‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 2)Chapitre 99 sur 123 · ÉTIENNE · texte numérisé non relu

ÉTIENNE

treprise est sans doute hasardeuse de ma part, je le sais, surtout lorsque je songe à mes faibles ressources, que je réfléchis aux paroles éloquentes et marquées au coin du talent, disons même du génie, qui ont retenti si fréquemment dans cette enceinte, et dont les échos se sont prolongés d'une extrémité à l'autre du pays. D'un autre côté, une jeunesse pleine d'espérance, animée d'une louable émulation, fait appel aux hommes mûris par l'âge, les engage à lui fraver le chemin dans la voie du progrès moral et intellectuel, but de sa noble ambition. Dans son ardeur impatiente, elle s'irrite et laisse échapper de temps en temps des plaintes. des murmures de sa poitrine gonfée et prête à se rompre ; semblable à la soupape de sûreté de la bouilloire qui ne peut retenir plus longtemps le fluide expansif renfermé dans son sein. Beaux élans de la vertu, je ne vous blâmerai pas, dussiez-vous être portés jusqu'à l'injustice envers les hommes de mon âge ! Qu'il me soit seulement permis de fairg observer que bien des difficultés, dont on ne tient peut-être pas toujours compte, peuvent expliquer comment les hommes composant la génération qui, dans ce rnoment, donne la direction au char social, ne répondent pas autant qu’on semble le désirer aux demandes patriotiques qui leur sont faites.

Il n'est pas suffisant, messieurs, de posséder quelque indépendance, de jouir de la confiance et de l'estime de ses concitoyens, d'exercer une certaine influence sur les masses, pour être en état de venir ici vous donner des leçons de littérature, de philosophie et de morale ; il faut d'autres qualifications indispensables, indépendamment de la volonté ; il faut le temps et la capacité. Or, messieurs, dans le siècle tout positifoù nous vivons, sur le sol de notre jeune Amérique, où chacun a besoin et profite de tous ses instants, sinon toujours pour se procurer une subsistance immédiate et pressante, du moins pour assurer à sa famille une honnête indépendance : sur ce sol, ai-je dit, où toutes les fortunes sont à faire, il n'est pas étonnant que l'enrûlement des volontaires pour la belle campagne que vous

avez entreprise, ne s'opère que lentement. Mais à cette cause déjà très sérieuse on ne doit pas oublier d'en ajouter une autre encore plus grave: le nombre très limité d'hommes mûrs capables, par leur éducation, de se montrer en lice et d'être forts pour la lutte. En effet, cela ne surprendra personne si l'on songe que le pays n'avait, il y a quarante ou cinquante ans, pour donner une éducation soignée à la jeunesse, que les deux séminaires de Montréal et de Québec, qui, encore plus par les notions de notre population sur les études classiques que par la nature même de ces deux institutions, ne formaient presque exclusivement que des ecclésiastiques. Aussi, indépendamment du clergé, nous chercherions peut-être en vain dans toute la ville de Montréal une trentaine de laïques ayant reçu, à l'époque que je viens de citer, une éducation collégiale ; et dans la côte du sud, au-dessous de Québec, parmi une population de près de cent mille habitants, il peut s'en rencontrer un ou deux ! Dans un pareil état de choses, avec les meilleures dispositions, le désir le plus ardent d'encourager la jeunesse dans la voie du progrès, on ne doit pas s'attendre à ce qu’une foule de personnes s’empressent de remplir le fauteuil que j'occupe en ce moment. Cependant, s'il était nécessaire de prouver tout l'intérêt que prennent, et toute la sollicitude qu'éprouvent grand nombre de ceux qui se croient tenus par devoir, et qui se sentent poussés par inclination à encourager la jeunesse, je pourrais vous citer quelques persotines qui, en dépit de leur éducation manquée, et aux dépens d'une sensibilité dont chacun peut apprécier le sacrifice, ne s’en disposent pas moins à donner l'exemple en offrant leur faible contribution : dût une injuste critique ou une malveillance inexplicable ne leur tenir aucun compte de leur position difficile, non plus que de leurs bonnes intentions. Heureuse jeunesse ! vous n'avez pas eu à lutter, comme la plupart de ceux à qui vous avez quelquefois adressé des reproches, contre les difficultés innombrables qu'ont rencontrées ceux qui, n'ayant jamais

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eu de maîtres, ont eu l'ambition, la témérité peut-être, de vouloir apprendre quelque chose, en se lançant sur le vaste océan des connaissances humaines, sans boussole et sans cartes, n'ayant pour pilote et pour guide qu'une inébranlable résolution. D'un côté, pensez aux professeurs, aux facilités de tout genre que l'on s'est empressé de mettre à votre disposition, dont on a entouré votre adolescence ; et de l'autre, songez au dur labeur de vos devanciers isolés, à leur persévérance, aux obstacles qu'ils ont eus à surmonter, avant de les accuser d'une apathie qui n’est pas la leur : et en critiquant les productions d'un travail entrepris pour vous encourager et pour vous plaire, faites loyalement la part de chacun, et dites ensuite franchement en quoi vous vous croyez en droit de vous plaindre de vos aînés !

