‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 2)Chapitre 86 sur 123 · ToME IV · texte numérisé non relu

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sort; aux époques où leur existence, où leur développe ment dépend d'influences étrangères dont l'effet est aussi incertain que la puissance en est quelquefois impérieuse. Il en résulte une inquiétude vague qui affaiblit toutes les âmes, qui énerve l'intelligence en détruisant l'énergie, et flétrit le cœur en le livrant au conflit de sentiments divers. Il appartient aux âmes bien trempées qui peuvent surmonter cette inquiétude (et il s'en rencontre parmi vous, messieurs), de diriger l'esprit public dans ces moments difficiles, de dissiper ses craintes et ranimer les espérances qui ne sont pas encore éteintes. Je ne veux pas dire, messieurs, que le peuple canadien puisse avoir des doutes sur sa conservation et sa durée ; non, il est plein d'espérance et à bon droit: mais il est menacé ; son existence, sa nationalité est l’objet d'attaques préméditées et hardies, qui ne réussiront certainement pas, mais qui peuvent faire perdre courage à quelques-uns, même de ceux qui voudraient y résister le plus fortement. Pour moi, messieurs, je suis ‘‘ homme d’espérance,'" et plus que per-

sonne, je crois à la longue durée de notre nationalité.

L'existence et la prospérité d'un peuple dépendent d'une multiplicité de circonstances, telles que, sans les études les plus approfondies, il est impossible de les connaître toutes. Son histoire peut en révéler un grand nombre ; le tableau de son état politique en présente d'autres ; la comparaison de son nombre et de sa force avec ceux des peuples qui l’environnent ou le dominent, offre encore des considérations d’une importance incalculable. Et il dépend en outre, et peut-être même plus intimement, du pays qu’il habite, de sa position géographique, de la configuration du sol et de la nature du climat. Ces dernières circonstances sont purement physiques ; maïs leur rôle est important, et c'est à leur examen uniquement que j'ai cru devoir limiter cette lecture.

Jetons donc un coup d'œil général sur notre pays, et en vous présentant son tableau physique, nous verrons quelle influence les traits les plus saillants de sa con-

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figuration et de son climat ont exercé sur le caractère de la population canadienne, sur ses établissements et sur nos destinées. Ne nous déplaçons pas de Montréal ; d'ici, la vue embrasse le Canada d'un bout à l'autre; cette ville, qui est aujourd'hui la capitale de tout le pays, en occupe réellement le centre. Dans une aussi immense étendue, quelques lieues ne font pas une différence appréciable, et d'ailleurs, nous sommes ici placés à la limite de la navigation maritime et de la navigation intérieure, qui jouent un si grand rôle dans la vie des peuples, dont le commerce est l'âme dans les temps modernes : et sous le rapport social, n'est-ce pas en ce lieu même que se trouve le point de contact des deux populations qui occupent aujourd'hui, en proportions différentes, les diverses parties du Canada? Eh bien! d'ici, soit que vous tourniez vos regards vers la mer, soit que vous les portiez vers l'intérieur du continent, en suivant la ligne du Saint-Laurent, du grand fleuve qui est l'objet le plus remarquable qui puisse vous frapper, vous verrez un pays qui s'étend en longueur de chaque côté jusqu'à plus de deux cents lieues, depuis le cap Rosier, à l'extrémité du golfe, jusqu'au Détroit. En profondeur, je ne sais où m'arrêter, il n'y a plus de limites, nous sommes adossés au pôle. IT existe bien une ligne tracée sur la carte et donnée pour frontière au Canada de ce côté, mais elle n'est pas définie, et ne doit être comptée pour rien, puisqu'elle traverse des contrées inhabitées jusqu'ici, et que dans l'occupation de la surface du globe et l'extension des établissements formés par les peuples civilisés, il n'y a que l'homme qui puisse arrêter l'homme; il n'y a que les nations qui puissent déterminer les limites qu'elles ne dépasseront pas réciproquement ; or, vers le nord, derrière nous, la terre est sans habitants, et la nation qui s’est attribué la souveraineté sur ces régions fréquentées seulement par quelques tribus peu nombreuses de sauvages errants, est la même qui domine en ce pays. Rien n'empêche donc les habitants du Canada de s'étendre de ce côté aussi loin

