que j'ai décrits, ont suivi leur cours ; elles n’ont pas été froissées et n'ont pu i'étre, notre pays vst encore trop nouveau, la nature produit encore des impressions trop puissantes pour être combattues.
La population canadienne s'est décuplée depuis cent ans ; toujours sociable, toujours unie, toujours uniforme dans son langage, ses usages, ses goûts, elle occupe toutes les côtes du Saint-Laurent depuis le golfe, et toute la vallée basse du grand fleuve jusqu'aux terres hautes au nord, et sur une largeur égale au midi, et depuis que des faits humains auxquels néanmoins les Canadiens n’obéissent pas entièrement leur ont interdit d'occuper les rives du fleuve au delà des limites du Bas-Canada et les bords des lacs, ils ont suivi les autres rivières, et leurs habitations, toujours en ligne, toujours rapprochées les unes des autres, ornent les bords du Richelieu, de la Chaudière, de l'Outaouais, et enfin et tout dernièrement les rives reculées du Saguenay; pour arriver à ces dernières, il leur faut franchir vingt lieues de rochers inhospitaliers et inhabitables. Les rangs pressés d'établissements qui s’échelonnent derr'ère ceux qui ont éte formés les premiers, reculent tous les jours vers l’intérieur, et ne doivent pas s'arrêter. Nos établissements sont déjà rendus sur l'Outaouais jusqu'à vingt-quatre lieues en remontant depuis Montréal ; ils rejoindront bientôt le lac Huron toujours en suivant le cours des eaux ; le Saguenay est la grande route de toutes les terres intérieures ; et cette plaine élevée sera bientôt envahie par les Canadiens. Ils s'y porteront en foule, quand la propriété du sol pourra leur être acquise avec facilité : et la patrie canadienne, res-
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treinte au midi et au sud-ouest, s'étendra vers le nord ; et partout sur tous ces vastes espaces, le Canadien obéira aux mêmes influences naturelles qui l'ont dominé jusqu'ici, partout il portera ses usages, ses coutumes, son caractère sociable et son unanimité de cœur et de pensée. En exprimant cette espérance que la patrie canadienne s'étendra dans ces régions, je ne crois pas, messieurs, m'abandonner à une illusion vaine ou présomptueuse. Tout dans notre caractère indique que nous sommes assimilés à notre sol, à notre climat, et à la distribution de nos établissements, conformes eux-nêmes à la nature du pays. Le sol de la patrie nous est cher, nous y sommes attachés par tous les liens depuis deux siècles; notre tempérament est fait à la rigueur des hivers, et notre instinct de sociabilité nous empêche de nous en éloigner en grandes masses, quoique d'autres causes obligent beaucoup de Canadiens à sortir isolément du pays dans le temps présent. Où irons-nous donc maintenant que nos terres deviennent trop étroites pour contenir la surabondance de notre population rapidement croissante, où irons-nous ?—Vers le nord, messieurs ; et de proche en proche, sans jamais consentir à être trop éloignés du voisin, nos établissements suivront le cours des rivières, les bords des lacs, et s'étendront sur de vastes espaces sans cesser d’être contiguës, sans que jamais un Canadien soit privé de la société, du secours d'un autre Canadien. Cette patrie plus étendue sera en tout point la même que la patrie d'aujourd'hui, sauf plus d'espace pour le terrain et plus de nombre pour les hommes. Le nord du Canada sera le domaine des Canadiens-Français, tout le nord. Eux seuls aimeront à y vivre. En effet, remarquez les populations qui arrivent chaque année par milliers dans notre pays, elles s'en vont vers l’ouest et le midi, elles suivent la route du grand fleuve, jusque au delà de nos limites ; les efforts du gouvernement de l’Angleterre, malgré les lois modernes d'établissement qui sont toutes en faveur de l’émigré, ne peuvent le retenir
dans le Bas-Canada, et le nombre de ceux qui s'y fixent diminue chaque année, excepté dans les villes, où j'ai dit que ne résidait point la force d'un peuple. Le Bas- Canada, la campagne nous restera donc, et ne cessera de s'étendre, et le nord sera à nous. Quels que soient les événements, d'ici à vingt-cinq ans, la patrie canadienne comptera plus d'un million d'enfants du sol, et quel fait humain, quelle puissance au monde pourrait éteindre, anéantir ce peuple, défendu par cette force d'inertie qu'il possède à un si haut degré et qui lui permet de résister à toutes les influences, par cette sociabilité qui lui donne l'unanimité, l'union et la force, et par-dessus tout défendu par cette position isolée vers le nord, à l'extrémité d'un continent, position inexpugnable presque de tous les côtés, qui fait ressembler le Canada à une île bordée de toutes parts de bancs de glaces redoutés de l’envahisseur. Telles sont les raisons sur lesquelles je fonde mes espérances et qui me font croire que, grâce à notre sol et à notre climat, grâce au caractère et à l’état social qui en résultent, ainsi qu'à notre isolement, notre nationalité ne périra pas, que le peuple canadien ne s’effacera pas de la terre, mais qu’il aura une longue durée et survivra à bien d’autres nations qui croient leur existence et leurs desti-
nées éternelles.