Maintenant, après ces quelques observations qui ne sont peut-être pas tout à fait déplacées, et m'ont été suggérées par l'opinion assez généralement répandue, parmi les membres de l’Institut, que les doyens de la société ne montrent qu'une faible sympathie, et n'offrent que peu d'encouragement à ceux qui doivent les remplacer dans la carrière pénible et ardue des affaires, j'aborde mon sujet, et je réclame toute votre indulgence.

On a reproché au peuple canadien, et je suis fâché de l'avouer, non sans quelque vérité, son ignorance, son apathie pour l'éducation, son peu d’ambition pour s'élever au niveau des connaissances que possèdent ceux avec qui la Providence l'a placé dans des rapports journaliers, en concurrence incessante pour tout ce qui concerne les besoins de la vie. Aussi, suis-je bien éloigné de vouloir aujourd'hui adresser la parole à la classe non instruite de mes compatriotes : à cette classe qui peut mériter le reproche que l’on a fréquemment et indistinctement adressé au peuple canadien en masse, car ce n'est qu'à ceux qui ont reçu eux-mêmes et qui désirent donner une éducation classique à leurs enfants que je veux parler; éducation dont ils peuvent s'enorgueillir, grâce au zèle et aux lu-

mières des personnes qui dirigent nos collèges, mais qui néanmoins est incomplète, puisque l'on y néglige les exercices du corps et la plupart des moyens qui tendent au développement des forces physiques,

Mon objet est de faire sentir la nécessité de suppléer à ce défaut, de démontrer le besoin de faire entrer dans nos habitudes l'usage de ces exercices, qui non seulement sont nécessaires à la conservation de la santé et propres à former des constitutions robustes, mais indispensables encore à tous ceux qui sont appelés à jouer un rôle un peu marquant dans la société ; de ces exercices, enfin, qui donneront de la grâce, de la confiance, de la hardiesse à la jeunesse instruite du pays, dans tout ce qu'elle sera appelée à entreprendre dans la sphère du monde matériel. Je veux faire voir que le plus grand nombre de nos jeunes gens instruits, sortant de nos collèges, sont très inférieurs pour tout ce qui concerne les exercices du corps, aux dernières classes de la société ; qu'en négligeant, chez l'enfant et l'adolescent, l'éducation physique, notre jeunesse instruite, lorsque les circonstances devront la placer à la tête des classes ouvrières si vigoureuses, si intrépides, sera absolument incapable de les commander ; qu'elle ne pourra jouer qu'un rôle secondaire, indigne d'elle, auprès de ceux dont elle devrait non seulement diriger tous les mouvements, mais auxquels elle doit encore donner l'exemypie, en se plaçant toujours en tête, au poste le plus périlleux, lorsqu'il se rencontre des difficultés à vaincre, des dangers à braver, de la gloire à acquérir.

Au nombre des qualités les plus essentielles et les plus estimées, chez les peuples comme chez les individus, sont la santé et la force : la santé sans laquelle l’homme est un être malheureux et souffrant, inutile à lui-même et à charge aux autres: la force, nécessaire dans toutes les situations de la vie, et sans laquelle l'homme ne saurait rien entreprendre d'utile ou de grand, sans la force qui ne cède l’omnipotence qu'à l'intelligence, reine du monde et dominatrice de l'univers.

Aussi, voit-on que, depuis la plus haute antiquité, les bienfaiteurs de l'humanité se sont efforcés, dans le commencement des sociétés, de diriger toute la puissance de leur génie vers un sujet d'un si haut intérêt : la force et la santé. Les chefs des sectes, les législateurs, les philosophes de tous les âges ont imposé des devoirs, dicté des lois, donné les préceptes les plus lumineux sur cette importante matière : ils sentirent que l’homme, pour passer le moins malheureusement possible, les jours que le sort lui a dévolus, devait s'efforcer de se rendre le moins a charge et le plus utile à ses semblables ; qu'en conséquence la santé était le premier des biens ; que le développement des forces physiques était le plus précieux des avantages. Ayant à conduire des peuples ignorants et grossiers, incapables de comprendre l'utilité de leurs conseils, ces grands hommes firent intervenir la divinité dans leurs enseignements, et prescrivirent au nom de Dieu, sous les formes de dogmes religieux, de simples préceptes d'hygiène. Les lotions, les ablutions, l'abstinence des viandes, le jeûne, la privation de certains aliments, de certaines boissons, la séquestration des lépreux, ne semblent autre chose que des règles hygiéniques jugées nécessaires à certains peuples d'Orient.

Dans l'Inde, on imagina la transmigration des âmes pour empêcher la destruction des animaux : Pythagore y étudia la géométrie, embrassa la doctrine de la transmigration qu'il porta dans la Grèce ; et ses disciples, indépendamment des règles hygiéniques, de l'abstinence de certaines substances, du jeûne, de l'usage du règne végétal, prirent un soin extrême de modérer les passions et les mouvements violents de l'âme.

Il en fut à peu près ainsi, sauf quelques modifications apportées par le temps, les lieux et le génie particulier des populations, chez les Chaldéens, les Égyptiens, les Hébreux, les Chinois, les Crétois et les Perses.

Ces deux belles qualités, la force et la santé, dons précieux du ciel, se trouvent, proportion gardée, plus géné-

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