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que la nature même ne leur imposera pas une barrière de frimas et de stérilité,

Quoi qu'il en soit, si le Canada a plus de quatre cents lieues de longueur à sa partie méridionale, son étendue est presque de moitié plus grande de l’est à l'ouest, vers la ligne qui, au point de vue de la juridiction politique, le termine vers le nord, depuis l'extrémité du lac Supérieur jusqu'aux confins du Labrador, Et j'aurais tort de ne pas attirer, en passant, votre attention sur ces régions encore désertes du Canada, et peu connues, puisque en effet ces contrées si éloignées de nous aujourd'hui, seront bientôt des contrées de richesse et d'activité, à mesure que la population se développera et que l'esprit d'entreprise qui anime déjà un grand nombre d'hommes éclairés, les engagera à tirer partie des mines du lac Supérieur et des pêcheries des côtes du Labrador.

Le Canada, notre pays, dans le sens le plus général, comprend donc, messieurs, tout le bassin du grand fleuve du côté septentrional, et environ le tiers des pays arrosés par ses tributaires du côté du sud ; car la ligne qui nous

sépare des États-Unis pénètre dans le bassin du Saint-

Laurent après avoir dépassé les sources de la rivière Chaudière, et donne à nos voisins tout le lac Champlain, dont les eaux viennent au fleuve par la rivière Richelieu, ainsi que les sources des autres rivières qui coulent vers le nord jusqu'à Saint-Régis, où la frontière atteignant le fleuve lui-même, il devient ensuite la ligne de séparation des deux pays voisins jusqu’à sa source la plus reculée. Voilà pour nos limites: d'un côté, le golfe et la mer ; à l'ouest, vers le milieu du continent, les pays d’en haut encore déserts ; au nord, une ligne indéfinissable qui peut se reculer jusqu'au pôle ; et au midi, les États-Unis, à quelques lieues de cette ville. Ces limites et ce voisinage ne sont pas ce qu'il y aurait de moins important à examiner, soit sous le rapport politique, soit sous le rapport de notre nationalité ; je ne m'y arrêterai pas, mais je ne pourrai m'empêcher d'indiquer en son lieu l'influence

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que cette position presque isolée à l'extrémité de l'Amérique, vers le nord, doit exercer sur les destinées des Canadiens-Français,

La configuration du terrain qu'ils habitent est le plus ordinairement la cause de la durée et de la prospérité des peuples, comme aussi de leur misère et de leur insignifiance, Tel peuple a dû sa liberté à ses montagnes ou à ses vastes plaines incultivables. Tel autre, au bord de la mer, y puise des richesses et la puissance qu'elle ne manque jamais de donner. Tel autre encore, habitant une contrée continentale et maritime à la fois, étendra son énergie et son influence sur ces deux éléments, et sera puissant sur la terre et la mer. Si les traits naturels d'une contrée nt cette influence sur l'état politique des nations, c'est que, bien souvent et presque toujours, les habitants de chaque pays ont un caractère qui résulte de l'analogie qui s'établit à la longue entre la nature du terrain et du climat et les habitudes des hommes, habitudes qui font l'homme ce qu'il est, et l'identifient à son insu avec le sol qui l’a vu naître, avec la patrie, et produisent ce sentiment presque divin d'amour pour elle, auquel les peuples qui en sont pénétrés doivent la prospérité, la grandeur et la gloire.

Tous les peuples aiment leur patrie, messieurs, tous, et les terres inhospitalières du nord avec leurs glaces éternelles, et les déserts brûlants de l'équateur sont l'objet d'un amour de la patrie aussi grand pour l'EÉsquimau et l'Arabe que le sont pour leurs habitants les délicieuses contrées de l'Italie ou de Quito. Mais ce sentiment si universel chez tous les peuples, et si profond dans le cœur de chaque homme, affecte des nuances variées suivant les pays et suivant les nations ; ces nuances de sentiment sont sans doute le fruit d'habitudes différentes produites chez les hommes par les nécessités du climat et du pays ; elles dépendent aussi des institutions politiques au milieu desquelles ils vivent, car le sentiment de l’amour de la patrie est un sentiment complexe dont les éléments

varient en intensité relative suivant les prédilections rela. tives aussi de la pensée et du cœur pour cette multitude d'objets qui forment la patrie, quoiqu'ils aient tous pour base le sol où a porté dans l'enfance le pied de l'homme et de ses ancêtres. Quant à nous, le sentiment qui nous fait aimer notre patrie est bien certainement le même qui a fait chérir la France à nos aïeux, mais il doit affecter une différence et il me serait assez difficile de la définir exactement ; néanmoins, il se rapporte à tout ce que nous chérissons le plus, à notre langage, à notre religion, et à la contrée où règnent ces usages, ce langage, cette religion, et auxquels se rapportent nos souvenirs nationaux de découverte, d'établissement, de défense glorieuse et prolongée ; tandis que, pour nos aïeux en France, l'amour de la patrie se compliquait de la grandeur et de la force de la nation et de son gouvernement, et de leurs triomphes dans les lettres et dans les arts, toutes choses qui nous sont étrangères.

Dans tous les cas, la patrie pour nous n’est pas ce qu'est le ome pour nos compatriotes d'origine anglaise ; et nous aurons beau emporter avec nous notre trésor et emmener notre famille et nous établir en pays étranger, nous n'y trouverons jamais la patrie, tandis que leur Joe peut les suivre partout, puisque ce mot semble ne pas comprendre le pays. L'amour du sol est donc pour beaucoup dans notre amour de la patrie: à la vérité, nous ne saurions envier aux autres peuples un ciel plus pur, plus limpide que le nôtre, une terre plus fertile et à physionomie plus grandiose. Il est vrai que ces paysages si pittoresques que produisent les hautes montagnes et leurs sommets perdus dans les nues, ne se trouvent pas dans notre pays ; mais les paysages du golfe et des lacs, nos immenses forêts vierges, le cours majestueux du grand fleuve, les cataractes sans nombre de nos rivières, les rochers âpres et sauvages qui en bordent quelques-unes des principales, ne sont-ils pas une compensation qui suffise? Je le crois et je le sens, messieurs ; peut-être l'amour du pays m'a-t-il

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Ce sont les fleuves, les lacs qui font la physionomie de notre pays, et c’est l'hiver qui lui donne son caractère ; et ces deux traits de notre contrée et de notre climat, l’abondance des eaux et les frimas rigoureux, qui influent si fortement sur notre prospérité sociale et politique, sont également des agents puissants qui déterminent nos habitudes et notre caractère national. Des causes humaines peuvent les modifier, les assoupir, pour ainsi dire, pendant un temps, les dénaturer même par le frottement avec les autres populations, chez quelques-uns, maïs la nature sera toujours la plus forte, et rien au monde du fait des hommes n’empêchera le Canadien d’être doux comme le murmure des eaux, et ferme comme la marche du grand fleuve vers la mer ; d'avoir, dans certaines circonstances, cette force de résistance et de patience tranquille que lui inspirent la sérénité de son ciel et la sublime grandeur des lacs, jusqu'à ce que, à l’occasion, son énergie poussée à bout et lasse d’être comprimée s'élance avec fureur comme les cataractes de l'Outaouais ou les glaces du fleuve à la débâcle du printemps. L'étendue de ses rivières, l’immensité de la distance d’où viennent ces flots verdâtres qu'il voit couler sous ses yeux, lui inspireront également le goût des courses lointaines, des voyages aventureux, et dans des circonstances autres que celles où nous vivons, il remontera le fleuve en guerrier ou en explorateur, comme il l'a déjà fait, ou s'en ira du côté de Océan chercher des périls glorieux, à l'exemple de ses ancêtres. C'est dans ces traits du caractère de notre peuple, quel qu'il soit au-

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nelles, que je trouve la ressemblance avec la configuration du sol et avec le climat. En effet, les eaux sont le trait le plus saillant, le trait distinctif du Canada. Le grand fleuve et les lacs dominent tout le paysage et donnent au pays un aspect que ne présente aucune autre contrée.

Il est remarquable que, dans toute cette vaste étendue de terre que renferme le Canada, il n'y ait pas une seule montagne d'un grande élévation; les plus élevées se trouvent, je crois, daus le pays de Gaspé, où elles n'atteignent pas même quatre mille pieds de hauteur ; car il ne faut pas regarder comme des montagnes cette suite de collines qui règne le long de la vallée basse du Saint- Laurent et n’est que la limite de la plaine accidentée qui forme la plus grande surface du pays vers le nord, depuis le cap Tourmente jusqu'au delà du lac Supérieur.

En effet, cette chaîne de collines qui s'étend depuis quelques lieues au-dessous de Québec jusqu'à la rivière des Outaouais, qu'elle traverse au rapide des Chats, et qui s'avance ensuite jusqu'au lac Huron, qu'elle longe ainsi que le lac Supérieur, n'a jamais une assez grande élévation dans ses points culminants pour mériter la désignation de montagnes. Klle est le dernier gradin des terres hautes qui se trouvent en profondeur. Mais comme elles offrent les points les plus élevés que nous voyons au nord du fleuve, je consentirai avec vous à leur donner le nom de montagnes et l'appellation si gracieuse de M. Garneau, ‘‘les Laurentides.”?

Notre pays, au nord du fleuve, se trouve donc partagé en terres hautes et en terres basses ; en plaine brisée et

rocheuse qui affecte le caractère montagneux, et en vallée basse, qui, par son immense étendue, se fait appeler plaine. Au midi du fleuve, cette vallée basse prend une telle extension qu'on serait presque tenté, en parcourant Îles paroisses qui forment de ce côté le district de Montréal et celui des Trois-Rivières, on serait tenté de croire que le bassin du Saint-Laurent ne se compose que de terres basses, Nous ne saurions trouver dans les environs de Montréal, et plus haut en remontant, l'extrémité de cette vallée, sans sortir de notre pays et pénétrer dans les États-Unis. Du côté du nord, la vallée inférieure du Saint-Laurent n'a guère que cinq ou six lieues de largeur dans le Bas-Canada, et à peu près le double dans le Haut-

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Canada, jusqu’à la grande baie de Manitouline dans le lac Huron.

Le fleuve Saint-Laurent, le fleuve par excellence, se distingue entre toutes les rivières par son immensité. C'est lui qui fait la prospérité, la beauté du pays, et partout où il promène ses eaux, il est une source d'abondance et de richesse en même temps que d'admiration ; et pour moi plus que personne, le grand fleuve aux eaux vertes, au cours majestueux, à la mélancolique sublimité, est cher et sacré, et comme tous mes compatriotes, comme vous tous, je voudrais vivre sur ses bords et je regrette de m'en éloigner, à mesure que je m'enfonce dans l'intérieur des terres. Ses tributaires, de grandes rivières, arrosent pourtant ces terres intérieures ; elles viennent du fond du nord et de l'ouest confondre leurs eaux avec les siennes. Maïs ce ne sont plus les eaux vertes, ni la même majesté, elles s'éteignent dans le grand fleuve ; mais lui, l'Océan luimême vient au-devant comme pour le chercher et lui souhaiter la bienvenue, et pendant cent quarante lieues depuis le golfe, presque près des Trois-Rivières, le Saint- Laurent, en mélangeant petit à petit ses flots doux et limpides avec les flots amers de l'Océan, conserve son nom alors même qu'il fait déjà partie de la mer. On peut dire que le nom de Saint-Laurent est un nom collectif et qu'il comprend tout ce qui dépend du grand fleuve, que j'aimerais mieux appeler le fleuve du Canada, comme l'ont fait ceux qui l'ont découvert les premiers. Ie nom du pays est sans doute venu de celui du fleuve qui l’arrose, car c'est lui qui fait le pays. Je me représente donc le fleuve du Canada comme comprenant à l'est le golfe et à l’ouest les grands lacs, et de toutes parts les rivières qui s'y déchargent ; le golfe, parce qu'il est son embouchure même ; les lacs, parce qu'ils sont sa source, et les rivières du nord et du midi, parce que c'est lui qui porte leurs eaux vers la mer.

Notre pays n'est donc que la création du grand fleuve ; il en est l'âme et le foyer vivant. Ce point de vue sous

lequel je viens d'envisager le Saint-Laurent vous fait voir son importance dans la géographie de notre pays. Et sous le rapport social, n'est-il pas la grande voie de communication entre les peuples de toutes les contrées qu'il arrose ; n'est-il pas l'intermédiaire entre la terre et la mer ? C’est le long de ses rives que les fondateurs de cette colonie se sont établis, et qu'ils ont planté le drapeau de la civilisation ; c'est en les suivant qu'ils ont parcouru tout le nord de 1’ Amérique et se sont répandus de toutes parts, à l’ouest et au midi; et c'est sur ses bords que se sont élevées et s'élèvent une foule de villes florissantes qui n’attendent que de vieillir un peu pour égaler en population et en richesses les premières de ce continent.

Les grandes rivières qui portent au Saint-Laurent le tribut de leurs eaux sont aussi des traits saillants, quoique secondaires, de la configuration du Canada, et elles contribuent à la déterminer. C'est d’abord l'Outaouais aux eaux brunes qui vient de l’ouest, l'Outaouais aux mille cascades et au cours turbulent à travers les rochers ; puis le Richelieu à la marche paisible entre des campagnes uniformes et fertiles ; puis, plus bas en approchant de la mer, le Saguenay encaissé entre des murailles de rochers de vingt lieues de longueur et au delà, baïgnant des terres planes et riches qui n’attendent qu’une population de cultivateurs pour regorger de richesses agricoles. Les autres rivières du Canada, quoique vastes aussi, n'ont pas la même importance.

Le sol du Canada n’est pas aussi varié qu’on pourrait le supposer d'après sa vaste étendue. A l’exception de l'étroite lisière de terre d’alluvion qui borde les lacs et le fleuve depuis la moitié du lac Huron jusque vers Québec, on peut dire que toute la partie située plus au nord est une plaine de terre sablonneuse reposant sur des rochers de granit, qui ne montrent leurs sommets que sur une largeur d'à peu près vingt lieues, ainsi qu'on peut le voir en remontant le Saguenay depuis son embouchure. Mais sur le lac Supérieur, ces rochers se trouvent partout pres-

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que à nu, ainsi que sur quelques parties de la rive nord du lac Huron ; et les contrées que baignent ces lacs, privéés de terres cultivables, semblerdient condamnées à rester à toujours des dé . :ts, si ces rochers arides ne recélaient dans leurs entrar.. :s des richesses minérales d'une importance incalculable pour la prospérité future du Canada. A l'exception de ces parties de l’ouest, la plaine haute arrosée par une infinité de lacs, desquels sortent les grandes rivières qui affluent vers le fleuve du côté du nord, paraît susceptible de recevoir avec le temps et de nourrir une vaste population qui, en toute probabilité, sera canadienne. Du côté sud du Saint-Laurent, ainsi que je l'ai déjà dit, la vallée basse du grand fleuve s'étend davantage, et notre district de Montréal n'atteint pas ses limites ; elle est aussi d'une plus grande largeur qu'au nord tout le long jusque vers le district de Gaspé. Et les seuls pays de terres hautes, dans la partie du Canada dont je parle, sont ce même pays de Gaspé et une partie des townships de l'Est comprise dans le district de Saint-François.

Nous venons de voir que la plus grande partie du Canada est parfaitement unie, et se compose du pays plat susceptible de culture ; mais aujourd’hui encore, la forêt vierge couvre plus des neuf dixièmes de cette vaste surface, qu'elle couvrait toute entière il y a un peu plus de deux cents ans. En effet, messieurs, deux siècles et un quart se sont écoulés depuis que les premiers colons européens sont venus s'établir dans ce pays d'une manière permanente ; et cependant, pour peu qu'on s'éloigne des bords du grand fleuve où ils se sont fixés, toute la contrée présente exactement le même aspect qu'elle présenta aux premiers navigateurs normands et bretons qui le remontèrent. Les conquêtes de la civilisation sur la nature ont donc été lentes, très lentes en apparence. Klles sont immenses néanmoins, mais ici comme en toutes choses, le grand fleuve a dominé la pensée et les efforts des hommes. Les établissements ont suivi son cours, et

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les défrichements se sont opérés sur ses rives. Le pays civilisé s’est étendu en longueur, et point du tout en profondeur. Dans cetté distribution singulière et unique au monde, les flots d'argent du fleuve paraissent, en été, bordés d'un étroit ruban de moissons dorées qui tranche sur le vert sombre des forêts de sapins.

Ce point de vue ne s'offre aux yeux de l'imagination que pendant la moitié de l'année. Car s'il est des beautés sans égales dans notre été à la surface du sol, son aspect est tout autre pendant le reste du temps, où il est recouvert d'un linceul blanc qui le revêt comme la parure de la mort. En été (car notre climat ne nous accorde que deux saisons), en été, les nuances varient de mois en mois ; les forêts, les champs cultivés offrent des teintes infinies qui se succèdent et s'effacent tour à tour. Mais l'hiver, une couleur uniforme, une blancheur éclatante règne sans interruption; tous les objets se ressemblent ; on ne distingue plus ni le cours des eaux, ni les champs, ni la terre, ni le lac, ni la forêt : tout a disparu, et l’épaisse couche de neige et de glace qui les recouvre est seule devant nos yeux. Cette uniformité, cette monotonie de paysage persiste la même pendant quatre longs mois dans la partie du pays que nous habitons, et à peu près le tiers du Haut-Canada seulement possède un hiver moins rigoureux. Cependant, relativement au soleil, le Canada est placé sur la même ligne que le midi de la France, et n’est en aucune de ses parties aussi éloigné de cet astre que le centre de l'Angleterre. Il est impossible de se rendre compte de cette différence de température entre des pays situés sur la même parallèle; la science, qui explique aujourd'hui tant de mystères de la nature, nous en dira peut-être plus tard les causes, à mesure que l’ensemble de l'univers sera plus connu et que les grandes lois de la physique du globe auront été l’objet d’études plus approfondies.

La rigueur et la longueur de nos hivers, en dominant la physionomie de notre pays, lui donnent son caractère :

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celui de toutes les contrées septentrionales ; du reste, caractère âpre et sévère, mais empreint de grandeur et de sublimité, car partout où se fait sentir une grande puissance de la nature, où elle règne seule et sans résistance, l’homme admire et s’'efface. En effet, que peut l’homme contre le froid glacial qui l’environne de toutes parts, contre toute absence de vie dans la nature qui éteint presque sa vie propre? Il est presque mort lui-même, lorsque rien d'actif, de vivant n'existe plus, ni dans le sol qu'il foule, ni dans les plantes qui le nourrissent, ni dans les eaux qu'il utilise. Il perd toute puissance d'action, et au lieu de maîtriser la nature, d'en faire l’esclave de son intelligence, il se tient vis-à-vis d’elle sur la défensive. Il est obligé de se prémunir d'avance contre ses rigueurs et de créer, pour ainsi dire, durant les quelques mois qu'elle est elle-même vivante et active, une nature factice qui lui aide à combattre la nature morte. Pendant l'été, la vie est partout, et les éléments inertes qui servent de point d'appui aux êtres qui végètent ou s’animent, sont à découvert. Les eaux suivent leur marche sans contrainte, la végétation se déploie, et les animaux que l’homme a su plier à le servir, reprennent une espèce de liberté et ne dépendent plus de lui qu’autant que ses besoins le requièrent. Et c'est alors que l’homme luimême a toute son énergie et qu’il peut employer les ressources de son intelligence pour dompter la nature, assujettir ses forces actives et s’en servir pour ses besoins, son utilité ou son agrément. Soit qu’il laboure le sol, pour y semer le grain qui doit le nourrir et qu’il moissonne ; soit qu’il dirige les eaux des rivières à travers de nouveaux canaux, pour obtenir des forces plus grandes que celles de son propre bras ; soit qu'il donne un aspect plus agréable au terrain en y imposant des plantations nouvelles; soit qu'il convertisse les fleuves et les lacs en grandes routes pour la facilité des voyages et du commerce : tout cela, il le fait pendant l'été et l'été seulement. Ce temps d'activité et de vie est trop court pour que l'habitant du

Canada ne subisse pas plus fortement l'influence de l'hiver, et cette léthargie uniforme de la nature pendant près de la moitié de l’année, a déterminé dans son caractère des traits qui l’assimilent à quelques égards à celui du climat. Pourrait-il en être autrement? les contrastes sont si grands entre le froid de janvier et les grandes chaleurs de la canicule, entre la monotonie triste et immobile des frimas et la variété d'aspects de la nature vivante durant l'été. Aussi le Canadien passe-t-il facilement de la peine au plaisir, de l’indolence la plus complète à l'activité la plus infatigable. Et chez presque tous les Canadiens n’y a-t-il pas toujours et en tout temps un peu de cette mélancolie qui rend grave et rêveur, et par contraste beaucoup de cette gaieté expansive et rieuse qui donne l’apparence de la légèreté? C'est le climat qui nous fait ainsi, et nous ne saurions nous en défendre, puisque l'hiver est un temps de tristesse pour la nature et pour nous, d’indolence obligée, et que pendant l’été, la nature s’anime et l’homme travaille d'autant plus activement que le repos a été plus long.

Mais le trait de caractère le plus important que le Canadien doit à l'hiver et à la rigueur du climat est cette force d'inertie, cette puissance de résistance qui lui permet de faire face aux influences les plus fortes. L'habitude de tenir ferme contre les lois impérieuses de la nature persiste et s'applique à toutes les autres influences contre lesquelles il a à lutter ; aussi les puissances d’un autre ordre, celles qui appartiennent à la politique relativement à la nation, et celles qui dépendent de la morale relativement à l'individu, les dangers publics et les accidents et périls que chacun rencontre dans la vie, le trouvent-ils toujours prêt à les affronter, soit qu'il entreprenne de les combattre, ou bien que, se sentant faible vis-à-vis d'eux, il leur présente un front impassible, les accepte sans plier, en se résignant à la nécessité de les supporter et attende qu'ils soient passés et que des circonstances meilleures se présentent, comme les beaux jours et le printemps après l'hiver.

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Je viens, messieurs, d'esquisser le tableau physique de notre pays et de vous rappeler quelques traits du caractère national, qui ont de l’analogie avec la nature du sol et du climat. J'ai considéré le pays dans son ensemble tel qu'il est, et le caractère canadien tel qu'il me paraît être aujourd'hui et s'être formé depuis longtemps sous l'influence de la nature réelle et primitive des circonstances physiques. C'est dans les premiers temps de l'établissement du pays que cette influence a exercé son empire, et ce sont les premières générations qui sont nées et se sont perpétuées en Canada qui se sont moulées à la nature. Celle-ci régnait toute-puissante, en effet, lorsque les habitants étaient peu nombreux. Il leur a fallu se conforiner aux exigences des lieux et du climat pour pouvoir y vivre ; et leurs efforts étaient nuls contre des forces qui ne cèdent jamais, ou ne se modifient tout au plus que quand les peuples sont devenus tellement nombreux que les forces propres de l'intelligence et de la pensée peuvent, jusqu'à un certain point, contrebalancer quelques-uns des effets de la puissance de la nature. Les Canadiens n'en sont pas encore rendus là, et le fond de leur caractère est aujourd’hui le même que celui des premières générations qui ont habité ce pays. Les autres populations qui sont venues ensuite partager notre sol sont encore trop nouvelles et ont conservé trop de relations avec leur pays d'origine pour s’y être identifiées aussi complètement, et les renforts qu’elles reçoivent continuellement de l'Europe les aident à se maintenir encore contre les influences locales qui pourtant les domineront à la longue et bientôt. Cependant elles sont également soumises, dès leur arrivée dans ce pays, aux lois imposées aux premiers habitants, car la disposition du terrain et le climat ont exercé sur la distribution des établissements une influence qui persiste et domine notre état social et nos habitudes, à l'empire desquelles les populations nouvellement établies parmi nous ne peuvent résister complètement.

Voyons donc quelle a été l'influence des lieux et du

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climat sur les établissements formés dès le début de la colonisation française et continués avec quelques modifications jusqu'au temps présent. Mais avant de toucher ce point important, je dois vous prévenir qu'en étudiant les effets de la distribution des établissements sur le caractère national, j'accepte les Canadiens tels qu'ils étaient à leur arrivée en Canada, c'est-à-dire, des Français, et que je n'examine que les influences directes de la nature en les appliquant à ce qu'ils sont devenus depuis. Je n'ai pas le dessein de vous peindre ces Français, non plus que les institutions qu’ils ont apportées avec eux et qui se sont modifiées en changeant de pays ; ces considérations appartiennent à l'ordre politique et leur étude nous entraînerait dans l'examen de questions qui sortent du cadre que je me suis tracé pour aujourd'hui. Il faudrait en même temps rappeler les événements historiques, les changements de domination et l'introduction des lois nouvelles et d'un gouvernement différent, toutes choses dont l'influence est immense sur les établissements, mais qui doivent être traitées à ‘part et spécialement. Je ne parle aujourd’hui que de la nature physique du pays et de son influence sur les Canadiens-Français. Peut-être même qu’en faisant la description du Canada, j'aurais dû omettre la province supérieure, où les Canadiens n’ont, pour ainsi dire, que de petites colonies absorbées dans la masse des autres populations ; mais il fallait présenter le pays à votre esprit dans son ensemble, outre que notre histoire a eu pour théâtre toutes ces contrées et que les mêmes instincts de voyage et d'émigration qui s’'emparèrent des premiers Canadiens, les portent encore à parcourir tout le Canada et à s'établir même dans tous ses recoins les plus reculés. Aujourd'hui, à proprement parler, notre pays, à nous Canadiens, ne comprend que le Bas-Canada et s'étend, sur le grand fleuve, jusqu'à Saint-Régis seulement ; mais il s'étend jusqu'à la source de l'Outaouais, qui nous restera par la force des choses.

Le Canada fut fréquenté par les Français pendant un

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grand nombre d'années avant que l'on songeât à y former des établissements fixes. En effet, ce pays n'offrait aucun attrait à des hommes à qui leur propre patrie restait ouverte, et que l'espoir de faire fortune engagea seul aux expéditions lointaines. Le Canada n'avait alors d'importance que par les pêcheries du golfe et le commerce des fourrures à l'intérieur. Et c'est un trait remarquable de notre histoire que les hommes civilisés qui sont demeurés les premiers dans ces contrées, ont dû, tant qu'ils ont été peu nombreux, mettre de côté tout ce que les progrès de la civilisation leur avaient enseigné pour reprendre le genre de vie des premiers âges du monde. Ils se sont faits chasseurs, et pendant près de cent années, personne ne s'occupa des travaux de l’agriculture. Les Canadiens menaient une vie errante, presque semblable à celle des sauvages indigènes, qui ont ensuite disparu devant eux. Ils les suivaient dans leurs courses vagabondes, pour troquer des denrées européennes contre leurs pelleteries, et la subsistance de ces premiers colons consistait uniquement des produits de la chasse. De là ces habitudes voyageuses des premiers Canadiens, et quand survinrent les cultivateurs qui dépouillèrent quelques cantons des arbres qui les couvraient pour semer le grain à leur place, il y avait déjà une peuplade de colons tous chasseurs, dont les goûts persistèrent et passèrent aux habitants fixes pour ne jamais disparaître entièrement. C’est à cette époque et dans le cours du siècle suivant que se firent les grands voyages et les expéditions auxquelles s'adonnèrent les Canadiens ; et c'est dans ces premiers temps que se forma notre musique nationale et ces airs que nous nommons avec tant de vérité airs de voyageurs. Car le voyage était toute la vie du Canadien. Il parcourait incessamment des mille lieues de pays en suivant toujours le grand fleuve ou ses tributaires, et toujours naviguant en canot d'écorce sur ces routes limpides, il soulageait la monotonie de ses courses par des chants dont les paroles étaient venues de France avec lui, mais dont les airs sont

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